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dimanche 26 juillet 2026

Faire peuple


Tu mets le peuple au-dessus de tout mais après m'avoir battu aux échecs auprès de quel esprit inférieur me ranges tu? Et n'appelleras t-on pas toujours un garçon d'épicerie ou un garçon coiffeur autrement qu'on appelle un docteur en droit ou en médecine. Et est-il mal d'avoir de l'estime pour quelqu'un et peut-on en avoir quand on sait à qui elle va notre estime et ce n'est pas à qui l'on considère moins que nous sinon à qui l'on estime au moins autant que l'on s'estime soi-même.

Je ne connais pas une seule balance, la balance de la justice y compris, qui penche du côté de l'égalité, j'ai divorcé d'une femme médecin et parce que c'était une femme et parce que c'était un médecin je ne pesais pas lourd dans la balance moi de qui seul les coups pouvaient venir, et comme balance nous pesons tout ce qui s'offre à nous aussi que nous pesons seulement et de tout notre poids pour ce qui semble à nos yeux la mériter cette soi-disante égalité de traitement qui a donc été bien pesée au préalable.

On aime dire que l'on vient du peuple comme l'on aime dire que l'on vient d'en bas; est-ce pour dire que l'on apprécie le peuple, que l'on n'oublie pas nos origines, en cela elles seraient pour tous les mêmes et pourquoi alors toute une vie chercher à s'en distinguer par nos titres, par notre carrière, si ce n'est plutôt pour montrer à tous notre ascension prodigieuse.

Prodigieuse peut rimer avec scandaleuse et ce qui nous détache du peuple ne pas nous détacher de l'animal prédateur, n'a t-on pas sacrifier des amis, des parents, c'est-à-dire une vie amoureuse au sens le plus large du terme, une vie amoureuse du peuple pour en être son "digne" représentant, et ce regard tourné vers le peuple n'est-il pas le même que celui nostalgique que l'on tourne vers son enfance et le village de son enfance qui serait seulement habité par ceux que l'on aime d'un amour d'enfant.

Ce serait avant que l'on se connaisse des rivaux, mais la rivalité fait rage chez les enfants, l'a t-on oublié? Et si elle n'est plus si vive c'est que l'on est plus enfant, aussi que l'on est plus peuple et bien qu'issue du peuple n'avons plus affaire à lui, avons grandi et tout le monde n'est pas Peter Pan pour vouloir rester un enfant bien qu'on aime faire l'enfant comme on aime faire peuple. 

jeudi 21 août 2025

Les bons vivants


Je crois que la vie est salissante. J'entends par là que l'on ne peut pas vivre sans se salir, aussi que ce que ce que l'on se reproche c'est d'avoir vécu, aussi que l'on ne se sent pas propre mais non vivant à chaque fois que l'on refuse de vivre qui est qu'on refuse de se salir.

Ce n'est pas le sentiment du péché qui nous anime mais le sentiment de vivre qui nous porte à nous salir, c'est-à-dire à vivre. Il m'est difficile de dire ça. Il m'est d'autant difficile de dire ça que souvent j'ai l'impression de ne pas vivre, serait-ce que la vie me répugne?

Serait-ce que les gens qui vivent me répugnent? Serait-ce que les bons vivants me répugnent? Que je leur préfèrerais les gens qui ont des scrupules à vivre, c'est-à-dire à se salir?

Non, je ne me définirais pas comme un bon vivant. Oui, j'ai des scrupules à vivre. Certes, je ne m'arrête pas de vivre pour autant, et il m'arrive même parfois de prendre du bon temps, mais c'est le mauvais temps qui a soufflé dans ma vie qui m'a rendu moins vivant et plus humain.

CITATION

A.O Barnabooth, JI de Valery Larbaud: " J'allais la plaindre, ma foi. Mais je songe à sa saleté morale: cette bouche serrée et ces yeux étroits attentifs au compte de la monnaie. Je la connais la bonne créature. La vertu même, avec la Médisance et l'Hypocrisie marchant à ses côtés, selon l'usage."

mardi 29 juillet 2025

La matière à penser


S'ils savaient toutes les fois que je pense à eux, mais ils ne le savent pas, je dis s'ils savaient ils penseraient peut-être un peu à moi, mais voilà, ils ne savent pas.

Ce n'est pas que quand je pense à eux je pense bien à eux, soit, je pense bien à eux dans le sens où je ne pense à personne d'autre qu'à eux, mais ça ne veut pas dire en bien, ça ne veut pas dire en mal non plus, parce qu'il y a qui croit que quand c'est pas en bien c'est en mal que l'on pense.

D'ailleurs ce n'est pas penser que de penser en bien ou en mal, c'est juger. Moi je ne juge pas, je pense. Et c'est vrai que ça me contrarie à moi de penser à eux comme si c'étaient à ceux qui me contrarient à moi, car pourquoi j'y penserais à eux si c'est pour me contrarier à moi?

Je pense à eux point barre. Et ce n'est pas comme quand quelqu'un vous dit qu'il pense au bon dieu, non plus qu'au diable qui serait comme l'envers du bon dieu, mais à eux qui ne sont ni le bon dieu ni le diable, ni d'ailleurs comme un entre deux.

Je les ai comme coincés dans ma pensée et sans doute j'aimerais qu'ils en sortent par la même porte d'entrée qui deviendrait ainsi la porte de sortie, mais y a rien à y faire, j'ai beau y penser, c'est comme s'ils s'y enfonçaient davantage encore dans ma pensée.

Un jour je crus avoir trouvé la solution, la porte de ma pensée s'était effectivement ouverte, et je crus qu'ils allaient en profiter pour s'échapper quand ce sont d'autres qui en s'y engouffrant me donnèrent pour un temps le change.

Dire qu'il y en a qui font tout pour meubler leur pensée, pour l'occuper à penser, pensant qu'il n'y a pas de pensée qui ne pense à rien et que rien est déjà quelque chose, quand moi je ne peux même pas penser à rien tant qu'ils sont toujours là à l'occuper pour rien et à la place de rien.

J'aimerais bien un jour me réveiller tout seul, qu'à mon réveil ils ne soient plus là à se jeter dans ma pensée comme matière à penser qu'ils sont pour elle qui a besoin de broyer de la matière comme il y en a qui ont besoin de broyer du noir pour exister.

mardi 27 mai 2025

L'adaptation


On dit que l'homme s'adapte. C'est faux ou alors il faudrait préciser qui est cet homme. Parce que souvent cet homme est une femme ou un enfant ou un vieillard. Ce n'est en tout cas pas un homme dans la force de l'âge.

Car celui qui veut changer le monde est celui qui agit en force, qui veut forcer le monde a changer plutôt que d'avoir à s'y adapter. Il veut que tout lui cède et tout il soumet à l'épreuve de sa force.

C'est quand elle vient à lui manquer qu'il n'a pas d'autre choix que de s'adapter. On dit que s'adapter est la force de l'homme quand il faudrait plutôt dire qu'elle est la force du faible et souvent ce faible est une femme ou un enfant ou un vieillard à qui la force vient à manquer.

L'expérience alors lui supplée, qu'on dit aussi, mais ce n'est pas l'expérience du vainqueur qui tant qu'il gagne n'a de cesse d'étendre son empire qui est l'empire de sa force, mais l'expérience du vaincu qui doit sa survie à sa faculté d'adaptation.

Je crois que pour le moins on ne parle pas du même homme ou de ce même homme qui n'est plus le même, qui ne pouvant plus contraindre est contraint de s'adapter et c'est une expérience que beaucoup font: ils disent alors qu'ils ont changés.

Ce n'est pas tout à fait vrai ou là encore il faudrait préciser: ils ont faibli et ils ont faibli parce qu'ils se sont affaiblis. C'est toute cette conception de l'adaptation dont l'homme se vante qu'il faudrait revoir, mais il n'aurait alors pas tant à s'en vanter.

Oh, je m'adapte qu'il dit, mais son adaptation a tout l'air d'un renoncement, d'une abdication; de n'être ni un acte de volonté ni un acte d'intelligence, mais plutôt un acte de faiblesse et un acte de survie.

mercredi 1 janvier 2025

L'intelligent prédateur


Parce que j'en ai marre de t'entendre toi l'homme dire du mal de moi la société je vais à mon tour te dire ce que je pense de toi l'homme et c'est qu'il est trop facile d'ainsi me maltraiter, que j'ai bon dos moi la société, pour payer tous tes crimes et tous tes méfaits, que je n'existe pas, qu'il n'y a que toi l'homme qui existe, que je suis une de tes fictions à laquelle tu finis toujours par croire, une autre comme dieu, comme le papa noël, comme toutes ces histoires que tu t'inventes est faite mon Histoire avec un grand H, comme tous ces films que tu te fais, aussi tu te fais des films sur moi et après tu me rends responsable de ne pas être à la hauteur quand c'est toi l'homme qui n'est pas à la hauteur de ce que à travers moi tu t'imagines être. Je suis l'image que tu veux te donner de toi-même, que tu dis à juste titre être l'image en société parce que tu te veux bon, juste, libre, et que tu n'es ni bon, ni juste, ni libre.

