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vendredi 24 juillet 2026

Et l'argent est plus libre qu'eux


Et l'argent est plus libre qu'eux, le vif argent qu'ils voudraient gouverner comme ils gouvernent les gens, bien sûr je parle des fonctionnaires qui divisent et qui règnent. Ô combien je préfère le gouvernement du vif argent à celui des fonctionnaires. Je le vois couler comme l'eau et comme la vie qui est à sa dépense.

Et je crois que c'est mot (et maux) de fonctionnaires de penser à l'épargne plus qu'à la dépense et ça me renvoie directe aux conserves de ma grand mère qui a connu la guerre et l'Etat conservateur. Il y a eu néanmoins dans sa famille des fonctionnaires et des entrepreneurs. Son cœur allait à ces derniers tandis que son esprit était l'esprit du siècle qui est un esprit de fonctionnaires.

Mais ce serait plus juste de dire (et plus juste de dire que c'est entre la droite et la gauche) que comme mon siècle mon esprit entre les deux est divisé et que je ne sais auquel me remettre: mais il ne faut pas s'y tromper et c'est bien l'Etat Vespasien, celui qui tirait une taxe sur l'urine, pour qui l'argent n'a pas d'odeur.

Ma femme avait un frère fonctionnaire, avait mais c'est elle la défunte, et lui le conservateur des biens, et elle le vif argent, car ma femme était vive tandis qu'elle était vivante et jamais ne sera un bien mort comme on parle des biens de l'Etat, car elle n'était pas fonctionnaire mais avait son salon de coiffure ce qui être artisan et auto entrepreneur.

Je crois qu'elle reçue toutes ses leçons de la vie et pas de l'école qui fait des fonctionnaires mais pas de l'argent, car l'argent coulait de ses mains comme coulait la vie et jamais je ne vis mains plus pleines ni mains plus vides, aussitôt remplies qu'aussitôt vidées, et son frère à juste titre la trouvait dépensière et c'est qu'ils n'avaient pas été à la même école; elle à l'école de la vie, lui à l'école des fonctionnaires.

vendredi 12 juillet 2024

Miracle !


Sylvie s'est levée ce matin, est allée aux toilettes puis prendre son petit déjeuner. Il faut dire qu'il y a plus de dix ans que Sylvie qui a la maladie d'Alzheimer porte des couches, c'est-à-dire fait sur elle, mais ne fait plus rien toute seule. Je l'ai dit à Tayeb qui s'occupe depuis plus de cinq ans de la changer et l'aide a manger qu'elle venait de se lever et après être passée aux toilettes prenait toute seule son petit déjeuner. Autant dire qu'il a marqué un temps d'arrêt et d'étonnement comme ne comprenant pas très bien ce que je fus obligé de lui répéter. Qui croit encore au miracle de nos jours. Autant dire personne. Tout le monde sans doute est bien rassuré: les morts ne vont pas ressuscités. Oui, Sylvie n'est plus et ceux qui ne sont plus ne vont pas revenir. Elle serait bien capable de me demander alors de lui faire l'amour et moi d'avoir à lui dire que je n'en suis plus capable. Elle ne me le pardonnerait pas. Elle me demanderait aussi après ce lit médicalisé et ce fauteuil roulant, cette chaise pour handicapé. Ne serait pas contente qu'ils soient là, qu'ils n'ont rien à y faire dans son intérieur bourgeois dont elle prenait grand soin et d'ailleurs me reprocherait de l'avoir en son absence laissé se dégrader. Je n'ai pas eu en effet son autorité auprès de la copropriété pour que les travaux d'étanchéités soient effectués et il faut bien dire que depuis qu'elle est malade la maison fait eau de toutes parts. Mais elle verrait aussi mes livres et le jeu d'échecs et comprendrait qu'au fond je n'ai pas changé, que ce qu'elle aimait en moi n'a pas changé, non plus trop mon physique, qui est aussi tout ce qu'elle aimait en moi. Mais qu'en était-il de mon amour pour elle. Elle me le demanderait aussi avec cette franchise qu'elle a toujours eue par le passé, et avec cette même franchise je me verrais obligé de lui répondre: peut-on aimer une malade, peut-on aimer une malade comme une personne saine, de quel amour voulait-elle que je lui parle, s'agissait-il encore d'amour, qu'a à voir la peine avec la joie, la pitié avec l'amour. Sylvie n'avait jamais aimé faire pitié. Elle avait toujours été resplendissante. Elle ne me le pardonnerait pas. 

Mais non, Sylvie ne s'est pas levée ce matin pour se rendre toute seule aux toilettes puis prendre son petit déjeuner. Tayeb vient la chercher dans son lit médicalisé pour la porter jusqu'à la douche. Il l'aidera ensuite à prendre son petit déjeuner. Qui voudrait encore aujourd'hui croire au miracle. Qui voudrait encore aujourd'hui que le Christ ressuscite, celui là même qui chassa les marchands du Temple. Des habitudes ont été prises. L'homme s'est établi. Un nouvel ordre avec lui s'est établi qui est l'ordre des marchands. Il lui faudrait à nouveau changer tout ça, renverser les tables. On se fait à tout mais de moins en moins à changer. Ce matin j'ai pourtant pensé à Sylvie se levant pour aller prendre son petit déjeuner qui était ce qu'elle aimait le plus: prendre son petit déjeuner et me demander de lui faire l'amour qui était aussi ce qu'elle aimait le plus; ce matin j'ai pensé au miracle, mais je ne saurais dire moi si de penser au miracle ça m'a fait du bien ou ça m'a fait du mal. C'est qu'on n'ose même plus penser au miracle. Dire c'était mieux avant. Parce que le miracle c'est rétablir une situation antérieure, une vie qui n'est plus, qui n'est plus si vivante que ça. Sylvie s'est levé ce matin, est allée aux toilettes puis prendre son petit déjeuner. Je me répète encore une fois cette phrase simple et banale, banale et simple à mourir comme la vie, tragique aussi et sinistre parce que sans miracle. Mais je pense aussi à l'amour qui a ses exigences auxquelles on ne saurait peut-être plus répondre, l'amour qui est cependant le seul miracle qui arrive encore dans notre vie, à Sylvie qui est le seul miracle qui soit arrivé dans ma vie.

mercredi 22 mars 2023

Un malentendu


Il croyait encore vouloir une femme parce qu’il n’avait jamais, croyait-il, voulu autre chose qu’une femme, mais c’était un homme vieillissant, et les vieux qui n’ont plus la beauté pour eux n’ont rien de mieux à faire que de la produire la beauté, c’est à cela qu’ils doivent maintenant s’affairer. Cependant cela il l’ignorait et ne retenait que la beauté, que son attachement à la beauté et ce qu’elle avait toujours été pour lui,  et qui l’avait toujours figurée à ses yeux : la femme. Et c’est pourquoi il l’avait encore poursuivi bêtement de ses assiduités quand en réalité il ne voulait plus coucher, il ne voulait plus du moins autant qu’avant coucher avec la beauté, non c’était autre chose qu’il cherchait, mais il avait été trompé par son temps qui n’avait pas trouvé non plus la beauté ailleurs que dans l’éternelle jeunesse. Et pourtant il l’avait compris en l’aimant que c’était en l’amour qu’il fallait la chercher la beauté, que l’amour était éternel, l’amour non pas la jeunesse, l’amour comme unique beauté éternelle. Ce n’était pas une femme qu’il avait voulu, pourquoi lui avait-il alors demandé de coucher, mais une belle histoire d’amour qu’il avait voulu, pourquoi lui avait-il alors demandé de coucher, il l’ignorait, la force des habitudes sans doute, histoire de se prouver qu’il était encore un homme qui désirait et qui était encore désiré par une femme, quand le désir les avait peut-être à tous les deux quitté, quand la beauté n’était plus des corps mais dans ce qui en eux aspirerait encore à aimer, quand dans l’amour elle s’inscrirait mieux qu’en la chair aimée. Mais c’était au cinéma devant une affiche où figurait un jeune acteur qu’elle s’était arrêtée. Inutile d’en dire davantage. Il avait senti, ce qui est intuitivement comprendre, qu’elle ne comprendrait jamais ce que lui ne comprenait pas encore mais pressentait, non pas comme une voie de garage mais comme une issue possible, la seule issue possible quand la jeunesse nous quitte, quand la beauté étant de moins en moins dans les corps c’est plus que jamais dans l’amour qu’on peut la trouver, quand les jeunes peuvent se contenter de baiser, car c’est beau deux jeunes corps qui baisent, et cette beauté peut les contenter, ils n’ont pas besoin d’aimer, ils ont juste besoin de baiser, et lui, qui l’ignorait encore tout autant qu’elle, qu’ils n’avaient pas juste besoin de baiser mais encore d’aimer. Mais c’était trop tard ils s’étaient quittés comme toujours l’on se quitte : sur un malentendu.

samedi 11 février 2023

Les êtres désunis

 

A leur être tout en retenue on pouvait voir qu’ils venaient à peine de sortir des rangs de cette armée d'éclopés qui sur toute la surface de la terre livre bataille contre cet amour cruel et ingrat pour avoir fait parmi les plus vertueux d’entre eux les blessés les plus graves, car ils l’étaient en proportion de combien ils avaient pu aimer. Quand il les vit à tous deux gardant encore soigneusement leur distance l’un vis-à-vis de l’autre il ne pu manquer d’y penser comme à des anges déchus n’ayant plus souvenance d’un paradis perdu qui les aurait vus par l’amour unis. Ils n’osaient pas même un seul frôlement de leur être tendu et séparé tandis que leur proximité rendait cet isolement encore plus insoutenable, encore plus intolérable. On voyait bien qu’à nouveau se livrait en eux la bataille de l’amour et qu’ils ne résisteraient pas longtemps au désir d’être ensemble à moins que trop endurcis ils ne laissent pas parler leur cœur et que l’armée des éclopés soit pour eux ce que pour d’autres est l’armée du salut. Mais elle et lui avaient encore de l’allure. Certes une allure un peu triste mais digne, et si l’on pouvait sentir en eux la blessure on pouvait aussi sentir l’envie de guérir et un peu de cette force qui est force de vivre et d’aimer, de cet amour pour la vie qui ne les avait pas tout à fait quitté. Elle, elle avait gardé de ces jeunes années sinon la beauté du moins une taille élancée et lui, il avait supporté le poids des années sans trop s’alourdir. C’est à peine si l’on pourrait en parler comme d’êtres défraîchis tellement quelque chose de juvénile en eux semblait encore vouloir dire oui à l’amour et à la vie. Parfois elle lui souriait à moins que ce ne soit lui qui lui sourit où ils s’arrêtaient de marcher et l’on ne saurait dire si elle ou lui prit d’une soudaine hardiesse qui on le sait se fait de plus en plus rare avec les années, cherchait à dire ou à faire quelque chose qu’ils n’arrivaient plus à dire ou à faire. Puis, plus décontenancés que jamais, ils reprenaient leur marche quand chaque banc semblait les inviter à s’asseoir. Se disait-il qu’ils avaient passé l’âge ? Celui des amoureux sur les bancs publics, « Les amoureux qui s’bécotent sur les bancs publics//Bancs publics, bancs publics//En s’foutant pas mal du regard oblique//Des passants honnêtes ». Non, à leur âge ils chercheraient plutôt un bon restaurant. On dit que l’appétit vient en mangeant. Mais l’histoire, elle, ne dit rien après. Après sont-ils revenus grossir les rangs de l’armée des êtres désunis ou se sont-ils unis ? Aurait-il enfin perdu toute retenue ?

vendredi 10 février 2023

Le temps de l'amour

 

