J’aimerais vous parlez d’un homme qui avait mis tout son
argent dans son portefeuille et son portefeuille oublié sur le toit d’une
voiture qui devait être la sienne. Je ne m’en souviens plus
très bien comme de ce qui vint après quand il constata la disparition dudit
portefeuille, seulement du désarroi dans lequel cela le jeta. Et le mot est
faible. Il en fut comme littéralement effondré. Mais il faudrait avant tout
savoir ce que ce vol représentait pour lui. Plus tard il pensera au voleur,
sûrement un pauvre pêcheur ou un gosse de pêcheur qui devait traîner par là,
car il s’était arrêté au port de pêche d’une petite ville côtière d’Andalousie,
songeant sans doute que son malheur avait fait au moins le bonheur d’un autre
que la vie aurait encore plus mal desservi que lui. Sur le moment il pleura. Il
ne pleura pas pour l’argent, pas plus qu’il ne pleura pour ses papiers qu’il
devra refaire de retour dans son pays car c’était un Français qui passait ses
vacances en Espagne, enfin, qui pensait qu’il allait passer ses vacances en
Espagne, car du coup ses vacances étaient terminées. Mais ce n’était pas non
plus ses vacances qu’il pleurait ni de repartir immédiatement travailler car il
n’avait plus d’argent. Il pleurait Luisa. Luisa qu’il ne voyait que l’été,
autant dire qu’il attendait toute l’année cet instant où il allait la retrouver.
Ce qui aurait tout juste fait un fait divers dans la presse locale. Ce n’était
certainement pas le seul touriste à être victime d’un vol. Ce qui aurait tout
juste fait un fait divers dans la presse locale faisait bien plus que ça, mais
il n’en parlerait pas. Cela n’avait pas été très malin de sa part. Avoir tout
son argent dans son portefeuille n’était pas faire preuve d’intelligence
quoique peut-être pas si rare en un temps où il n’y avait pas l’euro et où tout
le monde ne disposait pas non plus de travellers chèques et devait avoir obtenu
du change à sa banque avant tout voyage à l’étranger. Et puis c’était un homme
encore jeune, naïf et inexpérimenté, pour qui je n’aurais pas plus de sympathie
que ça si je ne lui savais avoir un grand cœur ce qui est, à en croire ce qu’on
dit, le propre des innocents. Si vous aviez vu ce grand corps s’effondrer en
larmes et qu’il vous aurait, entre deux sanglots, raconté ce qui venait de lui
arriver, vous n’auriez pas pu rester insensible à son sort. Que je vous raconte
moi aujourd’hui, comme à des années-lumière de ce qui s’était passé alors, il
faudrait que je sois si brillant que vous le voyiez comme s’il se produisait
sous vos yeux, comme ses étoiles déjà mortes mais que l’on voit encore briller.
Dans ce port il y avait des bateaux et pour un rien Philippe, c’est ainsi qu’il
s’appelait, acceptait de s’y rendre car il aimait voir les bateaux plus que de
manger du poisson qui était cependant ce qu’il était venu acheter comme on lui
avait commander de faire et il se serait proposé de les acheter avec son propre
argent car il était généreux et fier d’en avoir gagner. Un port de pêche n’est
pas un joli port de plaisance et il y a une forte odeur de poissons mêlée à
celle de l’eau croupissante et du gasoil. Il y a aussi les filets des pêcheurs
et les pêcheurs en train de les repriser à même les quais où les bateaux de
pêche sont amarrés, pour la plupart des chalutiers. Un petit phare à l’entrée
et la mer après la jetée, et l’odeur de la mer aussi qui entrait. Le cri
déchirant des mouettes, encore plus déchirant quand Philippe en nage d’avoir
couru vers la voiture y récupérer son portefeuille vit qu’il n’y était plus. Quelques
instants auraient suffit. Quel idiot ! A quoi pensait-il ? Ce n’est
pourtant pas difficile de l’imaginer. Il y avait un an qu’il n’avait pas revu
Luisa. Et là, quand il reviendrait du port, après avoir déposé les poissons achetés
avec l’argent de sa première paye, il irait la retrouver. Il avait dû pour
fermer la portière de la voiture utiliser la main qui tenait le portefeuille
qu’il aurait alors laissé sur le toit pensant le reprendre aussitôt. Qui sait
si alors Luisa ne lui était pas apparue, il avait déjà tant rêvé de la revoir,
et elle lui était apparue tant de fois dans ses rêves, puis il était si près du
but qu’un petit relâchement après tant de tensions pour y arriver avait dû
s’imposer de lui-même. Luisa était pourtant une bien petite créature mais qui
avait su occuper tout l’espace de son cœur. Un amour de vacances. C’est ce
qu’il aurait dû être, mais pas ce qu’il avait été. Il est un âge où l’on prend
tout trop au sérieux et où tout sent le neuf. Il n’y avait que la voiture qui
était d’occasion. Une vie neuve, un cœur neuf, Luisa une vierge, Philippe un
puceau. Après, tout est d’occasion, et les occasions ne manquent pas sur le
marché de l’occasion et on n’est plus disposé à payer le prix fort qui est le
prix du neuf. Après, les sentiments s’émoussent, s’érodent, se corrodent, comme
la rouille qu’il voyait un peu partout dans le port, sur les quais, et sur les
anneaux qui retenaient encore les bateaux au port, eux-mêmes porteurs de
rouille. Le temps c’était ça, comme de la rouille qui envahirait tout, partout,
et le dehors comme le dedans, les corps comme les esprits. Philippe n’était pas
rouillé, trop neuf c’est tout. Les vieux, ses vieux n’étaient pas tendres avec lui.
