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mardi 9 juin 2020

L'heure de la réconciliation


Il avait entendu en lui sonner l’heure de la réconciliation. C’était à l’aube d’un âge où le temps qui passe ne semble plus le faire qu’inutilement mais sans rage. Une étrange impassibilité le gagnait. Et tout ce qu’il se disait il se le disait sans rancune, comme que cela n’avait jamais marché entre lui et ses semblables. Comment penser alors une réconciliation possible ? C’est que ce n’était pas ses semblables. Que personne n’avait été et ne serait jamais le semblable de personne. Que c’était de l’étranger qu’il lui fallait s’approcher. Que l’autre n’avait été et ne serait jamais qu’un étranger pour lui comme pour n’importe qui d’autre que lui. Que de s’efforcer de s’approcher de l’autre ou de faire que l’autre s’approche de nous. Que toute tentative de faire de l’autre son semblable était vouée à l’échec. Voilà, ce qu’il comprenait maintenant. Qu’il ne lui fallait plus se prêter à cette mascarade du semblable. Et que l’étranger était aussi l’irréconciliable. Au point que la guerre parfois pouvait paraître souhaitable. Quand c’était toujours la guerre du semblable contre l’étranger. Quand il fallait faire tomber le masque de l’identité nationale. Quand il fallait faire tomber le masque de la couleur de peau. Quand il fallait faire tomber le masque d’une histoire commune, d’une langue commune, d’un sol commun identitaire… Quand il fallait faire tomber tous les masques du semblable et reconnaître en l’autre quel qu’il soit, l’étranger, l’étranger mon frère. Et accepter de n’être jamais son semblable. Cette volonté égalitaire du semblable c’est contre  elle qu’il lui fallait se battre et contre tous ceux qui nous veulent semblable, qui nous écrasent sous les masques, tous les masques du semblable, sous lesquels ils prétendent masquer nos différences, écraser nos différences. Ce qui avait brisé sa vie et toute possibilité de réconciliation avec l’humanité c’était d’avoir cherché partout son semblable et de ne l’avoir trouvé nulle part ; lui aussi aurait participer à cette grande mascarade, lui aussi avait voulu aplanir la différence sous l’énorme, l’écrasante volonté du semblable. Quand il lui aurait fallu seulement accepter l’étranger et en l’étranger l’irréconciliable. Cela pouvait paraître paradoxale cette réconciliation avec l’irréconciliable, mais il lui fallait accepter le paradoxe, les deux pôles d’un aimant, les deux signes, positif et négatif, d’un courant alternatif. That’s life, qu’il se disait, car parfois les paroles lui venaient en anglais, sans qu’il ne soit lui-même anglais, ni même pro anglais ou pro amerloque,  et qu’il aimait  La langue de chez nous, chantée par Yves Duteil. Le paradoxe était en lui, l’étranger était en lui, l’irréconciliable était en lui, et il en avait de plus en plus conscience de cette altérité qui faisait son identité ou la niait, peu importait d’ailleurs. Il lui avait fallu tout ce temps pour démasquer sous le semblable l’étranger et reconnaître en l’étranger son semblable. Qui a entendu sonner l’heure de la réconciliation peut mourir en paix avec les autres et avec lui-même, qu’il se disait encore.



NB

Dans Noces de Camus on peut lire : à une certaine température de vie, l’âme et le sang mêlés vivent à l’aise sur des contradictions, aussi indifférents au devoir qu’à la foi.

samedi 17 août 2019

Libelle contre la critique


Chaque homme est en butte contre ses limites et c'est comment il arrive à les surmonter, de savoir comment certains arrivent à les surmonter qui peut aider ceux qui n'y arrivent pas. C'est pourquoi il n'y a pas de véritable critique constructive parce qu'elle ne part pas de rien : elle ne dit pas: il ne savait pas faire ça alors voilà comment il a fait, parce que chacun a ses limites et sa façon de dépasser ses limites. Il y a une critique positive ou négative. Ce n'est pas tant que la critique positive vous monte au pinacle et que la négative vous jette plus bas que terre, mais que l'une part d'un ou plusieurs points positifs pour vous louez, tandis que l'autre part d'un ou plusieurs points négatifs pour vous descendre en flèche. Mais vous vous ne partez de rien qui ne soit positif ou négatif. Imaginez quelqu'un qui se met à écrire ou à dessiner ou à peindre ou à sculpter ou à faire de la musique, tout de suite il est en butte à des difficultés propres à chacun de ses arts et surtout en butte contre ses propres limites à s'y exercer, pourtant certains trouveront leur voie qui est la façon dont il s'y prendront pour les surmonter. Or, je n'ai jamais lu d'un critique quelque chose du style: voyez comment lui qui ne sait pas faire ça a fait pour le faire autrement, mais plutôt, avec quel brio il décrit ou dépeint ce paysage, ou comme c'est mal fait ou mal dit. Le critique ne fait que donner des points ou les enlever, comme à l'école il met une note positive ou négative. Et c'est pourquoi il est très difficile pour les artistes en passe de le devenir, de le devenir, parce qu'ils ne recevront aucune critique constructive et que, n'étant pas encore artiste consacré, ils n'auront pas plus le droit à une critique positive que négative qui les ferait également connaître. Parce que la critique ne part pas de rien quand l'artiste lui part de rien. Parce qu'il n'y a pas de critique pour dire que chez cet homme, comme tout homme en butte contre ses limites, il y a un début de commencement de dépassement de ses limites dans ce qu'il fait. Quand n'importe qui de ses connaissances, lui, ne se fait pas prier pour lui dire : tu ne sais pas faire ça, fait autre chose, ce n'est pas pour toi ; alors que le critique avisé, le critique constructif qui n'existe pas, y verrait un début de commencement de dépassement de ses limites qui n'est autre que le début de l'art et lui dirait : continue tu es sur la bonne voie. Mais encore une fois il n'y a qu'une critique positive ou négative, les deux ne nous apprenant également rien, les deux ne sachant également rien, sur comment l'artiste en butte contre ses limites les a dépasser, en somme comment l'homme qu'il était est devenu l'artiste qu'il est; et n'attendez pas non plus qu'il vous le dise vous les critiques, ce serait plutôt votre travail que de nous le dire, mais vous ne faites pas votre travail et je ne sais pas comment l'on pourrait nommer le vôtre de travail, sinon celui de vils flatteurs ou d'envieux frustrés ou de trop académiques professeurs. Vous qui ne donnez que trop raison à l'adage: la critique est facile, seul l'art est difficile quand ce qui vous est demandé est difficile mais que vous n'êtes pas à la hauteur de la tache et ne faites qu'enfoncer des portes ouvertes, tandis que vous en laissez d'autres qui ne demanderaient qu'à s'ouvrir fermées.

mardi 7 mai 2019

Le bonheur


Il devait y avoir un point de communion avec le monde, un point d'indissociation, et un moment de rupture avec ce point qui devait être comme la naissance de l'être à lui-même. Il songeait aussi que dans son histoire personnelle comme dans l'histoire de l'humanité ils devaient s'en être trop éloignés pour ressentir de façon si aigu et douloureuse leurs existences à l'aune de leurs différences, et il essayait de se remémorer des moments de bonheur, comme si en ces moments de bonheur il aurait retrouvé l'humanité perdue. Il n'aurait pu dire si dans son enfance alors qu'il était si attaché à ses parents et à ses frères, c'était si loin tout ça, ou dit autrement, tout le monde s'était tant éloigné, que l'on ne pouvait imaginer un moment où ils auraient été proches au point de se confondre, pourtant, il y eut bien une petite enfance insouciante et amoureuse dans le sens le plus large et le plus pur du terme, sans conscience de la différence des sexes, et il se demandait, maintenant que tout avait bien changé, que tout le monde avait pris sa place dans le monde, si ce n'est pas de là qu'il tirait encore sa force pour vivre seul. Sans doute était t-il tombé malade, et il avait huit ans et de l'asthme, le jour où le processus de dissociation commença à s'enclencher, ne pouvant le souffrir, et il se rappelait encore que dans des états de fièvre ou de délire il pouvait encore trouver un certain bonheur, mais maladif cette fois-ci. Depuis il avait toujours associé bonheur et maladie, un état fiévreux et un délire nécessaire à son accomplissement, et paradoxalement se sentait mieux quand il allait mal, mieux avec le monde quand il allait mal avec lui-même. Il était de ceux qui pensait que la souffrance rapproche les êtres, et que l'amour est une maladie, la maladie d'amour, et que ce n'est que malade d'amour, dans un état de fièvre et de délire que les êtres humains peuvent encore goûter au bonheur de se confondre.

Que Dieu devait être seul. C'est pourquoi il aurait voulu s'entourer d'êtres humains. Mais ces êtres humains connaissaient aujourd'hui la solitude de Dieu autant que leur toute puissance. Que leur bestialité était loin, et pourtant ils n'avaient jamais tant aimé les animaux, lui-même avait un petit chien qu'il adorait et Brigitte Bardot avait dit aimer son chien plus que son fils, n'aimait t-il pas aujourd'hui son chien plus que sa mère et ses frères ; la rupture n'était donc pas tout à fait consommée, pouvait t-on retrouver un semblant d'humanité avec les animaux, une communication qui ne passent pas par les mots, totale, absolue, désintéressée ; se comprendre sans se parler, s'aimer sans se le dire, s'aimer sans se mentir, avoir des sentiments sans les trahir ; c'est en tout cas l'illusion que nos animaux familiers savent entretenir en nous. Dieu aurait les êtres humains et les êtres humains auraient les animaux domestiques pour tromper leur solitude et poursuivre leur rêve d'une humanité meilleure. Mais ce n'était pas tout, et il ne faut pas croire non plus que l'on cherche à tricher avec la réalité, les gens qui aiment les chiens ou les chats aiment vraiment les chiens et les chats et retrouvent vraiment une humanité, leur humanité perdue, leur indissociation, et s'oublient, oublient ce qu'ils sont et ce qu'est leur chien, ils ne font plus la différence entre eux, comme deux êtres qui s'aiment ne font plus la différence entre eux, au point que si l'un ou l'autre venait à rompre (voyez le terme de rupture) ils s'étonneront de ce que cela fut possible, croyant ne plus former qu'une seule et même personne indissociable.

Les êtres humains se professent aussi un amour inconditionnel entre gens de couleur ou de race ou de religion différente, ou encore de classes sociales différentes, et là non plus ils ne trichent pas. Mais après c'est autre chose que de vivre ensemble, de façon indifférenciée. On dirait que leurs bons sentiments (et ils ne sont pas toujours feints), leurs bonnes intentions (et elles ne sont pas toujours fausses), buttent invariablement contre leur différences qui s'opposeraient à eux comme un mur infranchissable. Et ce mur c'est celui des civilisations, c'est celui que les civilisations n'ont cessé d'élever entre eux, parce que ces êtres civilisés qui ne veulent plus se battre entre eux au nom de leur humanité n'en sont pas moins divisés comme l'humanité ne l'était peut-être pas à ses origines, quand elle était plus proche de son animalité, quand les êtres humains étaient rien de plus que des animaux qui devaient se battre pour leur nourriture, mais pas parce qu'ils étaient de religion ou de race ou de classes sociales différentes. On ne peut cependant pas prêcher un retour à notre animalité, mais comprendre qu'on était peut-être plus proche de ce point de communion avec le monde, de ce point d'indissociation, qui serait aussi, non seulement celui d'une humanité retrouvée, mais d'un bonheur retrouvé, qui lui ne serait pas un bonheur maladif, parce qu'il en avait marre de ce bonheur maladif et n'était pas sûr finalement de vouloir pour une énième fois tomber amoureux, de se sentir mal pour aller à nouveau mieux, de souffrir pour connaître le bonheur, puis de se sentir inséparable avant de se séparer et de sentir la séparation comme une rupture qui devait être comme la naissance de l'être à lui-même, à chaque fois une nouvelle naissance de l'être à lui-même, et un retour à sa solitude ontologique , existentielle. C'était simple en fait : ou l'homme s'abaissait au niveau de l'animal ou il s'élevait au niveau de Dieu. Dieu n'avait t-il pas dit aux hommes : aimez-vous les uns les autres comme je vous aime. Restait à savoir comment Dieu nous aimait. Oui ! Ça il aimerait bien le savoir pour savoir s'il était capable lui aussi d'un tel amour qui le réconcilierait avec l'humanité et le rendrait par conséquent heureux.

samedi 12 avril 2014

DU CHAMP DE BATAILLE A L'ECHIQUIER


DU CHAMP DE BATAILLE A L'ECHIQUIER

Felipe Lorente













SOMMAIRE



Introduction
1. Initiative ou pas initiative
2. L'art de l'attaque et de la défense
3. Statique et dynamique
4. La stratégie de l'approche directe et indirecte
5. Le plan et son exécution
6. Le temps et l'espace
7. La psychologie du combat
     Conclusion



Introduction

Dans les ouvrages consacrés aux échecs leurs auteurs ne se privent pas d'utiliser des termes militaires, mais cela ne va pas plus loin. Soyons sérieux.
D'un côté il y a les échecs, un jeu. De l'autre la guerre et là on ne joue plus.
Voilà certainement la raison pour laquelle aucun expert dans l'art des échecs ne se serait penché plus avant sur l'art de la guerre et se serait contenté d'exploiter le lexique militaire sans jamais vraiment se poser la question :
Et si ce qui valait sur le champ de bataille valait sur l'échiquier ?
D'où ma démarche en tant que joueur d'échecs et mon intention première a été de prendre à la stratégie militaire tout ce qui peut servir aussi de stratégie au joueur d'échecs, ou pour le moins peut lui être utile de se rappeler lorsqu'il livre bataille sur l'échiquier.
En lisant :
Sun Tzu L'art de la guerre, le général Vincent Desportes Décider dans l'incertitude, Basil H. Liddell Hart Stratégie, Clausewitz De la guerre, le Maréchal Foch Des principes de la guerre, le général Michel Yakovleff  Tactique Théorique, Antoine-Henri Jomini Précis de l'art de la guerre, Frédéric Encel L'art de la guerre par l'exemple, Machiavel l'art de la guerre
quelle n'a pas été alors ma surprise de découvrir que nombre d'éléments ou thèmes de notre stratégie aux échecs pouvaient se retrouver (évidemment évoqués en d'autres termes propres à nous apporter un nouvel éclairage, un point de vue décalé) dans la stratégie militaire.
J'imaginais encore moins que la stratégie militaire pouvait ouvrir de nouvelles voies, sinon permettre d'approfondir celles déjà existantes, dans le domaine de la stratégie aux échecs. Du champ de bataille à l'échiquier serait alors pionnier en la matière et permettrait aux experts des échecs de s'y engouffrer et d'en tirer un bien meilleur et plus large parti que l'humble amateur et néanmoins passionné d'échecs que je suis.
Mais d'ores et déjà pourraient s'ajouter au panthéon des joueurs d'échecs des noms comme celui de Sun Tzu, du général Vincent Desportes, du Maréchal Foch, de Basil H. Liddell Hart et d'autres à qui cet ouvrage doit beaucoup sinon tout.
NB
Et si, en raison du principe d'incertitude si cher aux militaires, cet ouvrage n'atteignait pas les objectifs fixés ou restait en deçà, il aurait au moins je l'espère pour intérêt de se présenter comme : La stratégie des échecs revisitée par la stratégie militaire.