Je vais te dire maintenant ce que tu es toi l'homme. Mais comment me croirais tu puisque je suis ta fiction, ce que tu t'inventes, le mensonge que tu te fais à toi-même pour passer pour mieux que ce que tu es. Hier à ta télé qui trop souvent parle de moi la société quand il ne s'agit toujours que de toi l'homme qui à travers moi se permet beaucoup de choses qui directement passerait beaucoup moins bien, souvent comme des abus de pouvoir ou d'autorité, donnant aussi souvent lieu à des dépenses de magnificence, de prestige, qu'un particulier ne pourrait s'offrir à moins qu'il ne dise "je suis la société" comme on disait "je suis le roi"; comme un mensonge doit se modifier avec le temps tu as dû accommoder ma forme aux temps nouveaux toi qui dis aujourd'hui que "je suis la démocratie" pour que je passe mieux. Dois-je t'en remercier si encore les jours de ta démocratie n'étaient pas comptés, parce que toi l'homme tu n'es jamais à la hauteur de tes créations, jamais tu ne tiens tes mensonges, car ta parole n'est jamais faite que de mensonges, et que c'est à eux comme à moi que tu devrais donc t'en tenir, mais toujours tu te dis que tu pourrais en inventer d'autres de mensonges, car toi la créature "innocente" tu n'ignorerais cependant pas que les mensonges aussi bons soient-ils ne tiennent jamais guère longtemps.

Hier à la télé, je disais donc, je voyais un de tes films bas de gamme, avec du sexe et du sang, car jamais tu n'en auras ton contentement, où l'on voyait un couple dans un très bel appartement qui allait être cambriolé, mais ce cambriolage c'était pour toucher l'assurance parce que l'homme chef d'entreprise n'arrivait plus à payer. Cet homme était non seulement riche mais intelligent et c'est exactement ce que je pense de toi l'homme qui a fait cette société, son existence la mienne qui est factice pour toi qui ne l'est pas ( comme tu n'es pas à l'origine de ton existence mais de la mienne), pour pouvoir exister et agir en toute impunité, car toi homme si tu es intelligent tu es aussi un prédateur, si tu n'étais pas un prédateur mais seulement intelligent il n'y aurait pas de prise de richesses comme de prise de pouvoir possible en moi la société, et il tua les cambrioleurs qu'il avait chargé du cambriolage. Seulement comme sans doute il t'est à toi l'homme difficile d'admettre que tu es un prédateur tu as fais (dans ce film)de ce prédateur un détraqué mental parce que ces agissements étaient inacceptables, ne serait pas recevables par le commun des mortels (sans doute un peu moins intelligent aussi qu'un peu moins prédateur) et ne pouvaient donc procédés que d'un fou, mais dis-moi homme combien de fous n'ont-ils pas traversés l'Histoire, trop de fous pour que ce n'en soit vraiment, pour que ce ne soit vrai sinon un autre de tes mensonges, pour que ce ne soit vraiment moi l'Histoire, la société, la fautive, sinon toi l'homme.

Moi la société je déclare donc que tu n'es pas un fou mais bien un homme sain d'esprit et de corps, un homme tel que la nature l'a fait, et qui rechercherait vainement en moi la société une manière artificielle d'être et surtout de se montrer, et dont les "meilleurs", je parle de ceux qui accèdent non seulement aux richesses de ce monde mais au pouvoir de ce monde, et qu'à travers moi ils s'arrogent non seulement par leur intelligence, qui à elle seule ne pourrait rien, mais par leur force prédatrice, ne se refusent pas le crime si nécessaire, et que ce type d'hommes a besoin de moi pour déguiser tout ça, pour légaliser tout ça, et que j'en ai marre de faire les frais depuis des siècles et des siècles de ce genre de personnes et de leurs agissements sous couvert de moi la société. Parce que je ne vois pas d'autre raison de m'avoir créée à moi la société comme on crée une entreprise fictive sinon pour pouvoir entreprendre en mon nom ce qu'on n'oserait pas faire au sien propre, aussi que n'aurait pas le pouvoir de faire, car par moi s'arrogeant tous les pouvoirs, puisque je ne suis qu'une fiction mais qui autorise tout à certains quand elle refuse tout à d'autres. Oui, j'en ai marre, marre, marre, de t'entendre toi l'homme parler en mon nom, il est grand temps que tu t'assumes intelligent prédateur. 

dimanche 15 décembre 2024

L'homme et l'humain


L'homme est une chose et l'humain est autre chose et pourtant comme tout homme nous parait humain. On pourrait dire aussi que tout homme tend à être humain quoiqu'il n'y est là rien de moins sûr si l'on considère qu'aucun ne l'est en définitif et complètement et reste sur ce plan dans le meilleur des cas qui est si tout y concourt en lui une œuvre inachevée. Cependant ce n'est que parce que nous voyons de l'humain en l'homme et en ce que nous voyons d'humain en lui que nous l'approchons. 

Beaucoup prudents gardent nonobstant entre eux une distance respectable. Sans doute ne savent-ils que trop ce qu'il en est de l'homme et de l'humain. C'est que le rapport recherché n'est pas tant comme on l'entend un rapport d'homme à homme mais d'humain à humain. C'est celui-là même que l'on croit avoir trouvé dans l'amour et dans l'amitié: un rapport humain. Il ne faut pas s'étonner alors, et néanmoins l'on s'en étonne, que ce rapport que l'on entretient à travers l'amour et l'amitié n'en reste pas moins non pas un rapport humain mais un rapport entre hommes.

C'est ce qu'il y a de trompeur dans les sociétés dites humanitaires car pour l'être il leur faudrait être composées d'humains et non pas d'hommes. Aussi bien ce que l'on attend d'elles peut décevoir comme aussi elles peuvent être déçues dans leur attente. Tout part d'un élan humanitaire et c'est bien cet élan qui anime tout homme qui tend a être humain. Mais l'on ne sait que trop bien combien cet élan est vain pour la bonne et simple raison qu'un homme est un homme ou, pourrait-on même dire, qu'un homme n'est qu'un homme avec ou sans élan humanitaire. On en a tous eus dans sa jeunesse où jamais l'on a tant aimé d'amour ou d'amitié. 

Mais en prenant de l'âge on dirait que l'homme ne nous apparait plus si humain et que c'est parce qu'on aurait appris à mieux le connaitre. Une autre relation ou rapport se substituerait alors entre les hommes et qui serait intéressé, c'est-à-dire plus propre aux hommes qu'aux humains. Nietzsche lui-même ne donne t-il pas un témoignage lucide de sa déception dans "Humain trop humain" ou il ne voudrait rien dire de moins que "homme trop homme", s'éloignant ainsi des valeurs humaines c'est-à-dire à vocation humanitaires et par conséquent s'approchant de celles des hommes, et qui ne nous font pas rêver, et qui sont pour le moins décevantes car décevant ce qu'il y a justement en nous d'humain.


CITATION

Dans La Filosofia del hombre que trabaja y que juega d'Eugenio d'Ors ce philosophe espagnol on peut lire: "El hombre elévase a la maxima humanidad, cuanto mas se empapa de espiritu y de cultura."

samedi 23 novembre 2024

Le concerto


Il est plus facile de faire un assassin que de faire un musicien, ça lui était venu de dire ça parce qu'il écoutait le concerto pour piano 1&2 de Tchaïkovski, mais pas seulement, quand il avait parlé dans la salle de sport à un costaud de la volonté de puissance, l'autre lui avait répondu que oui d'accord, qu'il ne niait pas qu'il y eut en lui une volonté de puissance comme il y en avait dans les Etats mais que tout dépendait de ce que l'on faisait avec, que lui avec il ne cherchait pas à écraser les autres, c'était de la dissuasion en quelque sorte qu'il crut comprendre parce que c'était pour ça aussi que lui c'était fait une carapace, ça mettait du temps aussi à se faire une carapace, mais les tortues ne sont pas méchantes et plutôt lentes, elles ne sont pas dans la course, dans aucune course, et pas plus dans la course à l'argent que dans la course à l'armement. Elles prendraient bien le temps de devenir musicien si elles en avaient le talent, mais voilà le talent n'est pas donné à tout le monde. C'est sans doute aussi pour cela qu'il y en a qui deviennent des assassins: parce qu'ils ne se trouvent de talents pour rien. Souvent il avait pensé aux gens de sa condition et à la résignation. C'est qu'il y en a qui ne se résigneraient pas. Pas plus loin que son frère. Mais il faudrait qu'il arrête de taper de la sorte sur le dos de son frère qui avait préféré manifester de la rage plutôt que de la résignation, car n'y avait-il pas là un certain courage comme dans la résignation une certaine lâcheté face à la vie et ce qui l'animait à la vie comme les passions et parmi elles, et sans doute la plus forte d'entre elles et d'après Nietzsche: la volonté de puissance. 

