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mardi 10 mars 2026

L'être et la pensée


S'il n'était pas étonnant que ceux qui utilisent la langue comme outil (ou instrument) en viennent à s'interroger sur la langue il ne l'était pas non plus qu'il vienne à s'interroger sur la pensée, à se demander plus particulièrement si l'on n'avait pas toujours penser comme l'on pensait. Et encore une fois il ne voulait pas faire appel à des connaissances historiques comme à toutes autres connaissances qu'il n'aurait pas expérimentées lui-même, c'est à dire de faire autre chose que de rendre compte de comment il pensait.

Eh bien, il pensait en homme de son temps. La plupart du temps c'était l'être rationnel en lui qui pensait, car il s'interdisait toute autre pensée que rationnelle. Il lui fallait être le plus logique et cohérent qu'il pouvait pour se prendre au sérieux et s'il voulait qu'on le prenne au sérieux, ces divagations n'intéressaient personne. En un mot il tentait d'approcher au plus près une pensée rigoureuse et scientifique et démonstrative et analytique et synthétique et dialectique; et comme l'ère était à la technique il fallait que sa pensée le soit aussi chargée d'éléments techniques à l'appui et si possible ait la précision du scalpel. Il savait sans le savoir que c'était cette pensée là qui avait la faveur de son temps.

Si je dis qu'il savait sans le savoir c'est parce qu'il avait aussi une autre approche ou appréhension de la réalité aussi que du monde où il vivait, mais ça c'était la pensée qu'il se refuserait souvent d'avoir, qu'il prenait presque comme fautive et la faute, l'erreur, était bien ce qu'il fallait éviter à tout prix et dont la rentabilité n'était pas prouvé, or l'efficacité et la rentabilité étaient ce qui avait permis la modernité. Pourtant il n'était pas non plus sans s'empêcher de penser que les meilleurs découvertes… que l'intuition… que l'inspiration… enfin que la pensée créatrice… n'était pas la pensée technicienne ou celle qui ne pensait que ce qu'elle avait appris à penser; ce qui éviterait certes le plus possible les erreurs mais ne permettrait pas d'avancer sur le chemin de la pensée.  

Sans doute l'homme vivant une ère nouvelle ne s'était pas tout à fait débarrasser d'un ancien mode de pensée dont cependant il se défiait. On sentait bien une situation ou une personne ou une action, de faire ceci plutôt que cela, mais on ne s'arrêtait pas là, et si notre pensée moderne et calculatrice calculait le contraire de ce que l'on avait senti l'on s'en tenait à ce que l'on avait calculé ou estimé rationnellement juste ou vrai d'après donc notre raisonnement qui ne voulait pas s'embarrasser d'impressions ou de sentiments; tout cela étant d'après nous bien vague et bien nébuleux; car c'est ainsi que nous la jugerions et condamnerions cette pensée que l'on qualifierait d'intuitive.

Souvent pourtant il s'était avéré qu'il avait vu juste alors qu'il s'était trompé dans ses calculs; que sa première connaissance ou appréhension de la réalité, d'un fait ou d'un ensemble de faits, d'une situation ou d'une personne ou d'un ensemble de personnes, quand il avait voulu réfléchir dessus, faire appel à sa raison, il n'avait fait que de s'en éloigner. Cela en était troublant. Il en venait même à craindre cette pensée comme on peut craindre la vérité et ce qu'elle lui apprenait. Cette démarche de l'esprit n'était pas scientifiquement prouvée, on pouvait même la mettre sur le compte d'une pensée hérétique tellement la foi dans le progrès et la civilisation était grande chez lui comme chez ses contemporains. Pourquoi cependant, se disait-il, l'homme se priverait d'une pensée qui en d'autres temps l'avait aidé en son existence; et si elle n'était sans doute pas parfaite qui dit que celle d'aujourd'hui l'était et qu'il ne devait pas chercher entre les deux un heureux compromis.

Il lui fallait encore parler de deux autres pensées et dont l'une voudrait aussi la mort de l'autre, et c'était la pensée laïque qui s'opposerait à la pensée religieuse. Et qu'il croit encore en Dieu ou n'y croit plus ne changeait rien à l'affaire s'il était encore imprégné du sentiment de la faute ou de la culpabilité aussi que du rachat de cette faute ou culpabilité et mû par l'esprit de sacrifice. La pensée matérialiste ne lui était pourtant pas étrangère et pouvait gouverner tout autant sa conduite. Est-ce qu'on pouvait parler pour autant de vestiges du passé et d'une pensée archaïque? Est-ce que ce que l'homme avait pensé un jour il ne le penserait pas toujours? Ne pourrait pas plus s'en défaire que de sa peau, que de sa chair, n'était-ce pas consubstantiel à son existence, à la précarité de son existence? Et pourquoi devait-il s'en défendre? Cela n'enrichissait-il pas sa pensée? Ne fallait-il pas se défendre plutôt de la pensée unique?

Il lui fallait donc laisser coexister en lui plusieurs modes de pensées, toutes pour lui de précieux alliées pour déchiffrer le monde et ses habitants. Il lui faudrait aussi relire la philosophe espagnole Maria Zambrano parce qu'il avait bien aimé l'entendre parler de "razon poetica" d'une raison poétique car pour elle, grosso modo la vérité, sa découverte, passerait autant par la raison que par la passion, le sentiment, plutôt que d'apprendre à s'en défendre au nom d'une raison objective. Il avait aussi entendu parler d'une pensée non seulement métaphorique mais mythologique qui aurait été la pensée des premiers hommes sur la terre et ne voyait pas pourquoi il faudrait s'en défaire au nom d'une pensée si pragmatique (technique et spécialisée) fragmentaire et non totalement dépourvue de partialité parce que se voulant essentiellement utilitaire. Quant à sa réflexion sur le langage (conducteur de la pensée), il n'avait que très peu goûté à la linguistique qui était l'approche universitaire décortiquant le langage comme s'il se fut agit d'un oignon avec toutes ses pelures et d'où d'après coup, une fois décortiqué il n'en resterait rien; ne l'intéressait pas la pensée comme objet scientifique à l'étude, comme objet de langage et n'existant pas en dehors du langage, quand pour lui elle ne faisait que l'irriguer, lui donner vie, bien que nourrit en même temps de langage; non, il n'aimait pas la voir réduite à cette pelure d'oignon, que rien ne la transcende.

jeudi 5 mars 2026

Les petits plaisirs de la vie


Pour faire part au monde, et d'ailleurs à quel monde?, de ses réflexions, fallait-il pour plus de crédibilité qu'il prenne ce ton grave et sentencieux et autoritaire et neutre et objectif que seul prête la science dont il était totalement dépourvu, ce qui serait entre autre tromper son monde, et ne rien lâcher de ses sentiments qu'il suspectait cependant de se cacher derrière toute philosophie d'autant plus qu'elle voudrait s'en montrer dénués. Non! Il se refuserait cette hypocrisie et ferait part de ce qu'il avait sur le cœur autant que de ce qu'il avait à l'esprit de dire. Dans un premier temps il aurait voulu intitulé: Vie et existences le thème qu'il aborderait mais vu son étendue et le peu de temps dont il disposait pour en disserter il s'était dit que pour cette fois-ci il se contenterait de le limiter à cette réaction quasi épidermique qu'il avait quand on parlait des petits plaisirs de la vie.

C'était sa mère qu'il avait entendu la première fois parler des petits plaisirs de la vie, depuis il avait pris en horreur cette expression et cherchait simplement à s'en expliquer. D'abord il ne s'agirait pas des petits plaisirs de la vie mais bien de l'existence que l'on confondait fréquemment avec la vie, car en effet tout ce qui se rattachait à l'existence ne pouvait au mieux que procurer des petits plaisirs mais jamais prétendre atteindre au bonheur; c'est que le bonheur était plus grand, plus généreux, plus ouvert; n'avait en quelque sorte rien à voir avec notre existence étroite et mesquine et pingre et propre donc aux petits plaisirs, à se refermer sur eux comme elle se referme sur nous incapables que nous sommes d'en sortir comme nous le sommes de sortir de notre société et de notre époque ou une huitre de sa coquille. A ses meilleurs moments, de plus de compréhension et de mansuétude pour le genre humain auquel il ne manquait pas d'appartenir, il se disait que c'est tout ce qu'il leur restait et qu'il ne fallait pas encore leur ôter, quand jamais lui plus que les autres n'atteindraient au bonheur, et il s'imaginait maintenant ces crabes aux pinces trop courtes qu'il avait vu battre dans le vide.

