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dimanche 12 juillet 2020

L'appel à l'existence ou la naissance d'une voix (2)


Les corps qu’il avait tant aimé et c’était mis soudain a détester auraient dû lui apparaître comme un premier symptôme de ce mal, car je ne trouve pas d’autre mot pour en parler même si toutes ces lignes ne seront qu’une longue tentative, allant toutes vers un début d’explication de ce qui ne l’est jamais complètement, de justification d’un acte qu’on attribuerait plutôt à quelqu’un qui a perdu la raison. Il n’y avait pas plus insolent, plus impudique, maintenant pour lui que ces corps et que leur expression corporelle qu’il ressentait comme une sourde clameur primitive dont il croyait entendre le J’existe sans plus de raison que cela, que de se planter là plus ou moins nu et de s’agiter sans être même effleuré, dérangé, par le moindre soupçon de pensée ; qu’on était loin du Je pense donc j’existe. Les vieux couraient comme les jeunes, comme les jeunes les vieux voulaient exister ; les femmes se dénudaient comme les hommes, comme les hommes les femmes voulaient exister. Tout le monde semblait avoir compris ou tout du moins tout le monde semblait le revendiquer comme tel : que le corps était la manifestation suprême de l’existence parce que l’existence était jouissance et qu’il n’y aurait d’autre jouissance que celle du corps. Tant pis si leur jouissance était souffreteuse, s’il n’y avait pas plus fort comme signe d’existence : le Je jouis donc j’existe avait remplacé le Je pense donc j’existe. Il était comme ce marcheur quand tout le monde s’était mis à courir, et bien des marcheurs s’étaient armés de bâtons, quand lui en était démuni, c’est des boules caisses qui lui aurait fallu car assourdi par l’effroyable hurlement des corps, que cependant lui seul s’était mis à entendre, et qui était le J’existe de tous ces corps qui l’obligeait à se ranger timidement sur le bas-côté. On aurait dit le déferlement de hordes sauvages qui se sentant étrangement libre n’appartiendraient plus pour autant qu’à leur corps ; il faut se lâcher disaient tous ces corps et tous ces corps se lâchaient n’appartenant plus même à leurs propriétaires ; certes les corps existaient de toute la force d’existence des corps, il avait un doute cependant sur l’existence véritable de ceux qui prétendaient commander à leurs corps et dont l’expression se limitait à l’expression de leur corps investit de la toute puissance du J’existe qui était le plus primitif appel à l’existence qu’il eût jamais entendu lui hurler aux oreilles à le rendre fou. Mais ce n’était pas tout. Il ne voyait plus dans le regard innocent de l’enfant tant d’innocence sinon plutôt l’appel à l’existence ; il ne lui disait plus je suis un petit être faible et innocent mais J’existe, et cette force dans le regard on pouvait la retrouver, pensait-il, dans le regard d’un fou qui ne pourrait plus s’exprimer autrement, plus autrement que par le regard dire J’existe, et c’était comme un cri qu’il entendait, un cri, aigu, tendu, pointu, qui était celui d’une existence émergeante qui brisait sa coquille et toutes les coquilles et aurait transpercé carapaces et cuirasses d’acier trempé qui auraient voulu l’en empêcher, et lui perçait les tympans. Le pire, car il y avait pire, et c’était ce qu’il avait le plus aimé au monde : voir de l’amour dans les yeux d’une femme ; ce qu’il avait pris pour de l’amour, il le savait maintenant, n’était qu’un appel à l’existence et pas des moindres, le plus fort, le plus irrésistible, à la fois le plus humain et le plus inhumain par sa force déchirante ; c’est qu’un enfant qui braille ne braille que pour lui tandis que ce cri braillant braillait pour deux : pour la femme et pour l’enfant qu’elle allait mettre au monde si l’on répondait à son appel à l’existence. Mais même les êtres les plus faibles, les plus infimes, qu’on dirait le moins dotés d’existence et qu’il était seul à entendre contribuaient à cette clameur étouffante. Les fourmis, les escargots, les limaces, étaient prêtes, se mettant en travers de son chemin, au sacrifice ultime : celui de leur existence pour qu’il entende au moment même où il les écraserait sous son pied (inconscient de leur existence) leur appel à l’existence. Les arbres eux-mêmes si sagement rangés sur le bas-côté de la route n’hésitaient pas à étendre leurs branches jusqu’à lui comme des bras tendus d’existence et que le vent dans leur feuillage, que le bruissement de leurs feuilles soit comme mille voix gémissantes d’existence qu’il entende, que peut-être il était seul à entendre.

Mais tout cela aurait pu encore passer si un jour il ne s’était mis à entendre sous le couvert de toutes les voix qu'il pouvait entendre sa propre voix. C’était d’abord un peu comme un acouphène. Il avait entendu parler de ces bruits agaçants que l’on se mettait à entendre et qui n’existeraient pas, ce qui le rassurait, bientôt ils ne seraient plus. Mais ce qui avait commencé par un simple sifflement matinal, tout au plus un bourdonnement passager, s’était fait de plus en plus insistant pour ne plus le quitter. Il n’y a que moi qui les entends, qu’il se disait, ils sont comme à l’intérieur de ma tête. Il avait alors voulu les faire taire en leur substituant le bruit de sa machine à écrire mais elle ne faisait que retranscrire, selon ses propres mots, à haute et intelligible voix, car il les entendait, ce qui n’était à l’origine que sourde rumeur. Quel ne fut cependant pas son désarroi quand il se rendit compte que tout ce qu’elle disait, déclinait sous toutes ses formes, ne faisait que répéter de façon impérieuse : J’existe. Et il était trop tard pour renoncer. Il pensa alors à un éditeur. On dit que les livres quittent leur auteur pour voler de leurs propres ailes, que les livres ont une existence propre. La planche de l’imprimeur était sa planche de salut. Malheureusement, on lui dit qu’il n’était pas le seul, qu’on ne pouvait pas soigner tout le monde en même temps et que son manuscrit était bien là mais sous toute une pile d'autres manuscrits qui disaient comme le sien : J’existe. Qu’il prenne donc son mal en patience, seulement voilà, son mal qui n’était autre que le mal de vivre, cet appel de l’existence qui, quand il se fait trop insistant et qu’en tout il se fait entendre, fini par avoir raison de vous, eut raison de lui.