Tandis qu’il lui disait qu’il était au début de ce à quoi il n’oserait encore donner le  nom qu’il lui voudrait savoir porter l’autre lui répondait qu’après un an pour lui cela se terminait, et comme l’on voyait briller les yeux de l’un l’on aurait vu briller les yeux de l’autre, mais ce n’était pas de la même lumière et chacun y aurait reconnu ce que l’amour peut apporter de joie et de tristesse, et cela avec la même intensité. Il y avait ce bel oiseau aux couleurs vives qui lui revenait alors pour l’avoir vu peint sur un mur avec au-dessous cette inscription : « girl make bird cry. » Cet oiseau volait. L’amour est un oiseau volage. C’est encore les corps qui en témoignent le plus. Après, ce qu’on peut en dire. Inutile de le rapporter ici. Ce n’est pas les causes qu’il faut voir mais les effets. Les causes qui ne sont révélées qu’après avoir fait leurs effets comme un malfrat une fois réalisés les faits dont on pourra alors l’incriminer. Que de récriminations : « girl make bird cry ». Et le chef d’accusation : avoir aimé. Qui n’a jamais été puni pour avoir aimé ? Quelle est la peine a encourir quand on est pris en flagrant délit ? Faut-il aimer dans le plus grand secret, celui des cœurs ? Que l’autre ne vienne jamais à le savoir ? Pas vu pas pris. Et qui se montre épris est pris. On peut jouer avec les mots mais pas avec l’amour. Pas même avec les mots d’amour. On ne dirait jamais je t’aime si l’on savait. Mais voilà l’on croit toujours tout savoir et l’on ne sait jamais rien surtout en matière d’amour qui a pourtant déjà fait couler beaucoup d’encre et…beaucoup de sang aussi, car c’est encore les corps qui en témoignent le plus. Mais celui qui allait aimer allait aimer et celui pour qui cela se terminait allait recommencer et qui sait si au début de ce à quoi il n’oserait encore donner le nom qu’il lui voudrait savoir porter l’autre lui répondrait qu’après un an pour lui cela se terminait. A chacun son tour. A chacun son tour dit le temps de l’amour.

mardi 24 janvier 2023

Les jeunes amants

 

Vois ce film, Les jeunes amants, lui avait dit son ami. Et il venait de le voir sur canal+cinéma. La femme est architecte. L’homme est médecin. Alors pourquoi pas oser le grand écart. Leur statut impose le respect. Le jugement est suspendu à leurs lèvres. C’est que la femme aurait plus de soixante dix ans pour un homme qui n’en n'aurait pas cinquante, mais ils s’aiment. Puis très vite elle tombe malade : Parkinson. C’est elle qui demande à ce que leur relation cesse aussitôt. Noblesse d’âme oblige. On respire le même air qu’il lui dit alors, pourquoi pas continuer à le respirer ensemble ? Elle lui sourit. C’est le mot de la fin. Il y aurait donc une hauteur de condition (sociale) comme une hauteur de sentiments qui autoriserait tout : la beauté aussi à son mot à dire : beauté des sentiments, beauté des corps (malgré l’âge). Ça passe bien au cinéma. Un petit air de transgression pour ne pas dire un parfum de transgression qui fait qu’on ne sente plus la transgression et que l’on pense qu’avec elle la transgression porte ce parfum qu’il ne lui connaissait pas. Et pourtant. Il proposerait bien à la place du film, Les jeunes amants, deux scénarios s’il n’ignorait pas qu’ils seraient tous les deux refusés au cinéma. C’est que s’ils parlaient aussi de différence d’âge ils étaient eux plus que vraisemblables réels. Comment ça passerait bien au cinéma quand ça ne passe pas bien dans « la vraie vie ». 

Antoine il l’avait connu alors qu’il n’était qu’un gosse en Nouvelle Calédonie. Et c’était surtout par les on-dit : Il hériterait du gros chinois qui avait l’unique pompe à essence de Kouaoua, village minier. C’est par elle que passait jour et nuit tous les routiers qui travaillaient à la mine et pas que les routiers, la R16 du père aussi. C’est à cet endroit qu’il avait vu Antoine pour la première fois. Il était pas beau Antoine. On aurait dit presque un gosse qui aurait grandi trop vite. Des vêtements sales qu’il portait. Avec la poussière de nickel qu’à longueur de journée (et la nuit aussi) levaient les poids lourds il pouvait pas en être autrement. Très pâle malgré ce soleil qui tapait dur, il devait être malade si jeune déjà, et si maigre, il devait boire et pas manger grand-chose d’autre que de la poussière. Pourtant il avait dû taper dans l’œil du gros chinois qui n’était pas beau lui non plus. La deuxième fois qu’il vit Antoine c’était dans cette grosse voiture d’un rouge rutilant que conduisait le gros chinois, la première Land Rover du village de Kouaoua et peut-être de toute l’île. Il roulait vite et avait klaxonné le bus pour qu’il fasse de la place sur la route à horaires qui était une route où on ne pouvait circuler que dans un sens et suffisamment vite pour ne pas sortir du créneau horaire, c’était un peu comme une course contre la montre. Enfin, il le pensait ainsi parce que tout le monde roulait très vite. Puis ça faisait que descendre et monter et tourner dans tous les sens. Mais il l’avait bien vu à Antoine, le visage plus blafard que jamais. Il devait être malade comme lui avec tous ces tournants et à rouler comme y roulaient tous sur la piste et ce nuage de poussière qu’il traînaient derrière eux : toujours partout la poussière de nickel. Mais les on dit c’était pire encore. Antoine il attendrait qu’il crève le gros chinois et puis il serait riche. Lui il l’avait bien vu à Antoine et au gros chinois dans la voiture qui était rouge feu, on pouvait pas ne pas la voir, le gros chinois non plus on ne pouvait pas ne pas le voir, quant à Antoine c’était comme ces vieilles photos dont les couleurs palissent avec le temps et les traits des visages aussi s’effacent ; mais juste il se rappelait ce qu’on disait d’eux et que quand il les avait vus ils lui avaient semblé ne pas ressembler à ce qu’on disait d’eux, à deux pédés, enfin au moins l’un des deux qui devait abuser de l’autre et c’était très moche ça, vu comme ça, mais lui il ne les avait pas vus comme ça ce jour-là et c’est tout ce dont il se rappelait.

Bien des années après, en France, il repensa à Antoine. Et c’est qu’il s’était marié avec une femme beaucoup plus âgée que lui et c’est pourquoi son ami lui avait dit vois ce film : Les jeunes amants. Beaucoup plus âgée et beaucoup plus riche que lui, comme le gros chinois devait être par rapport à Antoine. Et c’était surtout les on-dit. Il attendrait qu’elle crève et puis il serait riche. D’ailleurs elle était tombée malade, c’était pas Parkinson comme dans le film mais Alzheimer, et c’était pas mieux. Lui, il s’empressait toujours de montrer la photo de quand elle avait été belle pour qu’on comprenne. Mais les gens disaient c’est ta grand-mère quand ils les voyaient ensemble, et les plus compatissants d’entre eux : c’est bien ce que tu fais pour ta mère. Ils savaient bien les gens. Il ne faut pas les prendre pour des cons, les gens. Mais il ne fallait pas non plus que les gens le prennent à lui pour un con. Certes Antoine n’était pas con, mais il n’avait peut-être pas non plus cette intelligence perverse qu’on lui prêtait. Le gros chinois il avait dû être bon avec lui comme personne n’avait jamais été bon avec lui et il devait l’aimer son gros chinois malgré la différence d’embonpoint qu’il y avait entre les deux et d’âge et d’argent. Il avait dû même être plus beau que lui n’avait jamais été, plus beau et plus fort. C’était le maillon fort du couple le gros chinois. C’est ce qu’elle avait été avant Alzheimer : la plus belle, la plus forte, et y avait que les photos qui pouvaient le dire encore. Il avait montré au commissariat la photo quand elle s’était perdue pour la première fois et pour qu’on la retrouve. On lui avait demandé s’il ne se moquait pas du monde, s’il n’avait pas une photo plus récente. C’est la photo qu’elle m’a donnée quand on s’est connu pour que je la porte toujours avec moi et il l’avait toujours avec lui, mais dans sa tête aussi elle n’avait pas vieilli tant que ça. Pour eux elle avait plus de soixante dix ans et lui il aurait tué la vieille pour l’héritage et les policiers ils devaient s’attendre à la retrouver comme tout le village de Kouaoua devait s’attendre à retrouver un jour le corps du gros chinois enseveli sous des tonnes de nickel déversé par les bennes des camions des routiers pour un plein gratis offert par Antoine. La police c’est comme les on-dit, ça à l’imagination mal placée. Mais la policière qui l’avait interrogé, Les jeunes amants sur canal +cinéma elle aurait aimé, toute enivrée comme elle aurait été par ce parfum de transgression qui aurait fait qu’elle n’aurait pas senti la transgression comme elle l’avait sentie avec lui et l’aurait sentie avec Antoine. Y avait plus rien à dire après ça. Et il s'était tu jusqu'à ce film : Les jeunes amants.

mardi 10 janvier 2023

Les Puces de Saint Ouen

 

Cesare Pavese : « La ville m’a appris des terreurs infinies / une foule, une rue, m’ont donné le frisson / parfois une pensée, épiée sur un visage / J’ai encore dans les yeux la lumière railleuse / des milliers de réverbères sur la cohue des pas. » 

Mon ami voulait, parce que c’était la deuxième fois qu’il m’amenait aux Puces de Saint Ouen qui n’étaient pas loin d’où il habitait, que cela m’inspira un peu, mais hier sur mon blog j’écrivis quelque chose qui me tenait plus à cœur ; et c’est aussi que je ne suis pas très observateur, que les êtres vivants attirent plus mon regard que les objets, fussent ils dignes d’être regardés, et qu’il y avait avec nous ce qui peut le plus réjouir le cœur et l’œil d’un homme : une femme. Traversant donc les Puces de Saint Ouen il me semblait alors traverser un décors de cinéma ou de théâtre et qu’au milieu d’une foule de figurants nous étions les principaux acteurs d’une comédie dont nous ignorerions pratiquement tout tant elle nous collait à la peau, mais croyez en mes paroles nous jouions à merveille notre rôle, surtout mon ami qui ne cessera de m’étonner par l’excellence de sa prestation ; quant à Caroline c’est non sans une certaine grâce et beauté, toutes deux empreintes d’une non moindre gravité, qu’elle s’acquittait du rôle qui revient à une femme si bien encadrée quand il y a un homme sur sa gauche et un autre sur sa droite, qu’on appelle je ne sais pourquoi le triangle amoureux, sinon que par mon placement j’essayais parfois de le dessiner mais la foule m’en empêchait comme tout ce bric-à-brac qui encombrait la chaussée, car je n’avais pour lui comme je l’ai déjà dit qu’une attention distraite. Comprenez que mon attention était ailleurs et que tout le reste n’était que distraction de l’œil. Que l’œuvre d’art peut faire pâle figure dès qu’un être de chair s’interpose entre elle et nous. Sans doute y en avaient ils de conséquentes et elles l’étaient en effet de par le prix. Mais qui était prêt à le payer ? Quatre vingt mille euros si ma mémoire est bonne le Buffet parce qu’il était unique et quarante mille euros le Miro parce qu’il y en avait vingt exemplaires. Pour quelques uns qui seraient venus pour les voir combien passaient sans les voir ? Et nous passions aussi entre les antiquités et le mobilier rétro avec une attention non feinte mais non intéressée, car nous n’étions pas venus pour acheter sinon pour visiter les Puces, et visiter serait voir sans acheter qui est bien ce que nous faisions. Il n’est pas sûr non plus que toutes nos pensées se soient rassemblées en ces lieux. Il y a peu de lieux à mon avis qui peuvent s’en vanter. Les Puces n’étaient cependant pas dénués de charme mais c’est plus que la nature des lieux sa faune qui attirait mon regard par son caractère bigarré. Beaucoup de visages marqués qu’égayait un sourire ou une fièvre et dont on pouvait sans doute dénoncer la fausseté mais dont j’admirais et enviais la force et le courage qui était tout ce qui m’avait toujours manqué pour vivre de ma peine et faire contre mauvaise fortune bon cœur ; il y en avait aussi de plus blancs, de plus blafards, de plus gras, c’étaient sans doute de riches marchands d’art qui allaient ensuite rejoindre de riches villas, mais tandis que leur présence aurait pu détonner avec les lieux elle y apportait une touche singulière, quelque chose de fier et désuet qui pourrait faire penser à une ancienne noblesse déchue qui se déferrait de son mobilier et autres biens de famille. Des lustres pendaient des plafonds de petites maisons ouvertes sur la rue comme on peut en voir dans le quartier des prostituées d’Amsterdam et qui sans y être allé me les rappelaient qui sait si pour cette étalage tape à l’œil de luminaires auquel se refuseraient par décence nos actuels salons plus sobrement et intimement éclairés. On pouvait connaître le nom des rues ou des allées mais les Puces c’était comme une fausse ville dans la vraie, pour certain un monde enchanté, pour d’autre une cour des miracles, toute blancheur ou toute noirceur, selon les goûts et selon l’humeur, selon aussi où l’on se trouvait, mais partout, des plus modestes aux plus riches, et comme par couches successives, les biens de la sociétés semblaient s’être déposés puis sédimentarisés, naturalisés, et on pouvait ainsi distinguer les beaux quartiers des plus populaires. C’est aussi dans un autre temps qu’on pouvait se sentir transplanté, un temps où la richesse la plus insolente côtoyait la misère la plus crasse ; non ce temps n’était pas définitivement passé : on pouvait le retrouver aux Puces de Saint Ouen. Caroline elle-même y était comme un objet trop convoité, bientôt hors de portée, c’était à peine avant-hier mais que les Puces de Saint Ouen me semblaient déjà loin.

