Vous étiez tous à votre fenêtre vous rappelez vous, moi je m'en rappelle encore. Il fallait qu'on vous voit. Il fallait qu'on vous entende. Et vous vous faisiez voir. Et vous vous faisiez entendre. Entendez vous encore comme je les entends toujours vos applaudissements et le bruit des casseroles sur lesquelles vous frappiez avec l'énergie du désespoir. Car je lisais la peur sur votre visage aussi que la joie. Pour les infirmières. Pour le personnel médical. On vous avait convoqués à vos fenêtres. Encore je vous y vois. C'est là que j'ai pris connaissance de vous. Et de la gouvernance de la peur. Mais c'était pour la bonne cause, me diriez vous. Mais qui s'inquiète aujourd'hui encore de combien gagne et de comment vit le personnel hospitalier? Qui irait se mettre à sa fenêtre et ne cesserait ce tintamarre que quand il aurait gain de cause? Je dis personne parce que je crois à autre chose. Je passerais aussi sur cette peur et cette gouvernance de la peur qui n'est malheureusement pas, comme on a pu le voir, l'apanage des régimes totalitaires mais peut-être aussi celui des démocraties surtout quand elles décrètent l'état d'urgence. Mais parce que je ne veux accabler personne. Mais parce que je ne peux vivre sans avoir une idée plus haute de l'homme. Parce qu'il y a autre chose à y voir que la peur sur vos visages. Parce qu'il y a l'être sacrificiel. Parce qu'il y a le rituel du sacrifice. Et à vos fenêtres vous aviez renouer avec lui. Le personnel hospitalier était le personnel qui allait au sacrifice. Et vous vous ne faisiez que l'encourager à y aller. C'était comme une haie d'honneur que vous lui faisiez sur le chemin du sacrifice. Au fond de vous vous avez toujours su qu'il fallait qu'il y en ait qui meurent pour que d'autres vivent. Et en cela toujours vous avez collaborés avec tous les gouvernements de la peur qui sont les gouvernements de l'être sacrificiel et des rituels du sacrifice. Aussi le personnel hospitalier était votre héro, mais il fallait pour cela qu'il mette sa vie en péril. Aussitôt qu'il a cessé de le faire il a cessé d'être votre héro. C'est pourquoi je comprends aussi que vous vous soyez détournés de lui. C'est sa condition de héro, d'être sacrificiel, que vous avez saluez à votre fenêtre. Qui aurait cru que c'était la condition ouvrière. Ou même la condition humaine tout court quand vous les aviez élevez au-dessus. Et maintenant ils en sont simplement retombés. Oui si je revois votre peur ne croyez pas que je n'ai pas aussi vu votre joie supra humaine, c'est-à-dire votre ferveur. Mais elle allait au sacrifice. Et je vous le dit tout de go: j'en ai marre qu'on envoie toujours les mêmes au sacrifice. Et je vous le dit tout de go: je n'étais pas ces jours-là à ma fenêtre.
mercredi 3 juillet 2024
dimanche 16 octobre 2022
Un pied de nez à la mort
Il y avait cette femme sous un abri bus et la pluie et je mets fin tout de suite à cette petite romance qu’on a tous dans la tête en disant qu’elle n’était ni jeune ni belle et que s’il y avait bien quelque chose qu’elle aimait c’était la pluie. Elle était bretonne qu’elle me dit. Un moment elle ne parla plus. Un moment il n’y eut plus qu’elle et la pluie. Sans doute avait-elle rejoint cette région éloignée de l’enfance où le songe et la rêverie donnait sa coloration à la vie et se retrouvait-elle le visage collé contre la vitre à regarder la pluie tomber. Je connaissais ces états du corps et de l’esprit quand le petit asthmatique que j’étais posait un front brûlant et moite sur la vitre fraîche et humide et qu’il se sentait partir et puisait, comme on puise l’eau d’un puits sans fond, en l’infini un sentiment d’infini. Mais n’ayant ni l’un ni l’autre franchit les frontières de la vie ils se trouvaient être encore là et comme un peu à l’étroit, c’est pourquoi ces phénomènes naturelles comme la pluie et la maladie étaient pour eux les bienvenus, mais c’est l’inverse qu’il faudrait dire car ils se sentaient comme accueillis dans un monde plus vaste et plus généreux et de tous les possibles quand pratiquement tout leur avait été refusé dans l’autre. La souffrance ce n’était rien, ce n’était que le billet de passage dont il faudrait bien un jour s’acquitter. Oui l’on peut aimer tendrement la pluie et avoir envie de pluie comme on a envie d’eau quand on a la fièvre. Ne pas connaître la crainte de la température mais cet état second qui étant délire nous éloigne de la raison, espèce de maton qui garde la prison et fermé notre horizon. N’avoir jamais pensé qu’en ses étroites limites qui sont aussi celles de la société, son régime de vie comme son régime de pensée, est avoir bien tristement pensé. Qui dirait que la pluie fertilise la pensée. La pluie tout comme la maladie. Bonté divine plus que joie de vivre. Oui, c’est la joie de vivre qui est bien naïve. On peut aussi bannir toute croyance. Il suffit pour connaître la bonté divine de vivre ces états du corps et de l’esprit, d’au lieu de craintivement les rejeter les accueillir à bras le corps : you’re welcome, comme disent les englishs, et faire un pied de nez à la mort.
