dimanche 17 mai 2020

La surenchère médicale


Il ne fallait pas que Franco meurt. La première fois que je n’ai pas vu Franco il était dans une de ces voitures noires à vitres teintées escortées de policiers qui avaient arrêté la circulation à un point de Madrid que la voiture où je me trouvais devait traverser pour se rendre plus au sud, en Andalousie. Ce déploiement de forces, cet arrêt de la circulation, c’était du jamais vu. Il ne fallait pas que Franco soit tué ou dit autrement : que Franco meurt. Beaucoup plus tard, je n’étais plus un enfant, quand j’appris que Franco était à l’agonie, mais il ne fallait toujours pas que Franco meurt et l’on entretint autant que l’on pu Franco dans ce qui n’était plus la vie mais un coma artificiel.

Si cela s’arrêtait à Franco l’on dirait quelle dépense inutile, quelle surenchère médicale, mais cela ne s’arrête pas à Franco et l’on ne m’autorisera pas alors à parler de surenchère médicale ni de dépenses inutiles si je parle des centaines de personnes hospitalisées d’urgence à cause du Coronavirus.  Mais les cas qui ont fait l’urgence et toute la médiatisation du Covid 19, qui ont fait qu’il n’y ait plus suffisamment de lits pour les accueillir ; et tout cela je le crains pour un très faible pourcentage qui s’en soit sorti, un pourcentage trop faible pour justifier une telle surenchère médicale qui n’était pas non plus sans poser un problème d’éthique, car il fallait encore et malgré tout choisir qui serait le Franco, qui serait celui pour qui l’on ferait surenchère de soins. Il ne fallait pas qu’il meurt.

Je me souviens encore du témoignage à la télévision d’une femme qui pour avoir connu les urgences et l’intubation disait avoir peur du Covid 19 ; en fait elle ne voulait plus avoir a être intubée et être mise sous respiration artificielle. Je ne suis pas sûr non plus que Franco ait voulu qu’on l’entretienne davantage en vie et personnellement je suis sûr que je ne le voudrais pas comme je suis sûr à l’exemple de cette femme d’avoir davantage peur de l’hôpital que du Covid 19 lui-même. Et de ce déploiement de forces comme de cet arrêt de la circulation qu’est le confinement si tout le monde s’entend à dire que pour Franco c’était trop, chacun pensera qu’on n’en n’a pas fait pas assez tant il a peur pour sa vie.

Est-ce qu’on ne lui a pas dit qu’il allait mourir, qu’il était mortel ? Car c’est cela qu’on n’avait oublié dans un monde aseptisé et qu’est venu nous rappeler à tous le Covid 19 : c’est qu’on est mortel. A nous de voir maintenant si l’on veut mourir avec ou sans intubation et respiration artificielle à l’hôpital, avec ou sans tout ce déploiement de forces et arrêt de la circulation, avec ou sans tout ce battage médiatique. Tranquillement, chez soi, est-ce encore possible sans que l’on n’en fasse alors toute une affaire d’état et … de pouvoir.

NB
Ceci dit je tiens à préciser que je ne souhaite la mort de personne, voire même suis heureux pour toute vie sauvée et malheureux du contraire, mais seulement désireux d'apporter un autre regard et de dire que peut-être est plus barbare, plus brutale, une mort instrumentalisée ou une vie forcée, qu'une mort douce et accompagnée à la maison.

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