A  Louis Mozzini

samedi 1 octobre 2022

Le mourant et la musique

 

Il comprenait mieux la musique. Il sentait mieux la musique. Ce n’était pas une musique de consolation. L’homme qui se mourait, faut-il que je m’en souvienne, écoutait la symphonie n°6 de Tschaikowsky et la n° 1 et 4 de Ludwig van Beethoven, parce que plus que jamais cette musique correspondait à ce qu’il vivait et ce qu’il vivait était ses derniers moments, et ce qu’il frôlait était ce que tout art poussé à ses extrémités comme nous aux nôtres, c’est-à-dire aussi loin qu’il peut aller, nous fait frôler. Mais lisons plutôt ces quelques lignes écrites par Georges Bataille : « Il existe un domaine où la mort ne signifie plus seulement la disparition, mais le mouvement intolérable où nous disparaissons malgré nous, alors qu’à tout prix, il ne faudrait pas disparaître. C’est justement cet à tout prix, ce malgré nous, qui distinguent le moment de l’extrême joie et de l’extase innommable mais merveilleuse. S’il n’est rien qui ne nous dépasse, qui ne nous dépasse malgré nous, devant à tout prix ne pas être, nous n’atteignons pas le moment insensé auquel nous tendons de toutes nos forces et qu’en même temps nous repoussons de toutes nos forces. Le plaisir serait méprisable s’il n’était ce dépassement aberrant, qui n’est pas réservé à l’extase sexuelle… » Que cet homme ne s’était jamais refusé. Où cet homme s’était toujours abîmé. Mais l’abîme à la profondeur du ciel et comme lui il est ouvert. Et l’homme ne sait jamais à quoi il s’ouvre. Croit-il s’ouvrir à la vie qu’il s’ouvre à la mort. Croit-il s’ouvrir à la mort qu’il s’ouvre à la vie. Cela serait-il aussi vrai ? La musique la plus osée serait comme l’amour le plus osé, laquelle, lequel, oserait allé aux confins de la vie qui est la mort, au-delà jamais, mais seraient-ce déjà les frémissements de l’au-delà perceptibles ici-bas. Il n’y a plus grande violence que ce qui nous ébranle. L’érotisme et la mort, si propres à l’homme violent. Il n’est pas celui qui la donne. Il est celui qui l’éprouve. La mort n’est pas si étrangère à la vie que comme elle on ne puisse la ressentir. Que ce soit dans l’amour. Que ce soit dans la musique. La musique fut au mourant ce que l’amour fut au vivant.

A mon père

mardi 27 septembre 2022

La belle de l'Andalousie

 

Un reportage, La belle de l’Andalousie, oui ce devait être à peu près comme ça qu’il s’intitulait, le renvoyait à ce coup de fil vingt ans après leur divorce, et qu’elle lui avait passé il y a longtemps déjà pour qu’il signe des papiers qu’elle lui enverrait et que leur mariage à Granada, ils avaient été mariés à l’église, puisse être annulé par l’église, qui était tout ce qu’elle voulait pour se refaire une virginité. Il avait accédé à sa dernière volonté et à l’occasion elle lui avait rappelé Granada. Elle lui avait rappelé Granada à la manière de ce reportage à la télé et à la manière qu’on en parle à un touriste, comme d’un lieu chargé d’histoire, extérieur à lui, extérieur à elle, l’histoire de Granada qui fascine l’historien et y fait rappliquer dans de grands cars à l’air conditionné « l’homme masse » d’Ortega y Gasset. Mais lui il avait aimé à Granada, mais lui il avait erré à Granada en proie aux affres de l’amour, sans trop comprendre ni où il était ni ce qu’il lui arrivait, et n’est-ce pas ainsi que l’homme vit, aime, et meurt, en dehors de la géographie et de l’histoire, quand il vit sa vie et n’est pas un touriste, et n’y est pas étranger. Le vivant est  anhistorique , oui il utiliserait ce terme à l’occasion pour manifester son désarroi devant cet être cher à qui il ne pouvait plus en vouloir car il comprenait maintenant qu’il y a des êtres qui sont bouffés de l’intérieur par la société, qui ne s’appartiennent plus, qui n’appartiennent plus qu’à la société, et que l’histoire y contribue, y contribue en ne leur apprenant à vivre que de façon historique, c’est-à-dire déshumanisé, c’est-à-dire extérieur à eux-mêmes, ne pouvant plus se voir ou se revoir que dans un contexte historique qui est le signe de l’appartenance à la société et non pas le signe du vivant, d’une construction de l’histoire, d’une construction de la société, autrement dit d’une fiction alors qu’ils n’ont jamais vraiment existé, pour le peu qu’ils aient existé, qu’en dehors d’elle, de la société, de l’histoire. Ce n’est pas tant qu’elle n’avait pas aimé mais que l’histoire ne connaît pas l’amour, et s’il s’en rappelle ce n’est que comme d’un fait historique qui est comme elle devait s’en rappeler, c’est-à-dire encore avec le même détachement qu’à l’historien qui objectivement retrace le passé, car c’est bien le retracer, plus que d’aller sur ses traces, parce que aller sur ses traces voilà ce qu’il ne ferait pas lui, voilà ce qui lui ferait revivre ce qu’il ne voulait plus revivre. Non, il n’irait plus à Granada. A Granada était mort Federico Garcia Lorca et à Granada était aussi mort son amour avec un grand A.

mardi 20 septembre 2022

L'humour

 

Qui a entendu des gens dont la vie a été dur en parler avec infiniment d’humour et d’autres encore dont la vie a été infiniment plus dur en parler avec infiniment plus d’humour, et ainsi de suite, et cela parce que la vie étant infiniment plus dur il est infiniment plus dur d’en parler avec humour ; de sorte que l’humour qu’ils avaient à en parler pouvait être moindre tout en étant plus grand, car c’est la dureté de leur vie qui le rendait plus grand, par contraste, et c’est pourquoi il pouvait se réduire infiniment cet humour tout en devenant infiniment plus grand, mais l’infiniment plus grand comme l’infiniment plus petit nous échappant tout aussi bien on ne voit rapporter avec humour que des vies qui n’auraient pas été dures à vivre et se détourne naturellement des autres que l’on croit sans humour. Du coup il se trouve que ceux qui les rapportent doivent les durcir un peu leurs vies pour que l’effet escompté se produise, ce qu’ils ne manquent pas de faire avec humour.

lundi 3 mai 2021

Vive la liberté !

 

La liberté si vantée est liberté des plus forts. Moi petite chose faible et craintive livrée à elle-même réclamai plus que liberté soins et attentions à qui n’était pas prêt à les dispenser, à qui ne parlait que de liberté, qui n’était que sauvageries exercées contre un moi désarmé et plus que désappointé, car que pouvais-je opposer à ce dictat de la liberté pour tous. Elle m’assaillait de tous côtés et tandis que je voulais m’en emparer me trouvai fort désemparé. Ferme ta gueule et écoute, voilà ce que l’on m’a dit au nom de la liberté d’expression à chaque fois que j’ai voulu prendre la parole pour faire entendre ma voix pleine de récriminations, car je n’avais pas droit au chapitre mais seulement de me taire. Tu es libre, majeur et vacciné, m’ont dit un jour mes parents qui ne voulaient pas continuer plus longtemps à me nourrir et me loger, quand je me suis retrouvé à la rue sans argent de côté ni personne sur qui compter mais libre. Et tout le monde dehors qui criait : liberté, liberté chérie. Comme j’aurais pu la maudire quand qui avait liberté d’aimer un va nu pieds lui préféra un fils de bonne famille, toujours au nom de la sacro-sainte liberté. Mais rendu aux idées de mon époque je n’avais moi aussi bientôt que ce mot à la bouche : liberté, liberté chérie, tandis que la mienne infortunée se réduisait comme une peau de chagrin d’année en année. Comme qui dirait pour avoir la liberté de choix il faut avoir le choix, et plus souvent qu’à mon tour je n’avais pas le choix, mais intérieurement je continuais à crier : vive la liberté ! Et à lui seul ce cri de vive la liberté réchauffait mon cœur. Mais nulle part ailleurs qu'en mon cœur je ne la trouvais.

samedi 6 février 2021

Le repentir d'un ex-agent de sécurité de la RATP

 