mardi 6 juillet 2021
La peur
Ce qui fait qu’une société n’est pas belle ce n’est pas qu’elle compte quelques criminels c’est que la peur la fasse rester chez elle. Peut-on d’ailleurs encore parler de société quand la peur de l’autre règne au point qu’elle nous en tient éloignés et confinés. Je me souviens qu’en Espagne la dictature de Franco se vantait d’avoir fait tomber la criminalité mais quand tomba la dictature de Franco l’Espagne retrouva ses rues chaudes, bouillantes, de monde, qu’on ne peut plus dire être sûres. A défaut de sûreté d’Etat on peut cependant à nouveau parler de sociabilité et de chaleur humaine. Il n’empêche qu’il y a depuis les nostalgiques d’un temps où, à les en croire, l’on pouvait circuler sans crainte. Ont-ils la mémoire si courte qu’ils aient oublié le couvre-feu, qu’à partir d’une certaine heure ils restaient chez eux ; qu’ils ne circulaient pas librement, qu’ils ne faisaient rien et encore moins librement quand un baiser dans un parc où tout autre lieu public était considérer comme un crime. On aurait pu leur mettre un masque. On leur avait mis un masque. Car ils ne se montraient pas tels qu’ils étaient. Car on les empêchait de respirer librement.
Sans doute aussi chez nous, après cette période de masques et de confinement, y a-t-il des nostalgiques de quand on pouvait circuler plus sûrement quoique moins librement. On t–ils oubliés le couvre-feu et le confinement ? Et s’ils ne l’ont pas oublié et le réclament à grands cris c’est qu’ils sont un peu comme ses vieux qui ne se sentent bien que chez eux parce qu’ils s’y sentent en sécurité, ou, parce que cette histoire peut (prenons garde) devenir idéologique, parce qu’ils sont comme les partisans de Franco (ou autre dictateur et dictature militaire ou sanitaire) en appelant à la sûreté d’Etat plus qu’à la liberté. Car c’est ce choix qui est un choix de société qui se pose à l’homme aujourd’hui comme hier. Et si notre jeunesse ne peut plus s’aimer, si personne ne peut plus s’aimer, ou la peur au ventre, si l’on ne peut plus vivre que dans la crainte de l’autre, et le désir plus que de s’en rapprocher de s’en éloigner, comment peut-on encore parler de société ? Ce qui fait qu’une société n’est pas belle ce n’est pas qu’elle compte quelques criminels (de quoi ? De ne pas porter de masque, d’avoir franchi la distance de sécurité) mais que la peur la fasse rester chez elle.
mardi 25 mai 2021
L'humanité (6)
Je ne sais pourquoi il m’est revenu à l’esprit. Je dirais d’abord que je n’ai pas avec lui d’atomes crochus comme que cela m’a fait du bien de le revoir, ne serait-ce que par les yeux de l’imagination. Ce n’est pas par goût du paradoxe que je le dis ainsi, mais très certainement parce que nous avons tous brillés par notre absence et que l’humanité commence par chacun d’entre nous, par le plus humble comme par le plus infatué de sa personne ; c’est ce que l’on se plait à nommer la diversité quand on n’aime que les siens ou ceux qui nous ressemblent. Eh bien, voilà que l’on peut dire que ce n’est pas vrai, que l’on peut réfuter une telle accusation qui nous serait faite ou que l’on se ferait à tort à soi-même, parce que si on le croit pour nous-mêmes comme qu’on le pense pour les autres, on peut maintenant en douter. Ce n’est pas tant les proches que, si j’ose dire, les lointains, qui ont fait défaut à notre humanité. C’est que l’humanité ne se résume pas à nous et à nos semblables. Et que plus que jamais on en aurait pris conscience.
