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mardi 16 juin 2026

Genèse d'un visage


On dirait que le vrai visage se dissimulerait avec le temps, s'épaissirait, se durcirait, comme une peinture faite de plusieurs couches, comme un peintre qui expose ses dernières croûtes on exposerait nos derniers visages qui ne sont plus de premières jeunesses.

Jamais je n'ai perdu de vue son premier visage, malgré l'âge, malgré la maladie, et tandis qu'on me disait, comme je sortais de mon portefeuille une photo qu'elle m'avait donnée pour que je l'ai partout avec moi, qu'enfin ce ne pouvait être elle je m'étonnais qu'on ne l'a reconnue pas.

Et si je n'ai pas eu la chance de connaître une personne plus jeune toujours je cherche à deviner sous ses traits alourdis ou creusés comme évidés par l'âge, sous le dernier comme sous un masque, le premier et originaire et authentique visage ouvert et non fermé, visible et non dissimulé.

C'est que je crois qu'il me parle plus mais ce n'est pas exactement ça, plutôt me parle de ce qui s'est perdu mais qu'on peut encore retrouver, mais ce n'est pas exactement ça non plus, il n'y a pas d'innocence retrouvée mais c'est qu'il n'y avait pas non plus d'innocence.

Ce que la fin me dit du début, ce n'est pas ainsi que l'on lit un livre et pas plus un visage. Ce que le début me dit de la fin et c'est comme si je recommençais ma lecture par le début instruit par la fin et le comprenait mieux. 

Comme si la vérité d'un être était dans toutes les formes qu'elle peut prendre non pas plus vérité mais explicite pour autant qu'on en eut connu le commencement comme un commencement de vérité; comme si elle eut besoin d'une histoire qui fut l'histoire d'un visage.

L'apparence serait trompeuse et d'autant plus trompeuse qu'elle serait flatteuse. Je crois au contraire qu'elle dit beaucoup et que l'on ne veut pas voir; mais qu'elle raconte aussi une histoire en prenant de l'âge et que pour y voir clair il faut alors en connaitre le début.

C'est vrai que j'aime les visages qui ont une histoire mais que j'aime aussi en connaitre la vérité et que cette histoire ne me dit pas forcément sa vérité si elle ne m'est pas aussi éclairée par la lumière de sa jeunesse ou genèse.


vendredi 15 mai 2026

Le marcheur


Je ne le ressens pas dans la marche. Je le ressens toujours dans la vie. On dit qu'il est naturel de marcher. Ne l'est-il pas autant de vivre? Pourtant dans la vie je le sens toujours et depuis ma naissance ce point de déséquilibre. Ce ne sont plus mes premiers pas dans la vie. Je ne tombe plus en marchant. Mais dans la vie?

On pourrait dire que l'on tombe en avant quand l'on marche et qu'à ce point de déséquilibre on va plus avant retrouver son équilibre et c'est ce que l'on ferait tout naturellement en marchant, au point de n'en avoir plus conscience, de ne plus se sentir en déséquilibre mais plutôt d'avoir en marchant une impression de bien être qui ne pourrait être sans l'assurance de retomber toujours sur ses pieds.

Cette belle assurance que j'ai en marchant il me faut avouer ne l'avoir jamais trouvé dans la vie. Toujours par contre ce point de déséquilibre contre lequel je dois chercher un prompt rétablissement, cette peur de la chute comme ce rêve longtemps entretenu sans doute par une angoisse persistante que la terre s'ouvrait devant mes pieds et qu'il me fallait sans cesse enjamber des précipices pour rester en vie.

C'est pourquoi j'ai appelé cette vie survie et que paradoxalement le plus grand plaisir que j'ai soit le plaisir de marcher et qu'il me serait plus naturel de marcher que de vivre, seulement vivre serait ne pas chuter comme ne pas succomber à l'angoisse de chuter car dans mes rêves l'épreuve de courage était l'épreuve de survie qu'on pourrait appeler volonté de vivre.

Mais cette volonté de vivre ne serait peut-être pas courage mais peur de défaillir ou de faillir et l'épreuve de vie qu'une épreuve de survie motivée par cette peur sous jacente et qui ne dit pas son nom qu'on appelle l'angoisse. Aucune angoisse quand je marche mais ce vrai plaisir de marcher et il faudrait lui associer celui d'être enfin à mes pensées, car plus libres ou libérées d'une peur existentielle.

La marche de mes pensées serait continue si je ne cessais de marcher et le mieux qu'il pourrait m'arriver serait de marcher dans mes pensées pour les continuer à jamais; mais il me semble m'arrêter souvent à vivre et de ressentir alors toute l'angoisse du vivant; d'être à nouveau à ce point de déséquilibre et sans doute ai-je autant recours à la marche qui serait aussi la marche de mes pensées pour rétablir l'équilibre. 

mercredi 18 mars 2026

Quand il sortirait de cette vie


Pourquoi s'était-il arrêté à cette phrase: "quand il sortirait de cette vie", sans doute voulait-il y donner suite: quand il sortirait de cette vie se sera avec une expérience humaine. Et c'était tout, ce serait tout. Non, il chercherait à en dire un peu plus long, en parlerait comme d'une expérience humaine triste et pauvre. 

Pauvre en humains car il ne les aurait pas beaucoup fréquenté les humains, pas suffisamment cependant, pensait-il, pour pouvoir avoir sur eux un jugement sûr comme ce Pollock Nageoire de l'Echange de Paul Claudel; il n'avait pas eu besoin de vérifier le nom de ce personnage ni du roman qu'il avait lu il y avait bien plus de vingt ans parce qu'il était au programme de la licence, l'UE de français qui lui avait mérité une bonne note et l'attention du professeur de Lettres de la faculté, chose assez rare pour qu'il l'eut noter; mais c'était surtout qu'il s'était dit plus que jamais qu'il n'était pas fait pour les affaires car Pollock Nageoire savait aussi bien estimer les choses que les gens tandis que lui semblait ignorer de chacun la véritable nature et s'il y en avait une qui leur fut personnelle. C'est surtout le caractère variable et trompeur de la nature humaine qu'il retiendrait, de sorte qu'il avait du mal à se former un jugement qui fut définitif et catégorique ou de les ranger en ennemis ou en amis qui étaient les deux camps qu'il leur avait vu former sans lui se décider, c'est en partie ce qui lui faisait dire qu'il n'était pas un homme rangé.