Si dans son penchant au pardon, et dieu sait comme l'on se pardonne facilement, ce qui est sûrement la pire lâcheté non pas seulement vis à vis des autres ou de soi-même mais de la vie, il ne se voyait arrêter par le fait que c'était justement ces petits plaisirs qui venaient contrarier notre accès au bonheur comme notre attachement à l'existence était souvent un manquement à la vie. Pour illustrer ses dires il parlerait de l'amour et de la nature comme les deux portes ouvertes sur le bonheur que si nous avions un jour entr'ouvertes nous avions aussitôt fait de les refermer pour ne pas justement perdre ces petits plaisirs dont nous sommes si friands, qui sont en un mot toute notre existence faite à eux, qu'à eux, et qui se trouverait alors surdimensionnée et c'est cette "surdimension" qui l'aurait toute effrayée et entrainé derechef un mouvement de recul, nous cantonnant dans nos retranchements, c'est-à-dire dans notre existence.

Oh! non, on allait surtout pas s'oublier dans l'amour comme s'oublier dans la nature, ça aurait été se perdre, ça aurait été perdre ces petits plaisirs de l'existence; alors autant ramener à nous l'amour et la nature. Ce n'est plus alors qu'un pauvre amour intéressé que le nôtre, ce n'est plus alors qu'une pauvre nature réduite à nos besoins que la nôtre. Mais les voilà à notre portée et des deux on peut jouir sans crainte, les faisant entrer dans les petits plaisirs. Certes on s'est éloigné de la vie comme du bonheur car ce n'est qu'à chaque fois qu'on se connecte avec la vie qu'on trouve le bonheur comme à chaque fois qu'on entre en contact avec l'amour ou avec la nature, tout aussi dangereux pour nous l'un que l'autre, car ce n'est pas épargner sa petite existence et risquer de la perdre comme tous ces petits plaisirs connexes, ça va pour une partie de pêche ou de chasse comme pour une partie de jambes en l'air; mais se perdre en l'autre et l'autre en nous comme se perdre dans la nature, c'est perdre ses repaires, c'est risquer de ne plus se retrouver au prix du bonheur, un bonheur qui peut nous coûter cher, trop cher, ou serait-ce que l'on est trop peu généreux de nous même, que l'on est trop attaché à l'existence et à ses petits plaisirs qu'il faudrait sacrifier mais pèsent trop lourd sur la balance qu'ils finissent toujours par la faire incliner de leur côté.

samedi 12 juillet 2025

L'existence et la mort


Il faut le dire: on ne se fait pas à l'idée de la mort qui toujours nous surprend quand elle arrive et d'autant qu'elle touche à ceux qui pour nous ont beaucoup d'existence qui est toute l'existence qu'on leur prête et voyez bien que je ne dis pas l'importance.

C'est que l'on ne comprend pas quand on dit importance, on ne comprend pas que cette importance tient à notre existence, à ce qu'elle leur prête d'existence, aussi c'est notre existence que la mort touche de si près et par ce à quoi elle s'étend jusqu'aux autres.

Tout le monde conçoit cependant que l'on ne peut pas vivre seul, mais de là à penser que notre existence n'est pas seulement notre existence mais coextensive à ceux à qui on accorde beaucoup d'existence et qui mourant nous ôte par là même beaucoup d'existence si bien qu'il y a qui en meurt.

A ma femme ce beaucoup d'existence que je lui prêtais je le ressens maintenant comme un manque à mon existence qui ne serait plus qu'une existence par défaut, diminuée; une vieille connaissance me racontait qu'il avait perdu un ami à la guerre et que depuis il se considérait en sursis.

Le temps retrouvé, un film de Raoul Ruiz, qui rappelle à ceux qui l'auraient lu La recherche du temps perdu; eh bien, en voyant ce film je voyais d'un autre œil tous ces mondains se donnant de l'importance car je comprenais alors qu'ils se donnaient de l'existence.

Non pas beaucoup d'importance à des futilités, mais beaucoup d'existence à leur société composé de nombreux membres titrés, de sorte que si un venait à disparaître il y en avait toujours beaucoup d'autres à qui ils donnaient aussi beaucoup d'importance, entendez comme moi d'existence.

Et parce qu'ils n'auraient pas à pleurer leur défunt comme moi ma femme on dira que je suis profond tandis qu'ils seraient superficiels; mais n'est-ce pas profond que de diluer cette idée inacceptable de la mort dans beaucoup d'existences qui aurait beaucoup d'existence.

Si j'avais à plaider pour ma défense je dirais que ce plus d'existence qu'ils sont allés chercher en société c'est par vanité tandis que le plus d'existence que je suis allé chercher en ma femme c'est par amour; et si la vanité est de ce monde on ne peut en dire autant de l'amour et de la mort. 

dimanche 8 juin 2025

L'ingénu philosophe


Mon ami vers qui je reviens sait-il qu'entre temps j'ai lu Henri Bergson et Baruch Spinoza. On dit que les voyages forment la jeunesse mais la lecture des philosophes est bon au vieil âge s'il a quelque espoir encore de se trouver modifier comme on l'est toujours et c'est de l'intérieur.

Parce qu'il est à parier que mon ami n'y verra que du feux, que le même homme de toujours; mais que je changea d'un coup de brosse la disposition de mes cheveux et il voyait du changement là où il n'y en avait pas quand là où il y en aurait il n'en verrait point.

Aussi comme lui jadis j'avais revu mon maître de thèse qui après une longue absence revenait de La Casa de Velasquez et à défaut de cheveux, sans doute parce qu'il était chauve, c'est dans ses yeux que je voulais voir ce qu'il avait vu et je n'y vis que du feux.

Rien ne parle de nous au dehors et en dehors de nous. Henri Bergson aurait emporté avec lui sa conception du temps s'il ne nous en avait pas parlé, et Baruch Spinoza son conatus, cette idée qu'il avait que tout être s'efforce de persévérer dans son être.

C'est aussi dans les yeux que les amoureux se regardent et l'on dit que c'est la fenêtre de l'âme. Je crois néanmoins que l'on se regarde de moins en moins dans les yeux, mais que cherche t-on dans les écrans lumineux ?

La connaissance n'est-elle pas dans le regard que l'on porte sur les choses, c'est Husserl fondateur de la phénoménologie qui dit que "toute conscience est conscience de quelque chose", et pourtant le regard qui pénètre les choses reste impénétrable.

A travers lui pas de conscience qui se révèle à nous et pas davantage donc les modifications que cette conscience aurait pu subir, rien ne s'affiche vraiment que des émotions passagères, rien qui ne reflète un état psychologique nouveau, un changement de l'être dans sa conscience.

Cependant notre volonté de connaitre l'autre va rarement si loin, c'est qu'on l'aime rarement autant, que notre amour de l'être reste superficiel, ne touche pas à l'essence de l'être. En termes clairs on ne cherche pas vraiment à savoir qui il est, on s'en fout royalement.

L'existentialisme n'aurait plus lieu d'être parce que ce n'est pas l'être existentiel qui nous intéresserait mais l'être fonctionnel: non comment il est mais comment il fonctionne et s'il fonctionne bien, parfait, sinon tant pis pour lui, comme une mécanique à mettre au rebut. 

Les recherches en matière de santé s'orientent ainsi sur la découverte ou plutôt la réalisation ou fabrication de pièces de rechanges permettant à cette fonctionnalité de perdurer dans le temps car il ne s'agit plus tant de persévérer dans son être que dans sa fonction ou fonctionnalité.

On ne pose même plus la question: esprit es-tu là ? C'est la pure matérialité de l'existence qui intéresse, le corps comme celui de "l'animal machine" de René Descartes: simple assemblage de pièces et de rouages dénué de conscience ou de pensée.

Les temps morts


Il y aurait quelque chose de cruel non pas dans la mort mais dans l'approche de la mort, c'est qu'elle oblige à l'attente de son événement autant la personne destinée à elle que les personnes qui aussi par leur destinée sont attachées à cette personne.