Je le revis là où tant de fois je l’avais vu : en salle de musculation. Elle devrait ouvrir prochainement et à ce titre il m’est apparu prématurément, car je ne puis douter ni espérer plus longtemps qu’il y revienne. En lui tout est inflation : le ventre, la poitrine, les bras, la force, les manières, la voix... Qui dans la salle ne l’a pas entendu crier en développant au-dessus de sa poitrine une charge maximale et vu après lancer les bras en tenant ses poing fermés en signe de victoire. Quand on le regarde il faut lever la tête, même si l’on mesure un mètre quatre vingt deux, ce qui force le respect. Mais tout en lui force le respect, n’ai-je pas parlé d’inflation. Il se trouve que ce n’est pas un de ces gros bras dont on dit qu’ils ont « un muscle et deux cerveaux » (à un muscle montrer le cerveau, et à deux cerveaux montrer les biceps) mais un chef d’entreprise comptant je ne sais combien d’employés et qui se rend régulièrement pour affaire en Russie. Il entre dans la salle de la VGA à Saint-maur comme un homme d’affaire va au Vitatop de la Porte Maillot à Paris, en décontracté, avec sa petite serviette sous le bras, en short et tee-shirt, mais pour déchiffrer ce qu’il y a écrit dessus il faudrait connaître l’alphabet cyrillique. Il va à son développé couché comme on va à son affaire. De petits saluts de la tête se contenterait-il de faire à tous si de vieilles connaissances ne venaient l’encourager de plus près et s’il n’avait besoin de quelque assistance, étrangère parfois et à défaut de mieux, on ne sait jamais, on a toujours besoin de plus petit que soi, et rester piteusement coincer sous la charge n’a rien d’héroïque ; autrement héroïque est par contre un exploit qui ne se passe pas de spectateurs et au moins ceux-là sont assurés, qui seront ceux qui n’auront pas besoin de l’assister, mais encore une fois : on ne sait jamais, tout peut arriver, personne n’est à l’abri d’une défaillance et si rien en lui ne montre le moindre signe de défaillance notre homme est aussi loin d’être bête : on associe trop la bêtise à de l’orgueil ou, dit autrement (ce qui aide parfois à comprendre), on voit trop dans l’humilité un signe d’intelligence.
Eh bien, à cet homme là, qui je dois l’avouer me manque comme il peut manquer au spectacle du monde (au theatrum mundi), je n’ai que rarement fait plus que de répondre à son petit salut de la tête par un petit salut de la main. Et je n’ai jamais su non plus comment lui parler les rares occasions ou cela s’est présenté qu’il ait besoin de mon aide. Je veux dire, ne le connaissant pas par son nom ni par son prénom, si le tutoyer ou le vouvoyer. En vérité, notre homme se prête aux deux, mais il faut dire que pas de la même manière. Il y a en lui comme une discrète répulsion pour le tutoiement ou tout autre familiarité comme de venir vous serrez la main s’il peut ne pas avoir à le faire. On dirait qu’il veut vous montrer par là non pas tant que c’est un honneur qu’il vous fait plutôt qu’une concession qu’il fait à son époque, à ses us et coutumes. Cela ne l’empêcha pas un jour de présenter, et non sans fierté, sa fille à toute la salle, mais, ce jour-là moins que tout autre, il aurait, je crois, aimé que je le tutoie, et pas plus lui que sa fille.