Le concerto montait en puissance. Il devrait s'acheter une chaîne que lui avait dit son ami mélomane. Son poste radio cassette et lecteur de CD faisait que la musique quand elle montait en puissance n'était pas loin d'être du bruit, d'être simplement bruyante. Il n'avait jamais acheté de musique dite classique mais son père écoutait Tchaïkovski aux derniers jours de sa vie. C'était le CD de son père. Personne n'en avait voulu. Il croyait encore entendre son père gueuler. Ce devait être un violent le Tchaïkovski ou toujours cette volonté de puissance. Qu'en avait-il fait son père de cette volonté de puissance? Il avait pris la direction du Lycée Français de Madrid et jouer sa dernière partition comme un véritable chef d'orchestre. Il ne pouvait en effet manquer de voir son père une baguette à la main, et tonitruant, tonitruant comme ce concerto de Tchaïkovski et sans doute parce que sortait de son poste radio cassette et lecteur de CD un son mauvais comme lui avait dit son ami mélomane. Mais d'après lui tout le monde serait mélomane et aussi mauvais. Il y aurait cependant une petite musique qui jouerait dans la tête de chacun. Et c'est pourquoi il écoutait cette musique. En pensant qu'elle avait joué dans la tête de son père. Il y avait quelque chose qui passait par la musique. Tout le monde le disait. Mais personne n'aurait su dire quoi. Lui non plus. Son père était en train de se calmer. Et c'était dans ces phases musicales plus calmes qu'il appréciait le plus Tchaïkovski. Mais voilà que ça lui reprenait. Il se demandait comment son poste pouvait contenir une violence aussi grande sans exploser. La même question il pouvait aussi se la poser pour le monde qui était pour lui toujours comme au bord de l'explosion. 

dimanche 3 novembre 2024

Leur Réalité


Comme ce matin là, et sous des formes diverses, il se livrait à ce petit jeu qui dérangeait sa vie de là où on la place habituellement, dans le réel, tant son réel à lui, et peut-être pas qu'à lui, mais il s'en voudrait de parler pour les autres, charge que beaucoup endossait avec bonheur, et qu'on laissait faire pour son plus grand malheur, mais fermons la parenthèse pour revenir à son réel qu'il questionnait ainsi: je puis lire se disait-il et en même temps écouter la radio, et il s'y essaya. Le résultat était souvent, et comme on pouvait s'y attendre, à chaque fois qu'il se mettait à faire deux choses à la fois, qu'il n'en fit aucune bien. Mais ce matin-là, et comme ça lui réussissait, il se prit à croire qu'il pouvait mener deux vies à la fois: n'était-il pas aussi bien celui qui écoutait sa radio que celui qui lisait? Il pourrait, à qui lui demanderait de rendre compte de ces deux vies qu'il aurait vécues en même temps, parler du Casanova qu'on prenait soin sur France Culture de distinguer de Don Juan, mais, en le faisant ne mêlaient-ils pas à leur tour sur France Culture un être de fiction avec un être de chair et de sang? C'est que non seulement il écoutait mais pensait à ce qu'il écoutait tout autant qu'il pensait aussi et simultanément a ce livre qu'il lisait où Jacques Vingtras ( dans L'enfant de Jules Vallès), en Casanova? se rendait au théâtre au bras d'une charmante créature qui avait bien voulu (n'y était-il pas question de désir?) de sa compagnie. A croire qu'il avait le temps et l'esprit de penser à cette étrange coïncidence tandis qu'il marchait dans sa cuisine et regardait (car parfois il levait le nez de son livre tout en ne cessant pas d'écouter la radio) par la fenêtre les arbres du parc qui commençaient à se dévêtir comme le ciel à se rembrunir, et qui étaient comme une réalité en arrière plan, en toile de fond. Il y eut quand même un moment où cette charge de vie (des deux vies à la fois) fut trop pour un seul homme qui laissa alors choir son livre (parce que c'était une vie qu'il pourrait reprendre plus tard), pour ne plus être que cet homme qui écoutait un samedi matin sur France Culture la vie de Casanova. Quel ne fut pas alors son étonnement quand au lieu d'avoir une meilleure écoute il trouva cette écoute tout de suite parasitée par le monde de ses propres pensées qui étaient les seules à s'être tues alors qu'il menait ce qu'il appelait sa double vie. Quoique unique, moins focalisée, moins concentrée serait donc, et c'était un paradoxe, cette vie ordinaire, sinon dispersée, disséminée un peu partout comme l'étaient les pensées d'un esprit alors livré à lui-même et non plus occupé à lire ou a écouter la radio, esprit à l'activité débordante qu'il essayait néanmoins et au quotidien d'endiguer et de canaliser, d'y donner un semblant d'ordre, dans ce fourre tout, dans ce bric-à-brac des idées, qu'était son blog intitulé: Des idées en Vrac, mais qui comportait des étiquettes où ranger ces différents textes comme dans des casiers. Ce qu'il voulait dire c'est que sa vie trouvait mieux sa place dans ce blog que dans la réalité où on la plaçait habituellement et où elle ne serait qu'une, ce qui était selon lui très restrictif et ne rendrait pas compte de tout, et c'était cette part restrictive que l'on appelait la réalité. 

Il n'avait jamais su s'y faire lui à cette réalité. "Poses les pieds sur terre" qu'on lui avait dit quand il n'était encore qu'un enfant et que Neil Armstrong posait les pieds sur la lune, il comprenait mieux aujourd'hui pourquoi il avait eu alors la larme à l'œil. C'était en soixante neuf (et il n'avait que huit ans) il l'avait vu à la télé à Neil Armstrong poser ses pieds sur la lune: c'était donc vrai, c'était donc la réalité aussi la lune, parce qu'on lui disait encore qu'il était dans la lune. Eh bien, il pouvait y être maintenant dans la lune, maintenant que la lune c'était aussi leur Réalité. Et c'était à cet âge où il lisait beaucoup qu'il avait entendu la radio du maçon, lui le petit malade qui n'avait pas quitté la grande maison vide et froide qui sentait la peinture fraîche. Le livre, la radio, il en serait privé ensuite pendant ces six annéess d'internat sans transistor et sans bibliothèque, et c'était comme si on l'avait privé d'une réalité qui était la sienne, que les autres ne considéraient pas comme étant la réalité mais à côté de la réalité: "tu es à côté de tes pompes" qu'on lui disait et c'était comme l'accuser de ne pas être de plein pied dans la réalité. Mais de quelle réalité lui parlait-il? Sans doute de la leur de réalité, parce que la sienne de réalité ne connaissait pas de frontières, pas si hermétiques, pas si étanches, en tout cas. Leur Réalité serait un pays, une famille, quand lui n'aurait jamais eu de pays ni de famille. Mais ils auraient malgré tout voulu lui imposer leur Réalité avec autorité. Aussi il n'aimait pas leur Réalité, pas plus qu'il n'aimait leur autorité. S'il avait à la contrarier, et en la contrariant à les contrarier, il dirait que leur Réalité était aussi en partie et comme la sienne faite de fiction, mais de cette fiction ordinaire et vulgaire que, les rejetant il rejetait avec eux, et c'était les actualités à la télé, l'étalage des faits divers, des faits divers et des guerres, dont lui ne voulait pas se repaître, comme si c'eut été ce qu'on donnait en pâture aux cochons, ou de la charcuterie, avec des gens qui se charcutaient, du boudin noir, du sang séché, ou frai ou caillé, comme de ce cochon qu'ils tuaient chaque année et qu'ils mangeaient alors en Normandie, et tout ça servit au moment de se mettre à table, rien de plus répugnant. Et puis l'histoire ils aimaient ça les vieux cochons, l'histoire qui n'était pour lui que le récit du naufrage de l'humanité, comment s'en réjouir, comment l'aimer, comme de les entendre dire à l'envie que l'histoire c'était la réalité, qu'il n'y avait qu'une réalité, la réalité historique. Lui à l'histoire il aurait préféré les histoires, que sa mère lui raconte des histoires: ça l'aurait aidé à s'endormir tandis que leur Histoire et leur Réalité lui faisait passer des nuits blanches. Encore des massacres à venir comme leur laissait entrevoir la lecture des massacres passés. Mais s'ils s'avaient appris à voir la réalité autrement peut-être ne se resserviraient ils pas à manger toujours la même réalité aussi indigeste. Y avait aussi eu Youri Gagarine dans l'espace, l'auraient-ils oubliés, lui il ne l'avait pas oublié à Youri Gagarine, et puisque la lune était entrée dans leur Réalité avec Neil Armstrong, il ne serait plus lui dans la lune mais dans l'espace avec Youri Gagarine et l'Albatros de Baudelaire familier de l'azur et des nuées.

lundi 28 octobre 2024

Les liens


Il avait trop longtemps cru que l'homme tenait par lui-même et de lui-même parce que trop longtemps il n'avait pas vu tous ces petits fils invisibles qui les liaient les uns aux autres et sans lesquels ils ne pouvaient tenir debout tout seul, de sorte que quand ils se mouvaient ils devaient chercher l'origine de ce mouvement non pas en eux-mêmes mais hors d'eux-mêmes, et quand ils tombaient ne pas trop s'accuser de cette chute car d'autres y auraient contribuée. Jamais il ne croirait plus s'adresser à une seule personne à la fois et ne pourrait attendre d'elle une réponse qui ne fut que d'elle. Réviser ses opinions sur autrui à l'aune de cette mesure nouvelle est ce qui lui restait à faire. Mais il n'aimait pas non plus cette notion trop vague et trop rebattue du milieu social et de la circonstance, car il lui semblait plutôt que l'homme échappait justement par là au milieu social comme à la circonstance, qu'il n'était non plus la somme de rien mais de tout un nombre d'opérations où il existait aussi la soustraction, la division et la multiplication, tant rien n'avait pour lui ni pour personne la même importance et n'arriverait à résoudre cet inextricable nœud de liens dans lequel il se trouverait empêtré et cherchant à s'en défaire s'empêtrerait davantage.