jeudi 2 juillet 2020

L'idiot

Ce qu’il savait de l’idiot c’est ce qu’il savait de lui-même, mais pas ce qu’il savait de lui-même par lui-même mais par les autres. S’il avait voulu jouer à l’idiot il n’aurait pu mieux faire qu’il n’avait fait en réalité, rien d’étonnant alors à cela qu’on le prit pour un idiot, et, comme il  ne l’avait pas fait exprès non plus pourquoi n’admettrait-il pas qu’il le fût ? Pourquoi ne se rendrait-il pas à ce qui était une évidence pour tout le monde ? Et le traitement qu’on lui avait toujours réservé fait de mansuétude plus que de compréhension n’était-il pas le traitement que l’on réserve à l’idiot ? Comment aurait-il pu par exemple avoir été floué de ce qui aurait dû lui revenir, le simple fait même qu’on se le fut permis montrait bien que l’on pensait avoir affaire à un idiot, ce qui se vérifia puisqu’il ne s’en défendit pas autrement que par des gémissements incompréhensibles qui ne pouvaient être que ceux d’un idiot auquel par conséquent aucune justice ne pouvait être rendu. Puis on s’était servi de lui quoique n’y avait pas réussi complètement, il faut un minimum d’intelligence pour servir, il ne l’avait pas ou en tout cas n’en avait pas fait la preuve. Si on lui en voulait ce n’était donc pas d’être idiot mais d’avoir mal servi, quoique si l’on avait été cohérent là-dessus on aurait compris que par là même on ne pouvait pas lui en vouloir. L’idiot qui était très seul, il n’y a pas plus seul qu’un idiot, n’ignorait cependant pas que la part la plus profonde et la plus cachée du cœur de chacun lui revenait et qu’au fond personne ne le détestait. Personne non plus n’aurait voulu s’afficher trop longtemps avec lui, l’évitait, lui souriait, échangeait un mot ou deux s’il s’y sentait obligé ; les femmes qui de l’idiot s’imagineraient… en privé ne s'en seraient pas privées mais en public mieux valu qu’on ne les vit pas car que pouvaient-elles faire d’autre avec un idiot. Il n’était pas bête au fond que tout le monde se disait, mais au fond tout le monde savait que c’était un idiot. La preuve en était qu’il ne se prêtait pas à l’hypocrisie générale. On aurait dit un enfant qui n’était plus un enfant. Autant dire un adulte qui aurait encore l’intelligence d’un enfant. Certes il y a des enfants doués. Mais on n’aurait pu dire que c’était un enfant doué. Les enfants doués on les reconnaît à cela qu’ils ont l’intelligence d’un adulte alors qu’ils ne sont encore que des enfants. Lui on le reconnaissait alors qu’il était un adulte à cela qu’il n’avait pas l’intelligence plus développé que celle d’un enfant, d’un enfant qui ne fût pas doué s’il est encore utile de le préciser pour des adultes qui ne seraient pas doués. C’était donc à proprement parlé un idiot. A l’instar des enfants un idiot présente certains avantages. Je dirais même que les enfants d’aujourd’hui ne sont pas faciles alors que l’idiot est éternel, c’est une valeur sûre. Ainsi au décès de son mari sa mère pu lui présenter ses différents amants et se confier à lui des tourments qu'elle pouvait endurer comme de lui demander, comme si c’était des choses que l’idiot pouvait sentir, mais les femmes prêtent bien des choses à l’idiot qu’il ne pourrait leur refuser, si son amant l’aimait ; quand elle n’aurait pu rien demander aux frères de l’idiot parce que justement ils étaient loin d’être idiot et voyait en tout amant celui qui les dépossèderait de leur mère peut-être, mais surtout de ce qui ne pouvait pas effleurer un instant l’esprit de l’idiot et avait pour nom l’héritage ; en cela l’idiot n’était pas si idiot que cela, et l’on sait que les idiots ne sont pas si idiot que cela : c’est qu’en matière d’héritage de toute façon il ne reviendrait rien à l’idiot. On dit que les riches sont idiots, mais a t-on jamais vu un véritable idiot qui le soit… riche ? Sa femme car l’idiot c’était marié ou plutôt les idiots ne se marient pas, on les marie. Un mariage blanc. Il n’y avait pas eu d’enfants à l’issu de ce mariage mais la nationalité française pour sa femme qui ne l’était pas. Forte de sa nationalité française elle divorça. L’idiot ne comprit pas alors comment après elle put encore se confier à lui en lui parlant des hommes qui ne voulaient pas d’elle. Ce que l’idiot ne pouvait pas comprendre c’est que comme sa mère ne se confiait pas à son fils, son ex-femme ne se confiait pas à son ex-mari sinon toutes deux à l’idiot à qui comme précédemment dit les femmes prêtent beaucoup. Les femmes ont besoin d’un idiot. L’idiot plus récemment en avait connu une que son mari avait quitté parce qu’elle avait subi l’ablation d’un sein et qu’une femme avec un sein en moins, ce que l’idiot trouvait complètement idiot mais ne devait pas l’être tant que ça, ce ne devait plus être complètement une femme mais qui sait si une moitié de femme qui est déjà la moitié de l’homme. Eh bien cette femme à qui il manquait un sein avait dit à l’idiot qu’avec un sein en moins elle avait refait l’amour avec son mari profitant de l’absence de la nouvelle femme qu’il avait épousé et que ça l’avait bien amusé, genre de confidence qui ne pouvait plaire qu'à un idiot. Les femmes ont besoin d’un idiot. Et des femmes comme ça qui ont besoin d’un idiot il en avait connu, il n’avait même connu que ça l’idiot. Les hommes eux se confient moins aux idiots sinon pour lui parler des femmes, jamais de choses sérieuses : l’idiot ne pourrait pas comprendre. C’est un peu comme les parents qui écartent les enfants ou se mettent à parler à voix basse, ce que faisaient avec l’idiot ceux qui se mettaient à parler en sa présence de choses qu’il n’aurait pu comprendre. Ce que l’idiot ne comprenait pas c’est tout ce qui n’était pas simple. Et rien n’est simple dans la vie des hommes quand il s’agit de faire des affaires, la preuve c’est que ce sont les gens simples qui en font les frais. Et cela, ils le savaient, pouvait ne pas plaire à l’idiot qui n’aimait que ce qui était simple comme lui. Jamais ils ne parlaient non plus de politique avec lui. L’idiot d’ailleurs n’aimait pas la politique. Rien d’étonnant à cela : l’idiot n’aimait que les choses simples. On sait l’amour qu’ont les enfants ou les idiots pour les bêtes. Notre idiot ne s’entendait jamais mieux qu’avec son chien. Il avait toujours voulu un chien et il avait enfin un chien. L’idiot trouvait son chien très intelligent. Il y a beaucoup de gens qui trouvent leur chien très intelligent comme il y a beaucoup de femmes qui trouvent leur enfant très intelligent, pourtant, se disait l’idiot, il doit bien y en avoir d’idiot.

