mardi 25 mai 2021

L'humanité (6)

 

Je ne sais pourquoi il m’est revenu à l’esprit. Je dirais d’abord que je n’ai pas avec lui d’atomes crochus comme que cela m’a fait du bien de le revoir, ne serait-ce que par les yeux de l’imagination. Ce n’est pas par goût du paradoxe que je le dis ainsi, mais très certainement parce que nous avons tous brillés par notre absence et que l’humanité commence par chacun d’entre nous, par le plus humble comme par le plus infatué de sa personne ; c’est ce que l’on se plait à nommer la diversité quand on n’aime que les siens ou ceux qui nous ressemblent. Eh bien, voilà que l’on peut dire que ce n’est pas vrai, que l’on peut réfuter une telle accusation qui nous serait faite ou que l’on se ferait à tort à soi-même, parce que si on le croit pour nous-mêmes comme qu’on le pense pour les autres, on peut maintenant en douter. Ce n’est pas tant les proches que, si j’ose dire, les lointains, qui ont fait défaut à notre humanité. C’est que l’humanité ne se résume pas à nous et à nos semblables. Et que plus que jamais on en aurait pris conscience.

Je le revis là où tant de fois je l’avais vu : en salle de musculation. Elle devrait ouvrir prochainement et à ce titre il m’est apparu prématurément, car je ne puis douter ni espérer plus longtemps qu’il y revienne. En lui tout est inflation : le ventre, la poitrine, les bras, la force, les manières, la voix... Qui dans la salle ne l’a pas entendu crier en développant au-dessus de sa poitrine une charge maximale et vu après lancer les bras en tenant ses poing fermés en signe de victoire. Quand on le regarde il faut lever la tête, même si l’on mesure un mètre quatre vingt deux, ce qui force le respect. Mais tout en lui force le respect, n’ai-je pas parlé d’inflation. Il se trouve que ce n’est pas un de ces gros bras dont on dit qu’ils ont « un muscle et deux cerveaux » (à un muscle montrer le cerveau, et à deux cerveaux montrer les biceps) mais un chef d’entreprise comptant je ne sais combien d’employés et qui se rend régulièrement pour affaire en Russie. Il entre dans la salle de la VGA à Saint-maur comme un homme d’affaire va au Vitatop de la Porte Maillot à Paris, en décontracté, avec sa petite serviette sous le bras, en short et tee-shirt, mais pour déchiffrer ce qu’il y a écrit dessus il faudrait connaître l’alphabet cyrillique. Il va à son développé couché comme on va à son affaire. De petits saluts de la tête se contenterait-il de faire à tous si de vieilles connaissances ne venaient l’encourager de plus près et s’il n’avait besoin de quelque assistance, étrangère parfois et à défaut de mieux, on ne sait jamais, on a toujours besoin de plus petit que soi, et rester piteusement coincer sous la charge n’a rien d’héroïque ; autrement héroïque est par contre un exploit qui ne se passe pas de spectateurs et au moins ceux-là sont assurés, qui seront ceux qui n’auront pas besoin de l’assister, mais encore une fois : on ne sait jamais, tout peut arriver, personne n’est à l’abri d’une défaillance et si rien en lui ne montre le moindre signe de défaillance notre homme est aussi loin d’être bête : on associe trop la bêtise à de l’orgueil ou, dit autrement (ce qui aide parfois à comprendre), on voit trop dans l’humilité un signe d’intelligence. 

Eh bien, à cet homme là, qui je dois l’avouer me manque comme il peut manquer au spectacle du monde (au theatrum mundi), je n’ai que rarement fait plus que de répondre à son petit salut de la tête par un petit salut de la main. Et je n’ai jamais su non plus comment lui parler les rares occasions ou cela s’est présenté qu’il ait besoin de mon aide. Je veux dire, ne le connaissant pas par son nom ni par son prénom, si le tutoyer ou le vouvoyer. En vérité, notre homme se prête aux deux, mais il faut dire que pas de la même manière. Il y a en lui comme une discrète répulsion pour le tutoiement ou tout autre familiarité comme de venir vous serrez la main s’il peut ne pas avoir à le faire. On dirait qu’il veut vous montrer par là non pas tant que c’est un honneur qu’il vous fait plutôt qu’une concession qu’il fait à son époque, à ses us et coutumes. Cela ne l’empêcha pas un jour de présenter, et non sans fierté, sa fille à toute la salle, mais, ce jour-là moins que tout autre, il aurait, je crois, aimé que je le tutoie, et pas plus lui que sa fille.

Je disais que je ne savais pourquoi il m’était revenu à l’esprit quand à l’instant ça me revient justement à l’esprit que je venais de faire une de ces lectures dites édifiantes et que je dois en toute bonne conscience rapporter ici car elle ne doit pas être sans incidence sur moi et sur quiconque est de mon temps et de mon genre humain (nous sommes le genre humain, n’est-ce pas ?). De Mariano José de Larra, auteur portant un nom à particule, je lisais donc l’article ¡Entre qué gente estamos ! (avec quel gens nous vivons !)  Quand à deux reprises (c’est-à-dire une de trop) je tombais sur la même remontrance : d’abord faite à un (calesero) cocher (ce qui correspondrait de nos jours à un mécanicien) « Pudiera usted tener más respeto y crianza para con los que son más que él ». Ce qui mot à mot veut dire : vous pourriez avoir plus de respect et d’éducation avec ceux qui sont plus que vous. Puis, dans un deuxième temps, il s’adresse à un (mozo) serveur (et l’on connaît encore aujourd’hui la familiarité des serveurs) « calle y no se chancee con las personas que no conoce, y que están muy lejos de ser sus iguales » qu’on peut traduire par : taisez-vous et ne plaisantez pas avec les personnes que vous ne connaissez pas et qui sont loin d’être vos égaux. On n’est plus, il est vrai, au dix-neuvième siècle mais au vingt-et-unième siècle, et pas dans un pays qui a connu une dictature mais dans un pays qui a connu une révolution, néanmoins, je crois que s’il m’est donné de revoir Monsieur inflation, comme je ne peux que l’espérer, je lui donnerai du vous. Comprenez-moi bien : on n’a tellement manqué d’humanité…

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