Souvent il me prend à penser que je ne suis jamais seul car tant que je me donnerais en spectacle à moi même je serais encore spectateur de moi même, ce qui me laisse douter de l'authenticité du spectacle dont je serais à la fois auteur et spectateur; il n'y aurait pas que quand je joue aux échecs que je joue, ni il serait utile que j'entre en représentation, c'est-à-dire sur scène, pour que je joue, qu'il y ait les autres pour que je joue.
Et de penser tout cela de moi à vrai dire ne m'amuse pas, ce n'est pas pour moi un jeu de l'esprit mais de plus en plus une certitude: je joue. Aussi je jouerais à l'amour, la chose que je prends le plus au sérieux, car combien de fois ne l'ai-je pas été et ne l'ai-je plus été, amoureux, il faut alors me rendre à l'évidence qu'il n'y a rien de sérieux en cela, que c'est un jeu auquel je me prends comme auquel je suis pris, il n'y aurait pas que les enfants qui se prennent au jeu.
En quoi je trouve les animaux beaucoup plus sérieux que nous parce qu'ils ne se voient pas agir comme ils agissent, parler encore moins, non plus qu'aimer. Et ce sont les plus brutes d'entre nous que je trouve les plus authentiques et c'est je crois parce qu'ils ne se voient pas jouer et que si on ne se voit pas jouer on ne joue pas. Parfois donc je me surprend à désirer être plus brute que la plus brute des brutes et c'est que j'en ai marre de me voir jouer.
Hier et parce que je suis à un stage d'échecs il y avait une partie participative que je n'ai pas voulu jouer, mais dans la vie on ne peut pas passer son tour, dire je ne veux pas jouer. On n'a pas choisi de vivre, certes, mais tant qu'on a pas choisi de mourir il faut jouer. Si au moins et comme certains je pensais que je ne joue pas, que c'est sérieux ma vie, que c'est sérieux la vie, quand on sait combien la mort la tourne en dérision et si ce n'était que la mort mais toutes les choses de la vie et l'amour en particulier et nous que tout affecte un peu, beaucoup, et rien n'affecte vraiment.
Puisque nous survivons à tout, à tout ce que nous avions cru mourir pour, et souvent c'est mourir d'amour, mais nous voilà encore vivant et nous disons comme aux échecs quand l'autre demande la nulle parce qu'il perd: "on va jouer encore un peu" et c'est ce que l'on fait, jouer encore un peu, tant qu'il y a de la vie, de cette vie qu'on se voit vivre, de cette vie qui se joue de nous, de cette vie dont on se joue, de cette vie qui même si on la prend au sérieux ne serait qu'un jeu.
Et si j'aime la vie c'est que je suis joueur, je ne crois pas que l'on puisse aimer la vie autrement, et quand je n'ai plus envie de jouer je crois que je n'ai plus envie de vivre, mais la vie reprend le dessus comme le jeu reprend le dessus, et me voilà refaire une énième partie d'échecs qu'on dit être toujours la même et est aussi toujours différente, et le joueur ne voit pas le temps passer ni qu'il est seul devant son échiquier, seul à jouer (son jeu).