Je disais que je ne savais pourquoi il m’était revenu à l’esprit quand à l’instant ça me revient justement à l’esprit que je venais de faire une de ces lectures dites édifiantes et que je dois en toute bonne conscience rapporter ici car elle ne doit pas être sans incidence sur moi et sur quiconque est de mon temps et de mon genre humain (nous sommes le genre humain, n’est-ce pas ?). De Mariano José de Larra, auteur portant un nom à particule, je lisais donc l’article ¡Entre qué gente estamos ! (avec quel gens nous vivons !) Quand à deux reprises (c’est-à-dire une de trop) je tombais sur la même remontrance : d’abord faite à un (calesero) cocher (ce qui correspondrait de nos jours à un mécanicien) « Pudiera usted tener más respeto y crianza para con los que son más que él ». Ce qui mot à mot veut dire : vous pourriez avoir plus de respect et d’éducation avec ceux qui sont plus que vous. Puis, dans un deuxième temps, il s’adresse à un (mozo) serveur (et l’on connaît encore aujourd’hui la familiarité des serveurs) « calle y no se chancee con las personas que no conoce, y que están muy lejos de ser sus iguales » qu’on peut traduire par : taisez-vous et ne plaisantez pas avec les personnes que vous ne connaissez pas et qui sont loin d’être vos égaux. On n’est plus, il est vrai, au dix-neuvième siècle mais au vingt-et-unième siècle, et pas dans un pays qui a connu une dictature mais dans un pays qui a connu une révolution, néanmoins, je crois que s’il m’est donné de revoir Monsieur inflation, comme je ne peux que l’espérer, je lui donnerai du vous. Comprenez-moi bien : on n’a tellement manqué d’humanité…
lundi 5 avril 2021
Le Coronavirus n°15 (et le retour des beaux jours)
Voici bientôt revenus les beaux jours où avec la chaleur on goûtera à la fraîcheur autant dans l’air que dans l’eau que l’on boira ; et ils auront leur part d’ombre et de lumière que tour à tour l’on recherchera ; le corps lui-même voudra comme on dit prendre l’air, prendre l’air et l’eau de la baignade. On parle moins de cette sève qui monte dans les arbres et pas que dans les arbres, en soi, peut-être parce que ce n’est que chez les plus jeunes d’entre nous qu’on la voit. Elle est chez eux tout effervescence, tout floraison et joie, quand on se sent seulement un peu moins calme que d’habitude et sans trop savoir pourquoi. C’est que tout appelle à la vie et que tout celui qu’elle n’a pas quittée s’en sent comme nouvellement habité. L’acte même de respirer pourtant si essentiel à cette vie n’a été que trop oublié. On ne le savait pas être tant source de félicité, et signe d’une grande liberté qu’il faudrait qui sait si comme elle un jour revendiquer. Au retour des beaux jours comme il fait bon respirer, le goût, les odeurs, tout ce que l’on a cru perdre enfin retrouver. Qui ne sait jamais senti convalescent c’est-à-dire comme la nature au printemps. Elle revit en nous comme nous revivons en elle. On se croyait mort comme on la croyait morte. Et nous voilà tous ressuscités. Personne n’y croit, je sais. Mais il vaut mieux en rire qu’en pleurer.
J’entends le faible clapotis des voix (sûrement une mère à son enfant) qui se mêle aux tendres gazouillements des moineaux que je ne vois pas davantage quand il me suffirait, mais peu m’importe, de me pencher à ma fenêtre comme le ferait la première commère ignorant que les noms que l’on a, et souvent ce sont des noms d’oiseaux que l’on se porte, n’ajoutent ni ne retranchent rien aux êtres, n’ajoutent ni ne retranchent rien à leur existence, et que c’est cette existence toujours fraîche et tremblante, et que c’est cette fraîcheur et ce tremblement, dans la chaleur du jour qui tombe avec le jour, dont il est bon de sentir encore la présence vibrante et sonore.