mardi 30 juin 2020

La femme à qui il manquait un sein


On parle de misère sexuelle mais jamais à titre personnel quand ça touche tout le monde, qu’il se disait. Mais ça faisait combien de semaines déjà qu’il se promenait là où ils s’étaient rencontrés par le plus pur des hasards, celui dont on dit qu’il fait les rencontres, alors qu’il savait que les rencontres n’étaient jamais qu’imparfaites et qu’à ce titre même elles ne méritaient peut-être pas de s’appeler des rencontres ; et en parlant d’Hélène il hésitait encore à le faire. Les jours suivants sans s’être rien dit ils continuaient cependant à se rencontrer en promenant leurs chiens sur les bords de Marne et si cela pouvait toujours paraître le fait du hasard ce ne l’était plus aussi qu’imparfaitement car ils savaient l’un comme l’autre qu’ils pouvaient s’y retrouver ; d’ailleurs Hélène avait-elle choisi volontairement une autre promenade depuis qu’il ne la voyait plus, elle et son chien. C’est par hasard aussi que la dernière fois qu’il l’avait croisée, et c’était plus tout à fait dans les mêmes heures et pas non plus tout à fait sur les bords de Marne, sinon une rue plus haut où il n’y aurait pas de chance qu’ils se rencontrent si ce jour-là il n’avait lui aussi changé d’itinéraire seulement parce qu’une course se disait-il l’avait amené à le faire, mais peut-être déjà la cherchait-il ailleurs que là où ils s’étaient vus parce que plus tôt dans la journée et c’était « leur heure » il ne l’y avait pas vue, mais cela il n’osait se l’avouer. Ils firent une fois de plus et d’un commun accord, après qu’il lui eût demandé la permission de l’accompagner, une longue promenade ensemble et ce fut la dernière. Il se rappelait pourtant qu’Hélène s’était montrée toute aussi chaleureuse et enthousiaste, et il ne se rappelait pas lui non plus avoir montré autre chose que ce plaisir qu’ils semblaient avoir à être ensemble sans rien se promettre l’un à l’autre, pas même de se revoir le lendemain. Mais ce jour-là il n’aurait pas dû la revoir et c’était donc peut-être la veille qu’Hélène avait décidé de ne plus le revoir et il devait alors réfléchir sur ce qui avait bien pu se passer la veille pour qu’Hélène eût prise une telle décision, mais c’était trop demander à sa mémoire, sans doute n’avait-il pas non plus lui-même trop pensé à elle pour retenir quoique ce soit de l’échange qu’ils avaient pu avoir, ou ne voulait-il pas y croire plus qu’elle, ou encore sa situation à lui et peut-être aussi la sienne à elle l’empêchait ou les empêchaient à eux deux de s’investir davantage et lui préféraient-ils ainsi ce jour le jour, sans lendemain. Chaque jour, de ce jour le jour, qui leur en avait appris un peu plus l’un de l’autre et tous ce qu’ils apprenaient l’un de l’autre ne pouvaient à son sens que les rapprocher ou étaient-ils comme deux routes parallèles, celles que tracent le destin et qui par trop parallèles ne peuvent pas se croiser ou interférer l’une sur l’autre mais poursuivre séparément leur destinée car de ces deux-là, et s’ils en restaient là, on n’aurait même pas pu dire que leurs routes s’étaient croisées. Dans ce que lui avait dit Hélène de sa vie et d’elle il y avait ce sein en moins qu’on avait dû lui enlever et son visage et ses mains étaient encore toute et anormalement gonflées tel qu’il avait pu le remarquer lui qui d’aventure ne remarquait rien, quand là c’était l’inverse, elle qu’il voyait et le paysage qu’il ne voyait plus et c’était presque, comme elle n’était plus là faisant écran entre lui et la nature, s’il avait plaisir à retrouver cette lumière particulière du bord de Marne avec tous ces reflets et le scintillement de l’eau et les feuilles dorées ou vertes qui luisaient sous le soleil en ces premiers jours d’été, si son absence ne venait aussi tout gâcher. Hélène disait y avoir échappée de peu, c’est de la mort qu’elle parlait, et de ses cheveux qui étaient tombés puis avaient repoussé, elle avait parlé aussi. C’est pourquoi il ne pouvait s’empêcher de penser que son mal l’avait peut-être rattrapé. Hélène lui avait demandé son numéro de téléphone mais ne l’avait jamais appelé. Ce coup de fil qu’il avait reçu où une voix très faible, comme inaudible, s’était interrompue avant qu’il ne raccrocha en se disant que c’était encore une erreur et que la personne allait raccrocher comme cela arrive souvent, négligeant de s’excuser et comme cela avait l’art de l’irriter il avait pris les devants, mais après il ne pu s’empêcher de penser et si c’était Hélène. Hélène savait que sa femme à lui, car il était marié, quand Hélène venait de se séparer de qui n’avait pas pu supporter son cancer et l’ablation, était malade d’Alzheimer depuis de nombreuses années. Il lui avait aussi dit qu’Hélène était le nom de la première femme qu’il avait aimé et qu’il continuait à aimer ce nom. Avait-il précisé que cette Hélène, la première Hélène était une Noire ? Oui, parce qu’il se rappelait qu’Hélène, la dernière du nom, il n’y en aurait pas d’autre, il ne voulait pas qu’il y en eût d’autres, lui avait dit qu’elle trouvait que non seulement les Noirs avaient un beau corps mais avaient pour la plupart d’entre eux le souci de bien s’habiller. Il ne pouvait pas l’oublier car les jours suivants il avait fait un peu plus attention que d’habitude à son habillement. Puis, dernièrement, il s’était à nouveau relâché. C’est vrai, qu’il n’y croyait plus. Pourquoi elle n’appelait pas ? Pourquoi elle ne revenait pas promener son chien sur les bords de Marne où chaque jour à la même heure il le prenait lui son chien et même son livre pour se donner le change, car il se disait que c’était pour sortir son chien et lire tranquillement sur les bords de Marne, pas pour Hélène, qu’il le faisait. Mais il levait les yeux de son livre dans l’espoir de la voir comme il l’avait vue la première fois, souriante et causante ; où il ne les levait pas, se retenait encore un peu de les lever, comme quelqu’un qui aurait voulu entretenir un peu plus longtemps l’espoir que quand il les lèverait ses yeux ce serait pour la voir. C’était d’ailleurs dans Faulkner qu’il avait relevé cette phrase Est-ce que vous n’avez pas découvert… que les femmes et les enfants sont une chose qui n’a jamais été d’aucune rareté, et c’est vrai qu’on le disait encore qu’il y avait plus de femmes que d’hommes et qu’il lui suffisait aussi de lever les yeux de son livre pour le constater comme pour constater qu’il n’y avait toujours pas d’Hélène en vue.

Puis, il rentrait bredouille et si on lui avait demandé s’il avait vu Hélène il aurait dit qu’il fallait qu’il soit tombé sur la tête ou bien bas pour s’amouracher d’une femme avec un sein en moins et qu’il ne s’attendait pas à la voir, du moins ne l’espérait pas ; c’est ce qu’il se disait aussi rageur à la pensée que ce soit, ce qui était bien pire, encore plus offensant, que ce soit une femme avec un sein en moins, qui fasse tout désormais pour l’éviter, allant jusqu’à changer son itinéraire, se privant d’une promenade aussi agréable que pouvait l’être une promenade en bord de Marne, pour ne pas avoir à le croiser sur sa route. Et même cette rage qu’il avait maintenant contre elle lui déplaisait en cela qu’elle ne devrait tout au plus que le laisser indifférent et qu’il n’était pas bien, pas convenable non plus de sa part, d’en vouloir à une femme à qui il manquait un sein. Mais il y avait bien une chose qu’il ne pourrait jamais lui reprocher à Hélène c’est de lui avoir dit qu'il lui manquait ce sein quand son habillement par ailleurs le dissimulait aussi soigneusement, pour ne pas dire aussi précautionneusement que l'autre tandis que lui, et cela aurait été le bouquet final, l’apothéose dantesque, pourquoi ne lui avait-il pas dit et jusqu’à quand lui aurait-il caché qu’il y avait longtemps qu’il ne bandait plus ? Ou l’aurait-elle appris mais de qui ? Ou cette intuition toute féminine lui aurait-elle dit ? Ce qui expliquerait tout.

jeudi 7 mai 2020

Kamadja et la kanaky


Nos ancêtres les gaulois. Le père de Kamadja apprenait aux petits kanaks qu’ils avaient des ancêtres gaulois. Kamadja devait avoir appris en même temps que Cimutru Joseph, que Cilane Noël, que Nakédé Pierre, que Wayéméné Hélène, que Rosina, que Avocat… qu’ils avaient des ancêtres gaulois. Cette fiction de l’histoire répondait sans doute à la nécessité de forger, quoique fausse et créée de toutes pièces, une identité commune et nationale. Kamadja voyait bien pourtant que les petits kanaks n’étaient pas comme lui et les petits kanaks devaient bien voir eux aussi qu’ils n’étaient pas comme Kamadja, et sans doute en avaient-ils même plus conscience que Kamadja de leurs différences qui n’étaient pas seulement une différence de couleur de peau qui était la seule que Kamadja pouvait voir. Tandis que Cimutru Joseph, que Cilane Noël, que Nakédé Pierre, que Wayéméné Hélène, que Rosina, que Avocat… se faisaient une idée de qui était Kamadja et d’où venait Kamadja, et bien que cette idée fût fausse, c’était mieux que pas d’idée du tout. Car Kamadja n’avait aucune idée lui de qui pouvaient bien être les kanaks et d’où ils venaient. Si Kamadja avait alors un reproche à faire au père de Kamadja et à tous ceux qui comme le père de Kamadja parlaient aux petits kanaks de leurs ancêtres gaulois, ce n’était pas qu’ils leur en parle des gaulois aux petits kanaks, mais plutôt qu’ils ne parlent pas à Kamadja des kanaks, de l’histoire kanak, de la vie des kanaks, plutôt que de lui parler à lui aussi de la vie des gaulois, car Kamadja était appelé à vivre avec les kanaks, pas avec les gaulois.