Triste parce que sa relation avec les humains souffrait d'un manque d'investissement affectif qu'il ressentait douloureusement. Il voyait bien que le cœur n'y était pas. Souvent leur effort était louable mais le cœur n'y était pas. Sa demande était excessive dans le sens que la demande excédait l'offre. Pourquoi avait-il toujours été comme cela? Il aurait tellement été plus facile pour lui de vivre avec une exigence moindre. C'était demander l'impossible et rendre par conséquent le possible invivable. Il était proprement invivable ou le deviendrait bien vite pour ses semblables peu habitués qu'ils seraient à placer la relation sur le même plan et à la même hauteur que lui. Ils voyaient qu'ils n'y étaient pas, qu'ils n'y étaient jamais et n'y seraient jamais aussi que dans la durée, c'était proprement épuisant que de le suivre, quasi inhumain, il fallait qu'il en prenne conscience et ramène sa prétention à la baisse; mais voilà il ne pouvait se satisfaire de si peu, de ce qui pour lui était si peu et qui sait si beaucoup trop pour les autres.

Enfin, quand il sortirait de cette vie ce ne serait pas sans l'ignorer et en cela il pourrait dire qu'il avait progressé en matière d'expérience humaine bien qu'il ne put pour autant changer les autres comme changer lui-même. Se résigner? Se résigner non plus. Vivre ne pouvait être se résigner mais espérer: "tu peux toujours attendre" qu'il se disait à lui-même et riait on ne sait si de lui-même ou des autres.

samedi 6 septembre 2025

Un homme entier


Parfois je me dis que j'aurais pu être cet homme entier

Même si c'est faux qu'un homme peut être tous les hommes

J'aurais pu être cet homme plus que tout autre homme

Ah si je n'étais pas que la moitié de ce que je suis

Ah si j'étais seulement comme lui plus entier

Ça ne lui a pas échappé comme ça m'a échappé

Et ce qui m'a manqué ne lui a pas manqué

Ainsi il a été ce que je n'ai jamais été

Et ne sera jamais ce qu'à demie j'ai été

Non je ne vois pas en lui mon autre moitié

Mais oui je me vois simplement en lui entier

Non il ne voit pas en moi son autre moitié

Mais simplement ce qu'il manque en moi pour être

Cela dit je me sens un homme comme il y en a tant

Et tant qui ne recherchent pas en eux leur moitié 

Mais en celle qu'à tort ils appellent leur autre moitié 

Et qui ne fera pas plus d'eux que de moi un homme entier

mercredi 20 août 2025

Une histoire de pigeons


Un prétendu pigeon s'approche d'une prétendue pigeonne. La pigeonne roucoule et le pigeon s'approche encore. Aussi la pigeonne se dit que ce n'est peut être qu'un pigeon. Et la pigeonne de roucouler de plus belle. Et le pigeon de s'approcher de plus en plus de la pigeonne. Il est maintenant tout près d'atteindre son but qui est la pigeonne. 

Mais c'est alors que la pigeonne se rend compte qu'elle n'a pas affaire à un pigeon. Et voilà que la pigeonne s'envole à tire d'aile. Désappointé le prétendu pigeon se dit qu'il n'a pas de chance avec les pigeonnes. Ah! ce que c'est dur que de passer pour un pigeon et de ne pas l'être quand les pigeonnes ne veulent être qu'avec des pigeons.

vendredi 15 août 2025

La beauté


C'était la première fois que tout nu je déambulais dans ma cuisine posant mes pieds sur le carrelage froid, c'est qu'il faisait chaud, que les volets étaient baissés et qu'étant seul j'avais décidé de ne pas me rhabiller de sitôt et puis je m'étais vu dans la salle de bain où j'avais pris une douche froide et trouvé beau.

On aurait dit que ce que je voyais relevait de la statuaire antique grecque. Il aurait juste fallu (et je me promettais à un régime sévère que je ne tiendrais pas) un peu moins de graisse ici et là et de me tenir un peu plus droit, ce que je n'avais jamais su faire. Mais passons sur cette fatuité de l'être et considérons seulement que cela m'avait amené une fois de plus à m'interroger sur la beauté.

Si je n'avais pas la froideur de la statue j'en avais toute l'impuissance, aussi quelle femme saurait apprécier cette beauté impuissante, aussi bien je me détournerais d'une belle femme se refusant à moi et que je ne saurais apprécier pour sa seule beauté, ou, voulant en jouir, profanerait le temple de la beauté.

Cette beauté me deviendrait même ennuyeuse comme celle des musées. Ce que nous aimons c'est la beauté vivante. Et c'est en quoi on parle de grâce. La grâce c'est ce qui l'anime. Dépourvue de grâce elle n'est que froide beauté. Mais j'avoue aimer aussi cette froide beauté. 

Il y a une statue de femme aux seins nues à la bibliothèque de saint Maur où je ne peux me rendre sans la regarder discrètement. On comprendrait mieux cependant qu'il y aient des femmes qui caresse l'Obélisque de la Concorde et en apprécient la dureté que moi un sein de pierre.

Mais, si je ne peux me résoudre à penser que nous appellerions seulement beauté une femme dont nous voulons jouir, il m'est agréable par contre de penser que la beauté soit chez nous un critère d'élection de la partenaire quand il n'est pas évident qu'elle le soit pour les autres espèces d'animaux. 

Et, excluant la zoophilie, ne faudrait-il pas se réjouir que nous sachions apprécier la beauté des animaux sauvages ou domestiques ne répondant pas plus les uns que les autres à notre inclination. Et, qui plus est, cette beauté de nous à la fois la plus proche et la plus éloignée: l'art.