1. Initiative ou pas initiative

Initiative ou pas initiative ? Peut-on combattre  sur l'échiquier ou sur le champ de bataille sans initiative ? Mais d'abord, il s'agirait de savoir ce que l'on entend par initiative.
L'art de la guerre est l'art de garder sa liberté d'action. Xénophon
 Définition de l'initiative dans la doctrine militaire française :
Fixer ou définir les termes de l'action tout au long de la bataille ou de l'opération
Xavier Parmentier, Les secrets de l'initiative aux échecs
 Xavier Parmentier reprend dans l'introduction à son excellent ouvrage la formule consacrée   d'Aaron Nimzowitsch  "la menace est plus forte que l'exécution"  reliant  la conduite de l'initiative  à la recherche de coups créant des menaces pour garder le trait. Gardez le trait! est d'ailleurs l'intitulé de son chapitre 2 où il écrira :
 << Avoir l'initiative, c'est aux échecs comme dans la vie réelle, imposer ses décisions à l'adversaire. Aux échecs, on peut obliger notre adversaire à réagir comme bon nous semble en jouant des coups forçant les siens. Ses réponses sont contrôlées, son "trait" n'est que la réponse au nôtre, il est quasiment annihilé. Ainsi on "garde le trait">>
C'est aussi ce que dit le général Michel Yakovleff dans Tactique Théorique
<<L'initiative est la maîtrise de la décision. Elle est indisociable de la présence d'options. "Saisir l'initiative", c'est obtenir la maîtrise du coup suivant, c'est inversement privé l'adversaire de la capacité d'exercer une option par le même coup.
Mais il ira plus loin :
<<Proximité des notions d'initiative et de victoire. En effet, si nous suivons la définition de Clausewitz, la victoire consiste à imposer notre volonté à l'adversaire. Imposer notre volonté est synonyme de lui fermer toute option autre que se plier à notre volonté. Et c'est parce qu'elle est incluse dans la notion de victoire que la notion d'initiative est déterminante : le chef combat pour gagner, ce qui revient à dire que le chef combat pour saisir l'initiative>>
La toute relativité de l'initiative est aussi fort bien exprimée par le général Yakovleff :
<<En effet, aucun chef militaire ne dispose d'une totale liberté d'action. D'une façon générale, et au moins au début, l'initiative est partagée avec l'ennemi  [...] En règle générale, plus un chef dispose de forces, et plus sa liberté d'action est grande.>>
Il considèrera aussi les limitations dûes au terrain et au temps et de là considèrera la mortalité de l'initiative.
<<Elle ne s'use que si l'on ne s'en sert pas. Concrètement, celui qui n'exploite pas l'initiative dont il dispose se condamne à en faire cadeau à l'adversaire. le chef militaire doit en permanence s'interroger sur le degré d'initiative dont il dispose, et agir pour l'augmenter.>>
Il y a donc une incertitude : a t-on ou n'a t-on pas l'initiative ? et doit-on ou pas l'exploiter tout de suite ?
<<Enfin, le principe d'incertitude exerce une forte influence sur l'initiative. Il est assez courant, en effet, qu'un camp ait l'initiative sans s'en rendre compte, pour la même raison qu'il a obtenu la victoire, mais ne le sait pas encore. La relativité de la perception, souvent différente de la situation objective, telle que l'historien ou l'analyste la feront transparaître plus tard, influe forcément sur l'initiative.>>
Le général Vincent Desportes dans Décider dans l'incertitude ne manquera pas de dire :
<<Attendre la certitude pour agir, c'est forcément perdre l'initiative et laisser passer les occasions favorables. La décision militaire ne pourra jamais être le produit d'un calcul mathématique ; elle exigera toujours de l'intuition et cette capacité à saisir l'essence d'une situation...>>
A ce propos, il est intéressant de noter ce que Xavier Parmentier dans Les secrets de l'initiative aux échecs nous révèle sur Tal et son jeu d'attaque autant dire d'initiative.
<<Tal nuança les éloges qui lui avaient été faites en racontant ce moment de la partie à peu près de la façon suivante: "ma réflexion n'a pas été si profonde que cela. En envisageant ce sacrifice, j'ai vu rapidement qu'il engendrait d'immenses complications. Je me dis qu'il était aussi compliqué que de sortir un hippopotame d'une rivière et je me mis à imaginer comment...>>
Et Xavier Parmentier de conclure :
<<Une anecdote qui en dit long sur l'humour de Tal, mais aussi sur l'intuition et la confiance qui l'animait à l'époque.>>
Sun Tzu ne manque pas de s'exprimer sur la question dans L'art de la guerre,  rejoignant le général Yakovleff et le maître d'échecs  Xavier Parmentier pour ce qui est d'imposer ses décisions à l'adversaire, mais c'est en jouant à malin-malin et demi, car on ne saurait dire qui a l'initiative ou pas l'initiative, qui attaque et qui défend.
<<Ainsi, ceux qui s'entendent à provoquer un mouvement de l'ennemi y réussissent en créant une situation à laquelle celui-ci doit se plier ; ils l'attirent par l'appât d'une prise assurée et, tout en lui faisant miroiter une apparence de profit, ils l'attendent en force.>>
De toute évidence, il serait une erreur de penser que l'initiative ne peut naître que de l'attaque.
Antoine-Henri Jomini, Précis de l'art de la guerre
<<il paraît incontestable qu'un des plus grand talents d'un général est de savoir employer tour à tour ces deux systèmes(l'attaque et la défense), et surtout de savoir ressaisir l'initiative au milieu même d'une lutte défensive>>
Général Michel Yakovleff, Tactique Théorique
<<L'objet ultime de la défense est de reprendre une part d'initiative, même si cela va rarement jusqu'au point de reprendre l'initiative, tout court.>>
Xavier Parmentier, dans Les secrets de l'initiative aux échecs
Parlera lui de : Requiem pour initiatives mineures  <<Le défenseur doit rester volontaire et être prêt à rendre coup pour coup. Tout d'abord pour trouver les contre-menaces qui vont gêner l'adversaire dans l'exécution des siennes. Mais aussi et tout simplement pour reprendre le trait et lancer une contre-attaque dès que les circonstances le permettront.>>
Sun Tzu L'art de la guerre
<<En se retirant à temps, on conserve ses moyens et on garde l'initiative. Par contre, se retirer trop tard est essentiellement passif : l'initiative est perdue...>>
Alors que, Xavier Parmentier dans Les secrets de l'initiative aux échecs, intitulera le petit 1 de sa première partie "Les Russes ne reculent jamais!" donnant moult exemples de parties où "les reculades" conduisent à la perte de l'initiative et le fait de ne pas reculer à garder l'initiative (ou le trait).
Mais Sun Tzu dans L'art de la guerre dira aussi :
<<La souplesse dans la dispersion, dans la concentration et dans les déplacements est la manifestation concrète de l'initiative dans la guerre de guerrilla, tandis que la rigidité et la veulerie mènent à une attitude passive et entraînent des pertes inutiles, inévitablement.>>
Ce en quoi Xavier Parmentier ne manquerait pas de lui donner raison.                 
 Maintenant, si la notion d'initiative, comme nous l'avons vu, est proche de la notion de victoire, c'est qu'elle est de toute importance dans l'art de la guerre, et je ne manquerais pas d'ajouter dans l'art des échecs.
Antoine-Henri Jomini, Précis de l'art de la guerre
<< ... si l'art de la guerre consiste à porter ses forces au point décisif, on comprend que le premier moyen d'appliquer ce principe sera de prendre l'initiative des mouvements. Celui qui a pris cette initiative sait d'avance ce qu'il fait et ce qu'il veut ; il arrive avec ses masses au point où il lui convient de frapper. Celui qui attend est prévenu partout ; l'ennemi tombe sur des fractions de son armée, il ne sait ni où son adversaire veut porter ses effforts, ni les moyens qu'il doit lui opposer.>>
Cependant
Bernard Schnetzler, dans Les erreurs stratégiques                                                                                
déclare : <<Croire que celui qui prend l'offensive dispose de toute l'initiative est une erreur fondamentale>>
 Et d'expliquer que le Maréchal aurait dû battre en retraite jusqu'à la Marne, choisissant ainsi le lieu et la date de la bataille.
 Il faut donc être prudent quand on lit  de Xavier Parmentier : << les Russes ne reculent jamais>> ou <<Gardez le trait!>>, comme de Ivan Sokolov <<ignoring the threat>> ou <<keeping the momentum>>. Je ne crois pas faire mentir leurs auteurs quand je dis que prôner l'initiative comme ils le font  ce n'est pas prôner l'attaque à tout va, mais de tout faire pour garder l'initiative quand on l'a.
 Et quand on ne l'a pas :
Bernard Schnetzler, Les erreurs stratégiques
<<quand l'ennemi a l'initiative, il faut répliquer à ses décisions et non les ignorer en prétendant lui imposer notre propre volonté>>
Ainsi, selon que l'on a ou pas l'initiative on est en attaque ou en défense.
Carl N Clausewitz, De la guerre
<< ... tout engagement grand ou petit est défensif si nous laissons à l'ennemi l'initiative en attendant qu'il apparaisse devant notre front.>>
<<Il en résulte là un phénomène nouveau qui est la dissymétrie absolue de l'offensive et de la défensive : celui qui attaque possède l'initiative et, par un plan préconçu, il peut développer sans délai une série de manoeuvres, tandis que le défenseur, qui subit l'initiative de l'adversaire, ne peut réagir, même avec  une grande mobilité, que lorsqu'il a connaissance des actions ennemies ...>> Beaufre
Il n'en reste pas moins que pour des raisons, il est vrai plus subjectives que rationnelles, on peut décider de ne pas prendre l'initiative.
Général Michel Yakovleff, Tactique Théorique
<<Néanmoins, nombre de décideurs (ce n'est pas vrai qu'en guerre) préfèrent laisser le premier coup à l'autre camp (voir venir), comme s'ils s'effrayaient de la multiplicité des options possibles jusqu'à ce que le combat engagé éclaircisse le débat. Le chef qui doute de lui-même craint plus sa propre erreur que l'initiative laissée à l'ennemi, peut-être parce qu'il juge préférable de prendre le risque de laisser son adversaire se tromper avant lui. L'assaillant éprouve souvent cette crainte, qui n'est pas totalement irraisonnée dans la mesure où toute attaque est un déséquilibre, comparable à la fente avant de l'escrimeur, qu'un défenseur habile peut laisser s'empaler sur sa lame.>>
Sun Tzu, L'art de la guerre
<< 1. Généralement, celui qui occupe le terrain le premier et attend l'ennemi est en position de force ; celui qui arrive sur les lieux plus tard et se précipite au combat est déjà affaibli.                                                                                                                                                                         2. Et c'est pourquoi ceux qui sont experts dans l'art militaire font venir l'ennemi sur le champ de bataille et ne s'y laissent pas amener par lui.  3. Celui qui est capable de faire venir l'ennemi de son plein gré y parvient en lui offrant quelque avantage...>>
Néanmoins, si l'on en croit le Général Michel Yakovleff, laisser son adversaire jouir de l'initiative n'est pas le moindre des avantages.
Général Michel Yakovleff, Tactique Théorique
<<Pour commencer, c'est décider de l'heure de l'attaque ... Ensuite, c'est s'engager au moment préférentiel ... engager le combat lorsque les conditions souhaitées ont été remplies ... l'assaillant prend le contact dans la configuration optimale ... Lorsque son premier mouvement remporte le succès (c'est généralement le cas), ayant déséquilibré le défenseur, l'assaillant ne rencontre que des unités rameutées à la hâte, en limite de potentiel, fatiguées nerveusement, mal coordonnées avec leurs voisines.>>
Sun Tzu n'est certainement pas sans avoir conscience de l'avantage que peut procurer l'initiative mais, à l'en croire, elle ne serait pas l'apanage du plus fort. Paradoxalement, c'est celui qui laisse à son adversaire l'initiative qui se doit d'être extrêmement fort pour se le permettre.
Sun Tzu, L'art de la guerre
<<Ce verset signifie que, si l'on désire feindre le désordre pour attirer un ennemi, il faut être soi-même bien discipliné. C'est seulement alors qu'on peut feindre la confusion. Celui qui désire simuler la lâcheté et se tenir à l'affût de l'ennemi doit être courageux, car c'est seulement alors qu'il sera capable de simuler la peur. Celui qui désire paraître faible afin de rendre son ennemi arrogant doit être extrêmement fort. C'est seulement à cette condition qu'il pourra feindre la faiblesse.>>
               Peut-on dire de l'initiative, comme de toute chose, que sa valeur est relative ; que tout dépend du prix que l'on est capable ou que l'on veut payer pour l'avoir, pour la saisir, en pensant que l'on sortira gagnant de cette opération, que l'enjeu sera payant.
Général Michel Yakovleff, Tactique Théorique
<< Toute opération a trois phases. Ceci n'est pas une convention ! Cette obligation est en vigueur dès lors que la situation de départ, au niveau considéré, est celle de l'initiative partagée (ennemi pas encore au contact). Il y aura donc, conceptuellement, trois phases distinctes dans leur finalité :                                                                                                                
1re phase : préparation de la saisie de l'initiative. Il s'agit de "former " l'ennemi, au sens physique du terme, de l'amener dans la configuration recherchée pour assurer le succès et les conséquences de l'effet majeur...
2e phase : saisie de l'initiative. [ ... ]cette phase est en général celle qui correspond à la prise de risques maximum. Cette phase est destinée à provoquer la syncope dans le plan adverse : rupture de rythme, dans le sens musical, mais aussi spasme vital, dans le sens médical.
3e phase : rentabilisation de l'initiative [ ... ]N'oublions pas que l'initiative ne sert à rien si elle n'est pas exploitée. Plus encore, elle est nocive si l'on a consenti les risques pour s'en emparer, sans s'être donné les moyens de recueillir les dividendes de son investissement.>>
Alors, initiative ou pas initiative ? On peut hésiter en vertu des risques encourus, du prix à payer ; quand d'autres sont prêts à prendre tous les risques et à payer le prix fort. Aux échecs, c'est le cas du Grand-Maitre Ivan Sokolov.
Ivan Sokolov, Sacrifice and Initiative in chess
<<Once he has an initiative, a player should realize that the logical follow-up is a sacrifice. A sacrifice is the natural product of an initiative.>>
L'initiative est comme on le voit une arme à double tranchant : elle peut rapporter gros mais on peut aussi y perdre gros et pas seulement le sacrifice d'une pièce car celui qui a l'initiative
Général Michel Yakovleff, Tactique Théorique
<<en vertu du critère de mortalité de l'initiative, est obligé de s'en servir et donc est susceptible de mal s'en servir>>
Initiative ou pas initiative. En fait, on n'aurait pas vraiment le choix. Quand on ne se bat pas pour l'initiative on se bat contre l'initiative.
Général Michel Yakovleff, Tactique Théorique
<<L'emploi d'une force doit contribuer, soit à la conquête de l'initiative, soit à son dénigrement à l'ennemi.>>
Et si saisir l'initiative c'est s'attaquer au plan de l'ennemi, on peut aussi bien le faire quand on est en attaque que quand on est en défense (sans quoi on ne pourrait pas parler d'initiative de la défense).
<<La saisie de l'initiative étant la conquête des options, et concurrement, la destruction de celles de l'ennemi, il s'agit de détruire ou neutraliser des forces. Le terrain n'est qu'accessoire à la chose. On s'attaque au plan (à l'intention) de l'ennemi en détruisant son potentiel ou en le neutralisant.>>
 Et ceci, autant quand on est en défense que quand on est en attaque. Quand on est en défense on doit chercher à "briser le plan ennemi". Par contre, on pourrait penser que quand on est en attaque on doit chercher plutôt à "imposer son propre plan". Et, il n'est pas faux de le penser, mais pour autant, imposer son propre plan c'est l'imposer au plan de son adversaire, ici en l'occurence à son plan de défense. S'attaquer au plan de l'adversaire (que ce soit un plan d'attaque quand on est en défense, ou un plan de défense quand on est en attaque) se concrétise forcément par s'attaquer aux forces de l'adversaire. Pourtant, c'est bien au plan que l'on doit s'attaquer et la nuance n'est pas sans importance.
<<Le but ultime est donc, non pas de détruire des unités en tant que telles, pour elles-mêmes, mais d'interrompre la séquence du plan, en empêchant ce qu'elles sont censées accomplir pour réaliser ce plan>>
Les échecs nous aident à comprendre cela. Car, ce qui témoigne aux échecs que saisir l'initiative c'est s'attaquer au plan de l'adversaire et non à des pièces de l'adversaire, c'est le sacrifice. Sacrifice non seulement de la pièce qui nous fera prendre l'initiative ou le trait, mais de toutes les autres pièces qui peuvent être en prise et qu'on laissera en prise pour ne pas perdre l'initiative en reprenant. Les pièces qui ne participent pas au plan pouvant être sacrifiées encore plus facilement que celles qui y participent. C'est pourquoi quand Xavier Parmentier dans sa méthode pour garder le trait mentionne trois types de coups : les échecs, les prises, les menaces. Au regard de ce qui vient d'être dit on peut préciser : d'accord pour les prises mais à condition que la pièce prise est un rôle à jouer dans le plan de notre adversaire, sinon il risque de la sacrifier pour prendre l'initiative au lieu de se limiter à reprendre, nous laissant ainsi le trait
Xavier Parmentier, Les secrets de l'initiative aux échecs
<<Il y a fort à parier que lorsqu'on prend quelque chose à l'adversaire, il va reprendre aussitôt et nous laisser ainsi le trait. Plus la pièce prise est importante, moins le risque que notre adversaire ne renonce à reprendre son butin pour jouer un "coup intermédiaire" est grand>>
On voit que Xavier Parmentier n'est cependant pas sans ignorer ce risque, comme il n'est pas sans ignorer que l'initiative s'en prend au plan de l'adversaire quand il parle de prophylaxie.
<<Le défenseur doit avoir le sens de la prophylaxie pour désamorcer le plus possible de ces menaces avant même qu'elles n'existent.>>
Il écrira aussi, toujours dans le même but de s'attaquer au plan de l'adversaire (plus qu'aux forces de l'adversaire) :
<<La défense anticipe et déplace l'attaque. L'idée est simple et peut être appliquée fréquemment, mais peu de joueurs la maîtrisent. Plutôt que de rester à un coup de fusil de l'attaquant, le défenseur se recule d'un pas. Pour l'atteindre , l'attaquant est obligé de s'avancer et prête le flanc à une contre-attaque.>>
Et c'est avec ce qui peut ressembler le moins à de l'initiative que nous allons terminer ce chapitre intitulé : Initiative ou pas initiative. Le choix ne semble plus se poser exactement en ces termes là et nous en arrivons à nuancer notre propos. Il ne s'agit plus tant de choisir entre initiative ou pas, mais de choisir entre plus ou moins d'initiative. Une question de tempérament, une question de prise de risque, une question de stratégie, sans doute. En tout cas, une question que l'on doit se poser : vais-je chercher à prendre plus d'initiative ou me contenter de moins d'initiative que mon adversaire, ou encore, vais-je tolérer son initiative plus qu'il ne tolère la mienne, accepter de subir son initiative plus qu'il ne subit la mienne, d'être sur la défensive plus que sur l'attaque. Car, l'initiative dans son sens le plus restreint ne s'appliquerait qu'à l'attaque et choisir l'initiative reviendrait  à choisir l'attaque. Or, nous avons vu que la défense n'est pas dénuée  d'initiative en tant qu'elle s'oppose au plan de l'adversaire, et peut donc aussi bien neutraliser que détruire ces forces, en fait, le vaincre ou le forcer à l'abandon. Et, finalement, il ne faut pas omettre de dire, comme nous l'avons vu, que l'on peut aussi, cette fois pour des raisons éminemment subjectives, décider de ne pas prendre l'initiative.