Toutes se retrouvent malgré elles plongés dans l'attente de cet événement que tout le monde pourtant craint plus qu'il ne le souhaite ni pour lui-même ni pour qui il aime autant que lui-même sinon plus que lui-même, et je parle des morts et de leurs proches.

Le temps de l'attente, parce qu'il ne reste plus rien à faire ni a espérer, est toujours pour le vivant le temps le plus difficile à vivre et aussi, et certainement pour ce à quoi il est attaché, considéré comme un temps mort.

Si nous nous mettions maintenant à considérer une société non pas quantitativement mais qualitativement, et non pas par son étendue, non pas par le nombre et dans l'espace mais dans le temps, on dirait que celle qui se voit envahie par le temps mort de l'attente n'est pas très vivante.

Il est plus facile de considérer il est vrai la cruauté comme le fait de la présence agissante et puissante que de l'absence inactive et inopérante ou impuissante, il n'empêche que ce serait celle qui s'opposerait le plus à l'être vivant en ce qu'il a de vivant ou de plus vivant.

Ce qui poserait problème ne serait pas tant la mort, on s'y fait, mais le temps mort, on ne s'y fait jamais, parce que le temps mort on a à le vivre tandis que la mort on n'a pas à la vivre, on est mort. Or, il semblerait que la société ne se pose pas la question du temps mort.

A croire qu'elle n'est pas vivante la société, que seul l'individu qui est vivant en souffre de l'attente, parce que ces temps morts se produisent de son vivant et de façon de plus en plus fréquente et prolongée.

Il y a cependant en eux une cruauté indéniable, et l'on voit à quoi ils renvoient, mais ce que l'on est prêt à supporter comme attente pour nos mourants qu'on accompagne c'est afin que la mort leur soit moins cruelle, quand notre souffrance ne diminue en rien celle de la file d'attente.

On est doublement patient chez le médecin ou dentiste ou autres spécialistes, prodiguant cette même patience qu' on a au supermarché ou au spectacle ou chez le notaire, ou parfois pour satisfaire un besoin naturel: boire, manger, dormir … tous contrariés par l'attente.

Meubler l'attente serait non pas rendre vivants mais moins mortels les temps morts, qu'ils ne nous tuent pas à petits feux ou nous rappellent moins cet instant crucial pour ne pas dire mortel qui saura aussi mettre fin à toute attente, à tous ces temps morts. 


CITATION

Si pour la société le temps est une notion abstraite pour Henri Bergson le philosophe il en est autrement: " Quand on veut préparer un verre d'eau sucré force est bien d'attendre que le sucre fonde. Cette nécessité d'attendre est le fait significatif. Elle exprime que, si l'on peut découper dans l'univers des systèmes pour lesquels le temps n'est qu'une abstraction, une relation, un nombre, l'univers lui-même est autre chose". La Pensée et le Mouvant. Où s'oppose temps et "durée pure" qui est le temps de l'expérience et du vécu.

mardi 8 avril 2025

Même pas peur


Est-ce que je dois faire tout ce que je fais comme si j'étais éternel et la mort qui viendra me surprendre ne me surprendra pas parce que tout ce que je fais je le fais aussi parce que je suis mortel et pour que la mort ne puisse me surprendre sinon dans mon éternité qui est immortalité.

L'homme qui vit comme s'il était éternel ne cesse en effet de faire pour son immortalité, c'est-à-dire de faire comme s'il était éternel, n'ignorant pas pour autant qu'il va mourir, ou plutôt parce qu'il sait qu'il va mourir.

C'est que l'homme qui ignorerait qu'il va mourir ne ferait rien d'autre que ce que fait la bête et bien souvent en effet l'homme qui ne veut pas savoir qu'il va mourir fait la bête.

Il veut mourir la bouche pleine. Mais qu'il veuille ou ne veuille pas le savoir n'enlève rien à ce qu'il le sait et c'est ce qui travaille à son éternité parce que l'homme qui travaille à son éternité est travaillé par son éternité.

On ne saurait en dire autant de la bête ou de l'homme qui fait la bête. Ce n'est pas la mort qu'ils ignorent mais l'éternité. Ils ne sont pas travaillé par l'éternité mais par la mort.

La mort fait son travail de sape qui sape en la vie de l'homme tout idée autre que la sienne à laquelle elle voudrait qu'il se fasse. Elle réussit fort bien semble t-il avec les animaux. Mais elle échoue avec l'homme qui pense et agit comme s'il était éternel. "Même pas peur" qu'il lui dit. 

lundi 7 avril 2025

Encore une généralité


Partons (pour se la jouer en fit les œufs) de l'impératif catégorique de Kant: "il faut agir de telle manière que la maxime de notre action puisse être élevée au rang de maxime universelle".

Voilà bien s'il en est une, une généralité. Mais l'homme n'aime pas les généralités et exprime même vis à vis d'elles son exaspération quand il dit: "encore une généralité".

C'est que ce qui définit l'homme c'est sa particularité et que tout ce qui l'en éloigne (ou l'éloigne de lui-même) ce sont les généralités. La raison cependant qui définirait l'homme est une fabrique à généralités.

Tous ceux qui se réclament de la raison se réclament de la généralité mais ne peuvent pas pour autant se réclamer de l'homme sans vouloir le soumettre par l'impérieuse raison aux généralités.

L'homme que l'on voudrait ainsi englober dans une, ou des généralités, échappe par sa particularité, en tant que ses pensées comme ses actions ne se soumettent pas au dictat des généralités, que l'on n'aime encore moins entendre que dire.

C'est par sa singularité, celle de ses actions comme de ses pensées, qu'il se distingue; et sa morale, s'il en a une, comme sa philosophie de la vie, elle ne répond pas à des maximes préétablies.

"La raison du plus fort est toujours la meilleure". Voilà encore une généralité que l'homme ne peut pas aimer entendre, à laquelle en tant qu'homme il résiste comme il résiste aux généralités qui voudraient lui imposer leur dictat, le rendre à la raison.

L'empire de la raison n'est pas meilleur que tout empire contre lequel tout homme qui par essence est libre se bat. Ce même homme qui se défend des généralités, de leur emprise totale et absolue sur lui.

Il vaut mieux n'avoir jamais à s'en remettre à une généralité et je reprendrais cela à mon compte si ce n'était aussi une généralité, c'est-à-dire une affirmation qu'il ne faudrait pas trop généraliser, comme l'impératif catégorique de Kant sujet à réflexion comme toute généralité.

jeudi 19 décembre 2024

Alea jacta es


Pourquoi je continuerais à vivre? Qu'apporteraient de plus à ma vie quelques années de plus? Si je ne me pose pas ces questions ou que j'y réponds négativement c'est que je vis sous le régime des plaisirs auquel cas les années ne comptent pas, n'y ajoutent rien, pas plus qu'elles n'y enlèvent rien. Par contre, si c'est ce régime qui régit ma vie l'on peut comprendre qu'il me coûtera autant demain qu'aujourd'hui de la quitter.

Il en va différemment s'il est question de réalisation personnelle, de projet de vie, car tout projet arrive à son terme une fois réalisé, et par conséquent une fois réalisé ce projet de vie il devrait m'en coûter moins de la quitter cette vie. Sans doute alors est-ce le cas non pas de la multitude vouée aux plaisirs mais des grands hommes qui sont ceux qui pour eux-mêmes aussi que pour l'humanité ont réalisés de grandes choses.

Mais il est une idée aussi très grande et qui cette fois-ci vaut pour tout le monde bien que la plupart d'entre nous n'en ait pas conscience et croit lui préférer celle "des petits plaisirs de tous les jours" et c'est celle de sacrifice, car il n'y a pas qui ne se sacrifie pas pour un autre (le cas le plus visible est celui des grands-parents vis à vis de leurs petits enfants) mais plus facile encore a d'admettre est que l'on ne vit pas que pour soi. Le sort de celui qui reste seul au monde est peut-être encore moins enviable que le sort de celui qui quitte le monde.

mardi 10 décembre 2024

Le bonheur et les autres


Si j'ai une femme mon bonheur dépend de cette femme, si j'ai des amis mon bonheur dépend de ces amis, mais de quel bonheur parlerais-je si je n'avais ni femme ni amis? C'est bien ce que l'on pourrait demander à Spinoza tout autant qu'aux stoïciens qui parlent d'un bonheur dont la cause ne nous serait pas extérieure, de quel bonheur parlent-ils? Parce que ce qu'ils appellent bonheur on ne s'y réfère tout au plus que comme satisfaction: les satisfactions personnelles que l'on a dans nos réalisations variées et toutes aussi personnelles qui sont comme autant de consécrations de nous-mêmes, mais si elles n'enlèvent rien elles n'ajoutent rien non plus à notre relation avec les autres. Si encore nous étions seul au monde, et pour autant que nous puissions être heureux seul au monde, mais voilà nous ne sommes pas seul au monde et notre bonheur dépend effectivement des autres que nous les ayons d'ailleurs choisis ou pas comme femme ou comme amis.