Abel Wadra recevrait Kamadja chez lui. Kamadja ne l’oubliera jamais. Avec Abel Wadra c’était toute la kaniky qui ouvrait ses portes à Kamadja. Abel Wadra, comme le père de Kamadja, apprenait aux petits kanaks que leurs ancêtres étaient gaulois comme il l’avait lui-même appris. Mais ce n’était pas parce qu’ils avaient les mêmes ancêtres que Abel Wadra recevait chez lui Kamadja, mais parce que Abel Wadra était un homme bon et que cet homme bon avait accepté d’être son correspondant à Nouméa où il serait interne, le correspondant d'un zoreil. Si on n’avait alors dit à Kamadja que les kanaks étaient des sauvages Kamadja aurait dit que non, et il aurait cité pour exemple Abel Wadra. C’était ainsi que Kamadja apprenait petit à petit qui étaient les kanaks. Chez Abel Wadra tout le monde pouvait aller se servir dans les grandes marmites qui étaient toujours à chauffer sur la gazinière et tout le monde pouvait dormir sur des nattes. Kamadja, qui n’avait jusque-là dormi que dans des lits avec sommier et matelas, se demandait si ses ancêtres les gaulois avaient dormi sur des nattes et mangé tous ensemble dans de grosses marmites. C’était la coutume. La coutume était un mot nouveau pour Kamadja. Il l’apparenta au monde kanak, à la kanaky, car jamais aucun professeur du Lycée Lapérouse à Nouméa n’en avait parlé en classe, pas plus que le père de Kamadja. C’était un mot cependant qu’il pouvait entendre dans la bouche de Joseph, de Pierre, d’Avocat… qui, quand Kamadja ne comprenait pas, lui disait que c’était comme ça, que c’était la coutume, cela n’avait pas besoin de plus d’explications pour Joseph, pour Pierre, pour Avocat… mais Kamadja aurait lui bien eu besoin qu’on lui en dise plus long. Les kanaks étaient très secrets là-dessus, c’est la deuxième chose qu’appris Kamadja, comme que tout ce qu’il devait apprendre d’important sur les autres ne lui serait jamais dit, qu’il lui faudrait le découvrir par lui-même. Si Cimutru Joseph repartait chez lui il pouvait dire à Kamadja qu’il rentrait chez lui à la tribu. Kamadja avait bien vu des cases mais il ne pouvait pas imaginer que Cimutru Joseph son camarade de classe, qui dormait à l’internat comme lui dans un dortoir qui comptait deux rangées de lits superposés,  habita une case, pourtant, pour un zoreil comme Kamadja la tribu c’était des cases, puis, il comprit que pour Cimutru Joseph la tribu c’était surtout la coutume et peut-être y connaissait-il la vie que lui avait fait connaître chez lui Abel Wadra. Voilà tout ce que se disait Kamadja, mais sans être sûr de rien et sans pouvoir en savoir plus, car Cimutru Joseph n’était pas plus bavard que Abel Wadra pour ce qui était de parler de la coutume ou de la tribu. Kamadja n’était plus très sûr non plus d’avoir ses entrées dans le monde de la kanaky, comme de ce que leurs ancêtres étaient les gaulois. Les kanaks étaient prudents, réservés, mais gentils avec Kamadja. Pas tous cependant, Kamadja n’était pas Kamadja pour tous les kanaks, pour certains il n’était qu’un zoreil, et Kamadja apprit à ses dépens que certains kanaks n’aimaient pas les zoreils. Ils frappaient Kamadja parce qu’il était un zoreil et qu’eux ils étaient des kanaks, et Kamadja n’osait pas pour autant leur rappeler qu’ils avaient des ancêtres communs qui étaient les gaulois, Kamadja avait l’impression qu’avec ces kanaks là ça ne marcherait pas. Mais il y avait une chose, une troisième chose, que Kamadja apprit des Kanaks qui n’aimaient pas les zoreils et avec qui ça ne marchait pas les ancêtres gaulois, c’est qu’ils étaient loyaux : jamais ils ne frappaient Kamadja quand il était au sol, terrassé, ce que le père de Kamadja lui ne se privait pas de faire. Mais Kamadja se rendait bien compte que dans l’ensemble beaucoup de choses continuaient de lui échapper. Il faut dire pour sa défense qu’il avait cet âge où l’on ne comprend déjà pas très bien les choses qui se passent en nous, comment comprendrait-on alors davantage les choses qui se passent chez les autres. Les reproches de Kamadja, s’il avait été en âge et en mesure de les faire, reviendraient aux adultes qui les avait mis tous ensemble à l’internat sans rien leur apprendre aux uns des autres, comme en leur disant : allez, maintenant débrouillez-vous entre vous, nous on s’en lave les mains. C’est qu’à l’internat ils n’étaient pas mieux que le père de Kamadja, ils n’avaient à leur donner pour toute réponse, s'ils se battaient entre eux, que des punitions plus stupides les unes que les autres : copier mille fois tel verbe à tous les temps et tous les modes. Peut-être que cela leur apprenait la conjugaison française mais pas à conjuguer leurs efforts, encore moins leurs pensées, leurs sentiments. Si chacun, aurait pu se dire Kamadja, avait en tête des données différentes (procédant d’une culture et de traditions différentes) comment pouvaient-ils penser, sentir, les choses de la même façon. Mais sans se dire tout cela Kamadja avait bien l’impression qu’ils ne se comprenaient pas, que c’était comme s’ils ne parlaient pas la même langue. Et c’est la quatrième chose que Kamadja appris des kanaks, car cela non plus les professeurs du Lycée Lapérouse ne semblaient pas le savoir davantage que le père de Kamadja, c’est que les Kanaks avait une langue, pas seulement une langue mais plusieurs langues à eux, et qui n’étaient pas le français. Jamais Kamadja n’avait vu son ami Avocat de la tribu de Kouaoua sur la Côte Est si content que quand il lui dit qu’il avait compris ceux d’une autre tribu de la Côte Ouest et qu’ils devaient avoir des ancêtres communs. Cette joie qu’Avocat aurait aimé partager avec Kamadja, Kamadja eut du mal à y participer, il était si étonné d’apprendre qu’Avocat, qu’il avait toujours entendu parler français, eut une langue qui ne soit pas le français. Au Lycée Lapérouse ils apprenaient ensemble l’anglais, l’espagnol, pas les langues kanaks. Pourtant, Kamadja ne pouvait s’empêcher de penser que les langues kanaks auraient pu lui en apprendre beaucoup sur les kanaks, ou peut-être simplement et comme toutes les langues leur permettre de pouvoir se parler, car la plupart du temps ils ne se parlaient pas, et quand ils se parlaient ils ne se comprenaient pas.