2. L'art de l'attaque et de la défense

L'attaque et la défense, deux entités bien distinctes dans l'esprit du joueur d'échecs, car trop souvent abordées séparément. Il ne faudrait pas cependant que cela contribue à les considérer comme n'ayant rien à voir l'une avec l'autre. La stratégie militaire est là pour nous le rappeler.
<<Tout l'art de la guerre consiste en une défensive bien raisonnée et extrêmement circonspecte, suivie d'une attaque rapide et audacieuse.>> Napoléon
<<L'art de la guerre consiste à avoir toujours plus de forces que l'adversaire, avec une armée plus faible que la sienne, sur le point où l'on attaque ou sur celui où il vous attaque>> Napoléon
<<Un chef militaire habile obtiendra le succès, dans de nombreux cas, s'il choisit des positions défensives, mais douées, du point de vue stratégique, d'une nature offensive telle que l'ennemi sera obligé de les attaquer.>> Moltke
Si nous laissons les petites phrases pour de plus longs développements, il faut s'en réferer à Antoine-Henri Jomini qui y consacre tout un chapitre
Antoine-Henri Jomini, Précis de l'art de la guerre .
  Il commencera par écrire :
<<La guerre une fois résolue, la première chose à décider c'est de savoir si elle sera offensive ou défensive.>>
A prime abord, la distinction semble nette, tranchée, entre offensive et défensive, mais ce serait omettre le titre : Des combinaisons stratégiques. Voudrait-il entendre par là que l'on peut combiner attaque et défense ou défense et attaque. En effet, à le lire plus avant, on comprend que la séparation n'est pas si nette, et qu'il ne faut pas envisager l'attaque sans considérer la défense, pas plus que la défense sans considérer l'attaque ; l'une n'étant pas exclusive de l'autre.
<<Au reste,  quelques avantages que l'on puisse se promettre de l'offensive sous le double rapport stratégique et politique, il est constant qu'on ne saurait adopter ce système exclusivement pour toute la guerre, car il n'est pas même certain qu'une campagne commencée offensivement ne dégénère en lutte défensive.>>
Voilà pour l'attaque, voyons maintenant pour la défense
<<Ce genre de guerre, que j'ai nommé autrefois la défense offensive, peut être avantageux en stratégie comme en tactique. En agissant ainsi on se donne les avantages des deux systèmes, car on a ceux de l'initiative, et l'on est plus maître de saisir l'instant où il convient de frapper, lorsqu'on attend l'adversaire au milieu d'un échiquier que l'on a préparé d'avance au centre des ressources et des appuis de son propre pays.>>
Sur cette notion de "défense offensive" le Maréchal Foch s'exprimera aussi
le Maréchal Foch, Des principes de la guerre
 que cela soit sur le plan tactique :
<<Une pareille bataille, purement défensive, même bien menée, ne fait pas un vainqueur et un vaincu. C'est simplement une partie à recommencer. La bataille purement défensive, c'est le duel dans lequel un des combattants ne fait que parer. L'idée ne viendrait à personne que par ce jeu il pût avoir raison de son ennemi. Au contraire, et malgré la plus grande habilité, il s'expose tôt ou tard à être atteint, à succomber sous un des coups de celui-ci, même plus faible. D'où la conséquence que la forme offensive, qu'elle soit immédiate ou qu'elle succède à la défensive, peut seule donner des résultats et par suite doit toujours être adoptée.>>
ou sur le plan stratégique :
<<Voilà bien une armée dans la défensive stratégique, à l'affût en quelque sorte, mais capable de passer à l'offensive. Elle est en effet couverte dans toutes les directions à une distance et par des forces qui lui permettent, si elle est attaquée, de se concentrer tout entière, à l'abri, pour répondre à l'attaque, sur le point où elle se produit, ou bien pour se dérober sûrement à cette attaque, si c'est là l'intention du commandement.>>
La stratégie peut encore être, selon
 Antoine-Henri Jomini, dans Précis de l'art de la guerre
<<Celui (le système)que je propose consiste à agir offensivement sur le point le plus important, avec la majeure partie de ses forces, en demeurant aux points secondaires sur la défensive ...>>
Simple "combinaison stratégique" de l'attaque et de la défense ou dans
Machiavel, L'art de la guerre
l' exploitation de l'idée bien connue : " que la meilleure défense c'est l'attaque"
<<D'autres généraux, au lieu d'aller au-devant de l'ennemi qui venait les attaquer, ont été porter la guerre dans son pays, afin de le forcer à revenir pour arrêter leurs ravages [ ... ]. Cette diversion est très utile, mais elle ne peut avoir lieu que lorsque votre pays est plus fortifié que celui que vous attaquez, autrement elle vous perdrait.>>
 D'après Mao, reprenant Sun Tzu, la distinction entre attaque et défense serait purement formelle et relèverait d'une attitude statique, comme on peut lire dans l'introduction à
 L'art de la guerre, de Sun Tzu.
<<La distinction entre offensive et défensive, Mao ne s'en souciait pas ; il comprenait, comme Sun Tzu avant lui, que nulle guerre ne peut être gagnée en prenant une attitude statique ...>>
Mao paraphrase Sun Tzu en ces termes :
<<L'attaque peut se muer en défense et vice versa ; l'avance peut se changer en retraite et vice versa ; les forces destinées à contenir l'ennemi peuvent être chargées de donner l'assaut et vice versa.>>
Mais qui peut mieux parler de la souplesse, de la flexibilité, de cette "combinaison stratégique" de l'attaque et de la défense ou de la défense et l'attaque sinon Sun Tzu lui-même.
7. Etre assuré de prendre ce que vous attaquez, c'est attaquer un point que l'ennemi ne protège pas. Être assuré de tenir ce que vous défendez, c'est défendre un point que l'ennemi n'attaque pas.
8. C'est pourquoi contre ceux qui sont expert dans l'art d'attaquer, un ennemi ne sait pas où défendre ; contre les experts de la défense, l'ennemi ne sait pas où attaquer.
          Comme  en témoignent toutes ces citations, les stratèges militaires ne manquent jamais de relier l'attaque à la défense.  Il est alors tout à fait normal que cela se retrouve dans l'un des principes fondamentaux de la guerre : l'économie des forces.
Maréchal Foch, Des principes de la guerre
 Bien qu'il se définisse comme
 <<l'art de dépenser toutes ses ressources à un certain moment sur un point>>
 on aurait tort de penser qu'il donne son va-tout à l'attaque, qu'il ne considère pas la défense
 <<affecter un maximum à l'attaque principale, un minimum aux opérations secondaires qui sont destinées à la garantir ; voilà le principe de l'économie des forces passé dans le domaine de l'exécution.>>.
 La question qui se pose à nous est qu'en est-il aux échecs ?
<<Une partie d'échecs normale ne peut-être gagnée que par l'attaque. Il faut rompre l'équilibre de départ au moins en un point de l'échiquier et tenter d'y obtenir une force supérieure à celle de l'adversaire. On parvient alors soit à mater le Roi adverse, soit à obtenir un gain matériel.>>mjae. com.
Cette citation, qui procède d'un site d'échecs, considère le principe de l'économie des forces, mais seulement du point de vue de l'attaque.
Ivan Sokolov, dans Sacrifice and initiative in chess
Une petite phrase revient souvent :
 <<pay attention to the attackers vs defenders ratio!!>>
 Elle envisage effectivement le rapport des forces en action, mais se limite une fois de plus à l'attaque. Or, si l'attaque se fait avec le maximum de forces, ne faudrait-il pas aussi montrer comment la défense s'organise avec le minimum de forces. Le fait de ne pas envisager l'attaque et la défense conjointement peut avoir pour conséquence néfaste que, lorsque le joueur d'échecs se trouvera en position d'attaque il n'osera pas l'entreprendre, tout préoccupé qu'il sera par sa défense. Et ceci, parce qu'il ignorera le principe de l'économie des forces, parce  qu'on ne lui aura pas démontré qu'elle tient, sa défense, malgré le peu de moyens qui lui est affectée.
Mais s'il est bien un auteur qui relie attaque et défense de façon convaincante et en y consacrant plusieurs chapitres c'est :
Carl N Clausewitz dans De la guerre
<<Nous avons vu qu'en général la défense en guerre, donc aussi la défense stratégique, n'est pas attente et parade absolue, ni par conséquent passivité complète, mais qu'elle est un état relatif, et par suite plus ou moins mêlée d'éléments offensifs. De même, l'attaque n'est pas un tout homogène, mais est constamment mêlée à la défense.>>
En tant que militaire, mais aussi en tant que joueur d'échecs, on peut préférer l'attaque à la défense, voire même considérer qu'il est plus difficile de défendre que d'attaquer. Les raisons psychologiques , subjectives, ne manquent pas. Mais il est des raisons objectives qui plaident, elles, en faveur de la défense, comme la conduite la plus facile à tenir, et, en tout cas, la plus solide.
<<Quel est l'objet de la défense ? Conserver. Il est plus facile de conserver que d'acquérir; d'où il suit immédiatement que les moyens étant supposés égaux des deux côtés, la défense est plus facile que l'attaque. Mais d'où vient cette plus grande facilité...? De ce que  tout le temps qui s'écoule inutilisé tourne en faveur du défenseur. Celui-ci moissonne où il n'a pas semé. Toute rémission de l'attaque, par suite de vues erronées, de crainte ou d'insolence, est favorable au défenseur. [...] Un autre avantage qui ne provient que de la nature de la guerre est l'aide que fournit l'emplacement, dont la défense a un usage préférentiel.>>
Par conséquent :
[...]la défensive est la forme la plus forte de la conduite de la guerre.[...]Si la forme offensive était la plus forte, on n'aurait jamais l'occasion de se servir de la défensive. Comme celle-ci n'a en tout cas qu'un objectif négatif, tout le monde voudrait attaquer, et la défensive serait une absurdité. D'autre part, il est très naturel qu'un objectif plus élevé soit atteint par des sacrifices plus grands. Quiconque se sent assez fort pour user de la forme la plus faible peut viser un objectif plus grand. Quiconque se propose l'objectif plus restreint ne peut le faire que pour bénéficier de la forme la plus forte.>>
L'attaque exigerait de la part de qui veut la mener plus de sacrifices que la défense, sacrifices auxquels ne peut consentir que le plus fort mais pour un but plus grand : l'attaque veut "conquérir", la défense se contente de "conserver". Comme nous le savons, l'attaquant n'est pas toujours récompensé de ses efforts, et cela tend aussi à prouver que la défense est la forme la plus solide, la plus forte, parce qu'elle exige le moins et peut le plus.
Mark Dvoretsky and Artur Yusupov, Attack and Defence
Dans le chapitre intitulé :" Virtuoso Defence" la défense n'a même pas à faire usage de la contre-attaque, ni a compter sur ou provoquer les erreurs de l'adversaire pour l'emporter sur l'attaque.
 <<It is practically impossible to fault white's play ; the result was determined by Black's inspired defence>>
<<In many cases active defence is precisely what holds out the most promise, but this is by no means always so. Any kind of one sidedness is a bad thing. There are times when you need to parry your oponent's threats calmly and cope with the problem patiently and accurately.>>
        Cependant, la supériorité de la défense doit-être recherchée dans ce qui la caractérise le plus : la contre-attaque
Carl N Clausewitz, De la guerre
<<Mais il y a entre elles cette différence qu'on ne peut concevoir de défensive sans contre-coup offensif, que ce contre-coup est un constituant nécessaire de la défense, tandis que dans l'attaque le coup ou acte est en lui-même un concept complet.>>
<<Un passage rapide et vigoureux à l'attaque - le coup d'épée fulgurant de la vengeance - est le moment le plus brillant de la défensive. Celui qui ne l'a pas en vue dès le début, qui ne l'inclut pas dès le début dans son concept de défense, ne comprendra jamais la supériorité de la défensive. Il pensera toujours aux moyens que l'on détruit chez l'ennemi grâce à l'attaque et à ceux que l'on acquiert du même coup, c'est-à-dire à la façon de serrer le noeud, mais non à celle de le défaire.>>
Général Michel Yakovleff, Tactique Théorique
<<Derrrière la défensive victorieuse, il y a la reprise de l'offensive. En doctrine soviétique, c'était très explicite : "la défense est une phase temporaire qui a pour but de préparer l'attaque". Le protagoniste consent une situation temporaire de défensive, pour mieux bander ses forces après avoir usé celles de l'adversaire.>>
Frédéric Encel, L'art de la guerre par l'exemple (stratèges et batailles)
Carl Von Clausewitz <<il est d'autant plus insoupçonnable d'encourager la guerre qu'il s'inscrit dans l'optique stratégique de la défensive. En effet, adopter ce positionnement permet au défenseur de préparer sa contre-attaque avec une efficacité augmenté par l'essoufflement de l'offensive ennemie.>>
Cela semble correspondre à l'idée que se font les joueurs d'échecs de la contre-attaque. On peut lire sur :
le Blog, Apprendre les échecs
<<Porter une contre-attaque consiste, comme son nom l'indique, à parer une attaque par une attaque. Cette attaque peut s'avérer encore plus puissante que la précédente.>>
La supériorité de la défense peut aussi être recherchée dans ce qui caractérise le moins l'attaque : la défense
Général Michel Yakovleff, Tactique Théorique
<<la supériorité de la défense stratégique est en partie fondée justement sur ce fait que l'attaque elle-même ne peut avoir lieu sans un mélange de défense,[...]le mélange de défense qui encombre l'attaque [...]La défense ne lui est pas en soi nécessaire, mais l'espace et le temps auxquels l'attaque est liée y introduisent la défense comme un mal nécessaire [ ...] en défensive, toute minute est une minute qui sert à la défense, elle remplit son objet ; alors qu'en offensive, toute minute qui n'est pas consacrée à l'attaque ne remplit pas son objet.>>
              Nous avons vu que ce qui caractérise le plus la défense est aussi ce qui se porte le plus garant de son succès. Il en va de même pour l'attaque. Après avoir vu ce qui la caractérise le moins, nous allons voir ce qui la caractérise le plus et ainsi se porte le plus garant de son succès.
<<Il est extrêmement important de ne jamais perdre de vue que l'attaque trouve presque son seul avantage dans la surprise effective au début de l'action. La soudaineté et l'irrésistibilité sont ses ailes les plus fortes, et quand l'objectif est la défaite de l'ennemi, elle peut rarement s'en passer.>>
Si l'initiative est ce qui caractérise le plus l'attaque c'est souvent la surprise qui lui apporte l'initiative.
<<celui qui est prêt le premier prend l'offensive si l'avantage de la surprise est assez grand,..>>
<<Il importe de comprendre que la surprise a un effet durable, qui correspond au délai nécessaire à l'ennemi, depuis le déclenchement de notre action, pour la comprendre et prendre les mesures nécessaires. Une intention ambiguë, qui prolonge le délai d'incertitude de l'ennemi, est un puissant facteur de surprise. Voici les trois niveaux conventionnels de surprise
- Tactique ou relative : l'ennemi doit modifier les conditions d'exécution de son plan (ordre de conduite)                                                                                                                                                                            -Décisive : l'ennemi doit revoir son plan, qui n'est plus pertinent en l'état (nouvelle planification)                                                                                                                                                         - Morale : l'ennemi est si profondément affecté par la surprise qu'il en perd tout ressort moral. Plan ou pas, la bataille (voire la guerre) lui paraît perdue. Même la situation lui reste confuse ou incompréhensible ou désespérément décalé (caduque). Il est impossible de raisonner quand on ne comprend pas un traître mot à ce qui se passe ...>>
               Mais il serait erroné de croire que la surprise est toujours du côté de l'attaquant.
<<Elle n'est pas en soi, plus difficile à obtenir dans l'offensive que dans la défensive - et sans doute bien au contraire, dans la mesure où avoir l'initiative place déjà l'ennemi devant la nécessité d'envisager un faisceau plus étendu d'hypothèses.>>
Carl N Clausewitz, De la guerre
La défense peut créer la surprise en :  <<se bornant (d'abord)à occuper une position où elle était prête à agir en fonction des mesures prises par l'ennemi dès que celles-ci seraient assez visibles.>>
On voit comment réapparait ici la notion d'attente, et, en quoi le temps comme le terrain est souvent favorable à la défense.
<<et bien qu'il soit si évident que le défenseur en attente sur cette position choisie peut surprendre bien plus facilement son adversaire que ne le fait l'assaillant, la vieille notion qu'une bataille acceptée est à moitié perdue n'a pas encore été écartée jusqu'à présent.>>
C'est que les vieilles idées ont la peau dure, surtout quand elles s'ancrent dans notre tête, cette fâcheuse tendance que l'on a à  préférer l'attaque à la défense; car il n'ya pas loin de préférer l'attaque à la défense à : l'attaque est préférable à la défense. Ce qui revient à prendre ses désirs pour des réalités; or nous savons maintenant que le chemin qui nous mène de nos désirs à la réalité, à l'attaque, est semé d'embûches, de prise de risques et de sacrifices. D'ailleurs, face à la réalité du combat, l'avantage psychologique que pourrait procurer :
<< le sentiment d'être du côté qui attaque et qui progresse>>
ne se maintient pas longtemps, le temps joue aussi sur le mental de l'attaquant, car il est tenu à un objectif de résultats sous peine de s'enliser dans l'attaque et de s'exposer à une contre-attaque. Nous avons vu combien la contre-attaque peut être redoutable et cela parce qu'elle survient une fois passé le point culminant de l'attaque.
<<Au delà de ce point, la marée se retourne, et le contre-coup survient. La violence de ce contre-coup dépasse en général la force du choc initial>>
Général Michel Yakovleff, Tactique Théorique
<<En principe, le moment de la contre-attaque doit suivre immédiatement le point culminant de l'assaillant, et donc, profiter du moment de relâchement.>>
Nous venons de voir que selon Carl N Clausewitz la défense semble supérieure  à l'attaque. Cependant, cet avis ne semble pas être partagé par le Général Michel Yakovleff. Celui-ci envisage le rapport attaque-défense autour de la notion d'initiative. L'une et l'autre se disputerait l'initiative et comme elle appartient par définition à l'attaque, c'est l'attaque qui doit l'emporter sur la défense.
Général Michel Yakovleff, Tactique Théorique
<<En offensive, même si l'initiative est partagée, elle tend du côté de l'assaillant, par définition. En pratique, s'il gère correctement ses moyens le chef se doit de gagner son combat. S'il perd, c'est parce qu'il en aura offert l'opportunité à l'adversaire. Gagner son combat consiste donc d'abord ... à ne pas le perdre ! Les erreurs les plus communément relevées figurent ci-dessous :
Les fautes de temps à éviter :
Perdre du temps en préliminaires ; perdre du temps en réarticulations ; engager prématurément ses forces ; ne pas saisir une occasion.
Gâcher son rapport de force :
Se tromper de combat ; sous-employer des unités ; ne pas utiliser les appuis ; négliger les possibilités de feinte ; taper dans le dur.>>
Pour le Général Michel Yakovleff il n'y a pas de doute :
<<Préparer son action, attendre son heure, décider de son engagement, bref, jouir de l'initiative (au sens plein du terme) est une forme de supériorité réelle. Elle a des conséquences très concrètes sur le combat>>
CONCLUSION
Est-t-il préférable de défendre ou d'attaquer? La question reste ouverte. Mais on aura avancé si l'on ne considère plus maintenant la défense et l'attaque de façon séparée sinon le rapport attaque-défense ou défense-attaque. Que cela aie des conséquences, une influence sur notre jeu, j'ose l'espérer.