Je ne voudrais pas avoir de femme pour que mon bonheur ne tienne pas à une femme, je ne voudrais pas avoir d'amis pour que mon bonheur ne tienne pas à mes amis, autant dire je ne voudrais pas vivre pour que mon bonheur ne tienne pas à ma vie, n'as t-on jamais rien entendu dire de plus absurde, mais s'il est absurde de le dire il y en aurait que l'on aie trouvés très intelligents de le penser, d'avoir pensé ne pas assujettir leur bonheur à une cause extérieure. Et de cet enfant qui dit: "je n'ai pas demandé à vivre moi" à ses parents qui le voudraient au moins reconnaissant de l'avoir mis au monde qu'en pense t-on, hein? Parce que ce manque de reconnaissance des autres n'est ni plus ni moins qu'un manque de reconnaissance d'être au monde.

J'aimerais bien pouvoir m'en passer des autres comme ils aimeraient bien pouvoir se passer de moi les autres et pour parler comme Pascal tout le malheur des hommes est de ne pas savoir rester seul et tranquille dans leur chambre, seulement il semblerait que c'est peine perdue car ce n'est pas dans la nature de l'homme et qu'il faut au contraire qu'il soit bien malheureux pour en arriver à ces extrêmes et sans doute davantage encore pour s'en réjouir et c'est pourquoi l'ataraxie était le maître mot de tous ces sages philosophes parce que l'ataraxie était l'absence de toutes souffrances et ce qu'ils désiraient avant tout était de cesser de souffrir quand il semble qu'aujourd'hui on demande plus à la vie et c'est le bonheur et qui plus est: le bonheur avec les autres. 

dimanche 8 décembre 2024

L'idée de sacrifice


L'idée de sacrifice me taraude parce que je crois avoir trouvé là l'idée directrice de la vie de chacun. Il y en a qui s'en défende: "je ne vais pas sacrifier ma vie pour toi". C'est qu'ils en ont pris conscience. Mais ils se trompent. On n'échappe pas au sacrifice. Voilà que cette mauvaise mère qui n'aura pas voulu faire quoi que ce soit pour ses enfants fait maintenant tout ce qu'elle peut pour ses petits enfants. Voilà que ce père qui n'était pas présent au foyer se tuait à la tâche quand cet autre donnait tout au syndicat et au parti, cet autre encore tout au jeu ou à la boisson: ce dernier cependant à la différence des autres se résignerait à l'absurde, à l'inutilité d'une vie, tandis que tous les autres dont la vie que la mort rendrait tout aussi absurde et inutile par leur sacrifice s'en réapproprient de leur mort comme de leur vie. "Je ne vais pas sacrifier ma vie pour toi" mais alors tu la sacrifiera pour rien parce que tu vas mourir quand même mais cette fois-ci pour rien.

Aujourd'hui où il est de bon ton de dire: "il faut que je pense un peu à moi" ou "assez de sacrifices" quand jamais on ne se serait moins sacrifié pour les autres c'est qu'aussi moins que jamais l'on ne l'aurait compris cette idée de sacrifice comme idée directrice de la vie de chacun car présente autant au début qu'à sa fin, étendant son règne, le règne du sacrifice, de notre naissance à notre mort où nous sommes voués au sacrifice comme unique échappatoire au néant, à l'absurde, à l'inutilité, au dessein et destin qui par nous ne serait pas fixé, voilà au contraire que nous lui donnons vie et forme, principe et finalité, finalité qui bien entendu ne serait pas en nous, qui échapperait à notre propre fin.

Mais cette idée de sacrifice qui gouverne notre vie n'est pas consciente, voire même contrariée, et jamais elle n'a été contrariée comme aujourd'hui par ces autres idées déjà citées et qui viendraient la parasiter: "il faut que je pense un peu à moi" "assez de sacrifices" "on n'a qu'une vie" entre parenthèse c'est pour la vivre et non pas pour la donner, pas pour la sacrifier. Et, d'un autre côté, on chercherait à donner un sens à sa vie. C'est que perdant le sens du sacrifice on aurait perdu le sens de sa vie. Aussi j'écris toute la journée et je ne sais pas pourquoi j'écris puisque je ne suis pas publié et ignore si l'on me lit mais je crois que tout celui qui écrit, écrit comme j'écris, et on dira et peut-être même le pensera t-il qu'il écrit pour lui comme je l'ai souvent entendu dire: "j'écris pour moi", comme il y en a d'autres qui disent: "je vis pour moi". Mais l'on sait bien maintenant qu'ils courent tous au sacrifice d'une vie pour que paradoxalement elle ne soit pas perdue pour rien. Et qui croirait allez dans le sens de la vie en vivant pour lui ne pourrait pas comprendre pourquoi il en a perdu le sens puisque le sens qui lui manquerait serait le sens du sacrifice.

samedi 7 décembre 2024

L'état de la question


Sur tout sujet à aborder avec sérieux il devrait être fait l'état de la question (d'après la docte université) mais je les aborde comme ils me viennent qui est comme on aborde la vie: comme elle nous vient, et on ne pourrait dire pour autant qu'on l'aborde avec moins de sérieux mais plus de naturel. Je pensais à l'homme parce que je n'arrête pas de penser à l'homme qui pourrait être une femme, c'est-à-dire pas forcément moi, bien que par quelques côtés l'on puisse aussi dire de moi que je suis une femme, et je l'accepterais bien volontiers et mieux que beaucoup d'hommes d'être une femme quoique je le serais un homme toujours et beaucoup plus que d'autres et à mon corps défendant beaucoup plus que d'autres et qui est celui d'un homme toujours à se défendre des femmes; quant à ce qui est de mon esprit il peut en être autrement si l'on en croit ce que l'on dit et qui est que femme varie car la variété de la nature trouverait son corollaire dans la variété de la nature humaine en générale et dans la mienne en particulier. Le dogmatisme serait plus le fruit du discours cet artifice que celui de la nature jamais pareille à elle-même et susceptible de toutes les métamorphoses.

Mais l'homme ce bâtard procéderait tout autant de la nature que de la société et de son discours et de ses dogmes ou vérités, ça pour le côté négatif; maintenant dire que la nature n'a que du bon et la société n'aurait que du mal relèverait plutôt d'un esprit manichéen et dogmatique que ductile comme la femme, comme la vie, comme moi même étant fait non pas de bois (sinon de celui du roseau pensant) mais de ces métaux qu'on pourrait tordre de la main sans jamais qu'ils ne se rompent. Cependant, n'en étant pas moins homme, je peux suivre quelque instant le fil d'une pensée sans qu'elle ne se perde dans les méandres de ses contradictions qui sont autant de nuances comme il peut y en avoir dans les couleurs ou les odeurs ou les humeurs, parfums de la vie.

J'aime cet homme que je ne suis pas: élégant, bien mis, ne disant jamais un mot plus haut que l'autre, sa maîtrise allant de pair avec son maintien; aussi fin par l'esprit que d'une grande sensibilité, d'une culture non moins grande que d'une vive intelligence car c'est à tort qu'on dira de lui: mieux vaut tête bien faite que tête bien pleine, car plus qu'à son remplissage a contribué à son édification, à sa structuration, toute son éducation. Le fruit de l'éducation française semblait avoir porté à son plus haut point ce type d'homme. Qu'on l'eut alors préféré au peuple — non seulement indigent mais grossier, c'est-à-dire indigent et rustre par l'esprit et pas seulement par le corps, miséreux en tout et pour tout, constituant alors à part entière deux classes sociales: l'une que tout privilégiait: le corps et l'esprit, l'autre que tout défavorisait: le corps et l'esprit — c'était répondre à un élan tout aussi naturel que de mépriser l'une et ce qu'il y avait de l'une en soi (plus qu'en les autres) et de tendre de toutes ses forces vers l'autre (aspiration on ne peut plus naturelle).