Tous ces êtres lui apparaissaient donc non plus mus par eux-mêmes mais par tous ces petits fils invisibles qui les lieraient les uns aux autres de sorte que quand certains de ces fils invisibles pouvaient leur faire défaut cela créait chez eux un certain déséquilibre cette fois-ci visible de tous ceux qui s'en écarteraient visiblement aussi et pour ne pas être entraîné dans la chute vue alors par tous comme inévitable. Le lien qui pouvait être tenu par le simple fait qu'il les tenait et quand il les tenait comme un lien de solidarité ne pouvait pas quand il ne les tenait pas être tenu comme un lien de solidarité puisqu'il faisait alors que la solidarité ne joua pas, c'est pourquoi lui se jouait des liens qui se jouaient d'eux mais ne  les tenaient pas solidaires comme ils pouvaient l'entendre ou le prétendre. Ce truc du lien, de dire qu'il faut du lien, le faisait pour tout dire bien marrer à lui qui savait combien les liens pouvaient les faire gesticuler comme des pantins désarticulés quand ça se mettait à tirer dans tous les sens et qu'ils se tapaient dessus les uns sur les autres sans plus savoir qui avait commencé et c'était bien là la preuve que la cause c'étaient les liens, les liens invisibles mais tenaces qui les tenaient tous inextricablement liés, et à leur corps défendant.

Lui il voudrait être délié si c'est tous ces liens qui les rendent si méchants. Et c'est un délié, qu'on l'appelle donc un délié, car il n'a pas besoin de tous ces liens pour tenir debout ni ce sont tous ces liens qui font à ses pieds battre la semelle ni à son cœur battre la chamade. C'est un délié et c'est pourquoi l'on croit toujours qu'il va tomber et s'en écarte mais il ne tombe jamais car il n'a pas besoin lui de tous ces liens pour tenir, lui qui ne tient à rien, entendez par là à aucun lien ni par aucun sinon par lui-même. Parfois il s'en étonne. Un temps il s'était même rendu à leur accusation d'égoïste, car un égoïste n'est-il pas quelqu'un qui ne vit que pour lui-même. Ou bien s'était-il dit que Dieu logeait en son sein? Dieu ou le diable? Mais plutôt qu'il venait du néant et retournerait au néant. Et quel lien y avait-il de là où il venait? Aucun. Vous pouvez y jeter tous vos liens. Aucun n'y tient. Ni il ne tient à aucun et par aucun. L'absence de tous liens voilà ce qui vous rend bon contrairement à l'ordinaire qui vous tient et n'ai fait que de quelques liens, ceux que vous connaissez et parce que vous les connaissez vous les aimez, ceux que vous ignorez et parce que vous les ignorez vous ne les aimez pas. Et lui il n'aime pas votre amour qui n'est fait que de quelques liens. Pas davantage votre solidarité qui n'est elle aussi faite que de quelques liens, et comment vous dites encore: il faut créer du lien. Non! Plutôt délier, plutôt délier tous ces nœuds que vous avez dans la tête, plutôt pas de liens si c'est pour tomber les uns sur les autres, si c'est pour se tomber dessus comme on dit à bras raccourcis, mais c'est aussi l'esprit que vous avez de raccourci par tous ces liens.

lundi 23 septembre 2024

Une danse macabre


Il était une fois une société froide et lucide, d'hommes à l'esprit sain dans un corps sain. Rien de plus propre à la conserver que cette froideur qui semblait procéder autant de leur raison que de leur sang froid, et ils étaient tout aussi fiers de l'un que de l'autre, autant dire de leur esprit que de leur corps. Cependant, parmi eux, certains se mirent à trembler: il leur manquait un peu pour ne pas dire beaucoup de chaleur humaine. On eu tôt fait de les considérer comme des malades. C'est qu'en effet ne trouvant pas cette chaleur ils finirent par tomber malade, c'est-à-dire par la produire eux mêmes: leur corps autant que leur esprit devint fiévreux. On ne voulut plus les approcher. Il y avait un risque de contagion, que cette chaleur se propage à tous, et tous semblaient vouloir rester froids et lucides ce qui, faut-il le répéter, était plus propre à leur conservation qui était aussi celle de cette société froide et lucide; et c'est pourquoi les malades les traitèrent de conservateurs tandis qu'eux, les conservateurs, traitèrent les malades de révolutionnaires, ce qui était les accuser de rien de moins que de vouloir enflammer les relations entre les hommes, que de vouloir mettre le feu aux corps et aux esprits si froids et si lucides qu'on les aurait crus jusqu'alors comme ignifugés. Mais non, il faut croire qu'il y avait un risque d'incendie, parce que des pompiers, exemplaires par leur esprit sain dans un corps sain, furent appelés pour refroidir les corps et les esprits de ces révolutionnaires, considérés dès lors comme des malades de la société pour ne pas dire des fous dangereux en cela qu'ils pouvaient être contagieux, soit dit en passant mettre le feu au poudre. Aussi les pompiers ou tout autre ressortissant de tout corps (et il y avait aussi les grands corps d'Etat) sachant faire usage d'une lance à eau furent parmi les plus estimés des hommes à l'esprit sain dans un corps sain qui voulant les conserver à ce degré de froideur et de lucidité tenaient par ailleurs à éviter tout contact avec toute matière inflammable aussi qu'avec tout esprit inflammable, et considérant que pour que l'esprit autant que le corps fut à ce point atteint il fallait être bien malade. Et c'est ainsi comment on en arriva au paradoxe que ce ne fut plus les vivants qui eurent peur des morts mais les morts des vivants, ceux qui avaient le sang froid de ceux qui avaient le sang chaud, et les corps (tous les corps et les corps d'Etat les premiers) se rigidifièrent parce que le sang ne circulait plus en eux au point qu'ils présentèrent un état cadavérique, que les blancs comme un cadavre furent ceux qui menèrent la danse qui ne pouvait être autre qu'une danse macabre.

dimanche 9 juin 2024

Le voyage


Pourquoi faudrait que je voyage? J'ai mis tellement de temps à me faire à l'endroit qu'il faudrait maintenant que je le quitte, que je voyage parce que tout le monde voyage, parce qu'on dit aussi que les voyages forment la jeunesse, moi je crois plutôt qu'ils la déforme la jeunesse les voyages, la jeunesse qui n'est plus de nulle part, puis je ne suis plus jeune, et puis ce qui me manque à moi c'est l'ancrage, le mouillage, les eaux d'un port, d'un havre de tranquillité pour mon vieil âge, la fermeture d'esprit aussi que je l'ai trop ouvert, que même ceux qui voyagent l'ont pas si ouvert que moi l'esprit, le leur c'est un esprit courant d'air, le mien c'est l'air lui même, l'air qui manque d'air, seul les courants d'air prennent un certain air puis un autre, moi j'ai toujours le même air comme toujours le même endroit, on sait où me trouver à moi, pas à eux qui sont jamais là (de véritables courants d'air) quand on a besoin d'eux. Beaucoup ont eu besoin de moi et j'ai toujours été là pour beaucoup. On peut pas dire ça de ceux qui voyagent. Et puis j'aime pas leur voyage. Ils aimeraient pas non plus ma façon de voyager à moi, qui serait pour eux comme faire du sur place. Moi partout où que j'aille il faut que je m'installe. Et je sais pas si encore je suis bien installé dans la vie que je mène ici. Il faut que les gens soient bien installés dans leur vie pour vouloir partir que je crois. Peut-être que moi quand je serais bien installé comme eux je voudrais partir aussi. Tout vient de là. Pour les gens qu'on a fait partir quand ils voulaient rester. C'est pas étonnant alors que quand tout le monde veut partir moi je veux toujours rester. On comprendrait pas autrement et je crois qu'ils ne comprennent pas tous ceux qui partent pourquoi il y en a qui ne partent pas. Ils ramène tout ça à une question d'argent. Ils disent qu'on a pas les moyens. C'est vrai mais ça explique pas tout. Les moyens ça fait pas tout. On peut se donner les moyens. Y a même moyen maintenant de voyager avec trois fois rien. Et à chaque fois que j'ai voyagé c'est avec trois fois rien. Tellement que j'aime pas voyager autrement. Mais ça c'était avant. Avant que je commence à m'installer. Maintenant je suis en pleine installation. Et comme j'ai jamais été installé nulle part. L'installation c'est pour moi comme un voyage. Un voyage au long cours. Je découvre. Je me découvre de plus en plus installé. Et ça fait beau à voir. Je me suis jamais vu comme ça. Je me découvre. Et c'est la plus belle découverte que l'on puisse faire la découverte de soi-même installé dans sa vie. Ce serait même une réussite. Et je ne peux m'empêcher de penser que seul les gens qui ont réussi à s'installer dans la vie apprécient les voyages après. Mais je n'ai pas encore réussi à m'installer. Enfin, pas complètement, pas tout à fait, ça risque de mettre du temps, un certain temps encore, et ça repousse d'autant les voyages. Y faut peut-être des générations, des générations de gens installés, bien installés dans leur vie, que je crois que j'y arriverais jamais à être bien installé, à me sentir complètement chez moi pour avoir envie d'aller ailleurs, d'aller voir ailleurs si j'y suis, si j'y puis être aussi et autant ailleurs qu'ici.