Il n’avait plus d’argent. Eh bien, il lui fallait repartir en gagner. C’était
ce qu’ils lui auraient dit ? Les amourettes de vacances ça ne comptait pas
pour eux. Le plus étrange quand il y repensait c’était qu’il ne se souvenait
pas avoir rencontrer plus de résistance de la part de Luisa à ce départ
intempestif et prématuré. Lui en avait-il seulement parlé ? L’avait-il
seulement revue ? Il n’avait plus souvenir de rien. Comme après un grand
traumatisme sa mémoire avait tout effacé et il n’y a que comme cela que l’on
peut pardonner. Pardonner c’est oublier. On pouvait bien vivre sans lui. On
avait toujours pu vivre sans lui. Était-ce une prise de conscience tardive qui
le remuait aujourd’hui ? Les autres, Luisa y compris, n’avaient-ils
existés que dans son esprit ? Ce n’est pas qu’il doutait, des années
après, qu’ils eussent eu une existence réelle, mais qu’ils aient un jour été
tel qu’il se les était représenté alors et que les rapports qu’il entretenait
avec eux eussent été ceux qu’il s’était sans doute imaginé être. Il était bien
donc en train d’écrire une fiction. Dans cette fiction l’imagination lui
manquait pourtant pour dire ce qui s’était passé après le vol. Était-il allé
ensuite sans poissons et sans argent dans ce petit village de vacances en
Andalousie à la maison de ses parents puis à celle, un peu plus loin, des
parents de Luisa, demandé après elle ? Ou était-il parti tout honteux de
ce qui lui était arrivé sans demander son reste à personne ? Il ne saurait
le dire. Il avait complètement oublié. Et cet oubli lui apparaissait comme
aussi terrible que ce qui lui était arrivé car il le privait de toute
réparation possible. Par contre, il l’éclairait sur des événements postérieurs,
à ses yeux tout aussi inexpliqués, et comme eux souffrant d’une amnésie
partielle, voire totale. Comment la mémoire s’y prenait pour oblitérer ce qui
la dérangeait ne pouvait manquer de l’étonner. Tout cela faisait-il de Philippe
une âme simple et sensible ? Pouvait-on se demander pour Philippe ce que
Fernando Pessoa se demandait à lui-même : « Je me suis toujours
demandé si c’était ma sensibilité qui était trop vive pour mon intelligence, ou
mon intelligence pour ma sensibilité… » Philippe passait en effet
auprès des siens pour un poète ce qui était pour eux un peu comme un
euphémisme.