« Comme on intervenait au niveau d’infraction le plus bas, celui de la contravention, c’est-à-dire celui qui nous donnait le minimum d’autorité, on élevait cette dernière par la violence et la menace qui du coup nous donnait un pouvoir d’intervention et d’action plus grand arrêtant par là même toute contestation possible ». Il venait d’énoncer des années après avoir été mis prématurément à la retraite ce qui avait été la vérité du travail de tous les jours de ses collègues ou la cause probable des exactions quotidiennes auxquelles il avait pu assister mais pas participer ce qui lui avait valu l’exclusion du groupe qui comprenait à peu près toutes les équipes de sécurité de la RATP allant sur le terrain. Le terrain étant la plupart du temps le tunnel et le tunnel le Métro. Il était quatre heures du matin qui était l’heure à laquelle il se levait quand il était de service de jour mais là ce n’était pas la sonnerie du réveil qui l’avait réveillé mais un cauchemar et dans ce cauchemar il s’était entendu prononcer toute cette phrase qui ressemblait fort à un plaidoyer en faveur de ceux qui l’avaient rejetés parce qu’il en avait condamné les actions arbitraires et violentes : « comme on intervenait au niveau d’infraction le plus bas, celui de la contravention, c’est-à-dire celui qui nous donnait le minimum d’autorité, on élevait cette dernière par la violence et la menace qui du coup nous donnait un pouvoir d’intervention et d’action plus grand arrêtant par là même toute contestation possible » qu’il se répétait encore comme s’il se sentait coupable et responsable des actions commises par les autres, comme s’il y avait participées passivement en ne s’y opposant pas activement, mais surtout parce qu’il venait enfin de comprendre ce qui n’avait pu alors que l’étonner : que se prêtent à de tels agissements de bonnes et loyales personnes, qu’elles se comportent sur le terrain pire que des voyous, avec plus de violence et plus de vice encore ; c’est que la loi ne leur donnait tout simplement pas plus de pouvoir et plus d’autorité, ce qui les amenait sur le même terrain que les contrevenants qui était celui de l’inégalité, c’est-à-dire ou la loi ne régnait pas mais le vice et la violence dont ils devaient faire usage pour s’imposer comme dans un milieu hostile qui n’était pas le leur et où, sans leur en avoir donné les moyens, on les avait cependant envoyés et missionnés d’intervenir et d’agir au nom de la loi. S’il avait compris ça plus tôt il ne se serait pas tant insurgé contre ce à quoi il avait assisté et autant désavouer ses collègues qu’il les avait désavoués et, par conséquent, autant souffert de leur ressentiment qui avait conduit à son éviction du service, à sa mise en inaptitude. Il n’avait pas compris que les choses se réglaient comme cela parce qu’elles ne pouvaient pas se régler autrement, elles se réglaient dans cette marge étroite sur la page de la légalité, qui ne s’appelle déjà plus légalité mais peut-être pas encore tout à fait illégalité tout en étant si proche d’y tomber, et combien de fois ne les avait-il pas vus y tomber sans qu’on les y ait beaucoup poussés. Mais il savait maintenant ce qui les y avait poussés : l’absence d’autorité légale et le besoin, la nécessité, de s’imposer, de l’imposer à travers eux cette autorité légale car n’en était-il pas les dépositaires, n’avait-il pas tous prêter comme lui serment devant la loi ? On l’avait très tôt mis au parfum, on lui avait très tôt appris les ficelles du métier, les coups de vices dont il fallait faire usage, mais qui n’étaient pas dans le plan officiel de formation et d’instruction qu’il avait reçu, et il n’avait pas senti comme eux la nécessité de s’y plier à ses us et coutumes du métier qui dérogeaient aux principes qu’on lui avait toujours inculqués et à la loi et aux règlements qu’on lui avait appris, et voilà où la loi et les règlements l’avaient conduit : à la réforme et à une mise à la retraite anticipée. C’est qu’il n’avait pas voulu sortir de sa zone de confort de petit bourgeois, voilà la vérité moins flatteuse qu’une opposition valeureuse et vertueuse à ses collègues qui allaient patauger encore de nombreuses années dans ce marécage, dans cette zone fangeuse, dans cette boue dont on ne pouvait que sortir crotté. Lui, ce bon monsieur, il n’avait pas voulu se salir pour que la société puisse continuer à montrer des dehors propres et soignés. Il n’avait pas voulu faire pour elle le sale boulot. Mais il n’avait pas craché sur la maigre retraite qu’on lui avait offerte en guise de porte de sortie. Et il n’irait pas non plus manifester dans la rue contre les agissements de la police maintenant que dans son cauchemar lui avait été révélé le motif obscur de leurs actions auxquelles il n’avait pas voulu participer car il ne croyait pas que l’on puisse, comme les politiques le laissaient entendre, expurger les services de police de ses ripoux sans en changer les conditions de travail, sans cesser de leur demander d’aller pêcher en eaux troubles et de mettre une prime sur chaque poisson rapporté. La réalité du travail il l’avait connue : pas celle du super flic qui n’a pas seulement une arme mais le pouvoir de s’en servir, mais du petit flic qui peut aussi avoir une arme mais surtout prier pour ne pas avoir à s’en servir. On lui avait reproché de ne pas porter son arme sur le terrain. Une arme pour des contraventions était-ce bien justifier ? On ne sait jamais à qui ont a affaire ? Ce on c’était ses collègues. Combien de fois il les avait vu sortir leur arme intempestivement et c’était vu, lui, prier pour qu’on ne leur saute pas dessus car qu’auraient-ils fait alors ? Un carton sur des fraudeurs, sur des tagueurs, sur des vendeurs à la sauvette, sur des pieds banquettes, sur des petits voyous de cité sans un sou ni un ticket en poche, pas même un cutter sur eux, sur des zonards, mais tous récalcitrants. Bien sûr, en général ça obtempère quand on sort son arme mais quand serait-il au cas contraire ? Au cas contraire c’est la bavure policière et la une des journaux à scandales. Trop facile pour les journalistes. Mais quand on n’obtempère pas en face, quand on rigole en face, quand on vous crache dessus en face, car il peut y avoir aussi du vice et de la violence en face, que reste t-il à faire ? Il n’était pas pour l’arme, pas plus que pour la matraque, toutes deux symboles non pas de virilité de l’autorité mais d’impuissance de l’autorité et surtout révélation de ce que la loi en dernière comme en première instance repose sur la force et l’usage de la force. Ses collègues étaient donc là où la loi s’appuie, mais aussi là où elle peine à s’appuyer et encore plus à se reconnaître, puisqu’elle se légitime aussi par le fait de faire régner la justice et de lutter contre la violence. Il voyait une contradiction de la loi qui à la fois s’appuie sur l’usage de la force et se légitime dans l’action de la justice contre l’usage de la force que, lorsqu’elle n’est pas du côté de la justice, on appelle violence. Il voyait une contradiction et ces collègues envoyés en première ligne faire les frais de cette contradiction car ils étaient les représentants de la loi mais aussi ceux à qui l’on demandait parfois seulement à demi-mot de faire usage de la force. Ses collègues l’avaient compris, lui, voulait-il croire encore en une justice divine (comme tombant du ciel) qui n’étant pas sur terre mais au ciel n’aurait pas à se salir les mains ? Quand il passerait devant ce beau bâtiment qu’est le Palais de Justice il penserait aussi à ses soubassements, à ses fondations, à ce sur quoi il reposait et s’appuyait majestueusement, et qui était sous terre (et ce qui s’enfonçait le plus était ce qui le soutenait le plus) ; il penserait à ses collègues qu’il avait bel et bien enterrés vivants, lui et ce bel édifice qu’est le Palais de Justice.

jeudi 4 février 2021

Le CD

 

Il y avait quelque chose d’à la fois émouvant et terrifiant : lui à qui son père n’avait rien dit avant de partir ni rien laissé venait de découvrir parmi ses CD la symphonie numéros un et quatre de Ludwig van Beethoven et la numéro six de Tschaikowsky, qui étaient ce qu’il écoutait avant de mourir du cancer. Cette musique était pour lui plus que l’œuvre de grands musiciens, c’était l’âme de son père. Il n’avait jamais pu parler à son père ni son père ne lui avait jamais vraiment parlé, mais maintenant il pouvait directement communiquer avec l’âme de son père. Il ne pu cependant supporter la symphonie numéro six de Tschaikowsky qui résonnait à ses oreilles comme les colères de son père ; elle n’en était pas l’âme, se disait-il, mais les humeurs. Avec Ludwig Van Beethoven c’était autre chose : il y avait comme un fond religieux qui lui semblait toujours avoir habité l’âme d’un laïc peu enclin aux exercices spirituels et aux états de conscience à moins que cette musique ne lui en révèle les conflits intérieurs, la dispute du bien et du mal et l’apaisement final. Il n’aurait pu lui faire meilleur cadeau, ce cadeau : les CD, étaient ce qui lui correspondait comme il avait correspondu à son petit frère qui était, disait-on le portrait tout craché de son père, d’avoir hérité au décès du paternel de la voiture et de la propriété, car il partageait avec lui l’amour des biens matériels. On ne peut pas il est vrai se saisir de l’âme de quelqu’un comme on peut se saisir de ses biens, on peut seulement la ressentir comme on peut ressentir une musique et c’était bien ça ce qu’il lui arrivait. Jamais cependant il ne lui semblait avoir autant saisi l’âme de son père qu’à travers la symphonie numéros un et quatre de Ludwig van Beethoven. C’était donc elle qui avait conduit son être, car c’était bien son être qu’il retrouvait en elle, lui son fils. Il aurait pu crier : écoutez ! Il est là. Il est là et pas en tout ce qu’il vous a laissé de lui qui n’est pas lui. Mais il était seul et personne ne l’aurait cru. Les mélomanes n’auraient reconnu que Ludwig Van Beethoven. Il aurait été seul à reconnaître son père. Et quand on lui aurait dit mais ce n’est pas ton père c’est Ludwig Van Beethoven et qu’il aurait répondu : oui, je sais que ce n’est pas mon père mais c’est l’âme de mon père, on l’aurait pris pour rien de moins qu’un fou, pourtant il en était sûr, c’était l’âme de son père. D’autres plus matérialistes lui auraient encore dit, et à juste titre, enfin ce n’est qu’un CD. Mais pour le convaincre tout à fait il aura fallu qu’ils retirent le CD du magnétophone et qu’ils le remettent dans son boîtier comme l’on remet un cadavre dans son cercueil.

mercredi 3 février 2021

La tía Maruja

 

Il faut voir deux appartements à l’identique que sépare une cage d’escalier. C’est en tout cas comme ça que Philippe les revoyait, sans aucune précision photographique sinon une photographie que les années auraient estompée. Flanqué chacun d’une lourde porte en bois à panneaux ouvragés qui avait sans doute retenu son attention parce qu’il avait souvent eu à les pousser ou à les tirer pour les ouvrir comme pour les refermer derrière lui ces portes comme il n’y en avait que dans les appartements d’un certain standing. Dans l’un vivait la famille de Luisa, tandis que dans l’autre était la tía Maruja. C’est comme cela que tout le monde l’appelait. C’était la tante de Luisa. La famille de Luisa était composée de son père Antonio, de sa mère Angelita, de son frère Juan et de ses deux sœurs María Carmen et Maché, ce qui faisait donc beaucoup de monde dans l’appartement à droite de la cage d’escalier quand dans l’appartement de gauche la tía Maruja vivait seule. Cette proximité géographique marquait aussi l’attachement d’un frère à une sœur et réciproquement, car la tía Maruja était la sœur d’Antonio, le père de Luisa. C’est à peu près tout ce que Philippe en savait et vu l’intérêt qu’il portait aux vieilles filles il resta longtemps sans en savoir davantage. Il n’y eut pas de véritables échanges entre eux, pas plus qu’un mot ou deux en espagnol et qui devaient correspondre exactement à notre bonjour ou à notre bonne nuit, car c’est chez elle que Philippe allait dormir quand il était reçu pour quelques jours dans la famille de Luisa, de sorte à rééquilibrer un peu la balance de la charge familiale. Il faut dire néanmoins qu’il y avait un va et vient continuel entre les deux appartements qui faisaient aussi office de vases communicants et il y avait un échange régulier de clés entre les différents membres de ladite petite famille. Philippe ne s’était jamais vu remis de clés, c’était donc Luisa qui lui donnait ses entrées dans l’un ou l’autre des deux appartements. La tía Maruja devait être un peu comme les yeux, les oreilles, de la famille de sa fiancée, mais pas la bouche qui la plupart du temps restait comme cousue. Et si elle avait fait office de duègne c’est avec la plus discrète et aimable perfection qu’elle avait rempli cette tâche plutôt ingrate. Non seulement Philippe ne trouvait rien à lui reprocher mais pensait que ce personnage digne d’un film muet, avait cependant essayé de lui faire comprendre quelque chose à sa manière à lui, c’est-à-dire silencieuse. Il y a, pensait Philippe, dans toutes les familles et pas que dans les familles, des êtres comme la tía Maruja qui occupent une place où ils peuvent tout voir, tout entendre, tout comprendre, mais ne peuvent rien dire. Et très souvent, comme Philippe avait pu le constater, ces êtres étaient des êtres auxquelles personne ne prêtait vraiment attention. Et il s’en voulait de n’avoir pas prêté davantage attention à la tía Maruja car ce qui était arrivé ne serait peut-être alors jamais arrivé. La tía Maruja était comme un présage de ce qui allait arrivé. De connaître le passé de la tía Maruja aurait permis à Philippe de savoir où il allait avec Luisa, de connaître leur avenir proche ou plus précisément leur absence d’avenir commun. Cependant, quand le passé de la tía Maruja lui fut connu il ne lui donna pas encore la valeur de présage et ce n’est que rétrospectivement des années plus tard qu’il pouvait le voir ainsi. C’est après, quand tout est fini, que l’on voit un présage là où il n’y a peut-être rien d’autre qu’une interprétation du passé et il n’y aurait pas plus de présages que de miracles. C’est pourquoi Philippe aura longtemps hésité avant d’en parler et ce n’est que ce caractère d’étrangeté qui doit faire mériter aux miracles comme aux présages qu’on parle d’eux comme de miracles ou de présages.