3. Statique et dynamique

Il est intéressant de constater que ces deux concepts ne sont pas absents de l'art militaire, pas plus qu'ils ne le sont d'ailleurs de l'art des échecs. Leur comparaison serait alors susceptible de nous apporter un éclairage mutuel sur leur exploitation possible dans l'une et l'autre des disciplines.           Donnons donc à nouveau la parole aux experts
Antoine-Henri Jomini, Précis de l'art de la guerre
De l'ancien système des guerres de positions (entendez statique ou jeu positionnel) et du système actuel des marches (entendez jeu dynamique)
<<On entend par le système de positions, cette ancienne manière de faire une guerre méthodique avec des armées campées sous la tente, vivant de leurs magasins et de leurs boulangeries, s'épiant réciproquement, l'une pour assiéger une place, l'autre pour la couvrir ; l'une convoitant une petite province, l'autre s'opposant à ses desseins par des positions soi-disant inattaquables : système qui fut généralement en pratique depuis le Moyen Age jusqu'à la Révolution française.>>
Cependant le passage de la guerre de position à la guerre moderne ne se fit pas sans transiton. Il fallut une nouvelle armée, une armée de conscrits, l'armée de la République.
<<la République jeta un million dhommes et quatorze armées sur ses ennemis [...] ces armées n'ayant ni tentes, ni solde, ni magasins, marchèrent, bivouaquèrent ou cantonnèrent : leur mobilité s'en accrut et devint un instrument de succès>>
Il fallut aussi un grand homme, disons au-dessus de la moyenne des hommes de son époque, si l'on en croit le Maréchal Foch
le Maréchal Foch, Des principes de la guerre
<<Pour maîtriser cette époque de la Révolution, il n'aurait pas suffi d'appliquer les procédés anciens aux situations et aux ressources nouvelles qu'elle créait, comme firent les hommes moyens.[...]Rappelons-nous Moreau lui-même en 1800, après 1796, entrant en Allemagne avec une armée qui comprend par destination, par organisation : un centre, deux ailes, une réserve, conception éminemment rigide ; chacun de ces organes, comme chacune des premières armées de la République, prenant son objectif propre et distinct, géographique d'ailleurs [...] Et comme une infirmité ne va pas sans l'autre, quand il entrera en Allemagne, que voyons nous? Ce bloc, constitué d'éléments ininterchangeables, de dispositif invariable,avancer, reculer, s'arrêter pour prendre position, sans chercher la bataille>>
Napoléon, fut évidement l'homme de la situation
Antoine-Henri Jomini, Précis de l'art de la guerre
<<la vivacité de ses marches dérouta Autrichiens et Piémontais ; car, dégagé de tout matériel inutile, il surpassa la mobilité de toutes les armées modernes>>
Frédéric Encel, L'art de la guerre par l'exemple (stratèges et batailles)
Maurice de Saxe <<il privilégie la mobilité, la souplesse dans l'évolution sur le terrain et la rapidité de manoeuvre mais aussi, plus original encore pour son temps, la poursuite des troupes ennemies en fuite et leur anéantissement comme force cohérente. Sur l'ensemble de ces éléments tactiques, le Maréchal de Saxe sera lu, compris et adopté, un demi-siècle plus tard, par Bonaparte>>
Napoléon Bonaparte <<il considère que la décision sur un champ de bataille se fait en concentrant le plus de forces le plus vite possible en un point faible du dispositif ennemi.>>
C'est, entre autre, ce que retiendra de lui :
 Antoine Henri de Jomini qui l'érigera <<en principe fondamental de la guerre, en pierre philosophale de la stratégie>>.
 Mais n'est-ce pas ce même principe qui a connu de plus amples développements avec :
Ferdinand Foch <<Au coeur de sa réflexion, dans ses Principes de la guerre, Foch bâtit et énumère plusieurs "principes supérieurs" dont le plus fondamental à ses yeux consiste en "l'économie des forces"
Mais, avant de passer à ce principe de l'économie des forces qui semble comme la mobilité accompagner le passage de la guerre de position à la guerre moderne, voyons  ce qui définit et comment s'opère se passage du jeu statique au jeu dynamique aux échecs.
Aaron Nimzowitsch, Mon système II
<<Les coups positionnels, dans la plupart des cas, ne sont ni des coups de défense, ni des coups d'attaque. Il s'agit, selon ma conception, de coups devant assurer magistralement la position. [ ... ] la position est assainie et l'attaque échoue.[ ... ] où est-ce que je place l'idée du véritable jeu positionnel? Je réponds brièvement et nettement : dans la prévention.
Valéri Beim, Leçons de stratégie aux échecs
<<En revanche, le jeu dynamique réclame une volonté d'aller de l'avant pour provoquer la décision.>>
Donc, le jeu dynamique aux échecs privilégirait aussi la mobilité sur des notions de "prévention" et de "surprotection" si chères à Nimzowitsch et, qui sait, si le principe de l'économie des forces ne pourrait pas lui être appliqué.
Le Maréchal Foch, Des principes de la guerre
<<Au lieu des lignes du dix-huitième siècle, des ordres processionnels en ailes, centre et réserve de 1800, et de nos règlements jusqu'en 1895, ne garantissant que des formes. L'application du tout sur un même point, et pour cela l'organisation de la masse en système d'attaque, son articulation en parties interchangeables, fonctionnant distinctement, mais visant toutes le même résultat positif, un même objectif à renverser par des voies différentes.>>
Ce principe de l'économie des forces il ne faut pas le comprendre seulement de façon restrictive, dans un sens restreint : celui de ne pas dépenser ses forces, de ne pas disperser ses efforts.
<<Le principe de l'économie des forces, c'est au contraire l'art de dépenser toutes ses ressources à un certain moment sur un point ; d'y appliquer toutes ses troupes, et, pour que la chose soit possible, de les faire toujours communiquer entre elles au lieu de les compartimenter et de les affecter à une destination fixe et invariable ; puis, un résultat obtenu, de les faire de nouveau converger et agir contre un nouveau but unique...>>
Mais le principe d'économie des forces s'applique aussi de façon restrictive
<<Consacrer tous les moyens à l'obtention du but principal et, pour ne pas être détourné par l'ennemi [...] il faut se garder, mais se garder et se couvrir par un détachement aussi faible que possible, un minimum de forces ; affecter un maximum à l'attaque principale, un minimum aux opérations secondaires qui sont destinées à la garantir>>
Ainsi d'un côté l'on attaque avec un maximum de forces, de <<puissance de choc, de rupture>>, de l'autre on défend avec un minimum de forces, cherchant soit à <<disperser l'adversaire>> soit à le <<contenir>>, l'adversaire éprouve notre <<capacité de résistance>> et nous éprouvons la sienne. N'est-ce pas ce qui se passe lorsque,par exemple, nous faisons grand roque et notre adversaire petit roque.
Par contre l'idée de : "on joue sur tout l'échiquier" semble s'opposer à ce principe de l'économie des forces.
<<On n'attaque pas effectivement dans plusieurs directions à la fois. On couperait ses forces en plusieurs parties. Si l'ennemi se présente dans deux directions, on organise l'offensive dans une direction, la plus avantageuse ; dans l'autre direction, on se borne à le contenir>>
Dans la guerre de positions, comme dans le jeu positionnel aux échecs, l'erreur serait de croire que l'objectif est de maintenir ses positions.
<<Notion(défense-attaque)qui fait défaut à l'armée française de 1870, ou bien elle n'aurait pas appelé des victoires les journées des 14,16 août 1870 et autres qui pouvaient devenir des victoires, qui ne l'étaient certainement pas au point où on les laissait, puiqu'on avait simplement maintenu ses positions, pour employer l'expression consacrée par l'époque ; desquelles par conséquent on n'était en droit de rien attendre, parce que maintenir ses positions n'est pas synonyme d'être victorieux et prépare même, implicitement à la défaite, si l'on est reste là, si l'on ne passe pas à l'action offensive.>>
Non seulement, il ne faut pas en rester là, mais il faut agir vite. Vitesse, mobilité, initiative, attaque, on est dans la guerre moderne selon la stratégie militaire ; et dans le jeu dynamique selon la stratégie des échecs.
Valéri Beim, dans Comment jouer dynamique, écrit :
<<l'exploitation d'un avantage dynamique requiert une mise en action immédiate et déterminée>>
Dans un cas comme dans l'autre, qu'il s'agisse du jeu dynamique aux échecs ou de la guerre moderne la devise c'est : tout pour l'attaque, mais pas n'importe quelle attaque, l'attaque décisive.
Maréchal Foch, des principes de la guerre
(la guerre moderne)<<qui repousse tous les systèmes fondés cependant sur des grandeurs positives : terrain, position, armement, alimentation ; qui place au second plan : la possession du territoire, la prise des places, la conquête et l'occupation de fortes positions [...]la guerre moderne ne peut connaître d'autres arguments que ceux qui amènent la destruction de cette armée : la bataille, le renversement par la force>>
Peu importe donc la position, ce qu'on en fait, voire de la détériorer quelque peu comme le confirmera Valéri Beim pour la structure de pions des noirs qui mènent l'attaque sur le Roi.
Valéri Beim, Comment jouer dynamique
<<...le principal défaut de la position blanche tient à la situation du Roi [...] c'est dans cette direction qu'il faut chercher [...] le plan implique plusieurs poussées de pions très tranchantes, qui vont sérieusement mettre à mal la structure noire. Si l'attaque contre le Roi ne fonctionne pas, il sera impossible de tenir toutes les faiblesses. En d'autres termes, nous sommes en présence d'une situation où l'un des joueurs accepte en toute connaissance de cause un affaiblissement majeur de sa position pour tout miser sur une seule carte : la dynamique de l'initiative.>>
Dynamique égal mouvement
Maréchal Foch, Des principes de la guerre
<<Le mouvement est la loi de la stratégie. [...]Mouvement pour chercher les forces, mouvement pour y réunir la bataille, mouvement pour l'exécuter>>
Valéri Beim, Comment jouer dynamique
<<...la stupéfiante profondeur des conceptions positionnelles de Tigran Petrossian. Mais elles sont toutes basées, pour l'essentiel, sur les éléments statiques de la position. Dans cette partie, Petrossian s'est fourvoyé plus d'une fois (aux 18e et 24e coups), toujours lorsqu'il fallait absolument "passer en mode dynamique" - ce qui implique d'oublier (temporairement bien sûr!) les facteurs statiques, pour se consacrer de préférence à la mobilité des pièces et à leurs perspectives d'action concertée.>>
Mais le débat entre statique et dynamique ne peut pas s'arrêter là. Il court tout au long de l'histoire de la guerre comme de celle des échecs et revêt diverses formes. Nous verrons comment il réapparaît dans Stratégie d'approche directe et Stratégie d'approche indirecte qui fera l'objet de notre prochain chapitre.