A  Luc Enoka Camoui


samedi 1 février 2020

L'once létale


Enfin, me dit-il. J’avais pris l’once létale. Mais comment le savait-il ? Comme s’il avait entendu mon interrogation muette, à moins que mon visage lui-même ai pris la forme d’un grand point d’interrogation. Cette lisibilité de nos pensées figurait sur la liste des effets secondaires de la prise de l’once létale. Il ajouta en souriant vous avez la mine de quelqu’un qui vient de prendre une bonne dose de l’once létale. Je souris à mon tour en guise d’acquiescement. Il s’était passé bien des années avant qu’il ne réussisse à me convaincre et je savais bien que son sourire n’était en fait qu’un soupir de soulagement, mais je ne voulais pas lui tenir tête plus longtemps. C’était peine perdue. Il y avait maintenant bien trop longtemps que la médecine avait renoncé à sauver des vies ou plutôt à agir comme si nous étions immortel. C’était le sujet de conversation qu’on avait eu la dernière fois que je m'étais rendu à son cabinet. Nous sommes tous programmé à mourir, qu’il m’avait dit, et j’avoue que j’étais choqué qu’un médecin devant son patient parle si librement de la mort et surtout cherche à le rendre à cette idée. Qu’est-ce que j’ai docteur ? Il avait reçu mes analyses et je m’attendais à ce qu’il ait une fâcheuse nouvelle à m’annoncer. Vos analyses sont bonnes, qu’il s’empressa alors de me répondre, mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit sinon de l’once létale, n’en n’auriez-vous jamais entendu parlé. J’en avais bien entendu parlé. Tous mes amis en prenaient et ils avaient cette mine réjouie de ceux qui vont mourir. C’est l’impression que cela me faisait en tout cas quand je les voyais et c’est ce que je ne me privais pas de lui dire tandis qu’il cherchait à me convaincre. Nous avons trop longtemps et inutilement lutter contre l’idée de la mort et cherchés à la combattre. Les phrases qu’il avait prononcées ce jour-là résonnaient encore en moi. La mort fait pourtant partie de la vie et nous l’avons enfin intégrée comme une nouvelle donnée. Ce nouveau langage était celui de la technique et de la science, du progrès, il avait aussi changé notre mode de pensée autant qu’il était lui-même le révélateur de ce changement. Ce qui pourrait passer pour de la résignation, une soumission à la fatalité, au destin de l’homme, essayait-il de m’expliquer, était au contraire dénué de tous sentiments et y faisait froidement face, de la façon la plus lucide qui soit. En tant que médecin il devait apprécier au plus juste par son diagnostic — et les analyses qu’il m’avait demandé de faire et dont il avait maintenant les résultats — le programme de vie de son patient et déterminer la date de sa défunction.  Il disait défunction, qu’il entendait comme perte de toutes les fonctions, plutôt que mort qui n’avait à ses yeux plus aucun sens, était un mot à bannir de son vocabulaire, qui renvoyait à une terminologie désuète et pleine de pathos, indigne d’un homme de science, et à une conception erronée de la vie et de la mort qui était comme le pile et le face d’une même monnaie. Puis j’avais de la chance, mes résultats étaient bons, il m’établirait un bon programme. De suite il me prescrivit la dose létale qui me correspondait, sans se défaire de son sourire. Je me demandais seulement si cela n’était pas ce qu’il disait à tout le monde, que les résultats étaient bons et qu’il établirait un bon programme, car jamais aucune date ne figurait. Le problème de la défunction ne concernait plus que les autorités qui elles en seraient avisée en temps et en heure. Pas de soucis à se faire là-dessus, qu’il me dit en me tendant l’ordonnance et en me disant de revenir à lui quand je me serais enfin décidé à en prendre, que ça changerait ma vie l’once létale, ce fut ses derniers mots avant de me conduire gentiment vers la porte de son cabinet. Il avait bien dû s’en passer des années depuis et ce n’est que me voyant à l’article de la mort, oui voilà c’est dit, je ne me ferais jamais à leur nouveau langage et déontologie, que je me rendis à leur croyance et fit mes emplettes à la pharmacie du coin. Je pris ensuite la dose prescrite et m’en senti comme ragaillardi, c’est pourquoi je m’en revins vers lui la mine réjouie, comme il me trouva et trouvait pratiquement tous ceux qui se rendaient à son cabinet, sinon il augmentait la dose létale.

L'Amour


L’Amour s’est plaint à moi en ces termes : je suis le visage de l’amour, je suis le cœur de l’amour, et je les entends parler d’amour sans voir mon visage, sans sentir mon cœur. Et comme je m’étonnais qu’il passait inaperçu de tous ceux qui disaient chercher l’amour il me répondit : c’est que l’amour n’est pas ce qui est aimé mais ce qui est aimant. Que celui qui aime se souvienne de ce qu’il me disait, car aimer n’est pas chercher l’amour et encore moins le trouver. C’est pourquoi beaucoup de ceux qui aiment ne sont pas aimés, tandis que beaucoup de ceux qui n’aiment pas le sont aimés. C’est une réciprocité l’amour, mais une réciprocité contrariée. L’Amour qui s’était plaint à moi en ces termes ajouta en effet que c’était bien la dernière fois qu’il se présenterait à ceux qui aiment et que, pour se venger d'eux, qui ne l’avaient ni vu ni ressenti, il ne se présenterait désormais plus qu’à ceux qui n’aiment pas.

vendredi 22 novembre 2019

Le porteur de rêves


C’est tes rêves que tu dois écouter, pas les tueurs de rêves et la raison. Nietzsche a dit : Dieu est mort, mais c’est Nietzsche qui est mort et Dieu vit toujours dans le cœur et dans l’âme des hommes, car c’est là où il trouve sa place véritable. Il en est ainsi de tous les rêves : c’est du cœur et de l’âme des hommes qu’ils partent, pas de l’imagination comme on le dit trop souvent et à tort ou sous le couvert de la raison. Si tu veux que je te parle des plus grands rêves de l’humanité après t’en avoir citer le premier : le rêve d’immortalité, tu dois d’abord te défier des tueurs de rêves et de la raison. Car ils ne feront pas appel à ton cœur, pas plus qu’à ton âme, baliverne que tout ça à leurs yeux lucides et froids, mais ils feront appel à la raison. Ce sont les hommes gris, la raison les rend tristes, ils n’ont pas comme toi les yeux qui brillent.

C’est qu’il n’y a aucun rêve qui ne résiste à la raison. La raison est une tueuse de rêves. Et une fois que la raison a tuer tous les rêves des hommes elle s’en prend à l’homme lui-même. C’est la raison d’état qui leur commande de faire la guerre. C’est la raison économique quand on parle des lois du marché qui prévaut sur l’homme qui lui en fait les frais. On parle aussi de la raison du plus fort. C’est que le règne de la raison sera aussi le règne du plus fort. Il aura les yeux ternes et froids comme les yeux des morts.

Mais toi qui a les yeux qui brillent tu es bien vivant. Tu es jeune et amoureux. C’est ton premier rêve : l’amour. Il vient du cœur et de l’âme, pas de l’imagination. Quoiqu’en dise la raison tueuse de rêves. C’est comme dire que l’amour n’existe pas. Tu en es pourtant la preuve vivante. Soit en la preuve vivante et n’écoute pas la raison tueuse de rêves. Soit comme moi porteur de rêves, des rêves les plus fous, dira la raison tueuse de rêves. Le rêve communiste. Oui ! Pourquoi pas le rêve communiste d’une société sans classes, sans inégalités et prônant l’avènement du genre humain. Le rêve américain. Oui ! Pourquoi pas le rêve américain qu’une personne par son travail, son courage et sa détermination, peut devenir riche. Il y a qui les oppose au nom de la raison mais ce sont tous deux des rêves de bonheur. N’écoute pas plus les anti-communistes que les anti-impérialistes, ce ne sont que les hommes gris et tristes qui ont oubliés tous les rêves de l’humanité : nos rêves de jeunesse, comme les rêves de nos pères, et qui au nom de la raison tueuse de rêves veulent nous faire expier cette faute qui serait d’avoir rêvé.