Mais je vois comme vous pouvez le voir Trump au pouvoir (et l'arrivée en France d'un Trump au pouvoir ne saurait tarder) et beaucoup d'en parler comme le représentant d'une classe, mais de quelle classe parlent-ils? S'il n'y a plus de classes, si Trump n'a aucune classe, et représente plutôt l'abolition des classes ou son nivellement par le plus petit dénominateur commun: l'argent. C'est du pouvoir à l'état brut. Sans éducation. Sans sophistication. Sans non plus grande légitimation: se moquant à la fois du savoir comme du droit qui était tout ce qui légitimait le pouvoir jusque-là. Et je ne vais pas pleurer sur cette société pas plus que sur aucune société (car aucune n'a favorisé les miens) mais sur ce qu'elle a fait de l'homme et sur ce qu'elle montre comme homme, c'est-à-dire la représentant, car si je ne veux pas de cette société c'est parce que je ne veux pas de cet homme là qui en serait le produit, je ne veux pas de ce bâtard là bâtardisé par la société, de son avatar, de cet déchéance, qui n'est pas tant déchéance de la nature que de la société.

Mais revenons sur l'état de la question bien que nous ayons débordé de la question et délaisser l'état qui n'est autre chose que de le laisser en l'état pour nous intéresser davantage à l'homme, à l'état de l'homme plus qu'à l'état de la question, et encore moins à l'état tout court parce que comme dit précédemment il n'y a pour moi que l'homme qui existe, le reste est fiction, discours, dogmes ou vérités, c'est-à-dire n'existent pas sinon dans la tête de l'homme. Si l'on considère par ailleurs qu'il n'est rien qui n'ait jamais été dit ou écrit à quoi bon après avoir rassemblé tout ce qui a été antérieurement dit et écrit sur la question, ce qui est faire l'état de la question, en rajouter, car on ne saurait alors et justement prétendre avoir quoique ce soit d'autre à y ajouter, c'est une gageure que seul peut tenir qui n'aurait pas fait l'état de la question, d'où il faut savoir que c'est plus souvent en ignorant qu'en savant qu'on écrit.

mardi 1 octobre 2024

Le vivant


Prenez deux exemplaires de l'humanité: l'un jeune, l'autre vieux. "Il n'y a pas photo". Et pourtant on pourrait s'interroger sur cette préférence ou sur le pourquoi de cette préférence. La beauté? Et encore? La beauté du vivant. Prenez maintenant deux autres exemplaires de cette humanité cette fois sensiblement du même âge mais: l'un taciturne et hypocondriaque, l'autre gai et aimant faire la fête. "Il n'y a pas photo". C'est le gai et aimant faire la fête qui aura votre préférence. C'est que le vivant aime le vivant. Ce qui nous apparaitrait le plus beau ne serait-ce pas aussi ce qui nous apparaitrait le plus vivant. Et ce ne serait pas tant qu'il le soit mais qu'il nous apparaisse comme tel. Prenez à nouveau deux autres exemplaires de l'humanité: l'un extraverti, l'autre introverti. "Il n'y a pas photo". C'est l'extraverti qui aura votre préférence. Oh! C'est beau aussi une vie intérieure que vous me direz. Je vous arrête tout de suite. Vous me parlez encore de cette vie intérieure qui se voit, qui s'est faite œuvre d'art et dont alors vous admirez la beauté: ce livre si bien écrit, cette toile si bien peinte, cette statue si bien sculptée, et vous savez que c'est de cet homme ou de cette femme qu'est sorti tant de beauté. Mais si cette vie intérieure qui bouillonne en eux ne fait pas surface vous les croyez sans vie, qu'ils sont mornes, quelle tristesse en eux, et tout cela est absence de beauté à vos yeux, parce qu'elle est absence de beauté révélée, c'est-à-dire de vie apparente.

Mais revenons à la jeunesse. La jeunesse c'est la beauté du vivant. Et encore. C'est la beauté du vivant apparent. On dirait du plus vivant. Comme on pourrait le dire de celui qui fait le plus la fête, qu'il est le plus vivant. L'apparence de la jeunesse c'est ce qui est recherchée. Mais qu'est-ce que l'on recherche en voulant paraître jeune sinon à paraître plus vivant, plus vivant que l'on ne le serait. Ce ne serait donc pas tant la beauté qu'on recherche ou y aurait-il une beauté qui soit indifférente au vivant, qui ne nous réjouisse pas au regard du vivant apparaissant plus vivant, autant dire plus beau parce qu'apparemment plus vivant. Aussi l'on dirait que les traits de beauté que l'on donne à la femme ne sont pas non plus indifférents à la vie, comme des signes avant-coureurs qu'elle serait à même de porter et de donner la vie, une vie qu'elle mettrait au monde. Toujours du vivant, du plus vivant. L'artiste aussi en serait porteur mais ce n'est que si l'on voit en lui les signes avant-coureurs du vivant, du plus vivant, qu'on lui fera crédit, crédit de notre enthousiasme qui n'est qu'enthousiasme à la vie, à toujours plus de vie. Soit, qu'on appelle ça comme on veut, qu'on appelle ça beauté, mais l'on sait désormais que ce que le vivant veut c'est toujours plus de vie, c'est ne pas mourir.


CITATION

"Elle qui séchait encore du désir de paraître jeune et d'être belle, que pouvait-elle bien être?" Fumiko Enchi dans l'Envoûtement. Anthologie de nouvelles japonaises contemporaines.

samedi 27 juillet 2024

Le soft power


Non ce n'est pas pour vous hypothétiques lecteurs que j'écris sinon pour penser, oui, vous avez bien entendu, pour penser. Mais ce n'est donc pas tes pensées que tus mets par écrit et nous obligerais nous hypothétiques lecteurs à lire. Non, mais c'est bien pour penser que j'écris tant il n'y a pas de préalables pensées à ce que j'écris mais une pensée en formation, une pensée qui s'écrit au fur et à mesure que j'écris. Prenez cette émission sur France Culture qui parlait du rapport du pouvoir à l'art. On est au XXIème siècle en Egypte mais c'est toujours l'Egypte des pharaons qui intéresse le pouvoir. A la construction des pyramides viendrait se substituer des entreprises ou projets d'Etat pharaoniques tel la construction de ponts, aussi le pouvoir ferait fi des institutions et représentations du peuple ou parlementaires, une simple façade démocratique, mais garderait un pouvoir fort, c'est-à-dire central et militaire. Non, l'Egypte des pharaons n'est pas morte et ce n'est pas que dans ses pyramides qu'on peut encore la voir. On parle d'un rapport riche et multiples quand il s'agit de la langue égyptienne comme de sa culture et de ses traditions, mais il n'en va plus de même si l'on considère comment l'Egypte est gouvernée et comment vivent ceux qui sont ainsi gouvernés. Le printemps arabe n'aurait modifié que provisoirement la donne avec le retour au pouvoir de l'armée, après celle des frères musulmans. Mais aucun des deux en vérité n'intéresse l'Occident. De sorte qu'en Egypte on préfère en détourner les regards vers l'Egypte des pharaons, celle des pyramides non celle des ponts et autres infrastructures gigantesques que le pouvoir aime toujours a entreprendre ou celle des prisons aussi gigantesques et où le pouvoir aime aussi toujours à martyriser le peuple. Non, ce n'est pas le plus beau à voir de l'Egypte. Mais pourquoi seulement le plus beau à voir de l'Egypte nous parlerait de l'Egypte des pharaons. C'est de leur temps d'armée dit-on dont l'armée profite, il faut entendre le pouvoir militaire en place, pour faire ses grands travaux, et l'on peut penser que ceux qui construisaient les pyramides n'étaient pas moins payés et pas plus esclaves. L'on ne comprend pourtant pas qu'un changement de régime ne s'opère pas plus rapidement. Mais alors qu'en est-il de cette culture et de cette tradition millénaire qui on l'a vu ne s'arrête pas à faire des pyramides. C'est qu'elle a longue vie même si elle a aujourd'hui la vie dure. On voudrait pourtant qu'elle ne meurt pas, qu'elle est longue vie tout en voulant en même temps que les égyptiens n'aient pas la vie dure. Sans doute y en a t-il de plus en plus qui aspirent à vivre à l'occidentale mais il y a sans doute aussi un mode de vie qui lui n'est pas occidental et lui résiste toujours, qui résiste toujours à un mode de vie qui se voudrait hégémonique, qui fait du prosélytisme, qui voudrait convaincre, même s'il est de moins en moins convaincant et sans doute parce qu'il est de moins en moins convaincant, voudrait ainsi commencer par se convaincre lui-même en convaincant les autres, ce que, à son grand étonnement, il ne réussit pas tout à fait, l'amenant parfois encore a utiliser la manière forte. On parle maintenant de l'art comme d'un "soft power", mais il n'est pas sûr que pour l'Egypte l'art ait jamais été un "soft power" ou qu'il le sera jamais. 