4. La stratégie de l'approche directe et indirecte

A la guerre comme aux échecs on ne peut pas éviter le combat, pas longtemps, pas toujours. Cependant, à travers l'histoire de la guerre comme à travers l'histoire des échecs on peut distinguer deux types d'approches : l'approche directe et l'approche indirecte. Cette distinction est faite par un stratège militaire Basil H. Liddell Hart. Il n'empêche que son application aux échecs peut être pertinente ou pour le moins inciter à la réflexion et trouver des développements.
Deux armées qui cherchent l'affrontement amassent leurs forces et que le plus fort gagne, c'est le choc frontal, on comptera le nombre des victimes, c'est comme son nom l'indique la stratégie de l'approche directe. Basil H. Liddell Hart, qui n'est pas favorable à ce genre d'approche, la compare au corps à corps de deux lutteurs.
Basil H. Liddell Hart, Stratégie
<<Dans la guerre comme dans la lutte, s'efforcer de renverser l'adversaire sans perdre soi-même l'équilibre et sans quitter son propre point d'appui, conduit inévitablement à l'épuisement, celui-ci croisssant en raison directe des efforts que l'on déploie pour se maintenir. Avec une telle méthode le succès n'est possible que si l'on dispose d'une énorme marge de supériorité dans l'un quelconque des domaines d'où procèdent les forces ; et, même ainsi, la victoire tend à perdre tout caractrère décisif.>>
Le joueur d'échecs ne manquera pas de penser à Jeremy Silman et à sa théorie des déséquilibres qui illustre bien la stratégie d'approche indirecte aux échecs.
Jeremy Silman, Le cerveau de l'amateur mis à nu
<<Disons que vous mourez d'envie d'attaquer : vous ne pouvez pour autant vous mettre en quête du roi ennemi. Il vous faut plutôt apprendre à déchiffrer la position afin de vous soumettre à ses exigences. Si elle vous demande d'attaquer le roi, alors déclenchez l'assaut ! Mais si la position préfère vous voir adopter une tranquille approche stratégique, alors vous devez suivre ses directives à la lettre.>>
Et, pour ceux qui n'auraient pas encore compris, après la comparaison des deux lutteurs, voici celle de la boule de neige.
Basil H. Liddell Hart, Stratégie
<<Une pression directe tend toujours à consolider et même à renforcer la résistance d'un adversaire, de même qu'une boule de neige fond d'autant plus difficilement qu'elle est plus compacte.[...] l'approche indirecte est la voie la plus efficace pour déséquilibrer l'adversaire sur les plans physique et psychologique, de telle sorte qu'il devient possible de l'abattre.>>
Toujours d'après Basil H. Liddell Hart, il semblerait, statistiques à l'appui, que cette appoche directe bien que la plus courante, soit rarement couronnée de succès et à quel prix. Il n'est d'ailleurs pas le seul à le penser s'y l'on en croit Bernard Schnetzler. Peut-être devrions nous alors en tenir compte à chaque fois que nous lançons sans préambules une attaque sur le Roi, voulant forcer la décision coûte que coûte.
Bernard Schnetzler, Les erreurs stratégiques
<<A la veille de la Grande Guerre, l'idée de l'offensive à outrance est la seule véritable cause de la défaite>>
<<Durant les deux guerres, le Reich méprise les théâtres secondaires [...] Il semble ... que ce soit la conséquence d'une mauvaise application du principe consistant à concentrer ses forces sur le secteur principal, car l'action périphérique ou indirecte répugne au fort.>>
Basil H. Liddell Hart, Stratégie
<<Ces 30 conflits englobent plus de 280 campagnes. Et, pour 6 seulement d'entre elles, un résultat décisif fut obtenu à la suite d'un plan stratégique basé sur l'approche directe de la principale armée adverse [...]En outre, le succès sur chaque champ de bataille était virtuellement assuré par la possession d'un instrument tactique de qualité très supérieure...>>
On peut en déduire, pour notre joueur d'échecs, qu'il ne peut se risquer à cette approche directe que s'il se sent d'une force tactique largement supérieure à celle de son adversaire et que, par conséquent, la stratégie de l'approche directe est la stratégie du plus fort, ou, pour le moins, de celui qui se sent le plus fort. Réciproquement, le plus faible ou celui qui se sent le plus faible (ou plus simplement ne veut pas de cette approche en force) s'attachera donc plutôt à affaiblir la résistance du plus fort ; en cela il est par définition dans l'approche indirecte à but limité. Il n'est plus dans "l'objectif orthodoxe de la destruction de l'ennemi sur le champ de bataille", dans l'objectif de faire échec et mat, il ne recherchera pas "la bataille comme première situation au lieu de susciter les éléments d'une situation procurant des avantages substantiels." Comme il n'est pas le plus fort, il mettra tous les moyens en oeuvre, et nous verrons que la stratégie d'approche indirecte n'en est pas démunie, pour obtenir  "un renversement du rapport des forces".
<<La raison la plus banale qui invite à adopter une stratégie à but limité est celle qui préconise d'attendre un renversement du rapport des forces ; modification souvent recherchée et obtenue par l'épuisement des moyens adverses, l'ennemi étant plus affaibli par des piqûres d'épingle que par de grands coups aux résultats aléatoires. La condition primordiale exigée par cette stratégie est que l'épuisement de l'ennemi soit supérieur à celui de nos propres forces, et que la différence soit considérable. Cet objectif peut être atteint [...] par des attaques locales qui permettent d'anéantir certaines fractions de ses moyens ou de leur infliger des pertes disproportionnées ; en l'incitant à loncer des attaques stériles ; en le contraignant à adopter un dispositif trop étendu pour ses forces ; ou, ce qui n'est pas le moins important, en usant son énergie morale et physique.>> Moltke
Donc, d'abord se créer une position favorable et, ensuite seulement, on peut, si nécessaire, engager la bataille. Il peut arriver aussi que l'adversaire abandonne, sans livrer bataille, à la simple considération ou estimation de la position. La stratégie d'approche indirecte s'apparenterait davantage à la guerre de position qu'à la guerre moderne (tout en s'étant défait de son caractère statique et en ayant gagné en mobilité), l'engagement n'est pas total, on ne vise pas la destruction de l'armée ennemi sinon plutôt sa paralysie, à décourager l'attaque, à l'obliger à revenir en défense, voire à se rendre. Et le joueur d'échecs qui choisirait cette stratégie d'approche indirecte serait plus un joueur positionnel, ce qui ne veut pas dire passif, défensif. Il existe aux échecs des formes d'attaques qui ne sont pas des attaques sur le Roi (pas des attaques directes donc) et qui, par leur nature même, correspondraient à cette stratégie d'approche indirecte. Quand vous avez les noirs vous pouvez menez une attaque de minorité, qui comme son nom l'indique est mené par le plus faible (deux pions contre trois). Mais qui, quand elle réussit, oblige le plus fort à abandonner son attaque directe sur le Roi pour venir défendre la position. Quand vous avez les blancs et qu'on vous joue l'Est Indienne, vous avez l'attaque à la baîonnette qui est encore une attaque à l'aile dame où elle ouvre une brèche, et, par une manoeuvre de contournement, en passant par l'aile dame on accède à l'aile Roi, mettant celui-ci en danger et obligeant les noirs à  défendre leur monarque.
Mais cette stratégie d'approche indirecte ne se limite pas à une attaque sur les ailes, bien que celle ci, selon Antoine-Henri Jomini, ne soit pas sans présenter d'avantages.
Antoine-Henri Jomini, Précis de l'art de la guerre
<<L'avantage de cette direction ne provient pas seulement de ce qu'en attaquant une extrémité l'on n'a à combattre qu'une partie de l'armée ennemie ; il en dérive un plus grand encore de ce que sa ligne de défense est menacée d'être prise à revers.>>
Le contournement, la manoeuvre par les arrières, n'est pas non plus une notion étrangère au joueur d'échecs, mais la stratégie d'approche indirecte ne peut être réduite à la sphère physique, au mouvement. En concomitance avec lui, des élements psychologiques entrent en jeu.
Basil H. Liddell Hart, Stratégie
<<Son dessein est de réduire les possibilités de résistance, et elle cherche à l'accomplir en exploitant les deux éléments, mouvement et surprise.[...] les deux éléments réagissent l'un sur l'autre. Le mouvement engendre la surprise, et la surprise donne de l'impulsion au mouvement. Car un mouvement qui s'accélère ou change de direction provoque inévitablement, à un certain degré, un effet de surprise, même s'il n'est pas secret. Et, d'autre part, la surprise aplanit le chemin au mouvement en gênant les contre-mesures de l'ennemi et ses contre-mouvements.>>
Considérer l'aspect physique et l'aspect psychologique d'une action est dans l'esprit même de la stratégie d'approche indirecte.
<<En étudiant l'aspect physique, nous ne devons jamais perdre de vue l'aspect psychologique et, seule, la combinaison de ces deux aspects produit la véritable stratégie d'approche indirecte calculée pour rompre l'équilibre de l'adversaire.>>
Ainsi, si marcher droit sur son adversaire, ce qui relève de la stratégie d'approche directe, "consolide son équilibre physique et psychologique et, en le consolidant, accroît sa capacité de résistance" ; le cerveau serait plus sensible et perturbé à toute menace dirigée dans le dos. Ce mouvement sur les arrières comme le mouvement sur les ailes présente aussi l'avantage physique ou matériel d'adopter "la ligne de moindre résistance" dont l'équivalent dans le domaine psychologique est l'action que l'on attend le moins, ou "ligne de moindre attente".
<<Se mouvoir en suivant la ligne d'attente normale pour l'adversaire [line of natural expectation, il faut entendre la voie d'approche que cet adversaire nous attribue parce que, selon lui, il est probable, sinon évident, que nous devons l'emprunter]ou, en d'autres termes, adopter l'attitude à laquelle il s'attend, c'est consolider son équilibre et, de cette façon, accroître ses forces de résistance.>>
On peut trouver dans
Adam Hunt, Chess Strategy
Le choix de Cavalier prend e4 plutôt que Tour prend e4, parce que Tour prend e4 <<is a bit too obvious>>. Et au 18ème coup, cette fois ci, il est préféré Tour prend e6 plutôt que Cavalier prend e6, parce que <<again the obvious recapture is not necessarily the best>>
Il n'est pas étonnant qu'à la surprise Sun Tzu ajoute la ruse comme élément psychologique au service de la stratégie d'approche indirecte.
Sun Tzu, L'art de la guerre
<<Ainsi, avancez par des voies détournées et distrayez l'ennemi en l'appâtant. Grâce à ce procédé, il se peut que, parti après lui, vous arrivez avant. Qui est capable d'agir ainsi comprend la stratégie du direct et de l'indirect. Ts'ao Ts'ao "...Donnez l'impression d'être éloigné. Vous pouvez vous mettre en route après l'ennemi et arrivé avant lui parce que vous savez comment estimer et calculer les distances>>
Propos confirmer par Basil H. Liddell Hart et, plus surprenant, par Valéri Beim, Yochanan Afek et Emmanuel Neiman, qui à ma connaissance ne sont pas des stratèges militaires mais à coup sûr des stratèges dans l'art des échecs.
Basil H. Liddell Hart, Stratégie
<<En stratégie, le chemin apparemment le plus long, parce que le plus détourné, se révèle souvent comme étant le plus court pour atteindre le but.>>
Valéri Beim, Leçons de stratégie aux échecs
<<la route correcte (qui parait la plus longue)doit suivre les diagonales. Comme nous l'avons déjà dit, en centimètres, la diagonale est plus longue que la "ligne droite", mais sur l'échiquier ces distances sont couvertes dans le même nombre de coups!>>
Yochanan Afek, Emmanuel Neiman, Les coups invisibles aux échecs
<<Le coup salvateur était le paradoxal Roi b2>> qui est un coup de recul
La stratégie d'approche indirecte nous apparait comme plus riche, plus nuancé que la stratégie d'approche directe. Elle approfondit encore plus, en les reprenant, les notions d'économie des forces et d'objectifs.
Basil H. Liddell Hart, Stratégie
<<Dans sa célèbre définition de l'économie des forces, Foch écrit qu'elle est l'art d'appliquer toutes les ressources en un lieu et à un moment donnés...[...]Plus exactement, ceci exige d'être complété, et il faut dire : "concentration de la force contre la faiblesse". Et pour que ceci ait quelque valeur, il faut expliquer que la concentration de la force contre la faiblesse dépend de la dispersion de la force adverse ; et celle-ci, à son tour, est produite par une distribution de votre propre force donnant toutes les apparences et même un effet partiel de dispersion.>>
Car : <<mystifier et induire en erreur constituent la "distraction">> Et <<Le but de cette "distraction" est de priver l'ennemi de sa liberté d'action.[...]Dans le domaine physique, elle produira une dispersion de ses moyens ou leur diversion vers des buts stériles ; de telle sorte que, étant trop largement répartis et trop engagés ailleurs; ils ne pourront plus intervenir avec la puissance suffisante pour peser d'une manière décisive sur l'issue de la manoeuvre projetée par l'attaquant.>>
Ainsi, il faut comprendre que : <<concentrer tous les moyens est un idéal hors d'atteinte et dangereux comme tout ce qui est exagéré [...] Il serait même plus vrai de dire que, plus importants sont les moyens utilisés effectivement pour distraire l'ennemi, plus grandes sont les chances que la concentration atteigne son but. Sinon, cette dernière peut s'attaquer à un objectif trop ferme pour être brisé.>>
Frédéric Encel, L'art de la guerre par l'exemple (stratège et batailles)
Thomas Edward Lawrence <<D'abord, il a choisi la stratégie indirecte, autrement dit la guerre contre l'ennemi sur ses flancs, ses arrières, ses lignes de communication et de ravitaillement, plutôt que de l'éprouver en combats frontaux. Au lieu de concentrer puis de jeter un maximum de forces dans une bataille à l'issue incertaine, il s'agissait d'économiser les hommes et de pratiquer l'usure.>>
Mao Tsé Toung << ... la défensive demeure nécessaire pour économiser ses forces. Face au fort (l'armée de l'Etat bourgeois et/ou capitaliste à abattre), l'armée révolutionnaire, incarnant le faible, doit adopter une stratégie indirecte de mouvement et d'usure morale, matérielle et psychologique. Tactiquement, il s'agit d'entreprendre des manoeuvres de manière circonstanciée, et de concentrer des forces considérables en un temps minimal afin de frapper en un point faible du dispositif ennemi.>>
Quant-à l'objectif unique de la guerre moderne, comme de la stratégie d'approche directe, qui est la destruction de l'armée ennemie, il fait place à la notion d'objectifs alternatifs.
Basil H. Liddell Hart, Stratégie
<<Pour conquérir un objectif, on doit se fixer des objectifs alternatifs.[...]Car, si l'ennemi connaît avec certitude le point que vous avez choisi pour objectif, il possède les meilleures chances de se tenir sur ses gardes et de trouver la parade à vos armes. Mais si vous adoptez un axe d'effort qui menace des objectifs alternatifs, vous distrayez son esprit et ses moyens. Ceci, en outre, constitue la méthode la plus économique pour distraire l'ennemi : elle vous permet de garder disponible la plus grande partie de vos moyens sur votre ligne d'opération réelle ; et vous conciliez ainsi la plus forte concentration possible avec la dispersion inévitable.>>
Ici s'achève ce chapitre sur Stratégie d'approche directe et Stratégie d'approche indirecte, mais j'insisterai encore sur ce point qui plus que tout autre m'a interpelé en tant que joueur d'échecs. Celui de "la ligne de moindre attente".
<< Choisissez la ligne de moindre attente ; essayez de vous mettre vous-même à la place de l'ennemi, et pensez au cours des événements que, selon toute probabilité, il a le moins de chances de prévoir ou de parer.>>
Avant de conclure :
Le véritable but de la guerre est de soumettre l'armée ennemie, pas de la détruire, selon Basil H. Liddell Hart et sa stratégie d'approche indirecte.
Or,
 Le véritable but aux échecs est de mettre le Roi adverse échec et mat, autant dire de le soumettre. Car c'est l'unique pièce aux échecs que l'on ne puisse détruire, mais soumettre, c'est-à-dire mettre échec et mat. Ainsi, avec elle toutes les autres pièces doivent se soumettrent, même sans avoir été prises ou détruites. Peu importe alors d'avoir "remporté cent victoires en cent combats", peu importe le nombre de pièces perdues ou gagnées lors de ces batailles sur l'échiquier, car le véritable but aux échecs comme dans la guerre n'est pas de détruire l'ennemi mais de le soumettre, autant dire de le mettre échec et mat.



5. Le plan et son exécution

                       <<Le plan est la première victime de la guerre>> Von Moltke
                    <<La partie est faite d'une succession de plans..>> Pousseur de bois.fr
Von Moltke écrira encore : <<Seul un homme étranger à toute notion d'art militaire peut voir dans le développement d'une campagne passée l'éxécution d'un plan arrêté d'avance dans tous ces détails et fidèlement suivi jusqu'à la fin>>
Il aurait pu aussi bien s'adresser en ces termes à des joueurs d'échecs, les mettant en garde contre toute analyse de partie où tout semblerait obéir à un plan tracé d'avance. C'est aussi ce que semble nous dire Antoine-Henri Jomini en se défendant d'être trop dogmatique, d'être le Siegbert Tarrash de la stratégie militaire.
Antoine-Henri Jomini, Précis de l'art de la guerre
<<Je crois devoir répéter que je n'ai jamais admis la possibilité de tracer d'avance le plan de toute une campagne. Cela ne peut s'entendre que du projet primitif qui indique le point objectif que l'on se propose d'atteindre, le système général qu'on suivra pour y arriver, et la première entreprise que l'on formera à cet effet ; le reste dépend naturellement du résultat de cette première opération, et des nouvelles chances qu'elle amènera>>
Aux plans tracés ou arrêtés d'avance s'opposent les plans qui s'adaptent aux circonstances
<<Les généraux victorieux font des plans qui s'adaptent aux circonstances ; ils ne tentent pas de créer des circonstances qui conviennent à leurs plans>> Général Patton
Et, à Sun Tzu de développer dans L'art de la guerre
<<Il faut connaître la situation non seulement avant, mais aussi après l'établissement d'un plan militaire. La façon dont se déroule l'éxécution du plan, depuis le premier instant jusqu'au dernier d'une opération, contribue, elle aussi, à la connaissance de la situation, et elle permet de la mettre à profit. Pour ce faire il faut examiner à nouveau si le plan tracé initialement tient compte des réalités. Si ce plan n'est pas adapté, ou ne l'est que partiellement, il faut alors, en gardant présentes à l'esprit les informations nouvelles, formuler de nouveaux jugements et prendre de nouvelles décisions pour modifier le plan original afin de répondre aux circonstances nouvelles. [ ... ] C'est à cette capacité (de se rendre maître des changements)que songeait Mao en parlant "d'être maître de la victoire" [ ... ] celui qui est négligent "base son plan militaire sur ses vues personnelles déformées par ses désirs : ce plan ne correspond pas à la réalité ; il est, en un mot fantasque">>
C'est, à mon avis, Machiavel, qui poussera le plus loin cette notion d'adaptation à la situation. Mais voyons d'abord ce qu'en pensent nos joueurs d'échecs.
<<Un plan n'est jamais statique, il doit s'adapter à la situation du jeu que vous propose votre adversaire.>> Apprendre le jeu d'échecs.com
<<Prenez votre temps, choisir un plan décidera de vos prochains coups. A la sortie de l'ouverture ou en cas de changement radical de la position, n'hésitez pas à faire une pause et à reconsidérer toute la partie.>> mjae.com
Machiavel, L'art de la guerre
<<Je veux, à ce propos, vous recommandez une maxime général : c'est de faire volontairement ce à quoi l'ennemi veut vous contraindre, car alors vous procédez avec ordre, en prenant vos avantages et en prévenant les siens ; mais si vous agissez forcément vous êtes perdu [...] Votre ennemi forme t-il un cône pour ouvrir vos rangs ? Si vous marchez à lui les rangs ouverts, vous détruisez toutes ses dispositions, et vous restez maître des vôtres. Annibal place des éléphants à la tête de son armée pour ouvrir les rangs de Scipion. Scipion se présente devant lui les rangs ouverts, et assure ainsi sa victoire et la défaite d'Annibal...>>
Mais il proposera aussi seulement de se prévenir des attaques de l'ennemi, un plan accompagné de mesures de Sûreté, dirait le Maréchal Foch.
<<...afin qu'une attaque subite ne jette pas le désordre dans une armée, il faut la tenir toujours prête à combattre ; ce qu'on a prévu est presque toujours sans danger.>>
Maréchal Foch, Des principes de la guerre
<<Une préoccupation constante, en même temps que nous préparons, que nous combinons une action contre l'ennemi, doit-être de nous soustraire à sa volonté, de parer aux entreprises par lesquelles il pourrait empêcher notre action d'aboutir. Toute idée militaire, tout projet, tout plan, doit donc être accompagné de pensées de sûreté. Il faut, comme à l'escrime, attaquer sans se découvrir, ou parer sans cesser de menacer l'adversaire.>>
Pour Sun Tzu, s'il y avait un ordre de priorité à respecter, ce serait de se préserver d'abord des plans de l'adversaire, avant de penser mettre ses propres plans en application.
Sun Tzu, L'art de la guerre
<<Le suprême raffinement dans l'art de la guerre, c'est de s'attaquer aux plans de l'ennemi (et ceci dès leur principe). Car celui qui excelle à vaincre ses ennemis triomphe avant que les menaces de ceux-ci ne se concrétisent.
1. Dans les temps anciens les guerriers habiles commençaient par se rendre invincibles, puis ils attendaient que l'ennemi fût vulnérable.
13. C'est pourquoi un commandant en chef habile fait en sorte d'occuper une position qui le mette à l'abri de la défaite et il ne perd pas une occasion de se rendre maître de l'ennemi.
En prenant en considération les facteurs favorables, il rend son plan viable ; en prenant en considération les facteurs défavorables, il résoudra peut-être les difficultés.
Tu Mu : "...Si je souhaite prendre l'avantage sur l'ennemi, je ne dois pas envisager uniquement l'avantage que j'y trouverai, mais je dois d'abord considérer les façons dont il peut me nuire si j'agis ainsi.">>
D'accord ou pas d'accord avec Sun Tzu ?
<<Les joueurs d'échecs sont tellement préoccupés sur leur prochain coup à jouer, sur leur plan d'attaque qu'ils négligent constamment ce que prépare leur adversaire. Pour résoudre ce problème, les joueurs d'échecs doivent se souvenir qu'aux échecs il ne faut pas se concentrer à trouver le meilleur coup à jouer, mais bien de trouver les deux meilleurs plans : celui de son adversaire en premier et ensuite le sien. Après chaque coup de notre adversaire, il faut oublier notre plan et se concentrer sur le coup qu'il vient de jouer.>> ChessMichel.com
Comme nous chercherons à nous adapter ou à prévenir les plans de l'adversaire, il faut savoir qu'il cherchera à en faire autant avec les nôtres. Il nous faudra donc, en même temps que nous chercheront à découvrir ses plans, dissimuler les nôtres.
Sun Tzu, L'art de la guerre
<<Si je suis capable de déterminer les dispositions de l'ennemi tout en dissimulant les miennes, dans ce cas je peux me concentrer et lui se disperser. Et si je me concentre alors qu'il se disperse, je peux utiliser la totalité de mes forces pour attaquer une fraction des siennes.>>
19. Même si l'ennemi est en nombre, s'il ne connaît pas ma situation militaire, je peux toujours le pousser à s'affairer d'urgence à ses propres préparatifs, en sorte qu'il n'aura pas le loisir d'établir des plans de combat contre moi.
20. Percez donc à jour les plans de l'ennemi et vous saurez quelle stratégie sera efficace et laquelle ne le sera pas.
21. Agitez-le et découvrez le schéma général de ses mouvements.
22. Déterminez ses dispositions et ainsi assurez-vous du lieu du combat.
23. Eprouvez le et rendez vous compte des points sur lesquels il est en force et de ceux où il est déficient.
Général Vincent Desportes, Décider dans l'incertitude
<<Ce qu'il faut préserver avant tout, c'est le secret sur le Projet lui-même, c'est-à-dire sur la finalité de l'action. Si la connaissance du Projet adverse permet évidemment de construire la meilleure manoeuvre pour en prévenir la réalisation, elle est également le fil qui permettra, par la réflexion, de remonter à la plupart des informations attendues ; qui connaît le but de l'action a en effet de meilleures chances de découvrir ses procédés, dès lors qu'il possède déjà une certaine connaissance des moyens et modes de raisonnement de l'Autre. >>
<< [...] Il conviendra de préserver un grand secret sur le niveau de connaissance que l'on a des plans et capacités de l'adversaire ; en effet, si ce dernier acquiert la conviction que ses intentions sont connues, il les modifiera>>
Dissimuler son plan le plus longtemps possible pour que l'adversaire ne puisse pas le déjouer, ce n'est pas toujours possible et jamais facile, mais un pan de ce plan ? Ce  qui nous renvoie à la stratégie d'approche indirecte de Basil H. Liddell Hart et implique qu'il soit complexe, qu'il est "des objectifs alternatifs".
Basil H. Lidell Hart, Stratégie
<<Pour demeurer pratiques, disons que tout plan doit tenir compte de l'aptitude de l'ennemi à le déjouer. Le meilleur moyen de surmonter cette obstruction consiste à élaborer un plan qui puisse être aisément varianté en fonction des circonstances [ ... ] Un plan, comme un arbre, doit posséder des branches si l'on veut qu'il porte des fruits ; un plan ne comportant  qu'un but unique se révèlera aussi stérile qu'une perche>>   
Il n'empêche que tout plan peut échouer lors de sa mise à éxécution, car tout plan comporte une part de risque et d'imprévu, il faut alors se poser les bonnes questions, et, encore une fois, l'adapter, l'ajuster, le "varianter", "ajouter ou couper une branche".
Général Vincent Desportes, Décider dans l'incertitude
<<Plutôt que de s'appuyer uniquement sur les vertus incomplètes de la planification - nécessaire, mais qui trouve vite ses limites dans le chaos engendré par l'effervescence de l'action et la difficulté d'anticiper l'arborescence des "réactions/contre réactions" dès lors que l'on s'éloigne de l'immédiat - le décideur devra tout faire pour développer les capacités d'adaptation de l'organisme dont il conduit les destinées au milieu de l'incertitude. Appelé à la barre du succès ou de l'échec des actions militaires, Darwin nous dirait sûrement que ses principes s'appliquent pleinement à ces vastes organismes plus ou moins vertébrés, en mutation permanente, que sont les armées en guerre ; l'emportent celles qui, par un constant phènomène d'ajustement, de variations spontanées, de création ou de suppression d'organes, s'adaptent en milieu hostile aux circonstances toujours nouvelles et mal prévisibles au sein desquelles elles s'efforcent de survivre et de l'emporter.>>
<<Pour chaque plan d'action qui lui est proposé, après s'être inquiété de la possibilité matérielle et logistique de l'exécution, il pose ses deux questions rituelles : "quelles sont les chances de succès de l'opération ? Quelles pourraient être les conséquences de son échecs?">>                                                                                                                                                     <<Rencontrant l'imprévu, le chef, par construction, va se retrouver hors planification ; il devra soit subir et devenir le jouet des circonstances, soit faire preuve d'initiative pour se mettre à nouveau dans la situation de maîtriser l'événement.>>
Jeremy Silman, dans Le cerveau mis à nu écrira : <<L'initiative sourit souvent au premier joueur à faire de son plan une réalité>>. Le chef de guerre comme le joueur d'échecs après s'être égaré, après avoir été fourvoyé par son adversaire, devra donc retrouver le chemin du plan.