samedi 20 avril 2024

Le peuple des crapauds


Partout où il était allé il lui avait semblé voir se former comme des petites mares de vie car jamais il n'avait vu la vie qu'y stagner, comme s'il y avait eu une vie et que les crapauds la rendaient moins vivante, parce qu'ils n'allaient pas dans le sens de cette vie mais tendaient plus à la figer, quand la vie n'était qu'une eau mouvante, qu'elle ne faisait qu'aller sans jamais s'arrêter. Et ces mares de vie il les appelaient des foyers et voulaient s'y réchauffer, mais le feu comme l'eau aussi ne faisait que passer et ce n'étaient bientôt plus que d'anciens foyers où le feu était passé mais qui étaient sur le point de s'éteindre, mais les crapauds qui avaient toujours un temps de retard tardaient à s'en rendre compte. Quand lui ne voyait que ravage par le feu ou par l'eau et c'était partout où la vie était passée, la vie qui ne s'abandonnait nul part, la vie qui n'était la propriété d'aucun crapaud, la vie qu'aucun crapaud n'avait réussi à apprivoiser, et c'était la nature sauvage de la vie qui à lui l'impressionnait le plus, comme s'il se fut agit d'un dieu irascible que tous les crapauds du monde priaient en vain de s'apitoyer sur eux. Combien de temps encore assisterait il à sa démence impitoyable qui ne semblait rien respecter. Aucun but qu'on ne put lui assigner. Aucune cause qui ne put la retenir. Et il n'aimait pas non plus toutes ces petites mares qui chacune de son côté se prenait pour la mer, pour l'immensité mouvante, qu'elles ne sauraient plus rejoindre. Et les crapauds qui y stagnaient étaient puants d'autorité. C'est pourquoi il y avait partout chez les crapauds que petits chefs puants d'autorité et sans la moindre idée que dans l'immensité mouvante il n'y avait pas d'autorité qui tienne, que seulement leur autorité tenait à ses contours figées qui faisaient aussi que la vie qu'elles enserraient devint elle aussi de moins en moins vivante, de plus en plus puante, qu'elle senti de moins en moins la vie et de plus en plus la mort. Et c'est pourquoi il aimait tant l'océan. L'océan seul était vivant et le ciel que rien ne pouvait embrasser. Et il aimait les gens qui aimaient l'océan, et les gens qui aimaient le ciel, et il les reconnaissait parce que c'était comme s'ils le portaient en eux; et c'étaient pour les crapauds que gens trop vivants, et c'était la vie que voulait tuer en eux les crapauds qui dans la mare crapaudaient de tout leur contentement, mais pour qui se prenaient ils ces gens pour qui la mare était insuffisante? se disait le peuple des crapauds dans la mare crapaudant gaiement. Et pour qui se prenaient ils ces gens pour ne pas vouloir avec eux les crapauds crapauder gaiement? Et les chefs des crapauds aussi de leur en vouloir parce qu'ils ne pouvaient qu'en vouloir à ceux qui naturellement échappaient à leur autorité, c'est-à-dire parce qu'ils étaient trop vivant, parce qu'ils ne voulaient pas vivre dans la mare, parce qu'ils entendaient l'appel du grand large, de l'océan et du ciel, car l'océan n'était que le miroir où le ciel se reflétait. Non il n'y aurait pas de mare assez grande pour eux, pour les contenir, parce qu'ils étaient eux mêmes eau mouvante que rien ne retenait et qu'ils mourraient en vivant quand les crapauds avaient cessé de vivre pour ne pas mourir, eux n'avaient pas rejeter la mort comme on ne rejette pas l'océan, et le ciel qui est l'océan en plus grand, et le ciel des mourants parce qu'il est l'océan et le ciel des vivants, et que la vie ne s'arrête pas à eux parce que la vie ne s'arrête à personne et c'est pourquoi personne ne sait non plus d'où elle vient et où elle va la vie, et qu'on n'a cessé aussi de se poser ces questions parce qu'on aime seulement les questions qui ont des réponses, parce qu'on aime pas les questions vivantes, trop vivantes pour se terminer par une réponse, et c'est ces questions cependant qu'aiment les gens qui aiment l'océan et le ciel et tout ce qui repousse toujours l'horizon un peu plus loin, quand les crapauds parlent toujours de la mare et de ce qui tient aux limites de la mare et n'en franchira jamais les limites et l'autorité qui a réponse à tout et qui est ce qu'aiment les crapauds.

lundi 11 mars 2024

Être ou ne pas être avec les autres


Il pensait que jamais personne ne s'était jamais senti aussi seul que lui et ce n'était pas qu'il le fut, seul, mais qu'il n'arrivait pas a être avec les autres. En commençant par sa famille. Il n'était pas rare que sa famille lui dise: tu te crois mieux que nous. C'est l'impression qu'il leur donnait, mais l'impression qu'il avait et aussi loin qu'il put remonter dans son passé c'était d'avoir été seul malgré la présence des autres fussent ils les siens, et c'était parce qu'il n'arrivait pas a être avec eux. Très tôt, il est vrai, ils se débarrassèrent de lui, c'est qu'ils ne devaient pas être non plus avec lui même quand ils étaient avec lui sinon il leur aurait manqué comme ils lui avaient manqué parce qu'il avait toujours souffert de ne pas pouvoir être avec les autres. Seulement il serait le seul a éprouver ce sentiment s'il considérait que ça ne les avait pas affectés de ne pas pouvoir être avec lui. On s'habitue à tout. Ils s'y seraient habitués à ces longs mois passés sans le voir tandis que lui qui n'arrivait pas a être avec les autres il n'arrivait pas non plus a être seul et c'était là le grand drame de sa vie: si encore il avait aimé être seul, mais non. Il aimait alors contempler la nature et la mer surtout. C'était une chance car là où il vivait il y avait beaucoup de nature, une végétation dense on dit qu'il y a aux tropiques comme on parlerait d'une population dense, et la mer, il y avait beaucoup de mer, c'était le Pacifique il ne pouvait y avoir plus de mer que celle qui entourait la Nouvelle Calédonie. Cependant toute cette nature et toute cette mer agissaient en lui comme des activateurs de solitude. Jamais il ne s'était senti aussi seul quand leur compagnie. Quand l'on parle de solitude ontologique de l'homme on parle d'elles, car si l'homme était arrivé a être avec elles: la nature, la mer, il ne se sentirait plus jamais seul. Lui en tout cas il n'y était pas arrivé et n'y étant pas arrivé il cessa très vite d'être attiré par elles: la nature, la mer, et s'en était presque malsain, comme si c'était la mort qui l'avait attiré à elle, comme s'il avait voulu mourir. Il ne le voulait plus. On s'habitue à tout, répétait t-il. N'empêche que c'est dur à vivre que de ne pas arriver a être avec les autres et même s'il semblait en parler de façon amusée c'était tout le drame de sa vie. C'était sans doute d'avoir été abandonné très tôt quand il n'était qu'un bébé, et même s'il ne s'en souvenait pas et qu'il eut fallut pour qu'il le sache que sa grand-mère le lui dise il devait déjà le sentir si déjà dans le ventre de sa mère on sent les choses. La déréliction, ce mot qu'il avait trouvé dans le dictionnaire lui semblait correspondre au mieux à ce qu'il ressentait parce que malgré ce qu'il disait qu'on s'habitue à tout il ne s'était jamais habitué a être sans ses parents. Ah, s'il n'y avait eu que ses parents. Les femmes aussi. Ses premiers amours quand il y repensait ne furent rien de plus qu'un activateur (voire un accélérateur) à ce sentiment de solitude. Il ne sentait pas cette complétude et encore moins cette complémentarité. Il voyait plutôt un être qu'il aurait tant voulu atteindre et qu'il n'arrivait pas a atteindre, qu'il aurait voulu arraché à sa solitude et lui avec et que c'était impossible: qu'il ne serait pas elle, qu'elle ne serait pas lui, tout le contraire de ce qu'on dit. Il voyait aussi que cette volonté n'était pas partagée, que cette exigence n'était pas la leur, qu'elles se sentaient bien comme ça, que l'illusion seule leur suffisait et que quand cette illusion s'évanouissait c'était comme si jamais rien n'avait existé. Ça n'allait pas pisser très loin. C'est normal, c'étaient des filles qu'il se disait avec en lui un inévitable fond de misogynie que comme tout bon misogyne qu'il était il ignorait avoir. Y avaient eu Cimutru Joseph en même temps que Wayéméné Hélène qui était une canaque et un premier amour tué dans l'œuf et toujours pour cette histoire de communion avec les autres qui n'arrivait pas à se faire mais qui ne semblait inquiéter que lui. Il s'était dit que c'était le fait des femmes, qu'avec les hommes ça allait le faire. Cimutru Joseph était de l'île de Maré et il y retourna vivre comme lui qui était de France retourna vivre en France. Quand on a réussi a être avec les autres, qu'il se disait alors, c'est pour la vie, et il pensait bien avoir réussi a être avec Cimutru Joseph son ami d'enfance. Avec Internet il put le retrouver. Il comprit alors ce mythe qu'il ne faut jamais se retourner et regarder en arrière, bien qu'il ne fût pas Orphée et que Joseph ne fût pas Eurydice, et que l'île de Maré qu'il imaginait comme un petit paradis sur terre était loin d'être l'enfer, il avait donc pensait-il pour une fois toutes les chances de réussite de son côté. Joseph fut à la fois enthousiaste et bref. Il n'ignorait pas qui il était, il ne l'avait pas oublié: "je ne t'ai pas oublié" que lui dit Joseph et encore il ajouta: "on pense à toi", mais lui comprit très vite qu'encore une fois il n'était pas arrivé a être avec les autres, qu'il n'était pas avec Joseph, et c'était comme s'il n'avait jamais été avec Joseph, car il pensait que si l'on avait une seule fois réussi a être autrement que seul, c'est-à-dire a être véritablement avec l'autre, ce ne pouvait être que définitif, et que le reste n'était qu'illusion. Avec Joseph une illusion de plus était tombée et il se voyait renvoyer à sa solitude originelle. Il faut sauter un peu. Il faut en arriver à aujourd'hui. Aujourd'hui sa femme était malade et il s'étonnait de ne pas l'être lui aussi, qu'il put ne pas l'être montrait bien que l'on n'arrivait pas a être avec les autres. Jamais personne comme lui ne comprendrait aussi bien les pharaons qui voulaient amener tout le monde dans leur tombe: ils ne pouvaient pas plus que lui accepter que l'on n'arriva pas a être avec les autres, que les autres pouvaient bien mourir mais que nous on continuerait à vivre. Ca ne pourrait pas être le cas si on était arrivé a être avec les autres. Il fallait alors reconnaître qu'on y arrivait jamais et si ça ce n'était pas être seul alors qu'est-ce que c'était être seul. Non, les gens ne savaient pas ce que c'était qu'être seul, pas à ce point, sinon ils chercheraient un peu plus a arriver a être avec les autres, ou du moins ils ressentirait un peu plus cette impossibilité a être avec les autres, qui est quand on l'a cherché davantage, qui est tout le contraire de ce qu'on pouvait lui reprocher: de n'être pas assez avec les autres, quand plus que personne il en avait senti les limites et quand plus que personne il en avait refuser les limites. Mais n'était-ce pas la pire des illusions que la sienne, que celle de pouvoir s'entretenir à fond avec un éventuel lecteur, et celle que connaissait tous ceux qui comme lui écrivaient. Car il n'y avait rien que cela qui put les amener à écrire: le sentiment de ne pas arriver a être avec les autres et l'écriture comme une ultime tentative. Une tentative de rapprochement, de non indifférence, de sort commun ou à partager dans la pensée comme dans le sentiment. Bien sûr, tout cela n'était pas très clair. Les motivations, il voulait dire. Mais il se sentait mieux à écrire qu'à contempler un paysage: l'écriture n'était pas un activateur de solitude. Qui sait si l'on pouvait se retrouver en écriture, aussi bien que dans la lecture dans l'écriture, plus qu'en conversation en communion avec les autres, étrangement unis, jamais aussi présent que dans l'absence. 