samedi 29 juin 2024

Le monde de la pensée


Il y a peu de pensées qui me veulent vivant et celles qui tiendront le plus de moi sont celles qui tiendront le moins à moi. C'est que le monde de la pensée est un monde étranger à l'homme, à la condition de l'homme, à la nature de l'homme. L'homme n'a pas attendu de penser pour exister. Le "Je pense donc je suis" peut-être remis en question par tous ceux qui sont et ne pensent pas. Le "Je pense donc je suis" dit donc seulement à quel point l'homme est fier de penser, preuve que cela ne lui ait pas donner sans efforts, l'homme apprécie ce qui lui coûte et penser est de ce qui lui coûte le plus. En ce sens on dit que le cerveau est paresseux ou partisan du moindre effort car il s'épargne autant qu'il peut dans la tâche qu'on lui demande de faire, d'où par exemple la création d'automatismes quand on lui demande de réaccomplir les mêmes tâches, ce qu'il fait alors "sans réfléchir" qu'on dit. L'homme aurait été amené à penser poussé par la nécessité. Mais on parle aussi de fruition de la pensée. Qui n'a pas en effet éprouver un certain plaisir de la pensée, et ce plaisir est d'autant plus grand quelle est gratuite. Sans cette fruition de la pensée il n'y aurait sans doute pas de créateurs. Par contre il n'est pas sûr que de l'aliment pensée l'homme ne puisse pas se passer ou que s'il s'en passerait il ne s'en porterait pas mieux. Il se trouve que le fruit défendu à l'homme par les dieux serait la pensée. Reste à savoir si ce sont des dieux bienveillants ou malveillants. Pour les dieux de la mythologie et avant l'ère chrétienne ils étaient tout sauf bon, d'où l'arrivée du "Bon dieu" comme on dit mais il n'empêche qu'au paradis il n'aurait pas fallu mordre dans le fruit. Et si l'on ne veut pas remonter si loin, à des temps mythiques, il y a cet aujourd'hui des idéologies et des querelles de partis qu'on peut se demander si elles nous aident à vivre. Mais, paradoxe, dans ce monde dit matérialiste c'est notre part la plus immatérielle que l'on revendique le plus fort, ici encore le "Je pense donc je suis", celle qui affirmerait le plus fort notre existence. Et si l'on veut se distinguer c'est encore par sa pensée. Il est vrai que les religieux appelaient à l'humilité et c'était surtout en matière de pensées. C'est un peu oublié. Mais ce qui amène à moi (ce moi qui est sans humilité) toutes ses pensées c'est l'être sacrificiel qui ne cesse de me tourmenter, l'idée que l'on serait tous voués au sacrifice, et plus que tout être le serait alors l'être voué à ses pensées, car il n'aurait d'autre existence que celle de ses pensées, car il n'existerait que dans ce monde étranger à l'homme qu'est le monde de la pensée, ce monde qui fait fi de sa condition d'homme, de sa nature d'homme. 

jeudi 18 avril 2024

Les siamois humain


Il devrait arrêté de penser. Il pensait trop tout le temps et c'est ce qui l'avait empêcher d'être dans la vie comme les autres. S'il avait fait ces études de philosophie qu'il avait voulu faire, et en temps et en heure, il pourrait maintenant philosopher comme avant il y en avait qui pouvaient prophétiser et on les écoutait, parce qu'il serait docteur en philosophie comme ils avaient été docteur en théologie, et que ses livres se vendraient bien, mais le paternel n'avait pas voulu parce que la philosophie ça menait à rien, ça menait même plus à Dieu, et ça avait jamais mené aux hommes, or c'était avec les hommes qu'il lui faudrait vivre. Il n'avait jamais su pour autant vivre avec les hommes, en commençant par son père avec qui il ne s'était jamais bien entendu, ni avec sa mère, ni avec ses frères, un de ses frères l'avait même battu sur le commandement de la mère, parce qu'il ne pensait déjà pas comme eux. Et c'est pourquoi au lieu de penser aux siens comme les autres pensaient aux leurs il philosophait toujours mais sans l'appui des textes qu'il n'avait pas lu en temps et en heure, qu'il disait, et dernièrement ça l'avait surpris de penser alors qu'il lisait, parce que même ça de lire penser ça l'empêchait. Au plus profond de sa lecture il avait été arrêté par une pensée, et c'était plutôt une image qui lui était revenu, mais il y avait une pensée derrière qui se cachait et qu'il devait aller débusquer, car tant qu'il n'en aurait pas fini avec elle, elle viendrait le déranger, alors il faisait ce qu'il faisait là et c'était de taper sur l'ordinateur tout ce qu'elle lui dictait parce que tant qu'il ne l'aurait pas écrite cette idée il ne pourrait pas reprendre sa lecture ou quoi que ce soit qu'il eut entrepris de faire à la place.

Et c'était sur la solidarité, et c'était sur ce qu'il fallait être solidaire les uns avec les autres, qu'on disait tout le temps et de tous les bords qu'on soit et lui il pensait que c'était toujours pour nous envoyer à la guerre, que la solidarité des uns s'opposerait toujours à la solidarité des autres. Mais surtout c'est cette image sur internet qui lui revenait. C'était horrible, c'était affreux, ces siamois réunis par la tête, d'être unis comme ça, et pourtant il n'y avait pas meilleure image de la solidarité dont on leur rabattait tant les oreilles, alors pourquoi elle était si saisissante à ses yeux cette image. Ce qui s'opposait le plus à la solidarité c'était bien de naître et de mourir seul, tandis que les siamois naissaient et mourraient ensemble. Ils n'avaient pas plus le choix de naître et mourir ensemble que nous n'avons le choix de naître et de mourir seul. Et sa sensibilité, et on pourrait plutôt parler d'insensibilité, le poussait même à s'étonner de voir à la télé, ou que l'on put montrer à la télé, tant de gens qui mouraient dans le monde sans que l'on mourut de les voir mourir tellement on devrait en être affecté, en être solidaire, quand lui et tant d'autres ils buvaient ou mangeaient pendant ce temps là, ou s'ils buvaient ou mangeaient ne s'arrêteraient pas pour autant de boire ou de manger, c'est à dire de vivre de cette vie organique propre à des organismes qui n'étaient pas l'organisme des siamois. Mais ce truc d'être attaché par la tête ça lui avait fait pousser sa réflexion un peu plus loin car n'était-ce pas par la tête qu'on cherchait toujours à nous attacher. Jadis on nous promettait déjà le paradis, mais pas sur terre comme aujourd'hui sinon au ciel, et on était tous alors d'accord pour partir en croisade se faire tuer et gagner ce paradis comme une terre promise et la terre promise c'était encore que le paradis promis mais bien sûr y avait les opposants qui sont toujours des opposants au pouvoir et le pouvoir un pouvoir terrestre fut-il laïque ou de l'église, alors il fallait tuer du juif et du musulman quand on partait en croisade. Et toujours on voulait nous faire partir en croisade, mais il fallait pour ça qu'on soit solidaire, alors on en appelait d'abord à notre solidarité. Maintenant le paradis on n'avait plus a attendre toute une vie pour l'atteindre, c'était ici et maintenant  toujours la même idée fixe qu'on devait toujours partagée et nous mettre en tête: à défaut d'un Dieu commun à tous une même idée du bonheur, a same way of life, ferait l'affaire et pour laquelle on devrait être toujours prêt à se battre même si en réalité il y avait peu d'entre nous qui vivait au paradis sur cette terre ou pour beaucoup la vie c'était l'enfer ou changer en enfer pour justement y tendre et y prétendre avec toutes les forces de son corps et de son esprit, et c'est comme ça qu'on dirigeait les corps et les esprits vers un but commun qui par contre ne servait que quelques uns et les nouveaux prophètes du bonheur et d'un paradis sur terre c'étaient nos politiques pour ne pas les nommer. Et pour pas qui y en ait qui se plaigne d'avoir moins que les autres droit au paradis parce qu'ils pouvaient pas se le payer et d'en avoir même pas l'usufruit on leur disait comme toujours qu'ils l'avaient pas mérité, et il fallait pour cela que tout le monde croit à l'école du mérite; car on en avait pas fini avec la croyance, il fallait toujours une croyance à la base de toute solidarité humaine (comme de toute injustice et de tout pouvoir) qui puisqu'elle ne pouvait pas se fonder dans les corps devait se fonder dans les têtes, c'est par la tête qu'on voulait nous attacher parce qu'on était pas tous nés siamois.