vendredi 26 mars 2021
Le Coronavirus n°14 ( Il y a trop de monde)
Si vous entendez dire qu'il y a trop de monde ne tournez pas la tête à droite ou à gauche, il y aura alors trop de monde qui tourne la tête à droite ou à gauche. Les embouteillages c’est vous. La foule c’est vous. Les queues c’est vous. Les quais bondés aux heures de pointes c’est vous. Les hôtels surbookés c’est vous. Tout ce qui affiche complet c’est vous. Aux urgences c’est encore vous. Vous êtes trop de monde. Tu as vu il y a un monde fou, dites-vous. Et que voulez-vous que l’on fasse quand il y a trop de monde comme vous ? Et qui nous oblige à faire ce que l’on fait quand il y a trop de monde comme vous ? C’est vous. Il faudrait…dites-vous. Eh bien, c’est ce que l’on fait avec vous quand il y a trop de monde comme vous. Parce qu’il est un monde qui n’est pas du même monde que vous, il est un monde où il n’y a jamais trop de monde. C’est le beau monde. Dire il y a trop de monde ce n’est rien dire d’autre que dire que vous êtes de ce monde où on est de trop. Certes, tout le monde n’a pas toujours eu l’impression d’être de trop mais de compter. Et l’on nous compte certes, mais c’est souvent pour constater que l’on est de trop. Ces derniers temps c’est dans les hôpitaux qu’on est de trop, et pour qu’on ne soit pas de trop dans les hôpitaux il faudrait que l’on reste chez nous. Le confinement serait la règle qui confirme que, partout où l’on est, on est de trop. Car de partout et de tout le monde l’on entend maintenant dire : il y a trop de monde.
mardi 23 mars 2021
Le Coronavirus n°13
Qui ne voudrait pas que tout homme qui, comme lui aurait passé toute sa vie à critiquer la société, prit un jour, par défi ou par boutade, le parti inverse qui serait celui de la louer ? Ils commenceraient alors comme il commençait, par la remercier pour cela même qui lui valut jadis de tant la critiquer, ses soi-disant atteintes portées à la vie privée et aux libertés individuelles. Car, il lui fallait bien admettre, arrivé au terme d’une vie passablement longue et rendue presque ennuyeuse par sa tranquillité, que la société n’était jamais venue (ou que très peu) l’inquiéter dans ses jouissances privées et dans les soins jaloux qu’il accordait à son indépendance vis-à-vis d’elle. Certes, il lui fallut faire son service militaire, et, livré jusque-là à lui-même, n’en revenant pas de cette autorité sur lui qu’elle prenait, soudaine et souveraine, il se rebiffa un peu, et là non plus il n’y eût pas un de ses contemporains qui ne se rebiffa d’abord pour abdiquer aussitôt et, rien de plus déconcertant alors qu’un revirement si radical qui pourrait faire douter de la nature humaine, de si rebelle devenue si docile. Mais ce ne fut pas un coup d’arrêt sinon un intermède d’un an avant que ne reprenne la vie d’avant et que la société ne lui parut plus avec autant d’autorité. S’empara alors de lui une insouciance naturelle qui semblait être dans l’air du temps. Les élections venaient périodiquement comme un bref rappel de chacun à ses obligations. Mais il n’était pas entendu. Jamais il n’y eut autant d’abstentions. Comme ils ne sentaient pas la société ils ne sentaient pas non plus qu’ils puissent peser sur la société. Comme elle n’était pas de beaucoup de poids et que tout ce qu’ils eussent voulu c’eût été encore lui en ôter, comment seraient-ils allés voter ? Vis-à-vis de la famille il fallait le dire : chacun avait aussi pris ses distances et ce dernier bastion, s’il en est un, de la société, commençait à voler en éclats. Ne faisant plus société on ne faisait plus non plus famille. On pouvait encore l’aimer comme on aime les choses anciennes. Mais les vieux n’y avaient déjà plus leur place. Les jeunes eux voulaient voler de leurs propres ailes. Et, avant même cela, la liberté sexuelle et pourquoi pas toutes les libertés individuelles, qui à leurs yeux et aux yeux de tous représentaient un bonheur assuré. Ce qui était bien c’est que cet égoïsme partagé passait pour une soif de libertés. La preuve en est qu’on pu s’étonner qu’ils aillent après piocher chacun de leur côté et, à qui mieux mieux, dans ses moyens infinis de bonheur particulier que ladite société, que par ailleurs ils ne cessaient de critiquer, leur offrait dans son abondante générosité qui n’était autre que celle du porte-monnaie qui, dieu merci, connu aussi une période prospère : celle des bourses pleines et plus garantes que toutes libertés