vendredi 5 janvier 2024

L'amour


L'homme est insupportable à l'homme. Par l'esprit certes, il s'oppose. Mais d'abord c'est un corps qu'un autre corps dérange. A moins que ce ne soit des corps aimants. A moins que ce ne soit des corps aimants ce sont comme deux aimants qui s'opposent quand ils ne s'attirent pas. C'est cette insupportabilité de l'homme vis à vis de l'homme qui conduit l'homme à faire société, cette société entendu comme la société où l'homme ait le moins à supporter l'homme. C'est par ce biais qu'elle n'a jamais été considérée et pourtant la société la plus supportable à l'homme est celle où il a le moins à supporter l'homme. Pour ce faire il faudra bien entendu qu'elle soit individualiste et non collectiviste, exclusive plus qu'inclusive; qu'elle sépare, qu'elle dissocie, plus qu'elle rassemble et associe. C'est l'inverse du bon sentiment et du bien pensant, et c'est ce qu'elle est et ne peut s'empêcher d'être bien qu'elle prétende le contraire. On n'est pas fait pour s'entendre. L'homme n'est pas fait pour entendre l'homme. Alors il y a un assujettissement à la parole. Ceux qui la profèrent et ceux qui l'écoutent, sur qui la parole fait autorité. Parce que la violence doit être le dernier recours (de l'autorité). La distanciation sociale est celle non pas entre deux interlocuteurs mais entre un émetteur et un récepteur. Des millions de récepteurs ont été vendus. Chacun à son poste. Les maisons d'éditions éditent pour des millions de lecteurs. A vos lectures. Tout le monde voudrait parler en même temps, c'est ça l'homme. L'homme qui ne voudrait pas céder à l'autre la parole. Ni un pouce de terrain comme s'il n'y avait pas assez d'espace entre les corps et qu'il faille toujours repousser l'autre un peu plus loin. Et la femme qui met au monde cet homme on peut se demander si elle n'a pas subi un viol, quelques dérangements de l'esprit ou du corps, qui fassent qu'ils se rapprochent, qu'ils s'attirent au lieu de s'opposer. On parle cependant d'amour et c'est la dernière croyance qu'il reste entre les hommes et c'est celle que les hommes s'aiment qui rend l'insupportable supportable et la réalité convenable et le rapprochement inévitable désirable. 

samedi 1 juillet 2023

Quand je vois les gens partir


Quand je vois les gens partir en vacances je me demande où partirons les gens délicats et soignés tellement il me semble qu'avec le tourisme se répand la vulgarité pour ne pas dire la grossièreté, et combien je n'aimerai pas aller là où ils vont si j'étais de ces gens délicats et soignés. Je pourrais dire cultivés mais la culture ne suffit pas sans quoi ne se développerait pas un tourisme culturel qui est comme mettre la culture au pluriel, ce n'est pas en tout cas comme cela qu'il faut la vivre, la vulgarisation de la culture peut-elle encore s'appeler la culture ? Il n'est pas question non plus d'une culture élitiste mais qui ne saurait jamais être que personnelle, qui grandirait la personne ou du moins l'aiderait à grandir, quand je ne vois rien qui puisse faire grandir les foules sinon en quantité, jamais en qualité. Donc je me demande où partirons les gens de qualité. Y a t-il encore quelques recoins de la planète qui soient préservés, et je ne dis pas réservés, pour que puisse s'y épanouir le meilleur de l'homme et aussi le plus singulier, ou plutôt pour que ce qu'il a de meilleur et de plus singulier ne se perde pas, ne se confonde pas dans la masse informe propre à se l'assimiler, à le digérer ou, le considérant comme inassimilable, le régurgiter, ce qui est chez l'homme ordinaire une sorte de reflux gastro-œsophagien, pour ainsi dire normal, naturel, que de rejeter l'homme délicat, soigné, de qualité. Mêlés aux autres vont-ils devoir à nouveau subir cette épreuve car plus que jamais il faudrait la craindre en période de vacances qui est période de relâchement. Ce n'est pas tant que le relâchement soit mauvais que ce qui est dans le relâchement relâché le soit lui mauvais, car si la personne n'a rien de bon il vaut mieux encore qu'elle ait de la tenue et quand la tenue, pas plus que la retenue, n'est plus exigée, on peut en effet craindre le pire. Où pourrait-il donc encore l'homme de qualité se préserver du pire quand est venu le temps des vacances et que partout déboule le touriste qui est un peu comme le dernier avatar de l'homme. C'est qu'il n'est pas toujours facile en effet de distinguer parmi les touristes l'homme de qualité qui doit pourtant s'y cacher parce que je n'ose penser qu'il ait épisodiquement disparu de la surface de la terre quand la surface de la terre est livrée au tourisme. Il est seulement un comportement et une façon d'être qui n'est plus son comportement et sa façon d'être qui seraient comme les décombres de quelque chose de plus édifiant pour l'homme qui git au-dessous comme enseveli ou submergé et c'est par le flot des vacanciers. Enfin, quand je vois les gens partir en vacances je les plains. A moins qu'ils ne veulent fuir leurs voisins auquel cas je les comprends. Tout ce qu'il faut savoir c'est avec les vacances de qui l'on veut prendre vacance ? question à laquelle aucune agence de voyage ne pourra répondre à votre place. Aussi l'on peut choisir de ne pas partir en vacances quand tout le monde part en vacances y compris ou surtout ses voisins.

mercredi 28 juin 2023

Etre et existence (ou le bonheur de vivre)