Réciproquement, il est aussi en notre possibilité d'empêcher notre adversaire d'en faire des plans si l'on en croit :
Sun Tzu, dans L'art de la guerre 
<<Celui qui est expert dans l'art de tenir l'ennemi sur sa coupe le contrecarre, puis il se porte contre lui. Il le pousse à bout pour l'égarer et le harcèle pour le rendre craintif. Ainsi, il lui fait perdre la foi, et toute aptitude à former des plans.>>     
Il ne faut pas pour autant abandonner son plan ou en changer à la moindre difficulté rencontrée. Avis unanimement partagé par les stratèges militaires comme par les Maîtres d'échecs.
Jeremy Silman, Le cerveau de l'amateur mis à nu
<<L'amateur aurait beau jouir d'une initiative prometteuse à l'aile-dame ou au centre, il suffit de faire mine d'importuner son roi pour qu'il s'énerve, laisse tomber et ramène en catastrophe ses pièces auprès de leur souverain. Lorsque vous perdez ainsi, dites-vous bien que la défaite n'a rien à voir avec la virulence de l'attaque ennemie. Vous perdez en renonçant à faire aboutir vos propres plans, ce qui revient à laisser l'ennemi agir à sa guise sans crainte de représailles.>>
Carl von Clausewitz, Principes fondamentaux de stratégie militaire
<<Une fois que l'on s'est fixé un grand but dans son plan défensif, il faut le poursuivre avec la plus haute énergie, en y mettant ses ultimes forces. Dans la plupart des cas, l'assaillant poursuivra son propre but sur un autre point ; tandis que nous nous abattons sur son aile droite, il cherchera à remporter des avantages décisifs avec son aile gauche. Or, si nous nous relâchons plus tôt que l'ennemi, si nous poursuivons notre intention avec moins d'énergie que lui, il atteindra totalement son but, il remportera complètement l'avantage, tandis que nous n'aurons poussé le nôtre qu'à moitié. Il obtiendra ainsi la suprématie et, par là, la victoire, tandis que nous devrons voir s'envoler l'avantage que nous avions à moitié obtenu.>>
Basil H. Liddell Hart, Stratégie
<<Conservez toujours votre objet présent à l'esprit tout en adaptant votre plan aux circonstances. Sachez qu'il existe plus d'une voie pour atteindre un objet, mais prenez garde que tout objectif intermédiaire réagit sur l'objet. Et en considérant les objectifs possibles, pesez et comparez les possibilités que vous avez de les atteindre avec leur utilité par rapport à l'objet s'ils sont atteints.Manquer une occasion accessoire est fâcheux, mais continuer à viser l'inutile est pire.[...]Assurez-vous de la souplesse, à la fois, du plan et du dispositif qui doivent pouvoir s'adapter aux circonstances. Votre plan devra prévoir la phase suivante et la préparer pour le cas d'un succès ou celui d'un échec, ou pour le cas d'un succès partiel, ce qui est d'ailleurs l'éventualité la plus courante à la guerre.>> 
Il est bon de revenir ici sur la nécessité d'un plan qui s'adapte aux circonstances plutôt que de renoncer à un plan, plutôt que pas de plan du tout, ce contre quoi Sun Tzu nous met en garde.   
Sun Tzu, L'art de la guerre
<<Si nous n'avons pas établi de plan, nous fonçons tête baissée. En bravant les périls et en pénétrant dans des endroits dangereux, nous nous exposons au désastre d'être pris au piège ou inondés. Avançant comme des hommes îvres, nous risquons de nous trouver plongés dans un combat imprévu. Lorsque nous faisons halte, le soir, nous sommes inquiétés par des fausses alertes ; si nous avançons en hâte et sans préparation, nous tombons dans des embuscades.>>                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                        
EN CONCLUSION
 Nous pouvons dire que la notion de "Stratégie d'approche directe" et de "Stratégie d'approche indirecte" pourrait s'étendre aussi au plan. Il y aurait  Plan contre Plan et que le meilleur gagne. C'est le Plan selon "la stratégie d'approche directe", le Plan "arrêté d'avance, le Plan "tracé d'avance". Quant-au Plan selon "la stratégie d'approche indirecte", c'est le Plan qui "s'adapte aux circonstances", le Plan qui "s'adapte au plan de l'adversaire", le Plan qui " s'adapte à l'autre, comme l'eau s'adapte au terrain" écrira Sun Tzu, le Plan qui, pour ne pas être déjoué, cherche à se dissimuler, au moins en partie, et se donnent à cet fin des objectifs variés. C'est, pour tout dire, le Plan qui a le plus retenu l'attention des stratèges militaires et celle du Maître International Jeremy Silman, si l'on en croit ses propos.
Jeremy Silman, Le cerveau de l'amateur mis à nu
<<Ne tombez pas en adoration devant vos propres plans. Vous devez tenir compte des ressources ennemies et estimer avec précision le danger qu'elles représentent. Un plan peut consister (du moins en partie) à contrecarrer les agissements de l'adversaire.>>



6. Le temps et l'espace

              Pourquoi aborder la notion de temps et d'espace conjointement ? Il en va de même que pour l'attaque et la défense. Parce que ces notions n'ont été que trop souvent abordés séparément dans les livres d'échecs et tendent ainsi a être considérés séparément par les joueurs d'échecs qui, à mon humble avis, gagneraient à les rapprocher autant que faire se peut car :                                            
Le combat étant action il se déroule dans le temps comme dans l'espace
<<La stratégie est l'art d'utiliser le temps et l'espace. Je suis plus avare de l'un que de l'autre. L'espace, je puis toujours le regagner ; le temps perdu jamais.>> Gneisenau
Plus que tout, l'accent est mis sur la rapidité d'éxécution.
Nixon dans La vraie Guerre, cite le général D. MacArthur
<<L'histoire des guerres perdues peut se résumer en deux mots : trop tard. Trop tard, pour comprendre les desseins mortels d'un ennemi en puissance ; trop tard, pour s'apercevoir du redoutable danger ; trop tard, pour se préparer ; trop tard, pour unir toutes les forces de résistances possibles ; trop tard, pour rallier ses amis>>
Sun Tzu, L'art de la guerre
<< ...Ce qui est de première importance dans la guerre c'est d'être prompt comme la foudre...Lorsque le coup de tonnerre éclate, il est trop tard pour se boucher les oreilles>>
Et le choix judicieux du moment, à tempo.
<<Si d'un coup le faucon brise le corps de sa proie, c'est qu'il frappe exactement au moment voulu                                                                                                                                                                                  Tu Yu: "Frappez l'ennemi aussi vivement qu'un faucon frappe au but. Infailliblement, il brise les reins de sa proie parce qu'il attend le bon moment pour frapper. Son geste est calculé.">>
<<Ainsi, celui qui est expert dans l'art militaire possède une force d'impulsion irrésistible et son attaque est réglée avec précision. Son potentiel est celui d'une arbalète bandée au maximum, son temps d'action celui du déclenchement du mécanisme.>>
Avec le Maréchal Foch et Basil H. Liddell Hart, la notion d'espace apparait comme liée à la notion de temps, bien qu'ils accordent la prééminence au temps.
Maréchal Foch, Des principes de la guerre
<<Il faut immédiatement agir sous peine d'être enveloppé par Beaulieu>>
<<Toute combinaison peut en effet être parée si on laisse le temps à l'adversaire, si on ne le gagne pas de vitesse,par la surprise>>
Basil H. Liddell Hart, Stratégie
<<une erreur capitale (et la plus courante) : celle consistant à donner à notre adversaire la liberté et le temps de se concentrer pour faire face à notre concentration.>>
Concentration et coordination des forces nous renvoient à l'utilisation de l'espace. Donc, quand on a un avantage de temps il ne faut pas le perdre ce temps, sous peine que les forces ennemies nous enveloppent ou se concentrent, se développent ou se coordonnent ; en un mot : occupent mieux l'espace. Inversement, quand on a un avantage d'espace il vaut mieux prendre son temps pour organiser au mieux ses forces, si l'on en croit Valéri Beim, grand maître international d'échecs.
Valéri Beim, Leçons de stratégie aux échecs
<<quand on dispose d'un avantage d'espace et que les pièces adverses sont passives, mieux vaut prendre son temps pour organiser au mieux ses forces. En l'occurence, le camp en infériorité disposera toujours de moins d'options pour améliorer sa position.>>
Nous avons vu qu'il ne fallait pas agir trop tard, il ne faut pas non plus pour autant agir trop tôt, les joeurs d'échecs disent à tempo.
Bernard Schnetzler, Les erreurs stratégiques pendant la Première Guerre mondiale
<<Dans ces conditions la stratégie devrait être une évidence : retarder la bataille le plus longtemps possible pour obliger l'adversaire à diviser ses forces plus équitablement [...] Aussi les thèses offensives du colonel de Grandmaison et du général Foch...sont-elles aberrantes sur le plan stratégique [ ... ] en précipitant la bataille, elles font le jeu de l'ennemi.>>
<<...la contre-offensive allemande en Lorraine est lancée trop tôt, alors que les forces françaises ne sont pas assez avancées.>>
Plutôt que résister sans esprit de recul, la retraîte stratégique permet de gagner du temps, on cède du terrain pour gagner du temps.
<<Ainsi, en 1914, les principes ayant conduit au plan Schlieffen du côté allemand suggèrent une attitude défensive du côté français, échangeant de l'espace contre du temps>>
A ce propos, l'attente qui est, selon Carl N Clausewitz, la caractéristique principale de la défense, sans être absolu (s'ajoute dans la défense la notion de riposte), est donc relative au temps et à l'espace si l'on en croit :
Carl N Clausewitz dans De la guerre
<< ...les deux avantages de la défense ..., à savoir celui de l'attente et celui du terrain.>>
<< (l'attente)L'élément auquel elle est relative est, en ce qui concerne l'espace, le pays ou le théâtre de guerre, ou la position, et, en ce qui concerne le temps, la campagne ou la bataille>>
Carl N Clausewitz lie aussi les notions d'espace et de temps quand il en vient à parler des positions défensives,  pour les distinguer des positions tout court que peuvent occuper les deux forces belligérentes quand elles viennent à s'opposer.
<<Ce qui domine dans les décisions qui interviennent sur une position ordinaire, c'est le concept de temps. Les armées avancent pour se rencontrer et le lieu est une chose secondaire, auquel on demande seulement de ne pas être inadéquat. Mais pour une véritable position défensive, c'est le concept de lieu qui domine. La décision doit être obtenue en tel lieu, ou plutôt grâce à ce lieu.>>
Si les deux concepts de lieu et de temps se disputent les prérogatives dans la guerre et que l'attente n'est pas exclue, il ne faut pas trop vite en conclure que l'inaction est permise.
Maréchal Foch, Des principes de la guerre
<<Telle est la première loi qui régit la théorie, à laquelle nulle troupe ne peut être soustraite, que l'on a rendue par la formule militaire : de toutes les fautes une seule est infamante : l'inaction. Loi qui, combinée avec l'idée de choc, fait de la conduite des troupes un jeu de forces, dans le temps et dans l'espace, c'est-à-dire de la mécanique.>>
Le jeu de forces, pour tout dire, le rapport de forces entre l'attaque et la défense, en tant qu'il est action, se situe donc dans le temps et dans l'espace.
<<La détermination de l'espace incombe à la défense, tandis que la détermination du temps incombe à l'attaque.>> Clausewitz
S'il est vrai que celui qui attaque amène ses forces sur le terrain de l'adversaire, on ne peut pas vraiment dire que ce dernier ai le choix du terrain, car il n'est pas censé savoir où l'attaque aura lieu. C'est ce que pensent le Général Michel Yakovleff et le maître international d'échecs Jeremy Silman.
Général Michel Yakovleff, Tactique Théorique
<<Ne pas savoir le lieu de l'attaque impose au défenseur d'envisager des hypothèses multiples. Si l'assaillant est bien renseigné, qu'il fait preuve de subtilité, ou même, qu'il a un coup de chance, alors l'attaque, au moins initialement, exploitera une vulnérabilité.>>
Jeremy Silman, Le cerveau de l'amateur mis à nu
Section onze : Choisir la zone de combat appropriée
<<Mais en quoi la recherche d'une zone de combat contribue-t-elle à mieux comprendre la position ? Cela coule de source : vous n'arriverez jamais à trouver de bon coup sans d'abord savoir dans quelle zone vous êtes censé oeuvrer. Commencez par énumérer tous les déséquilibres avantageux des deux camps. Tentez ensuite d'élaborer un plan qui tienne compte de ces déséquilibres : ils devraient vous révéler dans quelle zone gagner du terrain, attaquer les pions faibles ennemis et établir des avant-poste pour vos pièces.>>
Il est intéressant de constater que les stratèges de l'art de la guerre, comme les stratèges de l'art des échecs, s'entendent non seulement pour parler dans les mêmes termes de la zone de combat mais aussi du rythme du combat.
Général Michel Yakovleff, Tactique  Théorique
Chapitre 5 : Le rythme du combat
<<Combattre plus vite [ ... ] savoir attendre se complètent plutôt qu'ils ne s'opposent. Après tout, Napoléon s'appuyait beaucoup sur des manoeuvres fulgurantes, justement en amont (le premier coup..), celui qui plaçait l'adversaire dans l'obligation de tenter quelque chose, et en aval, par la manoeuvre décisive.>>
<<Nous dénommerons cette façon de jouer sur le rythme opérationnel, cherchant délibérément le contretemps, le combat syncopé (pour reprendre un terme de jazz...). [ ...] Une action préparée, dans une sorte de faux rythme destiné alternativement à endormir ou exciter l'ennemi, accomplie dans une brève décharge de violence utilisant tous les moyens disponibles, et suivie d'une exploitation aussi vigoureuse que possible, correspond assez à l'idée de fulgurance.>>
Xavier Parmentier, Les secrets de l'initiative aux échecs
Avoir le rythme dans la peau
<<Il faut tout d'abord constater que certains types de positions doivent être joués plus ou moins rapidement. [ ... ] de l'échiquier émane une sorte de petite musique. Parfois c'est une douce mélodie classique, parfois c'est du hard rock. [ ... ] Mais dans la même partie, le rythme peut évoluer à plusieurs reprises. Le jeu peut aussi se calmer brusquement. Quand l'initiative ne mène pas au mat mais plutôt à un gain de matériel ou à une forte concession positionnelle, une nouvelle phase lente peut suivre une attaque éclair. Et il n'est pas plus facile de retourner à la première attitude que de passer l'accélérateur.>>
Mais, tandis que dans un cas le rythme est choisi pour déstabiliser l'ennemi, dans l'autre il semble imposer par le type de position. Parfois aussi, c'est l'adversaire lui-même qui nous permet de changer de rythme.
Les marqueurs du changement
<<La plupart du temps, on ne passe à l'offensive que lorsque notre adversaire place mal ses pièces ou plus simplement lorsqu'il ne les développe pas. On est mis en alerte lorsqu'il les éloigne de la zone importante ou quand il perd du temps en prenant trop de précautions. L'accélération du rythme de jeu ne se fait qu'à partir de ces signaux qui nous sont donnés par l'adversaire.>>
Si Xavier Parmentier parle ici seulement d'accélération et pas aussi de ralentissement du rythme, c'est parce qu'il ne considère ici que le rythme de l'attaque. Il n'est pas, comme nous l'avons vu (l'accélérateur) sans ignorer que l'accélération comme le ralentissement permet de prendre l'adversaire à contretemps. Mais, il y a aussi, sans doute, le fait que quand on n'a pas l'initiative il semble plus improbable de pouvoir agir autant dans l'espace que dans le temps et, par conséquent, difficile de parler du rythme de la défense. Et pourtant ...
Général Michel Yakovleff, Tactique Théorique
2.2. Le rythme de la défense
<<Il pourrait paraître paradoxal de considérer que le défenseur puisse influencer le rythme du combat. C'est précisément son but. S'il casse le rythme de son adversaire, il perturbe fortement la synergie de ses moyens, l'efficacité d'ensemble de l'attaque. [ ... ] Casser le rythme de l'attaque est le premier moyen de briser l'attaquant.>>
Dans notre intention de traiter conjointement les notions d'espace et de temps il nous faut maintenant préciser en quoi le rythme est lié à l'espace. Il est aisé de comprendre pour un joueur d'échecs que plus ces pièces disposent d'espace, plus elles sont mobiles, plus leur rythme de déplacement sera élevé, et leur coordination aisé ("la synergie de ses moyens").
Valéri Beim, Leçons de stratégie aux échecs
5. L'avantage d'espace
<<Leurs pièces très mobiles se déplacent avec aisance dans toutes les directions, alors que les forces adverses ne peuvent tout simplement pas suivre le rythme>>
Inversement, le manque d'espace rend non seulement la coordination des pièces difficile mais aussi l'utilisation du temps (et en particulier du trait) délicat.
<<D'une façon générale, le manque d'espace est un terreau fertile pour le Zugzwang.>>
<<Un plan désormais familier nous vient en aide : en étouffant complètement l'adversaire, il est possible de le mettre en Zugzwang.>>
Général Michel Yakovleff, Tactique Théorique
1.1.2. L'espace de manoeuvre
<<Un espace insuffisant concentre les unités, les rend plus vulnérables par le simple effet d'entassement, les prive de la capacité de manoeuvrer (puisqu'elles se marchent dessus), interdit le tir (puisqu'il y a trop d'amis autour).>>