 

Luisa n’était pas plus grande que la tía Maruja et peut-être a-t-elle aujourd’hui l’âge qu’avait la tía Maruja et à peu près le même physique ingrat, mais il y avait bien longtemps que Philippe ne l’avait pas revue de sorte qu’il ne pourrait le dire avec certitude. Peut-être aussi que secrètement Luisa s’était jurée de ne pas connaître le même destin que la tía Maruja, quand Philippe ne pouvait s’empêcher d’y voir une certaine similitude, car son destin ne s’était pas encore tout à fait accompli et elle pourrait finir par se retrouver seule comme la tía Maruja, malgré qu’elle se soit remariée après leur divorce et avoir effacé toute trace d’un précédent mariage. Luisa ressemblait à son père autant qu’une fille peut ressembler à son père et autant que la tía Maruja pouvait ressembler à son frère qui était, faut-il le rappeler, le père de Luisa. Mais vu la différence d’âge entre la tía Maruja et Luisa cette ressemblance qu’il pouvait y avoir entre les deux n’avait pas frappé Philippe ; il s’agissait plutôt de ce que lui avait dit Luisa et dont il ne se rappelait que maintenant, c’est-à-dire trop tard. Cela l’avait pourtant troublé sur le coup, et, à vrai dire, il ne se souvenait pas de grand-chose hormis de ce trouble auquel il cherchait toujours une explication. C’était comme si son instinct avait voulu le prévenir de quelque chose qu’il ne voyait pas encore. Son cœur s’était mis à battre à toute vitesse comme ce jour à moto où il s’était jeté sur le bas-côté d’une route à sens unique avant d’apercevoir cette voiture qui lui fonçait dessus. Philippe avait toujours eu cette perception des choses mais quand ses sentiments s’y opposaient il ne voulait simplement pas en tenir compte. A de nombreux moments il avait été prévenu de cette manière du désastre futur de leur relation mais jamais aucun (fallait-il parler de présage ?) ne l’avait autant prévenu que les silences de la tía Maruja, et surtout par ce qu’il en appris ce jour-là. Luisa, quelques mois après leur séparation, était revenu vers lui en disant qu’elle voulait un enfant et aussi, de façon tout aussi incompréhensible, lui avait fait part de ses mésaventures et déconvenues amoureuses. C’était pure folie que cet être rationnel qui avait su mener à bout des études de médecine et qui par ce qui ne pouvait être qu’un froid calcul, son mariage avec un Français, avait obtenu d’exercer en France, puisse ainsi s’adresser à lui Philippe, ce Français dont elle venait de divorcer. Cela ne trouvait d’autre explication que d’avoir été motivé par une peur effroyable inhibant en elle Luisa toute réflexion, or cette peur effroyable, il en était sûr maintenant, était de finir comme la tía Maruja, vieille fille, ce qui serait comme une malédiction tombée sur cette famille dont elle était comme le joyaux.

 

Peut-être était-il temps de raconter ce qui était arrivé à la tía Maruja et Philippe pouvait regretter de n’avoir pas cherché a en savoir plus parce qu’il n’était pas du genre à broder, à en faire tout un roman. Entre autres, les circonvolutions des romans propres à perdre le lecteur n’étaient pas du goût de Philippe qui préférait aller droit au but. Il n’était pas non plus friand de longues descriptions de lieux où pouvaient se dérouler les événements que l’on racontait. Tout cela lui était toujours apparu comme surfait, par trop artificiel. Qu’on lui dise alors qui accrocherait à un paysage ce qui lui était arrivé ou parlerait de ce paysage quand on lui demanderait ce qui lui était arrivé ? Luisa n’était pas Granada qui était la ville où se trouvait l’immeuble qui comptait ces deux appartements sur le même palier, pas plus que Luisa n’était la Sierra Nevada qui s’élevait au-dessus de tous les immeubles de Granada. Jamais Philippe n’avait vu se profiler les montagnes derrière son aimable visage à chaque fois qu’il l’avait rappelé à ses souvenirs où vu une quelconque rue de Granada qui lui ressemblerait. Bien sûr, il y avait cette grande avenue qui passait juste derrière chez elle et qui traversait tout Granada. Avant qu’il n’y ait le périphérique à Granada on ne pouvait que passer par cette grande avenue et Philippe en passant par cette grande avenue ne pouvait que penser à Luisa, même des années après que tout fut fini entre eux. Luisa n’était pas davantage l’appartement de ses parents, d’Antonio et d’Angelita. Philippe l’aurait mieux vu à Luisa dans celui de la tía Maruja. D’ailleurs c’était dans celui-là qu’elle aimait se réfugier à chaque fois qu’elle le pouvait : que ce soit pour étudier la médecine comme pour regarder la télé. Dans l’appartement de la tía Maruja il n’y avait cependant pas cette belle vitrine dont Philippe ne pouvait que se souvenir car il s’y trouvait toutes les coupes et les médailles du père de Luisa champion d’Espagne de tir au pistolet. L’appartement de la tía Maruja était celui d’une vieille fille qui n’avait rien qu’on ne puisse aimer. Sa chambre devait être caché au fond d’un couloir que Philippe n’avait jamais emprunté, tandis qu’accolé au salon télé il y avait une pièce de dimensions moyennes où se trouvaient deux petits lits. C’est un de ces petits lits que le soir Philippe était invité à rejoindre. Il se pouvait que la tía Maruja qui se couchait tard soit engoncée dans son fauteuil regardant à peine la télé ou une revue, un journal,  et le voyant par dessus ses lunettes qui lui tombaient du nez, le reçoive d’un regard  toujours gentil et fatigué. A y bien penser dans ce regard l’on aurait certainement pu lire comme une grande lassitude, à moins que ce ne soit une peine immense, mais comme il y avait en même temps une certaine dureté, dureté que la vie lui aurait donnée, ce regard lui semblait à chaque fois faire office d’une réponse à la fois tendre et sèche. Il y avait quelque chose qui ne voulait pas se livrer. Il y avait une fermeté qui tremblait par en dessous mais dont les tremblements étaient imperceptibles, comme dominés par cette fermeté de surface. Elle l’accueillait comme on aurait accueilli la tristesse au moment même où il se croyait heureux. Il ne fallait y voir aucune malveillance. Philippe trouvait au contraire beaucoup de bienveillance en la tía Maruja, mais une bienveillance qui penchait du côté du malheur plutôt que du côté du bonheur. On aurait dit qu’elle accueillait le malheur avec bienveillance et humanité, tandis que pour le bonheur elle n’aurait eut que sècheresse et dureté. C’était-elle refusée au bonheur ? N’en pouvant plus Philippe demanda un jour à Luisa comment se faisait-il que la tía Maruja soit restée vieille fille. Et Luisa lui aurait répondu, il ne s’en souvenait en fait plus trop bien, qu’un étranger aurait été très amoureux de la tía Maruja, que très longtemps cet homme, cet étranger, lui aurait depuis son pays adressé des lettres d’amour et écrit des poèmes. Mais pourquoi ne s’étaient-ils pas mariés ? Et s’ils s’étaient mariés comment s’était-elle retrouvée seule ? Luisa n’avait pas répondu. Un secret de famille. Sans doute. Mais que dira Luisa, songeait maintenant Philippe, le jour où elle se retrouvera comme la tía Maruja, sur cet homme qui lui envoyait à elle des lettres d’amour et lui écrivait des poèmes et avec qui, à l’entendre, elle ne se serait pas mariée, quand elle aurait divorcé jusque devant l’église pour en effacer toute trace. Rien. Luisa ne dira toujours rien. Les secrets de famille ont longue vie. Se perpétuent de génération en génération. Et les vieilles filles ont été des filles avant que d’être vieilles. Et elles ont été aimées avant que de ne plus l’être. Mais il y a des amours que l’on cache. Mais il y a des amours qui se cachent dans le cœur des vieilles filles.

mardi 2 février 2021

Un vol

 