de jouissance absolue et souveraine. Tout cela bien entendu ne pouvait pas durer et ne dura pas. On recommença alors à penser société et à penser famille, à vouloir faire jouer les vieilles solidarités. On se plaignit encore que dans la course au bonheur individuel elles se fussent dissipées et que personne ne s’y sentit plus obligé. Chacun s’étant aussi entre-temps fait de lui-même une bien haute idée et une bien piètre de la société comme il fallait accuser on l’accusa encore de n’être pas là quand on avait besoin d’elle. La famille n’était plus là, la société n’était plus là. Et tous enfants prodigues qui chez eux s’en retournaient s’étonnaient de l’absence d’accueil et du vide qu’à la place ils trouvaient et qui n’était autre que le vide qu’ils avaient laissés (ou laissés faire). Les attendaient-ils des temps apocalyptiques ? Terrorisme, montée des eaux, épidémies… Vite, lui il se remettait à lire le Contrat Social de JJ Rousseau comme en d’autres temps l’on se serait remis à lire la bible, et à croire en l’État comme on se remettrait à croire en Dieu. Vite, ses contemporains en oubliaient la vie privée et les libertés individuelles qui passaient à la trappe pour laisser place à l’état d’urgence qu’imposerait la gravité de la situation et, comme tout le monde craignait pour sa vie, chacun d’eux pensait à la société qui s’en porterait garante. C’est alors qu’il se dit ce qu’il s’était dit pendant son service militaire où il avait vu tant de rebelles abdiquer de leur liberté, que ce n’était pas un coup d’arrêt sinon un intermède d’un an avant que ne reprenne la vie d’avant. Seulement voilà, il y avait plus d’un an déjà que le Covid était là et on n’en voyait toujours pas la fin de ce régime d’exception et d’autorisations diverses qui n’étaient qu’autant de limitations : c’est qu’il avait perdu l’habitude de demander l’autorisation (à son âge quand même, il ne manquerait plus que ça).
mercredi 17 mars 2021
Le Coronavirus n°12
On est privé des autres. Pire, l’autre est un ennemi. C’est le propre de l’état de guerre. Il y a du bon en cela que l’on ne connaissait pas notre bonheur et qu’on le connaît maintenant. On sait maintenant qu’on ne fait rien sans l’autre, que l’on ne peut pas se passer de l’autre, choses toutes deux que l’on avait trop tendance à croire ; et surtout qu’en tant de paix l’autre n’est pas notre ennemi, que l’homme n’est pas un loup pour l’homme comme on le dit et le répète sans bien, non pas le comprendre, mais le sentir. Et l’on ne sent jamais mieux que le manque et ce manque est le manque de l’autre. On ne savait pas à quel point l’on faisait société. On ne reçoit plus. On n’est plus reçu. Veut on aller à quelque endroit ? On le voudrait, mais si c’est partout zone sinistrée, si partout il manque quelque chose et que cette chose c’est de l’humain accueillant et chaleureux, où aller ? On en vient à ne plus rien vouloir. Et terré chez soi à ne plus rien faire de ce que l’on faisait. C’est là la plus grande leçon que l’on pouvait tirer du Coronavirus. On n’agit pas, on interagit. On veut aller au spectacle mais il n’y a pas de spectacle sans les autres. On est tous acteurs ou en représentation. Et il importe à chacun de voir l’autre comme d’agir avec l’autre. Et dire que l’on croyait pouvoir se passer de l’autre, que l’on croyait pouvoir mieux vivre sans l’autre, que l’enfer c’était l’autre, comme on aimait à le dire et à le répéter. On croyait par là faire preuve de connaissance quand on faisait preuve d’ignorance. Et tout cela que l’on disait en temps de paix, quand cette paix n’est plus en nous, quand cette paix n’est plus en l’autre, tous cela devient malheureusement vrai et c’est comme si l’on avait le malheur d’éprouver cette vérité quand la paix nous a quittée.
dimanche 24 janvier 2021
Le couvre-feu
C’est étrange cette absence de passants
Et ce grand silence tout blanc
On se tient au courant
Un rhume bâillonnant
On entend le vent de la tourmente
Et tout ce qui se ferme en dedans
On n’arrive plus à lire de romans
Ni même à s’aimer tendrement
On ne fait que se regarder en chien de faïence
Et le sommeil vient de plus en plus tardivement
Tout est somnolent et tout est hivernant
On dirait bien que c’est la mort du tout venant
Sur les ondes par vagues la rumeur se répand
Il y en a même qui disent que ce ne sera plus comme avant
Pas de jour qui ne passe sans que l’on s’interroge sur le mal
Et sur qui est vulnérable ?