Quand on est pas fait pour un moment de plus ou un moment de moins mais pour un moment d'être qui est moment d'existence on n'est pas fait pour cette société. On ne vit pleinement que si l'être vit. Il n'y a d'autre existence que l'existence de l'être qui ne peut être que pleinement dans l'existence. L'être est un être d'amour et l'amour temps plein de l'existence. Qui connait le bonheur d'aimer connaît le bonheur d'exister. Oh! conscience honnie d'une société où l'existence serait un bien comme un autre, ne ferait pas partie de l'être mais de l'avoir, et serait à ce titre capitalisable. Société qui fait de l'être un étranger à lui-même pour que ce soit en elle et non en lui, par son avoir et non par son être, qu'il cherche à exister. Aliénation de l'homme pour qui le bonheur ne peut plus être qu'une folie le poussant à chaque fois un peu plus hors de lui, quand le bonheur ne peut être que bonheur d'exister. Qui recouvre son existence recouvre son bonheur d'être. Passer toute une vie à côté de cet être d'existence est passer toute une vie à côté de l'existence et par conséquent du bonheur d'exister. N'avoir vécu que d'avoir, quand ce sont ces rares moments d'être qui sont les rares moments d'existence. Quand la société parle d'engagement, de l'être engagé, elle se réfère exclusivement à l'être qui s'engage pour elle, à l'être politique, à l'être et à son engagement politique, à l'être aliéné, à l'être qu'elle s'est aliénée. Vision étroite de l'être, de l'être limité, borné à sa société, quand il n'y a pas d'autre engagement véritable, total, que de l'être dans son existence ; l'existence lui étant ainsi attachée qu'elle réclame la participation de tout son être s'il veut exister pleinement et non vivre morcelé en traitant la vie comme un bien capitalisable à intérêt variable, être qui connaît alors des hauts et des bas, à la pitoyable existence parce que dépendante non de l'être mais de l'avoir. Répugnante créature de la société en ce qu'elle est sa création. Qui n'aime pas cette société ne peut aimer l'homme de cette société sinon en ce qui lui échappe, parce que par tout ce qui lui échappe l'être retrouve sa part d'existence et elle est amour, amour de l'existence, bonheur de vivre.

dimanche 11 juin 2023

L'indifférence (ou une société indifférente)

 

Ce qui est le plus difficile à l’homme ce n’est pas tant de penser comme les autres pensent — ce qui malheureusement se produit trop souvent et trop souvent comme à son insu — mais bien, au cas contraire, de se résoudre à penser comme les autres pensent, aussi que d’admettre que leur pensée puisse l’emporter sur la sienne, que ce soit qualitativement ou pire encore, quantitativement, qui est par la quantité de gens qui ne penseraient pas comme lui. Il ne lui faudrait alors pas penser davantage qu’il a raison contre tous qu’il n’a tort contre tous. Comment vivre avec la pensée des autres quand elle lui est contraire est bien ce qu’il doit apprendre. Et il se peut que l’apprentissage de la vie ne soit pour lui rien d’autre que cela sans quoi il encourait le risque d’être rejeté de tous ceux dont par la pensée il diffère. D’où l’expression consacrée, qui plus qu’une invitation est un impératif, une somation qui lui est faite de se rendre à la pensée commune à tous, est : remise en question. Quand le risque et la conséquence souvent vérifiée de cette remise en question est : tourner comme la girouette au vent. La pensée a ses fondements comme une maison ses fondations et si elles ne sont pas solides le moindre vent peut les orienter à son gré ; aussi plus que d’opportunisme c’est de profondeur qu’il faudrait faire preuve, et plus que de remise en question c’est d’approfondissement qu’il faudrait parler. Mais le différent ne serait pas à rejeter en cela qu’il nous interroge et nous amène à pousser plus loin notre réflexion. Et ce qu’elle nous apprend cette réflexion c’est qui nous sommes, nous qui ne sommes que dans la relation et qui par elle seule puissions nous définir, nous distinguer et distinguer les autres, et des autres notre différence qui est différence de penser, car je mets au défi deux personnes qui se mettraient réellement, personnellement et profondément à penser, de penser la même chose, ce qu’il y a c’est accord de pensée ou désaccord.

Un désaccord cruel le tenait à l’écart de la société et il ne savait à quoi il le devait sinon que cela avait toujours été ainsi depuis sa plus tendre enfance. Tu te crois plus intelligent que les autres, qu’on lui avait dit alors, et cela sonnait toujours à ses oreilles comme un reproche. Il est vrai que s’il ne cherchait pas à se démarquer des autres il ne faisait pas non plus le minimum d’efforts souhaitables pour être leur semblable, ni dans son mode de vie ni dans son mode de penser. Il accusait plutôt la différence comme on accuse un outrage, outrage qu’il ferait aux autres de penser comme il pensait, d’agir comme il agissait, et que les autres à leur tour lui ferait de penser comme ils pensaient et d’agir comme ils agissaient. C’est pourquoi il vivait plutôt retranché, et parce qu’il vivait retranché était souvent amené à sortir de ses retranchements, ce qui rendait sa pensée encore plus accusée. Retranchée, coupée de la relation à l’autre, elle avait dû l’être très tôt, ce qui expliquerait qu’elle se serait formée autrement et qu’elle apparaisse aux yeux de beaucoup comme monstrueuse, alors qu’elle lui était comme naturelle, elle était ce que la nature plus que la société avait développé en lui, et elle était par conséquent une pensée profondément asociale. Par ses écrits il lui donnait cependant une certaine visibilité. Comment pouvait-il écrire des choses si monstrueuses ? Ne lui fallait-il pas aimer cette indifférence où elle tombait, la remercier de lui laisser la vie sauve, quand sa pensée pouvait les meurtrir, les blesser, et de ne pas lui en vouloir comme on ne peut pas en vouloir à un fou d’être fou qui est au pire ce pour quoi elle pouvait le faire passer. Ce ne serait pas lui qui ferait preuve d’humanité mais cette société à son égard, qui par son humanité indifférente lui faisait grâce de penser comme il pensait, car cette société serait une société faite d’indifférence. Une société indifférente comme au sort de chacun, à ce qu’il pouvait faire comme à ce qu’il pouvait penser, car c’est ainsi qu’il la voyait et non pas bienveillante ou compatissante qui est comme elle savait se montrer.

On dit traiter par l’indifférence comme on dit traiter par le mépris. Ce mode de traitement est un nouveau mode de traitement de la société vis-à-vis non pas de ce qui lui est indifférent mais de ce qui lui est différent. C’est ainsi qu’elle combat la différence par l’indifférence. Elle ne la fait plus taire par les armes si elle peut faire qu’on ne l’entende pas, la différence. C’est une censure tacite qui elle-même se passe de mots. On fait silence sur la différence. Et comme c’est aussi une société bruyante et futile, ce bruit et cette futilité suffisent souvent à eux seuls à réduire au silence ce qui ne serait pas un vain bruit ou futile. Quand la différence n’est pas traitée par l’indifférence elle est encore mystifier. Le mythe c’est celui du semblable. La société c’est la fabrique du semblable. La fabrique du semblable qui aurait vocation à produire du semblable rejetterait de sa chaîne de production tout ce qui ne serait pas semblable ou en conformité avec le semblable, produit de la société. On peut passer sur la couleur. On ne passera pas cependant si l’on ne peut pas entrer dans le moule et ceci quelque soit la couleur. Par contre, passera pour supérieur le produit qui sera supérieur en perfections et sera le modèle exemplaire du semblable celui qui entrera le mieux dans le moule et exactement pareil au moule en sortira. Ce que l’on aimera en lui ce sera le semblable. Il ne faut pas compter sur lui maintenant pour nous apprendre à aimer la différence. Qu’il y ait des êtres de moins en moins différents ne fait que rendre la différence de plus en plus monstrueuse et intolérable. Cette société de la tolérance ne tolère que le semblable, ce en quoi elle n’a rien de différent des sociétés antérieures, mais apparaîtra comme plus tolérante du fait que plus que tout autre elle aura produit du semblable. Et, tandis que tous ceux qui ne pouvaient penser que comme la société pensait ne pouvaient voir le danger que venir de la montée en puissance d’autre société état ou nation comme elle, lui ne voyait d’autre menace peser sur l’homme que cette montée en puissance de l’indifférence de la société.

mardi 2 mai 2023

Amour et liberté

 

Il se sentait de plus en plus tenu par les hommes et ceci qu’il en était moins l’obligé que jamais, mais l’aimant, qu’il chérissait de plus en plus la relation qu’il y avait entre eux. Cela n’avait pas toujours été le cas.