À un an près, ou deux, du mariage programmé avec Luisa, et, pour la première fois depuis au moins cinq
bonnes années, elle n’avait pas attendu gentiment l’été pour le revoir. Enfin,
était-ce bien lui qu’elle était venue voir ? Luisa s’était rendue
directement à un petit chalet dans les Alpes où ses parents se trouvaient avec
le petit frère qui avait bien grandi mais dont la compagnie agréait toujours
aux siens. Il faut dire qu’à la différence de l’aîné il était d’un naturel plutôt
enjoué et d’une assurance sans pareil, le tout étant le fruit d’une affection
qui n’avait souffert aucun accroc. Il était habillé comme on doit l’être dans
la vie et par ses parents, ce qui le promettait à un bel avenir. Il y a comme
ça des êtres ternes et effacés tandis qu’il y en a d’autres où l’on voit
briller leur avenir dans les yeux, et l’on pouvait alors voir briller son
avenir dans les yeux du petit frère chéri de tous. Quand Philippe arriva sur
les lieux et ce n’était pas pour y rester longtemps, son travail l’appelait en
région parisienne, il vit une Luisa radieuse, c’était, aurait-il pu s’imaginer, parce qu’en pensée il avait été là depuis qu’il savait qu’elle y était. Mais sa
mère s’empressa de lui dire que d’avoir tarder plus à venir voir sa fiancée et
son petit frère lui aurait ravie. Par la suite, dans les quelques jours qui
suivirent, là aussi il ne saurait dire combien, rien ne fut en effet fait pour
les rapprocher à Luisa et Philippe et il dû bientôt partir non sans avoir
ressenti cette impression d’avoir été de trop, comme si les affaires pouvaient
mieux se régler sans lui, quand bien mêmes elles le concernaient en premier
chef. Et là aussi il n’avait pas souvenir qu’on eût voulu le retenir plus
longtemps, et pas plus de la part de ses parents que de Luisa. Après, c’était à
nouveau le trou noir. Impossible de se souvenir comment il était rentré, si on
l’avait accompagné à la gare où à sa voiture, ou avait-il encore une moto à
cette époque-là, et les derniers mots de Luisa, un baiser peut-être ? Non.
Il avait tout oublié, mais avait-il pardonné ? Cet oubli le privait
seulement de toute réparation possible. Il la revoyait cependant à un seul
endroit et à un seul moment et c’était dans un petit couloir étroit qui donnait
dans la pièce principale. Elle était là dans ce petit couloir étroit encore
plus petite et plus étroite que le couloir et sous la pâle clarté du jour son
visage lui apparaissait encore plus pâle. Il eût envie alors de la serrer dans
ses bras, voulait-il la réchauffer et réchauffer son cœur, mais il se souvenait
encore avoir retenu un peu son geste et davantage sa force de s’exercer librement
de peur de broyer cette petite chose fragile mais qui lui était si précieuse.
Malgré cela il sentit en elle une petite résistance à se livrer et cette petite
résistance le blessa, le désarma, le laissa sans plus savoir que penser. Il
s’en voulu, il s’en voulait toujours quand il montrait trop d’attachement car
trop peu souvent correspondu il croyait découvrir aux autres une faiblesse
qu’eux n’avaient pas. Puis, il y avait en Luisa beaucoup de pudeur. L’avait-il
brusquée ? Sans doute aussi aurait-il fallu en face d’elle quelqu’un de
plus affirmé que lui, qui ne douta de rien, et encore moins de lui-même. Et
l’appui des parents. Son petit frère par exemple. Philippe n’aurait pu avoir ce
genre de réflexions ni de considérations envers les siens. Il l’avait revue
plus tôt que prévu et c’était déjà beaucoup. Il y a des gens comme ça qui
n’exigent rien de la vie et des autres et qui estiment que ce qu’ils reçoivent
est déjà beaucoup. Il ne m’étonnerait pas que Philippe ait été de ce genre là.
Il aimait son petit frère. Il aimait ses parents. Il aimait Luisa. C’était un
être aimant. Peut-être s’en voulait-il autant de trop aimer que de n’être pas
assez aimé ? C’est qu’à son exigence personne ne pouvait répondre. Il lui
fallait exiger de lui plus de mesure et moins des autres, c’est ce qu’il se
disait. Mais il était jeune et son amour avait trop de force et l’emportait
dans des tourments infinis où il se perdait. Philippe était un être tourmenté
parce qu’il aimait et ne voyait pas d’issue à son amour. Il y eut cependant une
issue et ce fut une issue malheureuse qui survint très vite après le mariage et
qui s’appelle le divorce, comment aurait-il pu en être autrement ? Et
encore une fois il n’était pas le seul a avoir divorcé comme il n’était pas le
seul à qui on eu volé un portefeuille. Mais il lui semblerait toujours qu’on
lui avait volé non pas seulement son portefeuille, ce qu’il aurait eu tôt fait
d’oublier, mais son amour.