CITATION

Extrait de A.O Barnabooth, journal intime de Valéry Larbaud: " Que trouves-tu donc de si beau dans la Beauté, Pèlerin? Tu vois bien que je me contente de la laideur, de la sottise et de l'ordure, moi, qui te vaux bien. Je t'assure que par certains côtés Garibaldi et son culte me plaisent beaucoup. Et vois donc ces trois belles filles blanches, oui ces danseuses anglaises, qui beuglent des polissonneries rythmées? Cela ne te dis rien, cette chair grande et saine, du peuple, sortant de cette écume cramoisie des dentelles ; et cette odeur de cavours et de virginias, et la grosse caisse tonnante d'allégresse, et le cri des cymbales giflées?- Je veux dire la combinaison de tout cela? "

Wislawa Szymborska: " L'étoile est splendide,/ mais ce n'est pas une raison/ pour ne pas boire à la santé des dames,/ tellement plus proches.

lundi 11 août 2025

Le révolté


Ma révolte n'est pas démonstrative. A l'armée elle a les cheveux longs. On les tond. Avec les cheveux elle tombe. Moi j'ai joué la case prison et les prolongations. Les cheveux longs eux ont finis par trouver les gradés pas si mauvais que ça. Moi j'ai fait du bouche à bouche au suicidé. Il a pas aimé ça. Des massages cardiaques. Il a pas aimé ça. C'est que pour rien au monde il aurait voulu être là qu'on l'a mit. Encore un gentil.

Ma révolte n'est pas méchante. Les méchants on les casse. Je n'ai pas trouvé plus gentil que moi, ça aurait cassé ma révolte. Elle ne s'en serait pas remise à moi, mais à plus gentil que moi. Ça a pas été le cas. Presque j'aimerais pas. Le révolté vit de sa révolte. Y a rien d'autre qui le nourrit. Faut croire que je dois être un gentil. C'est terrible la gentillesse.

Mais les gens l'ignorent. Pour eux la révolte c'est méchant. Moi j'ai rien trouvé de mieux pour me calmer que d'en vouloir gentiment au monde entier. Aux femmes d'abord. Et c'est sans doute de pas m'aimer. Les femmes n'aiment pas les révoltés. Qui plus est, les femmes qui sont de gentilles révoltées, n'aiment pas ceux qui n'ont pas la révolte méchante (j'entends les femmes qui aiment les hommes révoltés).

C'est ceux là qu'elles matent en premier, elles leur passent littéralement dessus, elles font rouleaux compresseurs. Après ils sont plats. Y a plus rien à en tirer (côté révolte j'entends). Aussi après l'armée, l'armée qui fait de vous un homme, il y a les femmes qui font de vous un homme. Après être passés par les armes et si c'était pas encore suffisant l'homme passe par la femme qui est l'avenir de l'homme.

Autant dire pas d'avenir du tout pour la révolte méchante qui est la plus écrasée de toutes les révoltes, aussi sont écrasés les méchants révoltés par la force et, si la force ne suffit pas, par la douceur des femmes. N'y échappent que les gentils, c'est pourquoi les femmes, qui connaissent la vraie nature de la révolte qui est gentille, n'aiment pas les gentils.

Quant à la révolte gentille il faut savoir que les femmes préfèrent avorter que d'accoucher d'un gentil révolté et par là même combien de révoltes avortent. Je suis bien placé pour le dire moi qui suis né d'une femme qui aurait préféré avorter. Non les femmes ne veulent pas porter le fruit de la révolte. Et je l'ai douce amère pour être sorti du ventre de ma mère sans l'amour de ma mère.

CITATION

"Le fils d'un raffineur multimillionnaire, Max Lebaudy, est mort de maladie pendant son service militaire, faute d'avoir été réformé et soigné à temps. L'opinion d'alors voyant dans la réforme une marque de favoritisme et de corruption, on l'a incorporé sans tenir compte de son mauvais état de santé. Il est mort parce qu'il était trop riche". Préface, par Robert Mallet Les poésies de AO Barnabooth

vendredi 1 août 2025

Moi et l'autre


Je dois bien définir ce que je veux être sinon je ne serais jamais ce que je veux être parce que trop flou, pas assez bien défini. J'ai voulu être capitaine et ne l'ait jamais été parce que capitaine de quoi, c'était pas bien défini tout ça.

Je ne veux donc plus être docteur, je l'ai voulu aussi autrefois mais en quoi, en philosophie? Pas plus qu'être écrivain mais en écrivant quoi, des romans ou des poèmes? Du vague à l'âme, c'est tout ce que ça vous laisse tout ça. Rien de très précis quand précisément vous existez.

C'est décidé je veux être un autre et pour moi intérieurement je commence à façonner cet autre, à lui donner des qualités qui n'apparaîtront que plus tard quand j'en aurais parfait le dessin parce que je n'en suis qu'aux délinéaments.

Je ne commence donc pas comme dans le passé par des généralités, ce qui est à mon humble avis la meilleure façon de se fourvoyer sur soi-même en se concevant globalement comme on a pas commencé a être, sinon embryonnairement, sinon précisément, sinon tout autrement.

Cet autre n'ira donc pas à l'encontre de moi-même sinon que j'irai moi-même à la rencontre de cet autre que j'aurais créé de toute pièce comme une œuvre d'art, mais il ne faut pas entendre une œuvre d'art comme séparé de soi mais comme étant soi-même cette œuvre d'art.

Comme le culturiste fait de son corps sa propre œuvre d'art, et ce n'est pas un faiseur de statue, comme lui je travaillerais la matière vivante mais ne m'arrêterais pas à façonner mon corps mais aussi mon esprit.

Cependant il me faut d'abord donner vie à cet autre qui ne demande qu'à vivre d'une vie à laquelle il s'épuise à m'appeler, pas de ma vie informe et molle qui est comme une pâte à modeler avec laquelle je pourrais lui donner forme et force et vigueur.

Il y a comme ça en nous une bataille pour l'existence qui n'est pas seulement entre les autres et nous mais entre l'autre et nous; et on ne saurait dire si le grand perdant c'est lui ou c'est nous qui lui aurions refuser le droit à l'existence souvent par lâcheté envers nous-même.

NB

Qui a voulu aussi être boxeur, triathlète, poète, n'a rien voulu être sinon chômeur. Il aurait fallu vouloir être boxeur ou ne pas être du tout ou tout être à sa Muse.