J’aimerais vous parlez d’un homme qui avait mis tout son argent dans son portefeuille et son portefeuille oublié sur le toit d’une voiture qui devait être la sienne. Je ne m’en souviens plus très bien comme de ce qui vint après quand il constata la disparition dudit portefeuille, seulement du désarroi dans lequel cela le jeta. Et le mot est faible. Il en fut comme littéralement effondré. Mais il faudrait avant tout savoir ce que ce vol représentait pour lui. Plus tard il pensera au voleur, sûrement un pauvre pêcheur ou un gosse de pêcheur qui devait traîner par là, car il s’était arrêté au port de pêche d’une petite ville côtière d’Andalousie, songeant sans doute que son malheur avait fait au moins le bonheur d’un autre que la vie aurait encore plus mal desservi que lui. Sur le moment il pleura. Il ne pleura pas pour l’argent, pas plus qu’il ne pleura pour ses papiers qu’il devra refaire de retour dans son pays car c’était un Français qui passait ses vacances en Espagne, enfin, qui pensait qu’il allait passer ses vacances en Espagne, car du coup ses vacances étaient terminées. Mais ce n’était pas non plus ses vacances qu’il pleurait ni de repartir immédiatement travailler car il n’avait plus d’argent. Il pleurait Luisa. Luisa qu’il ne voyait que l’été, autant dire qu’il attendait toute l’année cet instant où il allait la retrouver. Ce qui aurait tout juste fait un fait divers dans la presse locale. Ce n’était certainement pas le seul touriste à être victime d’un vol. Ce qui aurait tout juste fait un fait divers dans la presse locale faisait bien plus que ça, mais il n’en parlerait pas. Cela n’avait pas été très malin de sa part. Avoir tout son argent dans son portefeuille n’était pas faire preuve d’intelligence quoique peut-être pas si rare en un temps où il n’y avait pas l’euro et où tout le monde ne disposait pas non plus de travellers chèques et devait avoir obtenu du change à sa banque avant tout voyage à l’étranger. Et puis c’était un homme encore jeune, naïf et inexpérimenté, pour qui je n’aurais pas plus de sympathie que ça si je ne lui savais avoir un grand cœur ce qui est, à en croire ce qu’on dit, le propre des innocents. Si vous aviez vu ce grand corps s’effondrer en larmes et qu’il vous aurait, entre deux sanglots, raconté ce qui venait de lui arriver, vous n’auriez pas pu rester insensible à son sort. Que je vous raconte moi aujourd’hui, comme à des années-lumière de ce qui s’était passé alors, il faudrait que je sois si brillant que vous le voyiez comme s’il se produisait sous vos yeux, comme ses étoiles déjà mortes mais que l’on voit encore briller. Dans ce port il y avait des bateaux et pour un rien Philippe, c’est ainsi qu’il s’appelait, acceptait de s’y rendre car il aimait voir les bateaux plus que de manger du poisson qui était cependant ce qu’il était venu acheter comme on lui avait commander de faire et il se serait proposé de les acheter avec son propre argent car il était généreux et fier d’en avoir gagner. Un port de pêche n’est pas un joli port de plaisance et il y a une forte odeur de poissons mêlée à celle de l’eau croupissante et du gasoil. Il y a aussi les filets des pêcheurs et les pêcheurs en train de les repriser à même les quais où les bateaux de pêche sont amarrés, pour la plupart des chalutiers. Un petit phare à l’entrée et la mer après la jetée, et l’odeur de la mer aussi qui entrait. Le cri déchirant des mouettes, encore plus déchirant quand Philippe en nage d’avoir couru vers la voiture y récupérer son portefeuille vit qu’il n’y était plus. Quelques instants auraient suffit. Quel idiot ! A quoi pensait-il ? Ce n’est pourtant pas difficile de l’imaginer. Il y avait un an qu’il n’avait pas revu Luisa. Et là, quand il reviendrait du port, après avoir déposé les poissons achetés avec l’argent de sa première paye, il irait la retrouver. Il avait dû pour fermer la portière de la voiture utiliser la main qui tenait le portefeuille qu’il aurait alors laissé sur le toit pensant le reprendre aussitôt. Qui sait si alors Luisa ne lui était pas apparue, il avait déjà tant rêvé de la revoir, et elle lui était apparue tant de fois dans ses rêves, puis il était si près du but qu’un petit relâchement après tant de tensions pour y arriver avait dû s’imposer de lui-même. Luisa était pourtant une bien petite créature mais qui avait su occuper tout l’espace de son cœur. Un amour de vacances. C’est ce qu’il aurait dû être, mais pas ce qu’il avait été. Il est un âge où l’on prend tout trop au sérieux et où tout sent le neuf. Il n’y avait que la voiture qui était d’occasion. Une vie neuve, un cœur neuf, Luisa une vierge, Philippe un puceau. Après, tout est d’occasion, et les occasions ne manquent pas sur le marché de l’occasion et on n’est plus disposé à payer le prix fort qui est le prix du neuf. Après, les sentiments s’émoussent, s’érodent, se corrodent, comme la rouille qu’il voyait un peu partout dans le port, sur les quais, et sur les anneaux qui retenaient encore les bateaux au port, eux-mêmes porteurs de rouille. Le temps c’était ça, comme de la rouille qui envahirait tout, partout, et le dehors comme le dedans, les corps comme les esprits. Philippe n’était pas rouillé, trop neuf c’est tout. Les vieux, ses vieux n’étaient pas tendres avec lui. Il n’avait plus d’argent. Eh bien, il lui fallait repartir en gagner. C’était ce qu’ils lui auraient dit ? Les amourettes de vacances ça ne comptait pas pour eux. Le plus étrange quand il y repensait c’était qu’il ne se souvenait pas avoir rencontrer plus de résistance de la part de Luisa à ce départ intempestif et prématuré. Lui en avait-il seulement parlé ? L’avait-il seulement revue ? Il n’avait plus souvenir de rien. Comme après un grand traumatisme sa mémoire avait tout effacé et il n’y a que comme cela que l’on peut pardonner. Pardonner c’est oublier. On pouvait bien vivre sans lui. On avait toujours pu vivre sans lui. Était-ce une prise de conscience tardive qui le remuait aujourd’hui ? Les autres, Luisa y compris, n’avaient-ils existés que dans son esprit ? Ce n’est pas qu’il doutait, des années après, qu’ils eussent eu une existence réelle, mais qu’ils aient un jour été tel qu’il se les était représenté alors et que les rapports qu’il entretenait avec eux eussent été ceux qu’il s’était sans doute imaginé être. Il était bien donc en train d’écrire une fiction. Dans cette fiction l’imagination lui manquait pourtant pour dire ce qui s’était passé après le vol. Était-il allé ensuite sans poissons et sans argent dans ce petit village de vacances en Andalousie à la maison de ses parents puis à celle, un peu plus loin, des parents de Luisa, demandé après elle ? Ou était-il parti tout honteux de ce qui lui était arrivé sans demander son reste à personne ? Il ne saurait le dire. Il avait complètement oublié. Et cet oubli lui apparaissait comme aussi terrible que ce qui lui était arrivé car il le privait de toute réparation possible. Par contre, il l’éclairait sur des événements postérieurs, à ses yeux tout aussi inexpliqués, et comme eux souffrant d’une amnésie partielle, voire totale. Comment la mémoire s’y prenait pour oblitérer ce qui la dérangeait ne pouvait manquer de l’étonner. Tout cela faisait-il de Philippe une âme simple et sensible ? Pouvait-on se demander pour Philippe ce que Fernando Pessoa se demandait à lui-même : « Je me suis toujours demandé si c’était ma sensibilité qui était trop vive pour mon intelligence, ou mon intelligence pour ma sensibilité… » Philippe passait en effet auprès des siens pour un poète ce qui était pour eux un peu comme un euphémisme.

À un an près, ou deux, du mariage programmé avec Luisa,  et, pour la première fois depuis au moins cinq bonnes années, elle n’avait pas attendu gentiment l’été pour le revoir. Enfin, était-ce bien lui qu’elle était venue voir ? Luisa s’était rendue directement à un petit chalet dans les Alpes où ses parents se trouvaient avec le petit frère qui avait bien grandi mais dont la compagnie agréait toujours aux siens. Il faut dire qu’à la différence de l’aîné il était d’un naturel plutôt enjoué et d’une assurance sans pareil, le tout étant le fruit d’une affection qui n’avait souffert aucun accroc. Il était habillé comme on doit l’être dans la vie et par ses parents, ce qui le promettait à un bel avenir. Il y a comme ça des êtres ternes et effacés tandis qu’il y en a d’autres où l’on voit briller leur avenir dans les yeux, et l’on pouvait alors voir briller son avenir dans les yeux du petit frère chéri de tous. Quand Philippe arriva sur les lieux et ce n’était pas pour y rester longtemps, son travail l’appelait en région parisienne, il vit une Luisa radieuse, c’était, aurait-il pu s’imaginer, parce qu’en pensée il avait été là depuis qu’il savait qu’elle y était. Mais sa mère s’empressa de lui dire que d’avoir tarder plus à venir voir sa fiancée et son petit frère lui aurait ravie. Par la suite, dans les quelques jours qui suivirent, là aussi il ne saurait dire combien, rien ne fut en effet fait pour les rapprocher à Luisa et Philippe et il dû bientôt partir non sans avoir ressenti cette impression d’avoir été de trop, comme si les affaires pouvaient mieux se régler sans lui, quand bien mêmes elles le concernaient en premier chef. Et là aussi il n’avait pas souvenir qu’on eût voulu le retenir plus longtemps, et pas plus de la part de ses parents que de Luisa. Après, c’était à nouveau le trou noir. Impossible de se souvenir comment il était rentré, si on l’avait accompagné à la gare où à sa voiture, ou avait-il encore une moto à cette époque-là, et les derniers mots de Luisa, un baiser peut-être ? Non. Il avait tout oublié, mais avait-il pardonné ? Cet oubli le privait seulement de toute réparation possible. Il la revoyait cependant à un seul endroit et à un seul moment et c’était dans un petit couloir étroit qui donnait dans la pièce principale. Elle était là dans ce petit couloir étroit encore plus petite et plus étroite que le couloir et sous la pâle clarté du jour son visage lui apparaissait encore plus pâle. Il eût envie alors de la serrer dans ses bras, voulait-il la réchauffer et réchauffer son cœur, mais il se souvenait encore avoir retenu un peu son geste et davantage sa force de s’exercer librement de peur de broyer cette petite chose fragile mais qui lui était si précieuse. Malgré cela il sentit en elle une petite résistance à se livrer et cette petite résistance le blessa, le désarma, le laissa sans plus savoir que penser. Il s’en voulu, il s’en voulait toujours quand il montrait trop d’attachement car trop peu souvent correspondu il croyait découvrir aux autres une faiblesse qu’eux n’avaient pas. Puis, il y avait en Luisa beaucoup de pudeur. L’avait-il brusquée ? Sans doute aussi aurait-il fallu en face d’elle quelqu’un de plus affirmé que lui, qui ne douta de rien, et encore moins de lui-même. Et l’appui des parents. Son petit frère par exemple. Philippe n’aurait pu avoir ce genre de réflexions ni de considérations envers les siens. Il l’avait revue plus tôt que prévu et c’était déjà beaucoup. Il y a des gens comme ça qui n’exigent rien de la vie et des autres et qui estiment que ce qu’ils reçoivent est déjà beaucoup. Il ne m’étonnerait pas que Philippe ait été de ce genre là. Il aimait son petit frère. Il aimait ses parents. Il aimait Luisa. C’était un être aimant. Peut-être s’en voulait-il autant de trop aimer que de n’être pas assez aimé ? C’est qu’à son exigence personne ne pouvait répondre. Il lui fallait exiger de lui plus de mesure et moins des autres, c’est ce qu’il se disait. Mais il était jeune et son amour avait trop de force et l’emportait dans des tourments infinis où il se perdait. Philippe était un être tourmenté parce qu’il aimait et ne voyait pas d’issue à son amour. Il y eut cependant une issue et ce fut une issue malheureuse qui survint très vite après le mariage et qui s’appelle le divorce, comment aurait-il pu en être autrement ? Et encore une fois il n’était pas le seul a avoir divorcé comme il n’était pas le seul à qui on eu volé un portefeuille. Mais il lui semblerait toujours qu’on lui avait volé non pas seulement son portefeuille, ce qu’il aurait eu tôt fait d’oublier, mais son amour.

jeudi 21 janvier 2021

Un amoureux de la langue française

 

Il était à peine un jeune homme et j'étais encore un gosse quand j'entrais dans la maison d'Alfonso qui trouvait en moi l'occasion de pratiquer le français qu'il avait choisi comme langue étrangère. Ce fut le début d'une longue et belle amitié. Mais il fallut attendre jusqu’à aujourd’hui, c’est-à-dire jusqu’au 21 janvier de l’an 2021, c'est-à-dire bien des années après que nous nous soyons connus et alors que notre vie touche à sa fin, pour que mon ami Alfonso se décide à m'écrire dans ma langue afin que je corrige son français. Une amitié qu’il veut donc voir finir comme elle a commencée ou plutôt ne jamais finir car ce n'est pas une ligne droite mais une boucle qu’il veut boucler où le point de départ se confondra avec le point d'arrivée. Il a toujours eu de bonnes idées mon ami Alfonso. ‌Parmi ses bonnes idées il faut compter les expéditions annuelles qui duraient plus d’une semaine. Alfonso faisait venir ses amis de toute l’Espagne et j’étais le petit Français. Nous étions tous lâchés dans la nature et il n’y avait qu’un seul guide Alfonso qui nous faisait parfois coucher à la belle étoile en nous racontant comme à de petits enfants que l’on veut faire dormir que sa femme lui avait appris à reconnaître les étoiles qu’il nous montrait dans le ciel par les nuits calmes et fraîches d’été et c’était la Grande Ourse, et c’était la petite Ourse, enfin, je ne sais plus, car tous épuisés d’une journée passée à pédaler ont s’endormaient et toutes les étoiles s’éteignaient en même temps avant qu’on aient appris à les reconnaître, ce serait un soleil tout rond bien que ne dardant pas encore sur nous ses cruels rayons qui à l’aube blafarde nous surprendrait tout trempés de rosée et qu’à moitié réveillés . On n’avait que très peu dormis et pas dans nos lits restés à Madrid, Granada, Malaga... Paris, ce qui n’empêche que l’ont trouvaient tous autant d’ardeur à pédaler dans des coins reculés où l’ont imaginaient que personne sauf nous n’étaient jamais passés ce qui était à moitié vrai tant ces endroits étaient sauvages et éloignés de toutes zones d’habitations, voire même des routes que nous avions quittés au risque de nous perdre. C’est ce qu’il aimait Alfonso, et comme il n’avait pas trouvé de femme pour l’accompagner, pas même la sienne, qui devait préférer le ciel à la terre, c’est à nous ses amis à qui il pensait chaque année. Ce n’était jamais chaque année les mêmes. Il y en a qui d’une année à l’autre déclaraient forfait. Et au fur et à mesure du passage du temps on pouvait compter des vétérans comme aussi se rappeler ceux qui nous avaient définitivement quitté. Puis un jour ou une année, je ne sais plus quel jour ni quelle année, Alfonso troqua le vélo tout terrain pour la moto tout terrain, et pouvant aller plus loin alla plus loin. Les Atlas, qu’il nous montrait des hauteurs de la Sierra Nevada ou des Alpujarras, c’est là qu’il irait et de nouveaux compagnons de route qu’il lui fallu trouver. Il écrivit un livre de ses voyages en moto de l’autre côté de la Méditerranée qui était aussi un véritable album photos où l’on pouvait le voir à lui Alfonso en moto dans des zones plus montagneuses ou plus arides que celles du sud de l’Espagne en compagnie de gens au teint plus mat, à la peau plus burinée, et à la chevelure plus fournie et plus bouclée que la nôtre qui d’ailleurs avait tendance à se dégarnir. Sans doute leur parlait-il en français, avec ce français qu’enfant je l’avais aidé a apprendre, et sans doute aussi que cette langue bien de chez nous quoique parlée dans le monde entier l’empêchait de m’oublier complètement. Ici, en France, à l’Institut Cervantes, véritable ambassade culturelle de l’Espagne ou son meilleur représentant de par sa magnifique bibliothèque, je déposais un exemplaire du livre de mon ami d’enfance qu’ils s’empressèrent de mettre aux archives pour ne pas dire aux oubliettes. Si Alfonso était un véritable aventurier il ne comptait pas au nombre des véritables aventuriers. Et je m’en voulu d’être pour lui un bien piètre ambassadeur. C’est que je n’étais pas plus connu comme ambassadeur que lui comme aventurier. J’avais pourtant œuvrer pour ma langue auprès de lui comme il avait œuvrer auprès de moi pour me faire découvrir les paysages les plus sauvages et méconnus d’Andalousie. Et voilà que nous étions passés ensemble à l’ère d’Internet et qu'il m’enverrait des mails en français qu’avec le même empressement de toujours pour mon ami de toujours je corrigerais et lui retournerais. Il a toujours eu de bonnes idées mon ami Alfonso. Il faut que je fasse attention maintenant à mon orthographe et à ma grammaire française, c’est qu’il s’aventure sur mes terres et que je ne suis pas sûr de les avoir explorées si à fond que lui les siennes, de les connaître si parfaitement, quoiqu’il nous y perdait aussi parfois tout en se perdant avec nous sans qu’on n’est pourtant jamais l’impression d’être perdu avec lui. C’est qu’on n’est jamais vraiment perdu quand on est avec un ami comme Alfonso, ce grand amoureux de la langue française.