Quand on tapait siamois humain sur internet on les voyait tous sourire comme s'ils étaient heureux d'être attachés par la tête car ce qui surprenait aussi c'était de voir surtout des siamois humain attachés par la tête, quand il n'y avait pas plus horrible pour lui que de ne pas pouvoir mouvoir sa tête librement, c'est-à-dire comme on voulait, mais solidairement parce qu'elle était solidement attachée à la tête d'un autre et que cet autre n'était pas Dieu, et il se mettait maintenant à regretter ce temps où toutes les têtes étaient attachées à Dieu, comme elles devaient l'être naturellement sans qu'on s'en rende bien compte, parce qu'il lui semblait qu'alors elles pouvaient se mouvoir plus librement, que le fil qui nous relierait tous fut plus ténu et plus invisible et mérita moins une opération chirurgicale, et il ne savait si préférer aux miracles les horreurs de la science et au pouvoir de Dieu le pouvoir des hommes.

CITATION

"Tu vas y aller à l'instant même, dit Meeks. Parce qu'on est pas collés ensemble, et j'peux pas t'emmener là où je vais"  Flannery O' Connor dans Et ce sont les violents qui l'emportent.


samedi 17 février 2024

La vie et moi


Je vais parler de moi. On dit que ce n'est pas bien de parler de soi. On dit aussi que ce n'est pas bien de parler des autres. En tout cas moi si j'étais les autres je n'aimerais pas qu'on parle à ma place. Et c'est pourtant ce que tout le monde fait que de prendre la parole au nom des autres, et cela va du politicien à l'écrivain. Ne serait-il pas plus simple et plus honnête et plus sûr de ne parler que de soi? Aussi il n'y a pas loin de nous aux autres mais laissons leur le soin de le confirmer ou de l'infirmer, car c'est également le propre de chacun de dénier ou de dénigrer l'autre, et c'est sans doute à cette règle que beaucoup veulent échapper en se faisant passer pour les autres. J'étais donc à me demander. Enfin, à vrai dire, il y a longtemps que je n'arrive pas à me débarrasser de cette idée que je ne serais pas dans la vie, que pour que je sois dans la vie il faudrait qu'à chacune de mes pensées et à chacun de mes actes je puisse les considérer, à l'instant où je les profère ou commet, comme prenant cette vie à parti ou plutôt encore prenant avec elle un parti risqué parce que l'engageant tout entière. Or je me dis que mon existence n'a été que trop désengagée de la vie, à tel point que je puisse inconsidérément dire ou faire ce que bon me semble, et me revient alors cette expression "autant pisser dans un violon", c'est-à-dire que l'on peut faire ou penser ce que l'on veut mais que cela ne changera rien. Aussi tout ce qu'on m'a appris ne m'aurait pas appris à vivre, mais seulement fait savoir ce que d'autres ayant reçus la même instruction et les mêmes opinions que moi auraient tout comme moi pris pour argent comptant et contribuer à sa mise en circulation, et ce savoir que l'on dispense, et ce savoir que l'on échange sans risque et péril ne semble pas lui non plus en prise directe avec la vie. Entendez par là que quand je dis la vie je dis c'est une question de vie ou de mort. Or, il y a bien peu de choses que je me rappelle avoir appris où il soit question de vie ou de mort. Il en est une cependant et je la dirai après. Après que j'ai dit que par contre tout ce que l'homme primitif devait apprendre touchait au plus près à sa vie, qu'elle ou qu'il y était tout engagé: parce que s'il ne trouvait pas son chemin ou sa nourriture, parce que s'il ne savait pas manier tel arme propre à sa défense, parce que s'il ne savait pas faire du feu, parce que s'il... Je me suis trouvé une fois dans cette situation et c'était quand le moniteur de plongée sous marine donnait les paliers de décompression à respecter sans quoi on était bon pour le caisson (de décompression). Je fus alors comme saisi et ce que je ne compris pas c'est que c'était par la vie. J'étais pour une fois en prise directe et totale avec la vie. Il ne s'agissait pas d'écouter d'une oreille distraite, non plus d'écouter pour répéter, il s'agissait de ma vie, l'on dit encore, il en allait de ma vie. Ce n'est pas fréquent que l'on puisse dire: il en allait de ma vie. Eh bien, quand on ne peut pas le dire, on n'est pas dans la vie. Je laissais tomber la plongée et par là même ce sentiment accru d'existence, cette tension pour moi insoutenable de la vie. Malgré tout et au cours de mon existence je ressassais cette idée en moi, ce questionnement: "bon, et quand ça devient important pour toi?" Parce qu'à l'opposé il y a cette impression désagréable que tout est sans conséquence, que tout est indifférent, que rien ne vous atteint vraiment, et que vous n'atteignez rien non plus, que vous n'atteignez pas la vie, que c'est quelque chose qui vous échappe et que vous allez mourir sans avoir vécu. N'est-ce pas quand un grand amour nous saisi que l'on se sent le plus vivre? Mais c'est aussi insoutenable et, d'ailleurs, l'on ne tient pas dans la durée, c'est aussi pourquoi l'on parle de coup de foudre, et le coup de foudre peut tuer, l'amour aussi, c'est que l'on ne peut non plus rejeter la mort sans rejeter la vie. L'homme primitif s'il était plus près que nous de la mort pourquoi ne l'aurait-il pas été non plus de la vie. Oui, je pense que ceux qui vivent le plus sont ceux qui ont le moins peur de la mort. Et c'est encore quand l'homme est prêt à donner sa vie pour l'autre qu'il vit le plus. "Il est amoureux, il est amoureux, il est amoureux" Et pourquoi ne le serait-il pas simplement de la vie. La femme qui donne la vie est prête à mourir pour que son enfant vive. Quel trop plein de vie chez cette femme. Ne dit-on pas que quelqu'un déborde de vie. Mon héro est une femme, le vôtre dispense la mort. Et pourtant celui qui est prêt à tuer est aussi prêt a être tué, oui il faut lui accorder cet engagement total, cette prise directe avec la vie comme le chasseur des temps primitifs, alors votre héro est aussi le mien mais je continue à lui préférer la femme qui peut mourir en mettant au monde et non pas en tuant l'autre. Mais revenons à cette difficulté à s'impliquer, à se sentir impliqué dans la vie ( et je dis la vie parce que dire la société serait réducteur), on peut sans doute y voir le malaise de l'homme d'aujourd'hui habitué à vivre sans que rien n'engage cette vie à moins que le médecin lui dise: votre processus vital est engagé, alors tout d'un coup la vie lui apparait dans toute sa nudité, dans toute sa crudité, dans son extrême urgence aussi, et très étrangement la mort qu'il avait jusque-là redoutée et repoussée et rejetée habite ses pensées jusqu'à lui devenir familière, et c'est cette véritable connaissance de la mort qui est aussi celle de la vie qui ne lui est plus étrangère, mais je me répète, mais il ne s'agit plus de répéter ou de ne pas répéter, il n'y a plus rien à apprendre ou à enseigner, il y a à vivre et l'on ne peut vivre qu'en vivant au péril de sa vie qui est comme mieux la sentir, comme mieux l'éprouver. Cela me conduit immédiatement à penser qu'il ne faut pas alors rejeter non seulement la mort mais aussi la blessure, la souffrance. Mais je ne peux encore m'empêcher de souhaiter que notre intelligence, notre sensibilité, soient assez affutées, pour n'avoir pas à passer par toutes les épreuves de la vie et au contraire puissent nous les épargner sans nous en désengager et là sans doute réside toute la difficulté de la chose: que nous soyons partie prenante sans être pour autant partie souffrante, mais est-il possible d'aimer sans souffrir? Maintenant il est loin d'être sûr que ceux qui aiment le plus la vie soient ceux qui en souffrent le plus? La question reste donc ouverte et je n'ai pas su y mettre fin.

mardi 4 juillet 2023

Attends à la récrée!