Inutile de s'étendre davantage sur cette corrélation espace-temps, et une fois établie il reste à en tirer parti en n'hésitant pas à chaque fois que cela nous est favorable ou nécessaire à échanger du temps contre de l'espace ou de l'espace contre du temps. La différence que font les militaires entre deux formes d'attaque semble illustrer ce propos et qui plus est, être pertinente pour un joueur d'échecs. Quand on prend le temps de concentrer (développer pour le joueur d'échecs) et de coordonner ses forces dans l'espace il s'agit d'une attaque en force.
2.2. Le rythme de l'attaque
<<l'accumulation (l'effet de masse) est privilégiée sur la vitesse>>
<< En pratique, l'assaillant échange du temps contre de la coordination, censée optimiser le rendement de son action.>>
Or, d'après l'auteur, il n'en est rien. Ce temps semble profiter davantage à la défense. Et c'est pourquoi, présenté comme plus risquée, il lui préfère néanmoins l'attaque dans la foulée qui ne fait aucune concession de temps.
<<L' idée générale est de ne pas temporiser jusqu'à l'accumulation de l'énergie estimée nécessaire, et d'attaquer sans attendre, avec les moyens immédiatement disponibles. Face à une défense peu préparée ou mal établie (par manque de temps ou grosse faute de la défense), la première attaque, même menée avec un rapport de force théoriquement insatisfaisant, obtient souvent des résultats considérables, allant du succès immédiat à une sévère mise en déséquilibre du défenseur, qu'une attaque ultérieure achèvera de pulvériser.>>

Nous avons commencé par dire que le combat étant action, il se déroule dans le temps comme dans l'espace. Et qui dit que tout combat n'est rien d'autre qu'un combat entre le temps et l'espace. A nous de choisir alors de quel côté nous voulons nous battre : côté temps avec de l'initiative, côté espace avec un bon développement et une bonne coordination de nos pièces. On part du principe qu'on ne peut pas être des deux côtés à la fois mais qu'on peut changer de côté, disons, échanger de l'espace contre du temps et inversement, à chaque fois que cela est souhaitable, histoire d'être toujours du côté du plus fort qui n'est pas toujours le même, sinon ce serait trop facile.