 

dimanche 29 novembre 2020

Les bourgeois (ou le boutiquier de Granada)

 

De nos jours, on n’a que ce mot à la bouche, et souvent pour jeter le discrédit sur quelqu’un on dit : c’est un bourgeois. On n’a pas pour autant à l’esprit une classe sociale qui aurait vu son émergence au dix huitième siècle mais plutôt les paroles de Jacques Brel : Les bourgeois c’est comme les cochons plus ça devient vieux, plus ça devient bête. Autant dire une idée du bourgeois qui souffre toutes les caricatures mais pas la réalité. Dans la réalité on est mystifié par le bon sens du bourgeois, par la bonté du bourgeois, par l’honorabilité bourgeoise. Par la devanture 

Il est une histoire vieille de trente ans qui me revient en mémoire à l’instant. C’était un petit village au fin fond de l’Andalousie mais cela aurait bien pu être aussi dans le Saint-maur d’aujourd’hui, parce qu’il devait y compter autant de bourgeois pour un bien moins grand nombre d’habitants cependant mais pas des moindres et qui venaient de Madrid et de Granada. Des médecins, des chirurgiens dentistes, des avocats, des colonels à la retraite, de grands professeurs, des notaires et j’en passe. Une noblesse de robe ? L’ambition de la bourgeoisie n’a-t-elle pas été, avant de vouloir faire des générations de médecins ou d’avocats, de se hausser par la fortune à la noblesse ? Il y avait en effet aussi parmi eux un artificier et de simples boutiquiers et c’est de l’un d’eux qui tenait un magasin de souvenirs à Granada dont je vais parler plus longuement après cet aparté. Si j’avais pu convoler en justes noces avec une fille de colonel c’est qu’elle ambitionnait d’être médecin et ne pouvait l’être qu’en France. Ainsi fut repris et consommé l’usage que les rois et les princes firent des alliances sans obligation d’y compromettre toute une vie en échange, profitant par là autant des anciens usages qu’on dirait d’un autre temps et en désuétude, que de l’institution moderne du divorce à l’amiable. On ne parle de mariage en blanc que pour les va-nu-pieds, les migrants, et pas pour une fille de bonne famille qui pu aussi se payer les services d’un bon avocat. Mais l’oie blanche que j’ai connue (c’est ainsi du moins qu’elle prétendait être) est sans doute devenue une oie édifiante. Cette façade me permet de faire la transition ou d’en revenir à mon histoire : celle du boutiquier de Granada.

Il avait deux jolies filles et un fils Paco. Paco aurait repris la boutique du père s’il n’avait préféré la drogue. A Granada il en circulait beaucoup en ce temps là et qui sait si encore aujourd’hui. Paco se ruina la santé avant de ruiner l’affaire familiale et la réputation des siens. Tout est bien qui finit bien. Tout le monde aimait Paco. Tout le monde pleura Paco. Puis la vie reprit le dessus. Et de quelle vie s’agit-il sinon de la vie que nous connaissons tous : de la vie bourgeoise. Ses deux jolies sœurs richement dotées furent mariées et, comme dit la fable (passant sur tous les aléas du quotidien), vécurent heureuses et eurent de nombreux enfants. Sans doute oublièrent-elles aussi un passé plutôt sulfureux mais pour lequel la société ne les condamna pas, pouvant jouir ainsi d’un présent oublieux et, si nécessité fait loi, se refaire une façade. Il me faut pourtant en revenir au vivant de Paco le condamnable condamné, le frère damné. Leur villa, résidence secondaire ou de vacances de la famille, qui était alors la plus riche (à l’intérieur rempli de tout ce que l’artisanat mauresque et juif a laissé de plus beau à Granada) et la plus grande de toutes dans ce petit village au fin fond de l’Andalousie, fut dévalisée en plein jour, ce qui fit grand bruit. Des années plus tard, longtemps après que Paco fut mort d’une overdose, longtemps après que j’eus divorcé de la fille du colonel, longtemps après que les sœurs de Paco se furent mariées et aient accouchées, je le trouvais à lui le père, un bien vieux monsieur qui avait la larme à l’œil en se souvenant du jour du cambriolage, tout le reste semblait avoir été effacé de sa mémoire. 

Qu’il pu avoir été commis en plein jour voilà ce qu’il pouvait y avoir de scandaleux, car ce n’est pas que le pauvre homme en fut ruiné pour autant. Pour mieux comprendre donc l’objet du scandale, ce qui pu choquer à ce point, il faut penser boutique, arrière boutique et devanture, à ce que l’on montre et à ce que l’on cache, car c’est l’inverse qui est proprement scandaleux : non pas de voler mais de ne pas se cacher pour voler, cette impudeur à montrer au grand jour et à tous que l’on est un voleur. Il faut être drogué pour agir ainsi et ce fût en effet les drogués que l’on accabla en plus d’être des drogués d’avoir commis ce méfait, ayant à ce point, par l’effet de la drogue et sa dépendance, oubliés que l’on ne doit pas montrer qui l’on est. Le jour ne garantissait donc plus l’abri naturel qu’il octroyait si généreusement dans cet endroit ensoleillé ne relâchant jamais sa vigilance, il ne pourrait donc plus briller sur tous ce que les bourgeois voulaient montrer et était le meilleur d’eux-mêmes, qui ne se trouvait évidemment pas en eux-mêmes, qui ne leur était pas intérieur, caché, mais exposé alors au regard du tout venant comme l’objet de leurs acquisitions, leur façade, leur devanture. A l’époque dont je parle et dans le petit village dont je parle il n’y avait entourant les villas que des petits murets qui laissaient voir des « patios » ou cours intérieures et par les portes souvent laissées ouvertes l’œil pouvait avoir ses entrées dans les plus riches demeures. Depuis, qui sait si depuis le cambriolage, des murs ont commencés à se dresser un peu partout dans le village, faisant de l’extérieur l’intérieur, et de ce qui pouvait être montré ce qui est caché. Les temps ont bien changés. Ce n’est plus ce que c’était, disent les vieux du village qui ne parlent plus que de cambriolage. Les bourgeois c’est comme les cochons plus ça devient vieux, plus ça devient bête.

samedi 14 novembre 2020

L'enfermement

 

Je voudrais parler de l'enfermement dans un univers mental qui peut être celui de la femme battue que je n’ai jamais été parce que je suis un homme ou de l’enfant battu que je ne suis plus depuis longtemps. Il me parait cependant très important d’en parler parce que je ne me place pas en spécialiste ni en spectateur, parce que c’est de l’intérieur que je le fais. L’expérience ne peut être que toute personnelle comme son témoignage et comme tout ce qui relève du vécu, mais il y a aussi des conditions objectives propres à toute expérience qui peuvent être faites sur l’être humain comme sur la souris, c’est-à-dire que mis dans la même situation ils sont appelés à vivre la  même chose, mais qu’on la connaisse par leurs réactions ne fait jamais que l’on sache comment ils vivent cette expérience. Dites-vous alors qu’une petite souris va parler ce qui n’expliquera pas davantage ses réactions passées, présentes, et futurs, que l’on croit déterminées par l’expérience vécue et qui peut l’être en effet mais pas de la manière dont on peut le voir de l’extérieur, d’une manière simpliste et mécanique, c’est-à-dire déterminée, et c’est en cela que je m’oppose à cette notion de détermination. Nous étions deux petites souris mon frère et moi à avoir choisi dans la vie des chemins différents mais je ne suis pas sûr que cela ait été des chemins de sortie car je parle d’enfermement dans un univers mental qui peut être… 

Aux échecs on dit que la menace est plus forte que son exécution. L’appréhension du châtiment faisait en effet que nous, non, je ne peux pas parler à la place de cette autre petite souris qu’était mon frère. L’appréhension du châtiment faisait que longtemps avant son exécution je tremblais. Voilà ce que l’on attend que dise la victime (la détermination visible et flagrante et mécanique), mais non, je ne tremblais pas (qu’est-ce qu’on fait de l’orgueil ?) sinon intérieurement, mais tout mon petit être était tendu vers cette exécution de lui-même. Non, il ne l’appréhendait pas mais la désirait, désirait hâter l’exécution du châtiment pour se libérer de sa menace. Qui s’étonne encore que l’enfant fasse tout pour être battu, que l’enfant malheureux soit un enfant terrible, mais j’ai dit que je ne parlerais pas pour mon frère, l’autre petite souris. J’étais la petite souris qui allait se mettre dans un coin, là où il serait facile de l’attraper. Mais c’est surtout l’impossibilité de penser à autre chose, mais c’est surtout ce vide qui se creusait, ce vide que plus rien ne pourra jamais comblé, cette béance de l’esprit qui est indescriptible et souffrance inexprimable, qui fait plus mal que les coups et se prolonge bien après mais inutile d’en parler à ceux qui pensent que tout ce qui n’est pas n’existe pas. C’est pourtant cette inexistence que j’aimerais rendre car lorsque l’on ne veut plus être atteint dans son existence c’est dans cette inexistence où l’on trouve refuge. Car comment échapper quand il n’y a pas d’échappatoire possible. C’est comme un poisson vidé de l’intérieur, il n’a plus d’entrailles. On le dirait encore vivant. Mais que l’on regarde ses yeux. Il a des yeux mais son regard est vide. Plus d’expression. Plus rien de parlant. La cohorte des spécialistes au lieu de lui rendre la parole voudra parler à sa place. Il s’y opposera. C’est un enfant buté que l’on dira, l’on ne peut rien en tirer.