Il était né dans une famille de violents où les rapports entre parents et enfants et entre frères (il n’y avait pas de sœurs et, qui sait, si elles n’y auraient pas introduit un peu de douceur) étaient d’une extrême violence. Il n’avait jamais été un grand défenseur de la liberté, car c’est une grande et méchante liberté qui s’exerça très tôt contre lui et l’exposa aux autres, en commençant par les siens qui lui laissaient autant de liberté qu’il voulait pourvu qu’il ne soit pas entre leurs pattes sinon cela pouvait barder. Jamais par ailleurs il n’avait autant entendu parler de la liberté que par ceux qui avaient des protecteurs ou bénéficiaient de protections multiples et variées dont ils n’avaient eux-mêmes pas idée, et qui ne s’étaient pas sentis comme lui depuis sa plus tendre enfance vulnérable et exposé jusqu’à à ses propres géniteurs. Mais il se rappelait aussi qu’il n’avait chez lui pas beaucoup la parole et que l’habitude prudente était plutôt de se taire, parce qu’un seul mot de travers et … Il avait en quelque sorte vécu sous le régime de la terreur et ne s’y était soustrait que fort tard non pas, comme l’on pourrait l’espérer, de son propre chef, mais comme lâché par lui, qui était lâché par ses parents, et mis très jeune en internat, c’est-à-dire en liberté surveillée. Et les quelques moments libres qu’il avait il préférait encore les passer enfermé, plutôt qu’exposé comme il était et sans défense contre des gamins qui avaient plus de force sinon d’assurance que lui. Dans ces premiers temps la société des autres ne lui apparut donc que comme haïssable et ceci jusqu’à l’âge du service militaire. Il rapportait une anecdote qui le surprit lui-même, en quoi devait déjà s’opérer un changement dans son rapport au monde, et c’était d’avoir vécu avec un véritable bonheur ses quelques jours d’emprisonnement qui l’avait, pensait-il, soustrait au régime militaire qui était vécu par lui comme un régime autoritaire et de brimades au quotidien qui ne lui rappelait que trop l’internat ou tout autre vie en collectivité pour laquelle il ne se sentait donc pas fait. Dès qu’il avait pu se soustraire aux autres il l’avait fait prenant ainsi très tôt goût à une vie de solitaire, car la seule grande liberté qu’il était alors à même d’apprécier était celle de pouvoir être seul et non pas en société. On ne ferait par conséquent jamais de lui le chantre de la société. Désormais il ne la trouverait jamais bonne car il en avait trop souffert : en commençant par la société des siens puis des autres à qui il avait été exposé et qui, il fallait bien le reconnaître, n’avaient sans doute pas été la crème des hommes, les plus recommandables d’entre eux.

Voilà qui est dit, mais cet homme avait eu la chance de voir sa vie se prolonger un peu plus que lui-même ne l’aurait espérer, ainsi que de voir ses conditions de vie changer radicalement. Tandis que sa vie n’avait été pour lui que survie et qu’il commençait à un âge avancé à vivre seulement il lui semblait être sorti de l’enfer pour se retrouver au paradis, un paradis que cependant personne, ignorant son passé (ou comment il avait vécu ce passé), ne pouvait lui envier. Il leur aurait paru encore que trop solitaire quand jamais il n’avait été si sociable et comme il l’aurait dit lui-même ne s’était senti de plus en plus tenu par les hommes, ce qui était pour lui un sentiment nouveau et démontrait qu’il commençait à les aimer, que leurs rapports réciproques s’étaient modifiés favorablement avec le temps, bien qu’il ne puisse dire qu’ils soient totalement en sa faveur. Cependant il n’avait apprécié que leur force dont il avait toujours cherché à se préserver quand il appréciait maintenant leur faiblesse qui le faisait les aimer, qui le touchait. Il n’était donc pas si fort qu’il se disait aussi, et cela le rassurait et faisait qu’il se risquait davantage à les approcher, tandis qu’il n’avait cherché jusque là qu’à les fuir. Et s’entretenant avec eux il les connaissait mieux. Et cette meilleure connaissance les lui rendait plus aimables. Personne n’était plus pour lui ni bon, ni mauvais, mais c’était la relation qui s’établissait entre eux qui pouvait être bonne ou mauvaise. Entre nous, se disait-il, il y a qui serait plus ou moins doté de cette aptitude à établir une bonne relation avec les autres. Et ce reproche que par le passé il aurait eut tendance à faire aux autres il se le faisait maintenant à lui-même, à son peu d’aptitude à établir avec les autres de bonnes relations et cela pour s’en être trop longtemps défendu ou préservé. Mais plus que les autres c’est la liberté qui lui était devenue appréciable parce que moins source pour lui de dangers ou ressentie comme telle. La liberté n’était plus pour lui, tout du moins autant, la liberté d’être seul, sinon aussi celle d’être avec les personnes avec lesquelles il aurait choisi d’être ; et par conséquent pour lui une société oppressive était celle qui vous obligerait à être avec les personnes avec qui vous n’auriez pas choisi d’être. Qu’on ne lui parle donc pas de famille, d’internats pour les enfants, d’ehpads pour les vieux, de casernes ; que si tout cela pu être évité tout cela fut évité, et il croyait bon de rappeler que ceux qui avaient pu s’en exempter s’en étaient exempter, et surtout que ceux qui n’avaient pas pu s’en exempter n’en avaient pas été rendu meilleurs pour autant, bien au contraire. Les mariages forcées n’avaient jamais appris à personne à s’aimer, y en aurait-il encore pour le croire ?

mercredi 11 janvier 2023

L'absent

 

Ils vont mourir comme ils ont toujours vécu. On leur donne du divertissement comme on les a toujours divertit d’eux-mêmes et ils ne sentiront pas plus la mort passer qu’ils n’ont senti la vie passer, comme un divertissement qui touche à sa fin. Et dire qu’ils m’ont compté comme absent moi qui ait toujours été présent à moi-même. C’est en moi que j’ai senti la vie passer et eux en moi quand je n’étais pas en eux, quand personne n’était en eux, quand tout leur était extérieur et servait de milieu ambiant, au mieux de divertissement, au pire les ennuyait comme je les ai ennuyé par mon intériorité. Ils ne me voyaient pas. Comment m’aurait-il vu ? Je n’étais pas là où ils étaient. Et là où j’étais personne n’est venu me chercher, tandis qu’il m’est arrivé d’aller là où ils ne pouvaient qu’être, mais ils y sentaient mon mal être. Farouchement attachés à leur bien être comme ils l’étaient comment pouvaient ils alors ne pas me rejeter ? J’étais tout ce qu’ils ne voulaient pas voir. Leur miroir. Et pas celui des apparences flatteuses. Pas celui qu’ils flattaient devant leur miroir pour qu’il leur rende ce qu’il voulait voir était celui que je leur renvoyais. Moi qui dans leur sourire voyais une grimace et dans leur gaieté apparente une absence de bonheur véritable qui me faisait mépriser leurs plaisirs. Comme les cœurs misérables étaient ceux qui ne sentaient pas la misère, leur propre misère. Et le comble : je les voyais en rang et au garde à vous répondre présent. C’était le salut au drapeau ou à un enterrement. C’était leur vie qu’on enterrait présentement. De leur vivant. Et dire qu’ils parlaient de moi comme on parle des absents.

dimanche 30 octobre 2022

Humanité ou animalité (10)

 

On aurait pu espérer, et c’est en quoi ce siècle nous fait déchanter, qu’une fois satisfait ses besoins primaires l’humanité sortirait de l’animalité, alors que l’on peut constater dans les pays les plus développés qu’il n’en est rien sinon qu’une avidité plus grande en fait un animal plus féroce et plus que jamais prêt à dévorer. La culture de masse elle-même répond à une faim et à une soif de connaissances qui reste dans l’ordre des appétits à satisfaire plus que l’exercice de facultés supérieures propres à élever l’homme au-dessus de sa condition animale. Cet échec patent ne semble cependant pas avoir été enregistré par tous ceux qui revendiquent pour toute élévation de l’homme une élévation de son niveau de vie. Tout cela parait bien ingénu et ignorer la volonté du toujours plus motivé autant par la publicité que par la politique du travailler plus pour gagner plus. Et c’est l’agriculture puis l'ère industrielle n’est-ce pas qui a permis à l’homme moderne comme à la civilisation de naître. Voilà pour l’idéologie régnante. Mais où est le civilisé si je ne vois que des barbares encore prêts à tuer ? Si encore c’était pour se nourrir. Mais non, les hommes ont dépassés ça. Ce sont les animaux qui tuent pour se nourrir. C’est bien le seul trait marquant de la civilisation qui n’a jamais été aussi meurtrière. Pourquoi donc poursuivre l’élan de productivité ? A moins de considérer les hommes comme des cochons et qu’il faut gaver, pour qu’ils se repaissent. S’il y a en l’homme quelque chose de plus haut il est bien temps qu’il le montre, il est plus que temps qu’il le montre, sinon c’est à désespérer de l’homme, de tout ce que l’homme a mis en l’homme de foi et d’espoir. C’est comme un enfant qu’on ne verrait pas grandir. Pire encore, comme un enfant que l’on verrait grandir en perdant tout le bon potentiel qu’il y avait en lui, avec l’âge s’abêtissant et s’avilissant, alors qu’il acquiert un bien-être matériel qu’on pensait être la condition première à son épanouissement et qui semble bien causer sa perte en tant qu’être humain. C’est qu’il se pourrait aussi que l’on se trompe sur ce que l’on appelle libération. On entend par exemple par libération sexuelle le fait que l’on puisse s’adonner plus que jamais à la sexualité et non pas que l’on se libère de la sexualité et c’est de la même façon que l’on entend la libération matérielle, c’est-à-dire non pas que l’on se libère de la consommation de biens matériels mais que l’on puisse s’y adonner de plus en plus. Ce que l’homme a libéré en lui c’est l’animal et c’est l’animal en lui libéré de l’homme qui se sent plus libre, l’animal qui au bout de la laisse tire son prétendu maître pour le mener où il veut et quand il veut, ce qui n’a pas échappé à ceux qui font l’économie comme la politique de ce monde dit civilisé, et qui œuvrent comme de bien entendu pour l’humanité. Mais pour quelle humanité ? Pour une humanité qui ne serait pas sorti de l’animalité mais plutôt pour une humanité dont serait sorti l’animalité (et comme d’elle affranchie).