7. La psychologie du combat

L'échiquier, un champ de bataille, cela n'est pas sans nous rappeler que le combat est inévitable.
Carl N Clausewitz, De la guerre
<<En stratégie, comme nous l'avons déjà dit, il n'y a pas de victoire. D'une part, le succès stratégique est la préparation favorable de la victoire tactique;>>
 Antoine-Henri Jomini, Précis de l'art de la guerre
<<On pourrait dire que la tactique est le combat, et que la stratégie c'est toute la guerre avant le combat et après le combat ...>>
Prenez cela comme une mise en garde contre tous ceux qui se réclament de la stratégie plus que de la tactique, car tactique il y aura, car le combat aura lieu
Sun Tzu, L'art de la guerre
<<C'est un principe, en matière d'art militaire, de ne pas supposer que l'ennemi ne viendra pas, mais de compter plutôt sur sa promptitude à lui faire face, de ne pas escompter qu'il n'attaquera pas, mais plutôt de se rendre invincible.>>
Ne croyez pas non plus que votre adversaire ne sait pas ce qu'il fait
Machiavel, L'art de la guerre
livre cinquième <<Si, par exemple, l'ennemi vous abandonne quelque butin à faire, croyez que l'hameçon est caché sous cette amorce. Si, supérieur en nombre, il recule devant une troupe inférieure ; si, au contraire, il envoie des forces très faibles contre des forces considérables ; s'il prend subitement la fuite sans raison, dans tous ces cas, craignez un piège, et ne croyez jamais que l'ennemi ne sait pas ce qu'il fait.>>
Mais faites comme si
livre cinquième << ...ayez une juste crainte de l'ennemi, faites vos dispositions en conséquence ; mais affichez un grand mépris pour lui [ ... ] dans toutes vos actions apparentes.>>
livre quatrième <<On n'est jamais plus sûrement vaincu que lorsqu'on craint de ne pas vaincre.>>
Ne craignez  donc pas votre adversaire
livre second << ... il n'y a aucun doute que des hommes fougueux mais sans ordre ne soient plus faibles que des hommes timides mais bien disciplinés : la discipline étouffe la crainte, et le désordre rend la fougue inutile.>>
Il faut cependant savoir quoi faire contre lui. Quand on le bat cela semble facile, et pourtant combien de parties gagnées ont été finalement perdues. Quand on est battu, il semble qu'il n'y ait plus rien à faire et pourtant ...
livre quatrième <<On bat ou on est battu : dans le premier cas il faut poursuivre la victoire avec la plus vive rapidité, et imiter à cet égard César et non pas Annibal qui, pour s'être arrêté à Cannes après avoir vaincu les Romains, perdit l'occasion de s'emparer de Rome. César, au contraire, ne prenait pas un instant de repos après la victoire, et poursuivait son ennemi avec plus de fureur et d'impétuosité qu'il ne l'avait attaqué au moment du combat.                                Dans le second cas, un général doit examiner s'il ne peut tirer quelque parti de sa défaite, surtout quand il lui reste une partie de son armée. On peut profiter alors de la négligence de l'ennemi qui, très souvent après la victoire, tombe dans une confiance aveugle qui donne moyen de l'ttaquer avec succès. Marcius détruisit ainsi les armées carthaginoises qui, après la mort des deux Scipion et la déroute de leurs armées, n'avaient plus aucune défiance des débris de ces armées réunies sous son commandement. Mais bientôt elles se virent attaquées par Marcius, et réduites à fuir à leur tour.                                                                                                                                                  Rien n'est plus facile qu'un projet que l'ennemi vous croit hors d'état de tenter, et c'est du côté qu'ils pensent avoir le moins à craindre que les hommes sont le plus souvent frappés.                             Un général qui ne peut user d'une pareille ressource doit chercher cependant encore, avec le plus grand soin, à rendre sa perte moins funeste ; il tâchera donc d'ôter à l'ennemi les moyens de le poursuivre, ou sèmera le plus d'obstacles qu'il pourra sur ses pas.>>
Donc, ne pas se laisser battre c'est ne pas se laisser abattre, continuer à lutter, même quand toutes les probabilités sont contre nous, même si l'on doit agir à l'encontre d'un principe échiquéen pour adopter un principe militaire, de combat, c'est-à-dire : ne plus envisager le meilleur coup de l'adversaire, mais "tabler sur les erreurs probables de l'ennemi"
Carl von Clausewitz, Principes fondamentaux de stratégie militaire
<<L'objectif principal de la théorie de la guerre est certes d'obtenir une suprématie de forces et d'avantages physiques sur les points décisifs. Cependant, lorsque cela n'est pas possible, la théorie apprend aussi à faire entrer en ligne de compte les facteurs moraux : tabler sur les erreurs probables de l'ennemi, sur l'impression que peut faire sur lui un coup d'audace, [ ... ] on doit souvent entreprendre quelque chose contre la probabilité, et c'est à vrai dire le cas lorsqu'on ne peut rien faire de mieux. Par conséquent, même si la probabilité de succès nous est défavorable, il ne faut pour autant regarder l'entreprise comme impossible ou déraisonnable ; elle sera toujours raisonnable à partir du moment où nous ne pouvons rien faire de mieux. La difficulté en pareil cas est de ne pas perdre son calme et sa fermeté.>>
Et, si vous perdez, parce qu'on ne peut pas toujours gagner, ne vous laissez pas pour autant subjuguer par un adversaire victorieux
<<Quoique les hommes se flattent de leurs grandes actions, elles ne sont pas souvent les effets d'un grand dessein, mais des effets du hasard.>> La Rochefoucault
Ne vous lamentez pas non plus que rien ne soit aussi simple que dans les livres, car si <<l'histoire estompe la vraie nature de la guerre>>, ainsi font les livres d'échecs.
Général Vincent Desportes, Décider dans l'incertitude
<<L'histoire estompe la vraie nature de la guerre. Car l'histoire, pour être abordable, simplifie le compliqué. Elle tend, naturellement, à sélectionner, mais surtout à "réorganiser" les événements. Elle leur confère une logique qu'ils n'avaient pas ; elle rationnalise des décisions qui ont parfois été pure intuition. Par besoin de compréhension, souci de pédagogie, ou plus simplement parce que les matériaux de l'histoire [ ... ] retiennent davantage ce qui a été que ce qui aurait pu être, l'historien qui réécrit à postériori l'action de guerre tend à occulter le phénomène d'incertitude. Les aléas ressemblent davantage à des opportunités qu'à des imprévus ; le hasard n'apparaît souvent que sous son jour favorable. On relit l'événement en trouvant naturelles les réactions des chefs : ils paraissent avoir saisi la seule solution possible quand, au contraire, ils ont toujours dû trancher entre de multiples possibilités. Le choix qui semble évident avec le recul n'était que pari lorsque toutes les options demeuraient ouvertes.>>
Pourquoi demander la nulle quand on ne pense pas l'obtenir ?
Machiavel, L'art de la guerre
livre sixième <<Souvent un général, assiégé dans son camp, a dû son salut au parti qu'il a pris d'entamer des négociations et de s'assurer une trêve de quelques jours ; la surveillance de son adversaire s'est alors ralentie, et profitant de cette négligence, il a pu ainsi sauver son armée.>>
Sun Tzu, L'art de la guerre
<<il veut prévenir nos soupçons en demandant une trêve. Ensuite, il tirera profit de notre manque de préparation.>>
A méditer lors de longues parties d'échecs, toujours de Sun Tzu
<<  21. Le matin de bonne heure, on se sent plein de fougue ; au cours de la journée, le zèle se ralentit et, le soir les pensées se tournent vers le pays.                                                                                      22. Et c'est pourquoi les spécialistes de l'art militaire évitent l'ennemi lorsqu'il est ardent ; ils l'attaquent lorsqu'il est amolli et que ses soldats ont le mal du pays.>>
Machiavel, L'art de la guerre
<<La plupart des généraux prudents ont mieux aimé recevoir le choc de l'ennemi que d'aller l'attaquer avec impétuosité ; lorsque des hommes fermes et solides soutiennent avec vigueur cette première fureur, elle finit toujours par le découragement.>>
Il est bon aussi de se rappeler quelques maximes pour lutter contre le péché d'orgueil qui peut nous coûter la partie pour  faire montre de trop d' entêtement ou de suffisance.
<<Il faut tenir une résolution, parce qu'elle est bonne et non parce qu'on la prise>> La Rochefoucault.
Sun Zi, L'art de la guerre
<<Sous-estimer son adversaire et s'engager dans la bataille sans avoir de plan solide sont deux erreurs funeste>>
Je ne peux pas non plus résister à la tentation de vous communiquez le portrait psychologique du chef militaire tant il me semble correspondre point par point à ce que l'on peut attendre d'un joueur d'échecs.
Général Vincent Desportes, Décider dans l'incertitude
<<Cette capacité à commander au coeur de l'événement devra s'appuyer sur des qualités intellectuelles - souplesse d'esprit, capacité d'analyse, intelligence des situations, sens de l'initiative - mais également morales - aptitude à la prise de risque, courage et ténacité - indispensables au chef militaire.>>
Il ne faut pas croire que celui qui attaque veut forcément combattre, comme nous l'apprend
Carl N Clausewitz dans De la guerre
<<Si l'on réfléchit philosophiquement à la façon dont surgit la guerre, le concept de guerre n'apparaît pas proprement avec l'attaque, car celle-ci n'a pas tant pour objectif absolu le combat que la prise de possession de quelque chose. Ce concept apparaît d'abord avec la défense, car celle-ci a pour objectif direct le combat, parer et combattre n'étant évidemment qu'une seule et même chose.>>
Inattendu, n'est-ce pas. A retenir cependant, quand notre adversaire prend de l'espace et semble se satisfaire à l'occuper, car Carl N Clausewitz dira plus loin :
<<chez un commandant irrésolu la possession du pays dans lequel il s'est installé suffit souvent à bannir tout à fait de son esprit l'idée de la bataille, soit qu'il croie réellement qu'une bataille ne soit plus nécessaire, soit qu'il prétende le croire. Le défenseur peut alors tirer de cet abandon de l'attaque un gain de temps important...>>
              Je ne sais maintenant si vous appelez à la prudence ou à la prise de risque, tant cela dépend du profil psychologique de chacun, sinon à vous prévenir contre vous-même. Pour s'adapter à l'adversaire, dit Sun Tzu, il faut commencer par le connaître aussi bien qu'on se connaît soi-même.
Général Vincent Desportes, Décider dans l'incertitude
<<Le frileux adoptera des modes d'action conservatoires, visant plus à préserver qu'à atteindre, remettant à d'hypothétiques heures moins brumeuses les décisions définitives. L'audacieux, au contraire, verra dans l'incertitude motif à agir et chances à saisir.>>
Mais, pour que l'on change, je veux des analyses de parties comme des analyses de batailles. Que l'on ne nous disent plus que tout avait été calculé, que tout avait été prévu d'avance. Je veux des analyses de parties où se confirme la place du risque assumé dans le succès des armes. Que l'on nous dise enfin quel a été l'estimation, le calcul du risque, la part du rationnel et la part de l'irrationnel, celle de l'intuition et celle du calcul. Entre temps, voyons ce que disent les stratèges militaires de la prudence comme du risque, et de quel côté s'incline la balance de la guerre.
Carl von Clausewitz, Principes fondamentaux de stratégie militaire
<< [...] redoubler de prudence aux dépens du but, ce n'est pas de l'art, ce n'est qu'une fausse prudence, qui, comme je l'ai déjà dit dans mes principes généraux, est contraire à la nature de la guerre : pour de grandes fins, à la guerre, il faut risquer gros. La juste prudence consiste en ceci : lorsqu'on prend un risque à la guerre, il ne faut pas négliger, par paresse, inertie et légèreté, de rechercher et d'appliquer des moyens propres à ne pas nous affaiblir dans la poursuite de notre but. Telle est la prudence de l'empereur Napoléon, que l'on n'a encore jamais vu, par prudence, poursuivre de grands buts timidement et à moitié.>>
On est donc mis en garde contre une prudence exagérée et convié à une prudence mesurée
<<Ne pas engager dans le jeu toutes ses forces à la fois au petit bonheur la chance, ce qui reviendrait à se dessaisir de tout moyen de diriger le combat>>
Il faudrait aussi se méfier de nos représentations  mentales ( par exemple : le plan tel que nous l'avons conçu) toujours moins saisissantes que la réalité, que leurs concrétisations (que l'éxécution de notre plan)
<<Les représentations sensibles évidentes qui nous parviennent au moment de l'exécution sont plus vivaces que celles que l'on s'est fixées auparavant au terme d'une mûre réflexion. Mais elles ne sont que la première apparence des choses, et celle-ci ne correspond, comme nous le savons, que rarement de façon exacte à l'essence. On est donc en danger de sacrifier la mûre réflexion à la première apparence. Si cette première apparence suscite en règle générale de la crainte et une prudence démesurée, c'est en raison de la timidité naturelle de l'homme, qui ne voit toutes les choses que par un seul côté. On doit donc s'armer contre cela, faire une confiance aveugle aux résultats et à la maturité de notre propre réflexion antérieure, afin de se fortifier contre les impressions affaiblissantes du moment.>>
Tous s'entendent à nous le rappeler : il n'y a pas de succès sans prise de risque
Maréchal Foch, Des principes de la guerre
<<on ne peut pas tout faire et à tout vouloir faire, à ne rien oser risquer, on est condamné à l'impuissance d'abord, à la défaite ensuite [...] il y a beaucoup de bons généraux, mais il veulent voir trop de choses ; ils veulent tout voir, tout garder, tout défendre ; ils aboutissent à la dispersion, à l'impuissance>>
Carl von Clausewitz, Principes fondamentaux de stratégie militaire
<<Entre toutes les opérations que vous pouvez choisir de mener dans un cas précis, entre toutes les mesures que vous êtes susceptible de prendre, vous avez toujours le choix entre une option plus audacieuse et une option plus prudente. Certains pensent que la théorie conseille toujours l'option la plus prudente ; c'est faux ; si la théorie avait un conseil à donner, la nature de la guerre voudrait qu'elle conseille l'option la plus décisive et, par conséquent, la plus audacieuse ; mais la théorie s'en remet ici à la décision du commandant en chef, qui choisira en fonction de son propre courage, de son esprit d'entreprise, de la confiance qu'il a en lui-même. Choisissez donc vous-même selon votre force intérieure, mais n'oubliez pas qu'aucun grand commandant en chef n'est devenu ce qu'il est sans audace.>>
En effet, le coup d'audace, celui qui créera la surprise, bien qu'il ne soit pas sans risques, il sera aussi le plus à même d'inciter l'adversaire à commettre des fautes. A ce propos, écrira
 Basil H. Liddell Hart, dans Stratégie
 <<ce qui est inattendu ne garantit pas la victoire ; mais il offre les meilleures chances de vaincre>>
C'est l'exploitation de l'élément psychologique auquel il donnera sa préférence sur l'élément technique, à son avis trop souvent recherché et d'une moindre efficacité.
<<L'instruction des armées est tournée en priorité vers l'accroissement du rendement dans l'exécution de l'attaque. Cette attention prêtée à la seule technique tactique tend à masquer l'élément psychologique. Elle renforce le culte de ce qui est orthodoxe plutôt que celui de la surprise. Elle engendre des chefs bien trop timides pour rien faire qui contredise les prescriptions du règlement, et qui en oublient la nécessité d'inciter l'ennemi à commettre des fautes. Le résultat est que leurs plans n'aboutissent à aucun résultat. Car, dans la guerre, c'est en contraignant à commettre des fautes que le fléau de la balance à le plus souvent penché.>>
Cette prise de risque se justifie d'autant que selon le :
Général Vincent Desportes, dans Décider dans l'incertitude
<<A l'inverse de ces combats où la prise de risque permit le succès, l'absence de risque est souvent synoyme d'échec.>>
Il précisera aussi, par ailleurs, que c'est le principe d'incertitude propre à la guerre qui favorise la prise de risque.
<<On notera que se doter des voies et moyens de gagner malgré l'incertitude favorise la prise de risque et donc les chances de vaincre.>>
Or, ce principe d'incertitude n'est, comme nous le savons, bien que moindre pas absent, lorsque l'on passe du champ de bataille à l'échiquier.
<<On pourra noter, sans surprise, que, alors que Clausewitz compare souvent la guerre à un jeu de cartes dominé par l'incertitude, Jomini la compare au jeu d'échecs, plus structuré et dont les incertitudes se limitent à celle de la volonté adverse.>>
Il faudrait ajouter que cette incertitude augmente aussi en fonction de nos propres limitations ou facultés : on ne peut pas tout prévoir ou tout calculé, il reste donc une part d'incertitude propre à notre "rationalité limitée", qui nous amène trop souvent (plutôt que de prendre des risques)à rapporter à tort "des circonstances inédites à des schémas appris" et nous verrons que nous ne sommes pas en cela différent du chef de guerre.
Général Vincent Desportes, Décider dans l'incertitude
<<Dès lors, malgré ses planifications et ses références doctrinales, le chef de guerre est souvent confronté à des situations que sa réflexion préalable n'a pu prévoir. S'il nie cette contingence et cherche trop à rapporter des circonstances inédites à des schémas appris, il court le risque de l'échec ou, à tout le moins, de sérieux revers.>>
Et, ce qui vaut pour l'homo sociologicus de Raymond Boudon, et a été repris pour "le dux militaris" vaut aussi pour le joueur d'échecs. On pourrait ainsi le définir comme :
<<un acteur intentionnel, doté d'un ensemble de préférences, cherchant des moyens acceptables de réaliser ses objectifs, plus ou moins conscient du degré de contrôle dont il dispose sur les éléments de la situation dans laquelle il se trouve, agissant en fonction d'une information limitée et dans une situation d'incertitude ... Le dux militaris peut  être caractérisé par une rationalité limitée>>
A l'instar du stratège
<<si les stratégies sont rationnelles, elles sont toujours d'une rationnalité limitée par trois contraintes en quelque sorte irréductibles : l'information toujours imparfaite, l'impossibilité d'envisager toutes les solutions et l'incapacité d'analyser ces dernières jusqu'au bout de leurs conséquences.>>
Le stratège ne doit donc pas
<<s'arc-bouter sur ses décisions préalables à l'évolution des circonstances : tout son art est dans la variation, ce qui lui permet de fonder son efficacité sur l'adaptation à la réalité.>>
Si nous récapitulons :
 Pour lutter contre l'incertitude à laquelle nous sommes confrontés à chaque fois que nous voulons faire un choix, prendre une décision, autant sur le champ de bataille que sur l'échiquier, il nous faut à la fois faire preuve de souplesse d'esprit et sens de l'initiative,  afin de nous adapter aux circonstances, et, accepter l'inévitable prise de risque inhérente semble t-il à toute entreprise. Mais ce n'est pas tout, il nous faut aussi faire preuve de courage, ténacité et persévérance, avoir confiance en soi. Nous avons déjà vu qu'il ne fallait pas se laisser détourner de son objectif à la moindre difficulté. Bien, tout cela ne semble pas nécessiter plus ample développement. Cependant, il est un autre moyen pour lutter contre l'incertitude qui me semble à double tranchant.
Général Vincent Desportes, Décider dans l'incertitude
<<La simplicité - en tant que principe - constitue un outil complémentaire contre l'incertitude. Elle favorise la capacité de réaction et d'adaptation.>>
La simplicité comme principe pour un joueur d'échecs est intéressante à un double point de vue. Celui de Capablanca et celui de Kasparov.                                                                                         Capablanca, dont les parties non seulement semblent être un modèle de simplicité, mais qui était réputé simplifier la position dès qu'il avait obtenu le moindre avantage, car il était dôté d'une grande technique et, par conséquent, capable de l'exploiter au mieux.                       Kasparov, n'hésitant pas à compliquer la position, dès qu'il se sentait moins bien, pour que, justement, "la capacité de réaction et d'adaptation" de son adversaire (à ses coups)soit moins bonne.
              Il n'est pas de trop de rappeler que pour lutter contre l'incertitude de tout combat rien de mieux qu'une bonne préparation et la nécessité d'un bon plan. Mais l'on sait maintenant que si cela tendra à diminuer l'incertitude ou cherchera à la gérer, elle ne pourra être complètement éliminer. C'est en cela que l'on peut parler, plus que d'une science de la guerre et d'une science des échecs, de l'Art de la guerre et de l'Art des échecs. L'art consistera donc à faire avec (cette part d'incertitude).
Général Vincent Desportes, Décider dans l'incertitude
<<l'action conduite sera finalement une conjonction de l'intentionnel, du "délibéré" - relevant donc de la prévision et de la planification - et de "l'émergent" - opportunités ou inopportunités - imprévu par construction puiqu'il n'a pas été pris en compte lors de la planification. L'art consistera donc à intégrer cet émergent à l'intentionnel pour en produire la meilleure efficacité.
Une fois définis, la guerre comme les échecs non pas comme une science mais un art, et une fois caractérisés le "dux militaris" comme le joueur d'échecs par une "rationalité limitée" il n'y a rien d'étonnant à ce que, autant les stratèges dans l'art de la guerre que les stratèges dans l'art des échecs, ne fassent appel à l'intuition. Valéri Beim, Grand-maître d'échecs y a consacré tout un ouvrage et le Général Vincent Desportes tout un chapitre. Nous verrons que leur point de vue coïncide parfaitement, mais pour mettre les choses au clair cette citation me semble opportune :
Daniel Kahneman, Les deux vitesses de la pensée
<<Il n'y a pas de magie dans la psychologie de l'intuition exacte. La meilleure description, et la plus courte, que l'on en ait donnée est peut-être celle du grand Herbert Simon, qui a étudié les maîtres d'échecs et a montré qu'au bout de milliers d'heures de pratique, ils finissent par ne plus voir les pièces sur l'échiquier comme nous. On peut percevoir l'agacement que suscite en lui la mythification de l'intuition des experts quand il écrit : "La situation fournit un indice ; cet indice donne à l'expert un accès à une information stockée dans sa mémoire, et cette information, à son tour, lui donne la réponse. L'intuition n'est rien de plus et rien de moins que de la reconnaissance.">>
Mais quand faisons nous appel à l'intuition ?
Général Vincent Desportes, Décider dans l'incertitude
<<Placé de plus en plus souvent dans l'obligation de décider vite sans avoir le temps de rassembler toutes les informations pertinentes ni de véritablement mûrir ses choix, le chef opérationnel devra souvent convoquer son intuition pour arrêter la décision.>>
<<parmi les décisions à prendre par un général en chef, beaucoup constituent des problèmes dont la solution demanderait les calculs d'un Newton ou d'un Euler>> Napoléon
En résumé : vitesse et complications égal intuition.
Valéri Beim, The Enigma of Chess Intuition
<<In such rich and complicated positions, a great role is played by  intuition. It is essential that it be supported by our judgement and calculation, but in such positions, managing without intuition is extremely difficult, and may be simply impossible.>>
<<Intuition and the speed of play. When there is no time to think out a decision, the chain of reasoning is not built, but instead, we substitute stereotypes, which reflect not so much the objective reality, as a subjective representation of the actual situation.>>
Ici, Valéri Beim met le doigt sur le fait que l'intuition peut-être aussi source d'erreurs et c'est que l'on appelle "l'heuristique intuitive" d'après :
Daniel Kahneman, Les deux vitesses de la pensée
<<Confronté à un problème - le choix d'un coup aux échecs ou la décision d'investir dans des actions -, le mécanisme de la pensée intuitive fait du mieux qu'il peut. Si l'individu dispose de l'expertise adéquate, il va identifier la situation, et la solution intuitive qui lui viendra à l'esprit a de fortes chances d'être correcte. C'est ce qui se passe quand un maître d'échecs observe une position complexe : les quelques coups qui lui apparaissent immédiatement sont tous forts. Quand la question est difficile et qu'une solution experte n'est pas accessible, cela n'empêche pas l'intuition de prendre le risque : une réponse peut alors rapidement venir à l'esprit - mais ce n'est pas une réponse à la question d'origine. La question à laquelle le décideur faisait face (dois-je investir dans les actions de Ford?) était difficile, mais c'est la réponse à une question facile, et malgré tout liée à la première (est-ce que j'aime les Ford?), qui lui est ausssitôt venue et a déterminé son choix. C'est l'essence de l'heuristique intuitive : face à une question ardue, nous penchons souvent pour une réponse à une question facile, généralement sans prendre conscience de la substitution.>>
Méfiance donc vis-à-vis des " schémas appris", des "stereotypes", des "pattern recognition", auquel peut nous renvoyer, à défaut de mieux, l'intuition. Ainsi, tous s'entendent sur son rôle essentiel certes, en cas de situations complexes et de manque de temps, mais pas exclusif sinon complémentaire.
Valéri Beim, The Enigma of Chess Intuition
Rappelons : <<It is essential that it be supported by our judgement and calculation>>
<<It is no more than a means to assist one in making a successful choice in complicated circumstances.[ ... ] We all make mistakes in using different methods of reaching decisions, and mistakes also occur with the use of intuition.>>
Général Vincent Desportes, Décider dans l'incertitude
<<l'intuition complète le rationnel pour forger la décision, mais le bon instinct ne peut être qu'imprégné de doctrine et d'expérience.>>
              Passer de la notion de prise de risque à celle d'intuition n'est pas anodin, puisque passer du mode rationnel au mode intuitif est une prise de risque en soi. La psychologie du combat devait donc s'achever sur ces deux notions inhérentes à la nature même du sujet traité.
Valéri Beim, The Enigma of Chess Intuition
<<a game of chess is not an exercise in proving a theorem, but is first and foremost a battle of two human personalities>>
Carl N Clausewitz, De la guerre
<<La guerre n'est rien d'autre qu'un duel à une plus vaste échelle.>>
Général Vincent Desportes, dans Décider dans l'incertitude
Cite Moltke le Grand. Pour lui, <<à la guerre, tout est incertain, sauf ce que le général porte en lui-même de volonté et de force d'action>>


Conclusion

On peut reprocher à cet ouvrage d'avoir voulu rapprocher deux objets aussi éloignés que le sont l'art de la guerre et l'art des échecs. D'avoir forcé le trait. Certes. C'est une question de point de vue. Imaginez une vue du ciel, où les distances s'effacent, où les petits détails qui font de grandes différences (vus de près), disparaîssent aussi en faveur du délinéament de nos villes, du tracé général des cours d'eau, des voies de communication, des chaînes de montagnes ; et, vous serez frappé que tout ce qui vous semblait séparés, vous semble maintenant reliés.
Oui! j'ai dû prendre un peu de hauteur et cet ouvrage ne donne pas une vue précise et technique des domaines investis, cette approche là est réservée aux experts dans les deux arts. Mais une vue plus large, plus  globale, ne fait pas seulement que rapprocher l'art de la guerre de l'art des échecs, elle les ramènent tous deux dans le vaste domaine de la culture général ou des sciences humaines. De sorte que, faisant parti d'un tout, le tout nous aide à réfléchir, à penser les échecs ; et, vis-versa, que les échecs eux-mêmes nous aident à penser le monde, la vie, pas seulement la guerre. Kasparov lui-même n'a t-il pas écrit : <<dans la vie comme aux échecs>>.
Enfin, en nous cantonnant à ce qui nous intéresse, ce n'est, je l'espère, qu'une première tentative de rapprocher deux arts millénaires comme le sont l'art de la guerre et l'art des échecs. Elle ne sera pas si vaine si elle en amène d'autres à s'engager et à poursuivre dans cette voie désormais ouverte ; à aller au delà des emprunts lexicaux pour investir le champ de la stratégie. Et, qui sait, si de constater que la stratégie militaire n'est pas si éloignée que ça, à première vue, de la stratégie des échecs, l'idée ne pourrait pas germer, dans quelques esprits bien intentionnés, que la guerre pourrait tout aussi bien se faire sur l'échiquier.