Mais il y a pire, quoique encore une fois rien qui ne soit réel, rien qui ne soit qu’une impression toute personnelle. L’impression d’enfermement, de ne plus jamais pouvoir en sortir. Un monde s’est écroulé. Quand on est battu par ceux que l’on aime c’est un monde qui s’écroule. Il ne vivra plus que dans les décombres et les décombres forment un labyrinthe, un labyrinthe de décombres dont il ne sortira plus. Qui l’a vu donner des coups de pieds aux pierres connaît la profondeur de sa misère et ce qui fait obstacle, obstacle certes tout imaginaire. Et cette béance qu’à ouvert comme le souffle d’une bombe, comme un séisme, il aurait vu la terre s’ouvrir sous ses pieds. C’est un cauchemar qu’il faisait souvent et qui revient encore. Je n’en parlerai plus qu’à la troisième personne et ce n’est pas qu’il me soit indifférent mais qu’avec ces êtres là il faut prendre un peu de recul et c’est une habitude prudente que j’ai prise avec lui comme on prend avec un fantôme qui nous hante et ne nous lâchera plus jusqu’au restant de nos jours. Et puis sa tête est vide, je n’ai jamais pu la remplir, elle rejette tout ce qu’on peut y mettre, c’est une tête qui vomit, qui vomit la vie. Et puis son regard est vide, c’est celui d’un mort, on a beau vouloir y mettre un peu de vie, c’est peine perdue. Mais revenons à cette impression de ne pas pouvoir en échapper. Ce corps qui ne pouvait échapper aux coups. Voilà que c’est l’esprit qui ne peut plus échapper aux coups. L’enfermement physique serait devenu un enfermement mental. Non. Comme le dit si bien Spinoza qui ne fait pas la différence entre le corps et l’esprit : l’esprit est une idée du corps. Oui, cet enfermement n’était pas que physique, n’a jamais été que physique mais aussi mental, d’où ce long internement et cette impossibilité d’en sortir une fois qu’on est entré dedans, qu’on nous a mis dedans, pauvres petites souris que nous sommes sujettes à des expériences qui les dépassent et dont l’entendement dépasse même la rationalité des êtres pensants car, faut-il le rappeler, il s’agit d’êtres vivants, et le pensant n’englobera jamais le vivant, et les résultats scientifiques de l’expérience ne rendront jamais compte du vécu de l’expérience.

lundi 9 novembre 2020

Le petit frère

 

Il y avait péremption. Cela n’empêche pas les souvenirs de refluer allant jusqu’à le réveiller en pleine nuit. Tel le dormeur sur la plage dont une vague un peu plus forte que les autres serait venu lécher les pieds ou en se brisant par son fracas l’aurait tiré de son sommeil. Il n’avait pas voulu se lever immédiatement ni céder au ressentiment. Longtemps il avait cherché une forme plus objective d’en parler, s’était perdu en généralités. Comme que la famille était un microcosme, que ce qui se passait dans les familles se passerait ensuite sur une plus grande échelle, dans la société, et qu’il savait quelque chose des trésors volés, et à qui ils allaient, mais qu’il n’était pas sûr comme dit la morale qu’ils profitaient à ces derniers parce qu’ils étaient pillés au passage. C’est tout cela qu’il lui incombait de raconter et il ne savait pas par quel bout commencer. Il n’aurait pas voulu remonter trop loin. Juste au moment où la vague se brise et fait tant de bruit qu’on ne peut plus garder le sommeil. Il l’entendait comme au creux d’un coquillage. Dieu qu’il avait aimer prêter l’oreille au bruit de la mer, et qu’il avait aimé son petit frère.

Les deux collections où ce qu’il en restait devait être encore dans cette maison de vacances en bord de mer, car c’était-là qu’il les avait vu pour la dernière fois. Mais cette maison comme les deux collections appartenaient maintenant au petit frère qui avait grandi avec l’idée que tout lui appartenait. Une idée qu’on lui avait mis très tôt dans la tête quand on lui avait offert une boite et un cadenas pour protéger ses jouets d’enfant. Il se revoyait lui-même à l’âge où il dévorait les livres d'une bibliothèque dans la classe gelée d'une école de Normandie qui avait sa collection rose et verte et bleu mais aussi de timbres. S’il devait laisser son regard se perdre loin du rivage il verrait partir la vague de si loin, de ce qui n’était plus qu’un point à l’horizon. Il se reverrait alors ajouter des timbres de collection dans un album plus grand que lui. C’était comme un grand livre d’images qui le faisaient voyager. Il y avait aussi des inscriptions en langues étrangères comme de minuscules hiéroglyphes qu’il n’arriverait pas à déchiffrer. Sans doute de ses années-là avait-il gardé le goût du mystère. Parce que tant de temps s’était passé sans qu’il ne voulu rien savoir de ces trésors volés ni que leur valeur ne lui fût révélée. Il s’était seulement employé à mettre des timbres sur cet album avec une patience maladive. Dans ces pièces mal chauffées de la vieille école le petit asthmatique trouvait réconfort et oubliait son mal plongé dans un état de rêverie que pouvait entretenir en lui par je ne sais quelle magie oubliée ces timbres dont certains, il croyait encore s’en souvenir, figuraient des paysages exotiques. Une préfiguration de la Nouvelle-Calédonie. 

En Nouvelle-Calédonie où le directeur d’école qu’était son père avait été muté les coquillages avaient pris la place des timbres. Ils ne rempliraient pas un album mais une belle vitrine. Des porcelaines, des cônes, des peignes de Vénus, et tant d’autres dont il avait oublié les noms mais pas l’émerveillement à chaque fois qu’il mettait la main sur l’un d’eux. Pour cela la petite famille se rendait régulièrement sur les récifs et profitait de la marée basse pour chercher les coquillages de collection. Il y mettait la même patience et y prolongeait la même rêverie. Tout cela le tenait éloigné des affaires des hommes tandis que son petit frère devait dans le même temps apprendre à connaître la valeur des choses. On le disait surdoué au petit frère tandis que lui passait plutôt pour un demeuré. Voilà qu’il repartait pour ses généralités à dire que dans la famille comme dans la société une place est à chacun assignée et ceci dès son plus jeune âge. C’est pourquoi on l’avait toujours tenu à l’écart. Il ne se sentait de toute façon appelée que par la beauté des choses. Et il était si étranger à leur valeur qu’il aurait donné comme les indiens d’Amérique tout son or s’il en avait possédé. Ainsi, il ne demanda jamais après les timbres. Pas plus qu’il ne demanderait des années plus tard après les coquillages. Et dans ses souvenirs il y avait des coquillages vivants, éclatants de couleurs, le touché agréable de la porcelaine, la longue aiguille et les dents du peigne de Vénus habitant des profondeurs sablonneuses, le cône avec qui il fallait se montrer prudent parce qu’il envoyait des fléchettes empoisonnées qui avaient tué la petite tahitienne…

Ce qui l’avait réveillé cette nuit c’était d’avoir vu les douaniers, ces pilleurs. Dans son rêve il les avaient vu faire sauter la barre de fer et le cadenas de ces grandes malles métalliques, elles étaient vertes, oui, vertes, les cantines qui devaient enfermer la collection de coquillages ; et ils se servaient les douaniers comme les pirates de la collection verte de la bibliothèque de l’école de Normandie. Il voyait leurs yeux brillés comme avaient brillés les siens lorsqu’ils avaient vu pour la première fois la porcelaine mouchetée ou le cône noir ou le peigne de Vénus rare à l’aiguille intacte sur les récifs de la Nouvelle-Calédonie. Ils ne pillaient pas les récifs coralliens de la Nouvelle-Calédonie, ils pillaient une cantine dont ils ne connaissaient que la provenance exotique qui devait les laisser aussi rêveur qu’il l’avait été lui devant les timbres de la bibliothèque de l’école de Normandie. C’était de la rapine. Le voilà reparti pour ses généralités. Tout n’est que rapine. Tout le monde vole à tout le monde. Quand on attrape le voleur on attrape un voleur. En attrapant les douaniers on aurait fait qu’attraper ceux qui sont au bout de la chaîne d’un vol, d’une rapine. Il fallait remonter aux récifs de la Nouvelle-Calédonie qu’aucune législation ne protégeait encore du pillage. Tout ce que l’on prend on le prend à la nature. Sans doute avaient-ils été interrompu dans leur pillage, mais ils n’avaient pas interrompu, car ils n’avaient pas été pris, la longue chaîne qui le mènerait au petit frère. 

C’est dans la maison de bord de mer, qui avait été la maison où la petite famille passait ses vacances avant de devenir celle du petit frère qui avait raflé la mise, que se trouvaient les deux collections ou ce qu’il en restait et gisait dans un grand coffre d’ébène, car il avait de son enfance gardé l’habitude d’enfermer ses trésors à cadenas dans des coffres et celui-ci avait beaucoup voyagé, on aurait dit celui d’un pirate. Le petit frère le gardait jalousement. C’était à vrai dire une part très maigre du butin. Qu’il ne conservait sans doute plus que comme souvenir. Qui devait peut-être l’encombrer plus qu’autre chose. Mais il est de ces êtres conservateurs... Il ne pouvait s’empêcher de repartir dans ses généralités. De ces êtres dont la mission secrète devait être d’assurer la conservation et la transmission du patrimoine, porteurs de traditions, d’histoires, de légendes, et qui redorent leurs blasons en cumulant la fortune qui est un bien propre et souverain mais que la main du malin aurait presque réussi à leur soustraire s’ils n’avaient fait preuve de courage et de pugnacité pour que leur revienne ce qui devait leur revenir de droit. Les douaniers au passage s’étaient servis. Le père aussi était un fonctionnaire. Tout le monde se sert au passage. Le petit frère était un surdoué et lui un demeuré à qui la vie n’avait rien appris.

dimanche 8 novembre 2020

La nièce

 

Tandis que je t’écris cette lettre ma nièce j’ai sous les yeux ta photo jointe à cette carte postale où tu me souhaites heureux et joyeux anniversaire. Je vois une jeune et belle femme portant un short en jean montrant le haut de ses cuisses et le bas de son ventre ; un buste très mince qu'un pull léger, mi-saison, à manches longues, avec de belles couleurs et de beaux motifs, enveloppe joliment ; le tout surplombé par une tête d’un ovale parfait et légèrement inclinée, des cheveux soyeux tombant sur le côté d’un visage aux traits réguliers, presque angélique, et emprunt d’une tristesse qu’on dirait langoureuse.

 Cette charmante personne voudrait-elle séduire son vieil oncle ? Je ne miserais pas davantage sur l’innocence de l’âge mais dirais que tout ce que tu as de valorisant à me montrer c’est ta beauté. Là-dessus tu ne te trompes pas. Et je me dis que jeune homme je n’aurais vu que ce que je vois, tandis que je vois aussi ce que je ne vois pas : les manques, les failles sous la cuirasse encore tendre, les demandes d’une gosse qui se confondent avec les désirs d’une femme, et l’attente comme une demande latente, d’un je ne sais quoi d’indéfinissable pour ce qui en elle échappe aux biens méprisables que déjà ta jeune beauté croit enserrer dans ses rets. On prêterait pourtant aisément à tant de grâces une grâce supérieure. On lui voudrait une âme parfaite. Que ce corps fût habité par une âme parfaite, voilà ce de quoi l’on ne voudrait pas douter. Et qu’en elle il y ait encore des désirs de perfection. Mais surtout que tu ne fasses plus l’ange ou l’enfant. Ma nièce tu es fille mère. Où est ton petit ? Ta grand-mère, ma mère, à ton âge devait avoir le même air. On aurait dit l’immaculée conception. On lui aurait donné le bon dieu sans confession quand de tous les hommes elle aurait reçu la bénédiction. Mais pas la mienne. Moi qui ne fuis pas l’amour mais la haine. Et l’éternel retour du même. Et l’antienne comme une vieille rengaine. Cette lettre restera lettre morte ma nièce, non que ta beauté me soit étrangère, elle ne m’est au contraire que trop familière, mais il n’y a qu’une prière qui puisse mettre fin à tout et elle est prière de me taire pour ne pas, ô ma nièce, te déplaire.