Il y a de longues files interminables
Suis-je porteur du mal ?
Les petits oiseaux ont froid
Et l’homme se demande quand il mourra
Tandis que les femmes je crois
Attendent des enfants qui ne viennent pas
Aujourd’hui on est moins qu’hier
Et plus que demain
Le compte à rebours a commencé
Par nous et
De plus en plus ce monde
Ressemble
A un monde sans monde
Et sans lendemain
Qui chante
C’est étrange cette absence de passants
Et ce grand silence tout blanc
On dirait la nuit des hospitalisants
mardi 1 décembre 2020
Le Covid 19 (une fin programmée)
Peut-être est-il encore trop tôt pour parler de la fin d’une épidémie mais je ne peux que me réjouir de croiser et de voir des gens, autrefois masqués, aujourd’hui à visage découvert. Ils profitent de l’air libre et des derniers rayons de soleil qui à peine nous réchauffe en ce début d’hiver, mais nous avons déjà que bien trop souffert du confinement, et l’hiver ne peut nous retenir plus longtemps à l'intérieur. Si je m’en réjouis autant ce n’est pas par pure inconscience mais pour me rappeler mes collègues qui travaillaient sous tunnel et ne ressentaient pas pour la majorité d’entre eux la nécessité, quand l’occasion se présentait, de prendre un bon bol d’air frais en surface. Je craignais donc que de l’avoir trop longtemps porté, le masque, personne ne ressente plus le besoin de l’ôter, le masque, pour respirer librement et sainement. Comme on parle de guerre je pensais aussi à ces personnes qui, selon ce que l’on raconte, même après la guerre n’osaient plus sortir des bois où ils avaient trouvé refuge, ne voulant pas croire que la guerre était finie. Au problème du Covid 19 viendrait s’ajouter celui d’une fin programmée, d’une fin qui n’en finirait plus de finir, ce qui rendrait encore moins crédible aux yeux de tous sa fin définitive, et le risque serait celui dont je viens de parler qui prolongerait au-delà de l’épidémie ce que l’épidémie a semé en nous de peurs et de troubles.
samedi 7 novembre 2020
Le Covid 19 et la vie sociale
La tolérance est le fondement de la vie sociale. Autant dire qu’en ces temps de Covid 19 elle est mise à rude épreuve. L’intolérance quant à elle se fonde souvent sur une loi. Il n’est que de rappeler une certaine loi antisémite obligeant au port de l’étoile jaune. L’antisémitisme pu alors s’exprimer librement et eut même ses zélateurs. La loi obligeant le port du masque connaît aujourd’hui ses zélateurs et génère son intolérance. Elle fait aussi que l’on donne comme à l’origine du mal ceux qui ne porteraient pas le masque oubliant très vite ou avec mauvaise foi qu’il était une fois en Chine un laboratoire fabriqué par la France… dois-je raconter toute l’histoire que je ne le pourrais pas tant une partie nous est restée cachée. S’en prendre aux sectaires, aux intolérants n’est pas s’en prendre, bien au contraire, à ceux qui portent le masque. Beaucoup d’entre eux d’ailleurs continuent (mais pour combien de temps) a témoigner d’une certaine tolérance vis-à-vis de ceux qui ne le porteraient pas en toute occasion (cette précision a son importance). Ce n’est pas non plus supporter de façon inconditionnelle ceux qui ne portent pas le masque. Ce n’est pas l’inconscience mais une conscience réfléchie que je voudrais défendre plus que prendre parti. A plus ou moins longue échéance le port du masque sera lui-même (s’il ne l’est pas déjà) cause de troubles non seulement sociaux mais physiques et cela si on doit le porter en toute situation et en toute circonstance, c’est-à-dire autant dans les lieux publics que dehors à l’air libre, voire même chez soi si l’on veut protéger les siens d’une éventuelle contamination qui se révèle, comme on le dit déjà, d’abord être entre les proches. On pourrait aussi s’élever en faveur du droit de respirer librement. Sans aller jusque-là et puisque avec la peur l’intolérance monte je dirais qu’un aménagement à la loi plutôt qu’une obéissance stricte et aveugle devrait être proposé à tous. Il y aurait une différence logique et naturelle à faire qui pourrait nous bénéficier à tous c’est celle entre les espaces ouverts et larges et les espaces ouverts et resserrés, entre les espaces à faible densité de passage et les espaces à forte densité de passage, ou, dit plus simplement, entre les espaces où l’on n’est pas obligés de se croiser et ceux où l’on est obligés de se croiser. Si je me trouve à marcher tout seul dans la rue et qu’il me suffit de m’écarter quand une personne me croise ou que cette personne de moi s’écarte pourquoi elle et moi devrions nous porter un masque. Si maintenant nous n’avons pas l’espace ouvert et suffisant pour garder la distance dite de sécurité, si nous sommes obligés de nous croiser, l’un comme l’autre peut mettre son masque. Cela tombe sous le coup du bon sens dont déjà beaucoup d’entre nous font preuve, c’est-à-dire de tolérance, plutôt que de s’invectiver, ceux que quelques uns malheureusement commencent déjà à faire, c’est-à-dire preuve d’intolérance. Faudrait-il une loi incitant à la tolérance puisque l’on peut dire désormais d’une certaine loi qu’elle pousse plutôt à l’intolérance ?