CITATION

Wislawa Symborska poète: "Muse! Être boxeur ou ne pas être du tout./ Ce n'est jamais pour nous qu'on fait hurler les foules./ Il y a dans la salle douze têtes/ il faudra commencer la fête./ La moitié ne sont là que parce qu'il pleut dehors./ Les autres c'est la famille. Muse." 

jeudi 31 juillet 2025

Les haltérophiles


J'étais là dans cette salle où trois femmes lançaient à peu près mon poids à tour de bras au-dessus de leur tête puis le reposaient comme si de rien n'était. Puis le reprenaient, puis le reposaient. Autant dire que je ne pesais pas lourd entre leurs mains.

C'était des femmes, le sexe faible qu'on dit, et c'est aussi ce que je me disais en les voyant car, malgré les charges impressionnantes qu'elles pouvaient soulever, j'attendais toujours d'elles un signe de faiblesse.

Autant dire qu'il ne vint pas. Jamais elles ne cédèrent sous la charge. Pourtant je n'avais pas de mal non plus à me les imaginer légères et dansantes, frivoles et changeantes; c'est qu'elles avaient autant de facilité à prendre une charge qu'à s'en défaire lestement.

Le lest, c'était ça. J'avais trouvé. La recherche du lest comme la recherche d'une certaine stabilité. Car je me demandais comme n'importe qui se serait demandé à ma place ce que ces femmes venaient bien chercher et trouver dans la pratique de l'haltérophilie.

Eh bien, c'était du lest, à se lester, me disais-je, et bientôt je ne ferais plus le poids, bientôt il leur faudrait plus lourd que moi; déjà elles me regardaient ou soupesaient du regard et devaient se dire comme moi je me disais que je ne faisais pas le poids.

Maintenant les femmes fortes avaient toujours eu un faible pour moi comme moi pour les femmes fortes. La faiblesse ne m'avait jamais attirée, pas même chez les femmes. Je ne comprenais d'ailleurs pas que les hommes qui n'aimaient pas la faiblesse aimassent les femmes faibles.

Il faut dire que ceux qui n'aimaient pas la faiblesse ne m'aimaient pas non plus; aussi je me disais que si le sexe faible méritait encore le nom de sexe faible ce ne fut pas qu'il le soit mais en cela qu'il eut un faible pour moi qui n'était pas fort.

En fait, je n'aurais jamais été qu'une charge pour les femmes en commençant par ma mère que j'imaginais alors en haltérophile me brandissant au-dessus de sa tête puis, n'en pouvant plus sous la charge, me laissant choir lourdement pour ne plus jamais me reprendre.

mercredi 23 juillet 2025

L'intello


Je me disais que l'argent c'était l'enrichissement du pauvre et que j'étais ce pauvre là, que l'enrichissement du riche c'était la connaissance, mais que je ne connaissais pas beaucoup de riches à ce titre là, que je ne connaissais que des riches qui voulaient s'enrichir et c'était d'argent plutôt que de connaissances.

J'étais parti de l'idée d'exigence. Comment concevoir l'exigence autrement que comme une nécessité pressante. C'est là que s'inscrit un ordre. Il faut d'abord avoir répondu aux nécessités premières et on appelle nécessités premières celles de se nourrir et de se loger et de se vêtir, mais on en a jamais assez de se nourrir comme de se loger et de se vêtir.

Quand interviendrait l'exigence de connaissances si elle ne répondait aux nécessités premières et s'arrêtait quand celles-ci pouvaient être satisfaites et elles pouvaient l'être par un minimum de connaissances qu'on dira lucratives ou rentabilisables; aussi il y aura des connaissances plus profitables que d'autres et qui à ces autres se verront préférées.

Alors même que cette exigence se reporte sur la connaissance c'est encore l'argent qui répond aux nécessités premières qui répond également au choix des connaissances, qui oriente notre exigence, on peut dire à ce titre que notre exigence reste matérielle plus qu'intellectuelle. Qui peut alors se prévaloir d'une exigence intellectuelle est appelé un intellectuel.

Mais le métier d'intellectuel tue l'intellectuel toujours par sa subordination à l'argent qui est subordination aux nécessités premières qu'on a vu être extensibles puisqu'on en a jamais assez de se nourrir, de se loger et de se vêtir; et qu'il se peut que l'intellectuel ne montre pas plus qu'un autre de détachement à l'égard des nécessités premières.

Et l'on comprend mieux alors qu'il nous faudrait plutôt des sages que des intellectuels, mais c'est d'autres civilisations qu'on dit pourtant primitives, et d'autres encore qu'on dit antiques, qui pouvaient se prévaloir de sages, tandis que la nôtre de civilisation n'a à nous offrir que des intellectuels. 

Et encore elle en aurait après ses intellectuels. Aussi dire de quelqu'un que c'est un intello n'est pas forcément flatteur. Il lui faudrait être un intellectuel patenté car seul les intellectuels patentés méritent d'être appelés intellectuels qui serait comme une forme de reconnaissance de la société qu'ils serviraient intellectuellement parlant; l'intellectualité librement déployée n'ayant pas lieu d'être sinon dérangeante et désargentée.

mardi 22 juillet 2025

Les idéologies et moi


Ce que j'ai après les idéologies. Il me suffit de repenser à cet homme à vélo qui en passant lança: "Champigny dérange le bourgeois". Etait-ce à moi qu'il s'adressait? il était déjà trop loin pour que je lui demanda. Champigny était en fête et cela s'entendait de l'autre côté de la rive, aussi pour l'homme à vélo tout celui qu'il croiserait côté Saint Maur ne pouvait alors qu'être incommoder par les bruits de la fête.

Il y aurait d'un côté le peuple, Champigny; et de l'autre les bourgeois, Saint-Maur. Cette démarcation bien nette ne peut-être le fait que de celui qui porterait des œillères et ce serait encore dire qu'il juge certes de façon limitée mais d'après ce qu'il voit or il ne voyait rien et il est plus juste à ce titre de parler d'aveuglement idéologique.