Je suis le porteur de rêves et je vais te rapporter maintenant, pour illustrer mon propos, cette histoire que j’ai lue de deux aveugles conteurs et joueurs de luth qui allaient de village en village. Le vieil aveugle parla au jeune aveugle de cette ordonnance, un papier enfermé dans le ventre de son luth, qu’il ne pourrait prendre, lui avait dit son vieux maître qui l'y avait mise, qu’une fois qu’il aurait casser mille cordes les unes après les autres, en  jouant, et où il devait y avoir inscrit le nom de ce médicament qui lui permettrait alors de recouvrir la vue. Cinquante ans passèrent. Mais la dernière corde cassée personne ne pu rien lire sur l’ordonnance parce qu’il n’y avait rien à y lire. Rendu à cette cruelle réalité le vieil aveugle dit cependant au jeune aveugle qui lui demanda ce qu’il en était : Souviens-toi, il faut casser mille deux cents cordes. Et il mit le papier blanc dans le luth du jeune aveugle. Ces deux cents cordes de plus assuraient qu’il n’aurait pas comme lui le temps de donner à lire l’ordonnance vierge, comme quoi nos rêves les plus fous sont les meilleurs (parce que moins réalisables).

Nos rêves comme les cordes du luth nous tiennent tendu vers un but, peu importe si le but est chimérique car sans les cordes bien tendues on ne  pourrait pas bien jouer et quand on a bien joué, c’est l’essentiel, disait le maître du vieil aveugle alors qu’il était encore jeune et ne pouvait pas comprendre le sens de ces paroles. Et je te dis à mon tour d'être comme le porteur de rêves, car ce ne sont pas nous qui portons nos rêves mais nos rêves qui nous portent.

dimanche 22 septembre 2019

Un fait divers


Je ne dispose que de très peu de temps et d'encore moins de mémoire, et je n'aime pas non plus raconter des histoires, mais cela n'est pas une histoire : c'est un fait divers qui nous vient du Japon où je ne suis jamais allé. Je parlais avec un ami de préjugés de classe et comme je ne pensais pas que cela existât ailleurs qu'ici il me rapporta donc ce que lui avait dit de sa jeunesse un collègue nippon, et qui le surpris comme cela vous surprendra.

Kyoto, un jeune homme timide, un jeune homme timide aux yeux bridés, dois-je préciser, mettait pour la première fois de sa vie les pieds dans une boite de nuit. La vision kaléidoscopique qu'il eut de cette fille était sans doute le fait des spots qui l'éclairaient par intermittence et de façon partielle. Lui apparaissait alors une jambe ou un bras, une épaule dénudée, sa chevelure longue et soyeuse, enfin son visage rapidement entrevu, qu'il crut reconnaître comme étant celui d'une cousine éloignée, c'est ce qui lui donna le courage de l'aborder. Elle l'avait bien remarqué elle aussi, mais elle lui dit ne pas être sa cousine. Kyoto se rendit alors bien compte qu'elle était plus jolie que sa cousine, et elle s'appelait Siutu quand sa cousine s'appelait Chiutu, ce qui fait une grande différence pour un japonais. Elle avait aussi des yeux beaucoup moins bridés que les siens, mais qui sous l'agression permanente des spots lumineux tendaient naturellement à se refermer.

Siutu devait partir. Kyoto se proposa de l'accompagner. Il lui dit ne pas se sentir bien, que c'était la première fois qu'il venait en boite de nuit et que tout ce bruit et toute cette lumière finissaient par l'étourdir. Cela fit rire Siutu qui, comme pour se faire pardonner d'avoir rit de lui, l'embarqua vers la sortie en le prenant par la main. Dehors, Kyoto trouva Siutu encore plus belle et surtout elle se présentait toute entière à sa vue et il ne se lassait pas de la regarder. Mais qu'est-ce que tu as à me regarder comme ça, dépêche toi, ne vois-tu pas que je suis pressé, lui dit Siutu. Et puis elle partit d'un grand rire qui aurait fait rougir Kyoto si Kyoto n'avait pas été Japonais. Siutu cependant vit bien qu'elle le troublait. Tu avais raison Kyoto je suis ta cousine éloignée. Et elle repartit d'un grand rire. Siutu était jeune et aimait bien s'amuser. Kyoto rit un peu avec elle, mais serra encore plus fort la main de cette cousine éloignée qu'il ne voulait pas perdre. Kyoto tu me fais mal et c'est là qu'on doit se quitter, lâche-moi la main enfin, dit Siutu, en s'arrêtant un peu plus tard à la bouche d'un métro.

Il faisait presque jour maintenant et le visage de Siutu était très pâle comme celui de quelqu'un qui n'a pas beaucoup dormi et sans doute beaucoup danser, peut-être bu un peu pour tenir le coup. Elle ne paraissait que plus belle à Kyoto qui demanda à la revoir. Siutu y consenti par un baiser avant de s'éclipser rapidement à l'intérieur du métro. Kyoto sous l'effet du baiser resta un instant interdit. Quand il voulu la rejoindre, et bien qu'à cette heure il y eu encore très peu de monde, c'était trop tard, elle avait disparu. Pire encore, c'était comme si lui Kyoto, jeune étudiant trop timide et trop seul, n'avait fait que rêver d'une Siutu jolie et aimante, car enfin on ne disparaît pas ainsi. Mais il avait beau regarder dans toutes les directions il n'y avait plus de Siutu, si ce n'était cette porte entre-baillée qui l'invitait à entrer comme Siutu l'avait invité à le raccompagner. A bien y réfléchir, on aurait dit qu'elle l'avait laissée là entre-baillée pour lui Kyoto.

Il finit par l'ouvrir complètement cette porte et par s'engouffrer dans ce qui semblait être une cage d'escalier de service qu'il descendit pour se retrouver dans un local où il aperçut parmi d'autres préposées au ménage la belle Siutu déjà en tenue de travail. Siutu lui sourit timidement, plus pâle que jamais. Kyoto ne la trouva cependant pas plus belle pour autant. Sa princesse n'était pas une princesse mais une femme de ménage et Kyoto fort de sa condition d'étudiant, n'était-il pas promis à remplir de hautes charges une fois terminée ses études, ne répondit pas à son sourire et s'excusa simplement de s'être égaré, ce qui n'était pas faux. Il lui en voulait presque, quelle arrogance, dire qu'elle avait même prétendu être sa cousine. Il remonta les escaliers à la hâte. Que personne ne surprenne là Kyoto, le futur ingénieur. Car si Kyoto était timide il n'en était pas moins ambitieux.

Mais c'est un fait divers, un fait du quotidien, ne va pas lui trouver une portée générale, me prévient mon ami.

dimanche 8 septembre 2019

Un auxiliaire de vie philosophe


Claude auxiliaire de vie fait le matin la toilette de Sylvie ma femme atteinte de la maladie d'Alzheimer. Il vient de lui demander quelque chose. Claude, que je lui dis, est-ce qu'il faut parler à un enfant comme on parlerait à un adulte ? Je m'attendais à ce que Claude me dise que oui pour lui répondre que c'est ce qu'il faisait avec Sylvie en lui parlant comme si elle pouvait le comprendre. Mais Claude me dit qu'il parlerait à un enfant comme on parle à un enfant en lui expliquant tout. Et, continuai-je, à quelqu'un qui ne comprend pas tu lui parlerais comme à quelqu'un qui comprend ?Non ! Dit Claude. Alors, repris-je, comme à un enfant qui ne comprend pas et à qui il faut tout expliquer ? Oui ! Dit Claude.