vendredi 16 octobre 2020
Le couvre-feu
Inconscients, irresponsables, qui seraient (accusation suprême) à l’origine du mal, de sa propagation. L’idée qu’il ne les ai pas attendu le mal pour se propager, qu’aucun d’eux n’en soit la cause originelle, ne frappe personne, car ce qui frappe tout le monde et plus que le mal c’est la peur du mal que l’on entretient (sûrement pour rassurer les gens) en le montrant dans ce qu’il a de plus effrayant et n’est pas encore lui mais l’appareillage médical. Si toutefois la peur du mal restait insuffisante on y ajoute la peur du gendarme. La peur du docteur et la peur du gendarme n’ont jamais été aussi proches. Tout deux sont chargés de mettre un peu d’ordre dans tout ça : votre organisme et cet autre organisme qu’est la société. Non ! Le discours répressif n’est plus l’apanage du gendarme, pas plus que le caractère ségrégationniste des mesures envisagées. Qui a voulu que l’on enferme les vieillards ? Qui aussi a parlé de guerre contre le Covid 19 ? Ainsi, on peut tout aussi bien faire de vous un héros qu’un traître, le résultat (soit dit en passant) est le même : parmi les traîtres comme parmi les héros on compte peu de survivants.
Le couvre-feu voilà encore de quoi vous rassurer ? Si vous n’aviez pas suffisamment peur du Covid et les uns des autres (l’ennemi est parmi nous) on instaure le couvre-feu. Ainsi, ceux qui ne respectent pas le couvre-feu comme ceux qui ne portent pas le masque seront les ennemis tout désignés (enfin l’ennemi à un visage, est à découvert). Il sera livré à la vindicte, il y aura de la délation. C’est normal c’est la guerre c’est le couvre-feu.
Soyons sérieux dira t-on (toujours cet appel au sérieux), il s’agit là d’une épidémie dont on doit se préserver (pardonnez-moi l’expression) comme de la peste, pas d’un ennemi auquel il faut faire face mais fuir. Qui a parlé de guerre ? Et qui parle maintenant de couvre-feu ? Il faut alors en tirer les conséquences ultimes. Ce n’est pas sérieux de ne pas aller jusqu’au bout de sa réflexion. On pourrait dire qu’il est effectivement autrement plus dangereux de défendre sa ou ses libertés en temps de guerre qu’en temps de paix et qu’à sa ou ses libertés certains peuvent y tenir plus qu’à leur vie ou qu’à une vie sans ses libertés (parce que si la situation venait à durer le problème viendra à se poser en ces termes) comme sans ce vivre ensemble dont on parle tant par ailleurs. Les résistants en temps de guerre ont d’abord été des résistants de la liberté (refusant que celle-ci soit aliénée et contre tout pouvoir y participant) accusés de causer la mort des autres par leurs actes inconscients, irresponsables qui seraient (accusation suprême) à l’origine du mal, c’étaient des terroristes, des traîtres. Rien ne dit non plus que ceux qui s’exposent (plus que ceux qui s’opposent, médecins et politiciens) aux défenses que leur organisme va développer, les plus frileux d’entre nous restés bien au chaud chez eux ne devront pas leur survie. Rien n’est moins sûr aussi que les résistants aient respecté le couvre-feu.