Ma réflexion était cependant autre et c'était cette habitude que l'on aurait de voir les hommes en général et non l'homme en particulier, car il n'y aurait ni généralités, ni opinions, ni idéologies, possibles, si le jugement ne connaissait cet égarement qui est bien égarement de l'esprit faisant à ce que les yeux voient subir une telle déformation ou arrangement de l'esprit qui serait aussi dérangement de l'esprit.

Ce dérangement de l'esprit ou arrangement de l'esprit on l'appelle aussi conditionnement: on serait conditionné a voir les choses ainsi et non pas autrement; et si ce n'était que les choses mais c'était aussi les êtres; et si ce n'était que de les voir mais c'était aussi qu'à force d'être vus ainsi ils se voyaient ainsi.

Aussi, mais l'homme à vélo était déjà trop loin, j'eus envie de lui crier sans doute parce que me sentant agressé comme dans mes années calédoniennes où le petit blanc que j'étais se voyait traité de zoreil et répondait: "je suis zoreil et j'en suis fier", "je suis bourgeois et j'en suis fier" parce que pourquoi aurait-on a rougir de son état: "je suis bourgeois et je t'emmerde".

Cela aurait été par réaction, j'aurais été comme poussé dans un camp; et voilà ce que fait la politique et les idéologies n'y sont pas pour rien qui favorisent ces batailles rangées parce qu'on ne peut vous voir appartenir qu'à une seule rive qui est celle où l'on vous aperçoit; et je fus aperçu côté Saint-Maur quand la fête battait son plein côté Champigny ce qui ne pouvait forcément que me contrarier.


jeudi 17 juillet 2025

La présence


Je ne sais si l'on peut dire que le négatif agit comme le révélateur d'une photo mais bien l'absence comme révélateur d'une présence qui n'est plus. Aussi le lit médicalisé, aussi le fauteuil a coquilles, leur emplacement respectif, renvoient indubitablement à la malade qui l'occupait.

Sa présence n'est pas seulement disséminée dans l'espace de l'appartement mais dans le temps. Aussi le temps où l'on était occupé aux soins à sa personne revient immanquablement, c'est-à-dire que revient sa présence quand revient l'heure des soins à sa personne.

Elle est dans tout ce qui n'est plus, sa présence maintenant s'est diffusée dans l'espace et dans le temps. La nature a horreur du vide. Il n'y aurait pas que la nature mais l'homme en tant qu'il en fait partie. Et la présence unique est devenue présence multiple, s'est répandue partout.

Et c'est dans les plus petites choses qu'elle peut être encore décelée, si petites que du temps de son existence elles étaient inexistantes et qu'on a maintenant peine à s'en soustraire. La prolifération de la présence comme un cancer qui vous ronge, une cellule morte plus que vivante.

Pure anachronisme sans doute, irréalité d'un réel purement imaginaire, divagation, mirage, eau que l'on voit qui est eau dont on a soif, seulement révélatrice de notre soif mais pas de la présence de l'eau. A t-elle jamais été là? Depuis combien de temps n'y est-elle plus?

Interrogation sur la réalité ou l'effectivité de la présence. C'est un investissement sur la personne. De combien de présence l'on investit la personne? De son vivant? Une fois morte? L'investissement serait plus lourd par compensation d'une perte?

On pouvait encore l'oublier. On ne peut plus l'oublier. Etrange paradoxe. Maudit paradoxe. Pourquoi ce qui n'est plus se fait plus présent que jamais si ce n'est pour pas qu'on l'oublie? Est-ce la présence la plus dérangeante ou la moins dérangeante la plus présente à nous?

En fait l'on s'arrangerait mieux d'une présence que d'une absence pour cela que la nature a horreur du vide qui reviendrait à dire que l'on a une sainte horreur de la mort qui vient frapper nos êtres les plus chers. Et c'est un hommage que je rends à qui a marqué ma vie de sa présence.

mercredi 16 juillet 2025

Le veuf


Sans doute qu'on entre dans une nouvelle situation comme on entre dans un habit neuf. Comme si la vie était faite sur mesure pour nous! de là que parfois elle nous oppresse et d'autres qu'elle taille trop large. Je n'ai pas demandé à l'essayer celui là mais voilà qu'elle me le présente et que je n'ai pas d'autre choix que de le mettre.

Il irait bien mieux à d'autres que l'on pense, toujours j'ai été habitué à vivre à l'étroit; pas à vivre plutôt à survivre, dirait un autre; et il faudrait un changement de stratégie de vie; et encore l'on ne change pas de vie comme de chemise; eh bien oui, parfois il le faudrait comme il faudrait se faire à un vêtement qui taille plus large.

Et de dire que l'habit ne fait pas le moine. Je crois au contraire que l'habit fait le moine comme il fait le soldat et de la femme qui s'habille en garçon un garçon et du garçon qui s'habille en femme une femme. La vie comme une cabine d'essayage, on verra plus tard ce qui nous allait le mieux; encore trop tôt pour le dire mais le déshabillage ne dit pas plus de nous que l'habillage sinon que jamais l'on ne se montre nu sinon par défaut.

Et ce que l'on a été comment le dire sinon que l'on a été tout sauf nu, qui est ce qui n'est pas présentable. Me voilà veuf mais ce n'est qu'un habit, un habit neuf. Il me faudra l'user un peu pour qu'il m'aille mieux. Je suis un veuf qui ne se sent pas encore veuf, un veuf à qui le veuvage fait encore mal et c'est que cet habit qui m'échoit est encore neuf, qu'il faut que je m'y fasse.

On se fait à tout, qu'on dit. Mais est-ce que cela ne revient pas à dire que tout est habit pour nous et qu'on passe son temps à s'habiller et à se déshabiller. Sans doute c'est ça qui doit commencer à me fatiguer, cette grande lassitude de la vie qui me tombe dessus, l'envie de lui dire: je n'ai plus envie d'essayer quoi que ce soit, fous moi un peu la paix.

samedi 28 juin 2025

Mes femmes


Toutes les femmes que j'aime sont belles. Comme ce critère qui est le critère de la beauté serait, parce que trop partagé, vulgaire, celui du vulgaire, et il l'est en effet, quand on veut s'en distinguer on parle de beauté intérieure, mais tout le monde sait que ce n'est pas vrai.