C'est comme cela que je voulais qu'il parle à ma femme. Je me taisais cependant quand Claude s'exclama : mais c'est de la philosophie ! Je tombais sur le cul. J'avais un auxiliaire de vie philosophe.

L'alter ego


Je ne saurais dire quand j'ai commencé à voir en l'autre un autre moi-même, mais il n'y a pas plus de deux jours que j'en refis l'expérience. Tandis que je lisais Eliot par ses gémissements s'était rappelé à moi. Il fallait le sortir. Je tombais sur les bords de Marne sur un autre ami des bêtes et de leurs nécessités. Il se trouve qu'on se connaissait. Il allait à la salle. Moi j'y faisais de l'entretien physique. C'est ce que l'on dit quand en réalité on ne fait que freiner la déchéance d'un corps vieillissant. Lui, âgé de 42 ans, en exigeait plus. Il faisait de l'haltérophilie.

Encore un ou deux ans de compète qu'il dit et j'arrête. Mais je voyais bien qu'il était tout feux tout flamme. A partir de là j'eus du mal à en placer une. Je l'écoutais. Le débit de ses paroles s'était accéléré. Le ton de sa voix était monté. Je ne connaissais que trop bien cette peur de n'être pas écouter. Déjà je devais m'en détacher car je m'aperçus qu'au même moment où il me parlait passait, accompagnée aussi de son chien, une dame à qui j'avais parlé de la sorte, avec la même exaltation, des mois auparavant, et qui semblait ne pas m'en avoir tenu excessivement rigueur, quoique ne m'en ayant plus jamais offert l'occasion comme je crois que je n'en offrirais plus jamais l'occasion à cet autre moi-même.

Je ne l'écoutais plus que d'une oreille, d'une oreille si distraite que je crus voir dans ses yeux le regard d'un fou furieux. Il se pourrait que mon manque d'enthousiasme à ses propos y soit pour quelque chose, à moins que ce ne soit l'emportement de quelqu'un qui a à cœur de dire ce qu'il a à dire. Je feignis donc de m'intéresser à ses performances dont il me faisait maintenant étalage. Elles étaient en effet impressionnantes. Mais l'impression qu'elles me faisaient était plutôt mauvaise au point que j'envisageais la fuite au plus tôt. Je me rappelais encore la dame, la dame qui était passée avec son chien comme pour me rappeler, il y a des mois de cela, sa disparition subite, avant même que j'ai pu terminer ma phrase. Il est vrai que j'avais aussi monté le ton de ma voix et que mon débit de paroles s'était accéléré. Je devais aussi ressembler à un fou furieux.

Je connaissais donc cette passion qui l'animait et le peu de cas qu'elle faisait des autres, ne leur laissant d'autre ressource que de fuir. C'était par ailleurs un garçon d'apparence calme comme je pouvais l'être tant que l'on ne me parlât pas de ce qui me tenait à cœur. Sûrement qu'il aurait honte tout de suite après que je le quitte de façon un peu trop hâtive et pas assez dissimulée. Ma honte me faisait encore éviter cette dame avec qui j'aurais pourtant eu tant de plaisir à m'entretenir. Ils nous arrivaient encore d'échanger quelques propos mais qui se rapportaient exclusivement à nos chiens respectifs. C'est d'ailleurs Eliot qui en traversant la route de manière impromptue me donna l'occasion de le suivre et de faire un petit salut de la main en guise d'au revoir à mon alter ego.

mardi 30 juillet 2019

La famille

Je me souviens encore de cet écrivain, il n'y a pas si longtemps que cela, à l'institut Cervantes, un club de lecture dont je faisais parti. Arrivé seul, comme à mon habitude, sur les Champs-Elysées, par le RER ligne A, plus qu'à descendre l'avenue Marceau, à pieds, bien sûr, en laissant l'Arc de Triomphe dans son dos. Puis, avant de rejoindre La Seine, ne pas rater la rue Quentin Bauchard. Je ne sais pas pourquoi je dis tout ça, sans doute parce que cela répondait à mes pensées du moment qui partaient dans toutes les directions au risque de me faire perdre ce rendez-vous avec l'auteur Catalan de langue espagnole. La nature indifférente des touristes à nos préoccupations particulières me choquait moins, moins qu'à mon père à l'heure de mourir l'indifférence de la nature; c'est que je devais les rejoindre dans leur exubérance,  dans leur exaltation. J'avais lu son livre, quoique pas entièrement mais suffisamment pour savoir "por dónde van los tiros". Cette phrase qu'il a dite avant de partir: "qu'on pouvait lui faire confiance qu'ils y en auraient d'autres livres "contre la famille". C'est par là qu'allaient les tirs. Mais son bouquin il l'avait écrit en recueillant des souvenirs d'enfance et les dires d'un certain oncle, puis après il avait laissé aller son imagination d'écrivain et son idéologie marxiste dont il se réclamait encore. Il se défendait pourtant d'avoir eu une enfance malheureuse comme le protagoniste de son livre qui connut la pauvreté et l'internat, mais pas ses parents. La réussite aussi, cette réussite qui vous rend encore plus seul et n'exclut pas la trahison des siens. Beaucoup de choses que j'avais envie de lui crier au visage comme les pauvres sont pauvres ils ne sont pas marxistes, comme les riches sont riches ils ne sont pas capitalistes; et que si la condition fait l'homme elle fait le pauvre comme elle fait le riche, mais pas plus le marxiste que le capitaliste; comme aussi que le sans famille est sans famille ni contre, ni pour, sans. Seule l'idéologie fait le marxiste ou le capitaliste. Seule l'idéologie fait écrire des livres pour la famille ou contre la famille. J'ai dit des choses contre mon père, j'ai dit des choses contre ma mère, j'ai dit des choses contre mon frère; mais je n'ai rien dit contre la famille ou pour la famille, je ne suis ni pour  ni contre, sans. On peut seulement se lamenter que cela se passe mal entre les hommes d'une même famille ou pas. Mais quand on a connu ce que d'autres racontent, l'internat mais pas ses parents, on se rend bien compte de la différence et du mensonge de la fiction; pire encore, si l'on veut en parler comme je le voulus en m'adressant à l'auteur, on se rend compte de la part d'incommunicable, d'indicible qu'il y a dans toute vie qui ne supporte pas le mensonge, dans toute réalité qui ne supporte pas le discours, c'est-à-dire ce qui court autour sans jamais en atteindre le centre. On parle de vérité psychologique des personnages, laissez moi rire, comme si on était à leur place, il faudrait d'abord qu'ils existent. Tayeb m'a dit qu'il ne peut plus lire, qu'il lisait avant, mais maintenant il n'arrive plus. Avec la famille qu'il a ou qu'il n'a pas. Tayeb est très famille mais il est seul. Je ne sais pas pourquoi je dis tout ça, sans doute parce que je comprends mieux Tayeb à la lecture de tout ce que je viens de dire sur la famille qui est un sujet sans fin.

lundi 22 juillet 2019

Le relâchement

J'avais un ami malgache. J'ai oublié son nom. Mais son nom n'a pas plus d'importance que le mien. On n'occupait chacun une chambre de bonne. Et quand il ne m'invitait pas dans la sienne c'était dans la mienne que nous nous trouvions à discuter. Jamais depuis je n'ai eu de voisin comme lui. Mais plus qu'à lui je pense à une conversation que nous avons eu sur les noirs et l'athlétisme, car nous parlions entre nous librement de tout, il n'y avait pas de sujet tabou, et nous étions férus de sport. C'est, dit-il, ajoutant le geste à la parole en se  donnant une petite tape sur l'arrière train, à force de marcher et courir dans le sable ou la terre meuble que nous développons de si beaux fessiers. Il avait une petite amie blanche qui venait de temps en temps lui rendre visite et je me disais qu'il n'y avait pas qu'à l'athlétisme que cela profitait. Bien sûr, il y avait aussi la pure raison économique: il suffit d'une paire de chaussures et encore il y en a qui courent pieds nus, en tout cas c'est moins cher que le cyclisme, le tennis ou le golf. Toutefois, quand je repense à toutes les raisons évoquées, je ne peux m'empêcher de regretter de ne pas pouvoir continuer cette conversation avec mon ami malgache, car il en est une que j'aimerais lui soumettre. 