A l'histoire de classes il préférait l'histoire de la classe où les bons élèves tremblaient à l'idée de la récrée. La société serait faite de ces bons élèves qui auraient pris leur revanche sur ceux qui leur disaient: "Attends à la récrée!". Non pas tant en devenant de méchants patrons, quoique cette éventualité ne puisse être écarté pour les moins intelligents d'entre eux, mais plutôt en maintenant cette distinction faisant que ceux qui se distinguaient dans le travail continuent à s'y distinguer comme à en recevoir les distinctions, mais faisant aussi que ceux qui se distinguaient à la récrée continuent à le faire et qu'à cette fin ils aient autant de loisirs (ou distractions) qu'ils le veulent. Aussi tandis que les premiers n'auraient que des loisirs sérieux, c'est-à-dire que quand bien même ils joueraient ils ne joueraient pas, les seconds quand bien même ils travailleraient ne seraient pas pris au sérieux, quand à leurs jeux se pourraient être toujours et autant qu'ils le voudraient de se taper sur la gueule ou de se courir après comme de sortir sa zigounette pour savoir qui a la plus grosse ou pisse le plus loin. Et qu'ils manifestent leur mécontentement comme ils ont toujours eu l'habitude de le faire, en braillant et en donnant des coups de poings et des coups de pieds, mais qu'ils ne s'attendent pas a être pris davantage au sérieux, on les laissera bien se défouler un petit peu, les manifestations c'est leur cour de récréation, en face on se sera simplement bottés, et casqués, autant dire mieux préparés à les recevoir, si nécessité oblige. Cependant la permanence des classes resterait inexpliquée à qui l'histoire de classes ne serait pas l'histoire de la classe,  et c'est dans ce but: pour qu'on la comprenne plus facilement qu'il est fait ici l'histoire de la classe: les uns ne demandent-ils pas toujours qu'à travailler quand les seconds ne demandent toujours que la récrée? A chacun son milieu. Mais dans le milieu de l'un l'autre n'est pas à son aise. Comme l'un était bien en classe, tandis que l'autre était bien à la récrée; l'un est bien au travail, tandis que l'autre est bien en dehors du travail. Cela aussi resterait inchangé: qu'il y en a qui ne sauraient que travailler, tandis qu'il y en a qui ne sauraient que s'amuser, car c'est tout du moins ce qui se dit. D'ailleurs faut-il préciser que l'on ne fait rien pour que cela change. La société qui elle se dit la société du travail est aussi la société des premiers de classe. Ce qui doit les faire bien rire aux premiers de classe c'est d'entendre que c'est la classe laborieuse qui aurait revendiquée le temps libre et la société du loisir, c'est-à-dire la récrée. Aurait-elle cru ainsi contribuer à son bonheur? Certes, si son bonheur elle le trouve dans le loisir et le temps libre, c'est-à-dire encore à la récrée. Mais voulut-elle le trouver dans le travail qu'elle n'eut pu agir plus à l'encontre de son bonheur. Quand pour mettre fin à l'histoire de classe qui n'est que l'histoire de la classe il faudrait passer par une reconquête de territoires: que le travail ne soit plus chasse gardée des uns et la récrée territoire hostile aux autres; que les uns comme les autres se sentent bien dans l'un comme dans l'autre. Quand qui a la classe n'a pas la récrée et qui a la récrée n'a pas la classe. Que l'on pardonne ce vilain jeu de mots, mais comment ne pas penser que le mot classe vienne de la classe où certains qui ne l'auraient pas oublié se sont entendus dire: "Attends à la récrée!"

jeudi 1 juin 2023

Le pouvoir de la raison

 

Qui aime la raison ne sait pas combien il aime la guerre car c’est la raison qui l’y porte, une raison totalitaire en cela qu’elle veut faire entendre raison à tout et à tous, qu’elle ne supporte qu’on s’y oppose. Aussi ce sont des hommes dotés de raison qui nous y conduise et pas par pure folie mais par pure raison, ce en quoi alors nous les suivons : l’empire de la raison règne sur tous. On trouvera en effet mille raisons de justifier une guerre. Seule la paix ne semble pas se justifier. Ce n’est pas la guerre mais la paix qui ne serait qu’une parenthèse, une parenthèse de la raison, car n’y joueraient que les plaisirs, les passions, l’instinct de conservation, enfin tout ce qui ne relève pas de la raison. Les lendemains de guerre ne sont-ils pas une débauche de jouissances car n’est-ce pas là où l’on se livre le plus librement à ses instincts, aux plaisirs, aux passions. Comme la raison s’en éloigne et comme la folie guette, qui n’est pas une folie meurtrière, seul la raison est meurtrière. C’est pourquoi il lui faut se justifier. Seule la raison se justifie. La vie n’a pas à se justifier. Mais ce qui déborde la raison c’est la vie. Aussi la raison s’en prendra tout le temps à la vie. Et les forces de vie s’opposeront toujours aux forces de la raison. C’est leur victoire que nous fêtons en temps de paix, ne l’oublions jamais. Ne faisons pas que même en temps de paix la raison est sur nous une telle emprise qu’elle éteigne en nous tous signes de vie qui sont autant de signes de rébellion contre le pouvoir mortifère de la raison.

mercredi 10 mai 2023

On ne saurait dire

 

On ne saurait dire si ça avait tiré de tous côtés, de n’importe où et n’importe comment, ou si ça avait été dès le début un calcul froid, méthodique et meurtrier ; mais maintenant chacun tirait son coup de son côté et n’avait plus de compte à rendre à personne. C’est ainsi qu’au temps de guerre avait succédé un temps de paix et qu’après la haine était venu l’amour, à moins que ce ne soit le contraire, car qui aurait le mot de la fin et qui avait commencé, on ne saurait dire.

samedi 18 mars 2023

Le fanatisme

 

Il n’y aurait pas d’un côté ceux qui croient et de l’autre ceux qui ne croient pas mais plutôt ceux qui veulent croire d’un côté et de l’autre ceux qui ne veulent pas croire ; tous deux également non de bonne foi mais de mauvaise foi, quoique leur acte de volonté (de volonté plus que de foi) soit d’un côté un acte de bonne volonté et de l’autre un acte de mauvaise volonté. Autant dire que sans être religieux l’on peut pencher (notre cœur peut pencher) plutôt vers ceux qui font acte de bonne volonté que vers ceux qui font acte de mauvaise volonté. Et l’on comprendrait mieux le fanatisme religieux comme un excès de bonne volonté, ne dit-on pas que le mieux est l’ennemi du bien, Montesquieu l’a dit et Voltaire après lui, qui n’était pas païen mais opposé plutôt à toute forme de fanatisme religieux comme on peut l’être aussi à toute forme de fanatisme laïque comme un patriotisme exacerbé menant encore aujourd’hui à des guerres inutiles ; si l’on considère que la terre est terre des hommes et n’appartient pas plus aux uns qu’aux autres comme le ciel n’appartient pas plus aux uns qu’aux autres.

Mais ce que l’on prend trop souvent comme un excès de croyance n’est plutôt qu’une volonté trop grande d’afficher cette croyance qui, tandis qu’elle serait véritable n’aurait pas à se signaler avec autant d’outrance tapageuse, et c’est pourquoi c’est surtout quand elle est le plus portée à douter d’elle-même ou qu’elle est plus que jamais par d’autres remise en question qu’elle tend à s’afficher en retour de façon aussi excessive qu’ostentatoire, et la faute en est autant à ses zélateurs qu'à ses contradicteurs qui en troublent le paisible cours et qui en s’en inquiétant l’inquiète, ajoutant au trouble plus de trouble. Car là non plus il ne faut pas s’y tromper : ce n’est pas deux foi contraires qui s’affrontent mais deux volontés contraires : celle de ceux qui ne veulent pas croire et celle de ceux qui veulent croire, et c’est dans leur excès démonstratif à tous deux que réside tout fanatisme.