J'entends aussi, pour le vulgaire qui n'ignore pas la noblesse des sentiments, mais n'y goûte pas. Je n'y goûte pas non plus comme je goûte à la beauté des femmes. Cependant je ne les aime pas pour leur beauté souvent trop niaise, trop efféminée. Croyez-vous pour autant que j'aime les hommes.

Certainement pas. Mais toutes les femmes que j'ai aimées ont de la personnalité, et quand les femmes ont de la personnalité celle des hommes s'efface à côté. C'est pourquoi les hommes les évitent comme un danger qui m'attire vers elles parce que comme tout danger il fait battre mon cœur.

Encore hier, un de ces trop rares spécimens de l'espèce humaine, lui faisait battre la chamade. A première vue elle ne payait pas de mine, mais à première vue seulement, et les hommes souvent ne sont pas assez attentifs sinon à la beauté, quand elle était d'un calme redoutable, c'est-à-dire posée.

J'entends posée sans prendre la pose, qu'elle avait de la classe sans avoir a se donner de la classe, qu'elle ne faisait non plus aucune concession à l'homme qui venait de s'asseoir à côté d'elle, fût-il l'ambassadeur de tous les hommes sur terre cela n'aurait rien changé.

J'ose au moins l'espérer car j'aime aussi les femmes qui n'ont pas froid aux yeux et c'est toute l'impression qu'elle me laissait, que rien ne pouvait venir déranger une douce et pour moi agréable quiétude ou sérénité, j'y voyais nicher cependant une forte personnalité qui m'attirait.

Je n'ai encore, me direz-vous, rien dit de sa beauté et pourtant il s'agit d'apprécier une femme et non pas un homme, et quand toute la beauté d'un homme ne saurait pas m'attirer le plus petit grain de beauté d'une femme me séduirait, et je lui en trouvais partout disséminés.

C'est qu'on apprécie les choses dans le détail où ne les apprécie pas sinon grossièrement. Certes, je suis un grossier personnage mais qui a quelques raffinements et je crois que c'est en ma sélection des femmes que je me montre le plus raffiné, que c'est à elles que je le tiens plus qu'à moi.

Il y a quelque chose en moi qui sait de ce quelque chose qu'il aime en elles, mais comme je suis aussi un être grossier je ne le sais que grossièrement, d'où je ne peux pas leur en faire compliment sinon en les aimant comme je les aime et c'est encore trop imparfaitement.

Mais revenons en à mon rancard d'hier, et si je parle ainsi c'est parce que le lecteur n'a pas d'autre moyen de prendre la mesure de qui je suis, et qu'un langage plus reluisant le dirait mal, eh bien il m'a été donné de connaître une femme qui avait une personnalité comme je les aime, point barre.

lundi 9 juin 2025

Le vivre ensemble ou la fête des voisins


Le vivre ensemble je voudrais en prendre le contrepied, par provocation et par défi à la bien-pensance, et je commencerai par dire que si l'humanité peut encore se supporter c'est justement parce qu'elle n'a pas à vivre ensemble.

Ce que les animaux font: vivre en troupeaux n'est pas une panacée pour mon individualiste, c'est-à-dire pour celui qui se considère un individu à part entière et n'a donc pas besoin de s'ajouter ou d'être ajouté à quiconque pour former une unité à part entière.

Hier, c'était la fête des voisins mais y allait qui voulait. Je n'y suis pas allé mais de ma fenêtre je les voyais et les entendais parce que c'est à cette distance qu'il me plaisait de les voir et de les entendre plutôt que de m'y confondre et ajouter.

J'y ai donc participé à ma manière qui est distante et séparée, je pourrais même ajouter qu'il n'y a qu'ainsi que je pouvais l'apprécier et c'est sans y être mêlé. Cela ne m'empêche pas non plus d'aimer mes voisins mais toujours à ma façon distante et séparée et sans y être mêlé.

C'est sans doute une façon bien personnelle, bien particulière, mais si la vie en société est possible pour l'individu (pour ne pas dire pour l'individualiste) c'est parce que la société lui permet encore de s'aménager un espace vital qui est un espace personnel.

La présence de l'autre nous est bien trop imposée pour qu'elle nous soit imposée davantage sous prétexte du vivre ensemble qui doit relever d'un choix personnel et non d'une volonté politique.

Il y avait de la musique à la fête des voisins et ce n'était pas Albéniz qu'au même moment j'avais choisi d'écouter et si la fête des voisins avait continué une éternité j'aurais été privé une éternité d'écouter Albéniz.

Mais j'ai supporter de les entendre brailler comme d'entendre brailler leur musique parce que je savais que le bonheur et la joie en société est braillarde, et parce que je savais que la fête ne dure pas toujours.

C'est comme un moment de tempête: on peut aimer voir et entendre la tempête mais pas y être dans la tempête, et si pourquoi pas y être, pas y être tout le temps. Le vivre ensemble serait être tout le temps dans la tempête et c'est celle des passions humaines qui se déchaînent.

C'est qu'il n'y a pas de commune mesure entre les êtres humains aussi il ne peut y avoir de régime commun sans souffrances individuelles. Le régime carcéral est le régime communautaire, la prison, l'internat; enfin il faut y mettre l'homme de force car de lui-même il n'y va pas.

samedi 7 juin 2025

L'individualiste (12) et les dinosaures


La société a ses dinosaures, espèce toujours en voie de disparition ou plutôt qu'on croirait disparus, autrement dit dont la présence ne peut que surprendre. Ils se distinguent par leur mode d'être qui, puisqu'il s'agit d'êtres pensants, est leur mode de pensée, un mode de pensée archaïque.

Ils sont intéressant en cela qu'ils nous révèlent l'existence d'une société que la plupart d'entre nous estiment être révolue mais que certains faits divers rappellent à l'actualité et ce serait ceux d'une société qui marquerait elle aussi un certain recul.

Ce recul s'il fallait le préciser on dirait que c'est un recul par rapport à l'évolution des mentalités plus donc que de la société elle même dont la structure rigide, le bâti, permet encore aux dinosaures de sévir en leur procurant toujours les lieux où le milieu adéquat à leurs agissements.

Ils passent alors à nos yeux pour de grands prédateurs, ce qu'ils ne peuvent comprendre puisque dans leur milieu leurs agissements passaient pour conformes et parce qu'ils n'ont pas perçu en ce milieu de changements notoires ou les obligeant à évoluer ils n'y a aucune raison qu'ils changent.

C'est qu'une société passée ne s'éteindrait pas également partout, comme il y a certains lieux où l'on peut retrouver les vestiges d'une civilisation ancienne il y aurait certains milieux au sein de la société actuelle où pourrait perdurer certains traits d'une société qu'on dirait archaïque.

Ce qui est plus étonnant encore c'est que ces lieux ou milieux soient ceux qui se donnent comme à l'avant garde de la société, sa figure de proue, et c'est dans le milieu du cinéma comme dans les milieux gouvernementaux que sévissent les dinosaures: Strauss-Kahn, Depardieu, pour ne pas les citer.

Ceux là ont défrayés la chronique mais plus intéressant que de s'en prendre aux dinosaures serait comprendre la structure de la société non pas seulement matérielle mais mentale, extérieure et apparente mais intérieure et cachée, qui permet aux dinosaures de trouver asile en des lieux privilégiés.

M'ont également aidés à les comprendre Ortega y Gasset un penseur de la société du XXème siècle (donc passée) et un metteur en scène de ce même siècle dont le mode de pensée m'a semblé coïncider et c'est par leur acceptation de ce qui au regard d'aujourd'hui paraitrait pour le moins abjecte.

"Hay quien alcanzaría la plena expansión de sí mismo ocupando un lugar secundario, y el afán de situarse en primer plano aniquila toda su virtud." écrivait dans Meditaciones del Quijote Ortega y Gasset.

Cette pleine expansion de soi même en occupant un poste secondaire, quand l'ambition de se situer à un premier plan tuerait toute vertu on le retrouve dans les propos tenus par Alain Jessua le metteur en scène d'un film passé de mode pour ne pas dire désuet: La vie à l'envers.

Alain Jessua, personne très respectée en son temps comme pouvait l'être Ortega y Gasset, mais qui le serait moins aujourd'hui et pour les mêmes propos, disait qu'il était devenu metteur en scène parce que s'il était un bon deuxième assistant il aurait été un piètre premier assistant.

Alain Jessua pour qui au cinéma c'était comme à l'armée, la hiérarchie, le bizutage, que des jeux de rôle auxquels il fallait savoir se prêter (y incluerait-il le droit de cuissage?) était pour le moins un homme de son temps et pour le nôtre un dinosaure.

jeudi 5 juin 2025

Un individualiste (7) forcené


J'étais parti de moi, de qui voulez vous que je parte, je ne peux pas partir de la société, je ne suis pas la société, je suis moi; et à qui croyez vous que je sois arrivé, à la société, non, à l'autre, qui n'est pas plus que moi la société.

C'est que je ne pense pas comme la société pense, je pense à l'autre tandis que la société pense aux autres; ma pensée n'est pas sociale, ma pensée est humaine.

Si la société peut penser tous les hommes à la fois je ne peux penser qu'à un homme à la fois; et c'est qu'il est unique pour moi, et c'est qu'il est multiple pour la société.

Maintenant la société voudrait que je pense comme elle, il ne serait pas bon de penser comme moi je pense; mais je ne peux penser autrement que comme je pense, c'est-à-dire humainement et non pas socialement, parce que je suis un humain et pas la société.

La société que j'accuse même et surtout quand elle pense socialement de ne pas penser humainement; mais comment pourrait-elle faire autrement, elle ne peut avoir qu'une pensée sociale, c'est la société, mais jamais une pensée humaine, elle n'est pas moi, un individu.

Le traitement de l'humain par l'humain est individuel tandis que le traitement de l'humain par la société ne peut être que pluriel; c'est pourquoi il ne faut pas demander à l'individu d'être la société car il cesserait alors d'être humain ni attendre de la société beaucoup d'humanité.

L'individu n'en gagne pas à être social mais à rester humain et c'est dans son rapport à l'autre, non dans son rapport aux autres. Le rapport de l'individu est un rapport individuel; si ce rapport d'individu à individu se perd il n'y aura pas de rapports aux autres qui le rachète.

La société voudrait lui apprendre à aimer comme elle aime et c'est les autres sans distinction aucune, pour cela il les lui faut rendre tous semblables parce qu'elle ne pourrait les aimer tous s'ils étaient tous différents les uns des autres.

Quand l'individu ne peut aimer que chacun et séparément et différemment. A les lui rendre tous semblables elle ne les lui rend pas plus aimables mais plus indifférents.


CITATION

Comment résister à citer ce qui est si joliment dit:"Prefiramos sobre la tierra una indócil diversidad a una monótona coincidencia" Meditaciones del Quijote de Ortega y Gasset. 

L'individualiste (8)


Je voudrais, dit-il, parler de la force d'exister. On ne peut pas parler de la force d'exister quand on parle de la société. La force d'exister est propre à l'individu. C'est pourquoi il ne semble pas beaucoup intéresser la société d'en parler.

A ce propos il y a cette expression qui me revient et qu'on entend presque plus: sacré énergumène. Sans doute était ce dû à cette force d'exister qui se déployait de façon trop outrancière, ce qu'elle est toujours pour la société propre à réprimer l'individu.

Ce que fait la société c'est de réprimer sinon de canaliser cette force d'exister de sorte à l'orienter là où il intéresse la société, et ce qui concourt à la puissance de la société concourt alors souvent et également à l'épuisement de la force d'exister de l'individu.

L'exigence de la société en matière de ressources premières n'est pas plus problématique que l'exigence tout aussi croissante de la société en matière de ressource naturelle à l'individu qui est sa force d'exister.

Sans doute cette force d'exister n'a jamais atteint un taux aussi bas que dans les pays dit développés: ce n'est pas que du muscle c'est aussi des nerfs mais c'est surtout et avant tout une grande et formidable envie d'exister comparable à la joie.

A l'en croire la joie d'exister nous aurait quitté et ce serait parce que trop exploité par la société notre force d'exister se serait épuisée. Pour ce sacré énergumène qui n'était personne d'autre que notre individualiste forcené il fallait redonner à l'individu le goût de vivre.

Et pour pouvoir goûter à la vie un peu de force vitale qui semblait lui manquer la lui laisser puiser en lui et c'était ne pas trop se l'accaparer comme il lui semblait que faisait la société.

Quand l'impression inverse lui est donnée comme reprochée, que c'est en elle la société qu'il puise "plus souvent qu'à son tour" ses forces, épuisant les ressources de la société tout en voulant que ce soit là qu'il les aille chercher, créant ainsi sa dépendance vis à vis d'elle.

Tout au contraire il lui faudrait sinon se retirer entièrement du moins prendre quelque recul pour se retrouver et se retrouvant retrouver goût à la vie, car seul de lui émane la vie, et des forces de vie qui sont sources de joie.


CITATION

Pensées pour moi-même Livre VI de Marc Aurèle 29 "Il est honteux que, dans cette vie où le corps, pour toi, ne renonce pas à sa tâche, l'âme soit la première à y renoncer." 

dimanche 1 juin 2025

Les confessions d'un individualiste


A aucun moment je n'aurais dit c'est la société si on ne m'avait pas dit c'est la société, car toujours je n'ai vu que des hommes et la société jamais. J'ai pourtant appris moi comme les autres et avec les autres dès mon plus jeune âge à dire c'est la société sans davantage savoir ce que c'est que la société.

Et comme beaucoup qui s'en sont pris à la société je m'en suis aussi pris à la société sans toujours savoir davantage ce que c'est que la société, puis prenant de l'âge j'ai appris moi comme les autres et avec les autres à aimer la société sans toujours savoir davantage ce que c'est que la société.

Petit j'entrais dans le secrétariat de mon père qui était le secrétariat de mairie et lui demandais de qui était ce portrait au-dessus de son bureau: ce n'était plus la tête de De Gaulle que j'y voyais mais celle de Pompidou et c'était ce qui devait m'étonner: qu'on changea les têtes.

Je ne devais apprendre que bien plus tard que dans la société les têtes changeaient souvent, même si la société restait la même. Mais je n'avais pas encore vu la société sinon un homme dont la tête, qui était à mes yeux une tête de rechange, me paraissait plutôt sympathique.

Et ma sympathie allait toujours aux hommes sauf quand ils usaient d'autorité sur moi. Or bientôt j'appelai société tous ceux qui avaient et faisaient autorité sur moi, et sans toujours savoir davantage ce que c'était que la société je la rejetais.

Je me la figurais comme toujours se mettant en travers de mon chemin. C'était elle l'école, l'internat qui m'éloigna de mes parents. C'était elle l'armée qui fit que cette année là je ne pus voir ma bien aimée.

On m'a dit que c'était aussi les hôpitaux où je pouvais être soigné mais je n'aimais pas les hôpitaux; que c'était l'eau courante au robinet; que c'était l'électricité qui m'éclairait et me chauffait; que c'était les routes qui me permettaient d'aller là où je voulais aller; que c'était…

J'ai bien vu des électriciens et des infirmières et des médecins et des hommes qui travaillaient sur les routes mais jamais d'aucun d'eux je n'ai entendu dire qu'ils étaient la société. Quant aux hommes qui disaient représenter la société je ne les ai jamais vus travailler sur les routes ou dans les hôpitaux sinon parler à la télé.

Souvent aussi on m'a dit qu'il fallait aimer sa société et pour me la faire aimer on m'en a rapporté du bien à moi qui n'en avait reçu que du mal et je n'ai commencé à les croire que quand ça à commencé a aller mieux pour moi, aussi je crois que ça va très bien pour ceux qui sont la société.

Seulement je ne suis pas sûr qu'ils existent vraiment comme je ne suis pas sûr que la société existe vraiment, pas plus que je ne suis sûr que le paradis existe vraiment, encore moins sur terre qu'au ciel. Seulement ses représentants ici et maintenant sur terre nous en parlent de la société comme d'un dieu omniscient et omniprésent.

Je crois qu'il faut être seulement croyant et que je ne le suis pas, que je ne crois toujours pas à la société bien que cela aille mieux pour moi, c'est sûrement que je suis de ceux pour qui il faut avoir vu pour croire et que je ne l'ai toujours pas vu moi à la société, sauf peut-être à la télé, au moins entendu parler. 

L'être et la destinée


S'il nous faut penser à notre destinée essayons d'y penser correctement, c'est-à-dire favorablement. Aussi de toutes résistances que l'on penserait vouloir nous faire plier, pensons qu'elles tendent plutôt à ce que nous efforçant nous nous efforçons à nous redresser.

Et si nous sommes contrariés dans ce que nous voulons faire ou être ou avoir, au lieu d'appeler ces circonstances adverses pensons plutôt qu'elles sont là pour nous remettre sur le droit chemin qui seraient le nôtre et répondrait mieux à notre vocation d'être.

Il faudrait aussi revenir sur cette vocation d'être et ne pas la limiter à certains: il n'y aurait pas plus un peuple élu qu'une personne élue sinon que tous les peuples et tous les hommes seraient d'élection, resterait à préciser pour chacun et par chacun son élection.

On en revient toujours à "connais toi toi-même". On rirait aujourd'hui de qui penserait être investit d'une mission, alors que chaque être est investit d'une mission d'être. On pourrait la résumer à donner à son existence une pleine existence. Et c'est affaire personnelle.

Et c'est encore oublier la transcendance c'est-à-dire après avoir parler de l'être parler de ce qui dépasse l'être. Le dépassement de l'être par lui-même est une épreuve de l'être, de l'être éprouvé par l'être.

C'est qu'il y a dans l'être plus d'être qu'il ne peut contenir ou comprendre, aussi son destin lui échappe ou pour être plus exact: autant il en est la cause autant la finalité lui échappe, c'est qu'elle est plus grande que lui, sans quoi il n'y aurait pas appel vers le haut: transcendance.