Dommage pour ses beaux fessiers dont il semblait être si fier, et, ma foi, il n'avait pas de quoi en avoir honte: il n'y a pas plus laid que des fesses plates, pour ne pas dire que les fesses sont ce qu'il y a de plus beau dans notre anatomie, et pour ce qui est des rondeurs le mâle ne peut pas se prévaloir d'autre rondeur que celle de ses fesses. Pourtant, plutôt que de s'arrêter à ce détail anatomique, je verrais aujourd'hui quelque chose de plus général, global, et selon moi déterminant: le relâchement. On parle de nonchalance. Personnellement, j'aime cette nonchalance. Mais qu'on ne s'y trompe pas. C'est celle de la corde détendue de l'arc. Détendue pour mieux se tendre. Plutôt que la raideur. La raideur est à mes yeux l'un des caractères les plus évident de la mort. Mais avant d'en arriver là, car je vais trop vite en besogne, il y a tous ce qui nous y conduit, et en particulier le stress, les tensions diverses. Vous voyez tous ces coureurs sur les starting-block les muscles bandés, prêts au départ, et vous pensez tension, contraction, détente; pas relâchement; et si vous pensez à un animal pensez au chat.

mardi 16 juillet 2019

Mais dans quel monde tu vis !!!


Plus il se passe de choses dans le monde, moins il se passe de choses dans la vie des gens. Ma grand-mère, toute la sainte journée devant sa télé, la pauvre, me disait quand je la quittais d’être prudent. J’étais alors agent de sécurité à la RATP (Régie autonome des transports parisiens), et je trouvais les journées longues à traîner dans les couloirs du métro sans avoir à se mettre sous la dent la moindre petite agression sur voyageur et d’être obligé de se rabattre — notre pain quotidien — sur les pauvres vendeurs à la sauvette dont mes collègues, j’ose espérer, plus par manque d’activité que par méchanceté ne se contentant pas de saisir la marchandise à la vente détruisaient l’étal fait de tables pliantes… pas assez vite pliées à leur goût. Tandis qu’à la télé il ne se passe pas un seul jour sans apporter son lot d’agressions, de viols, d’escroqueries — d’ailleurs on est passé à l’ère industrielle en matière de faits divers et on ne parle plus que de tueurs en série, fini l’artisanat, les artisans du crime — il y en a encore qui, par milliers, échappent à tout ça : de trop petits poissons sans doute qui passent entre les mailles du filet et connaissent le métro-boulot-dodo.
C’est pourquoi je dis : plus il se passe de choses dans le monde, moins il se passe de choses dans la vie des gens. Dans la vie de ma grand-mère aussi il y avait longtemps qu’il ne se passait plus rien. Mais elle ne s’en rendait pas davantage compte que tous ceux qui sont au fait de l’actualité et ne manqueraient pas de me dire, comme mon ami : Mais dans quel monde tu vis pour n’être pas au courant de la dernière ignominie commise aux quatre coins du monde !… quand tout se passe comme si c’était à deux pas de chez soi (d’où la peur de ma grand-mère) tant le monde où l’on vit a effacé les distances et aussi les différences, enfin tout ce qui nous sépare. Une autre fiction. Mais quand tout le monde vit dans la fiction on peut se demander dans quel monde tu vis.
Eh bien, je vais te le dire mon ami. Je vis dans un monde où si l’on n’avait pas donné un nom différent à chaque jour de la semaine je ne ferais pas la différence entre eux, et je tiens cette différence pour fictive. Les gens aussi si on ne leur avait pas donné des noms pour les différencier je ne ferais pas la différence entre eux. D’ailleurs, c’est embêtant, je n’arrive jamais à me rappeler le nom des personnes ; c’est qu’elles ne doivent pas être si différentes en fait. Quand on les connaît plus, c’est vrai, on apprend aussi à distinguer les uns des autres et on peut mieux retenir leurs noms. Mais les gens se connaissent de moins en moins. Puis, dans mon monde, ils se ressemblent de plus en plus. C’est comme les jours de la semaine : depuis qu’on ne va plus à la messe le dimanche et depuis qu’on travaille aussi le dimanche les jours se ressemblent de plus en plus ; et, réciproquement, les jours de la semaine c’est comme les gens depuis qu’ils ne veulent plus qu’il y ait de différences entre eux, depuis qu’ils s’habillent tous pareil, depuis qu’ils parlent tous pareil, depuis qu’ils mangent tous pareil, depuis qu’ils pensent tous pareil. Je sais aussi, mon ami, que dans ton monde à toi on continue à faire la différence entre les bons et les méchants, mais dans le mien ils sont tellement mélangés qu’on peut prendre les uns pour les autres sans se tromper vraiment

dimanche 14 juillet 2019

Impressions de Bretagne

Je n'ai rien vu ou presque de la Bretagne c'est pourquoi j'ai intitulé ce texte: impressions de Bretagne, toutes reçues ces impressions d'une chambre occupée à l'hôtel Kermoor de Benodet et d'un TGV qui avait quittté Paris le 30 juin 2019 pour filer sur Quimper. Elles pourraient d'ailleurs se résumer, et c'est ce que je vais tacher de faire, ces impressions de Bretagne à de vieilles pierres et des fleurs, phrase lu en passant dans le couloir qui menait de ma petite chambre à la grande salle de restaurant au bas d'un tableau qui l'agrémentait de sa présence et représentait des maisons aux murs de pierre et aux massifs de fleurs. Cela faisait très carte postale et semblait dater comme commence à dater les cartes postales à l'heure des e-mail, quoique je pus vérifier par la suite que c'était toujours d'actualité. Il me suffisait en effet de mettre un pied dehors, puis un pied devant l'autre, pour vérifier et constater qu'il ne manquait en effet pas plus de vieilles pierres que de fleurs dans ce pays de Bretagne. A la fenêtre du TGV j'en avais eu à vrai dire un rapide aperçu et dans ma non moins rapide et superficielle visite de Quimper confirmation. Le mot de confirmation convient à merveille quand on pense aux vielles pierres de la cathédrale mais j'avoue humblement avoir surtout chercher et trouver le chemin de ronde de la vieille ville fortifiée, histoire d'en faire le tour, il était fleuri comme tous ces petits ponts et passerelles qui enjambent l'Odet. D'emblée je compris donc qu'il fallait creuser de ce côté là, comme la mer creuse le rocher, pour comprendre la Bretagne ou du moins les impressions que j'en recevais: dureté et beauté, fermeté et sensibilité, et encore dureté et fragilité; comme voir un sourire passer sur ce visage de pierre qu'il fleurissait.

Rien ne pouvait changer véritablement, tout ne pouvait que fortement s'incruster comme dans la vieille pierre des cathédrales, à jamais empreinte de religiosité la Bretagne; et cela se voyait aussi sur ce visage où semblait se livrer bataille le minéral et le végétal, l'éternel et le vivant. Je parle de celui d'une jeune serveuse à la beauté aussi fugitive que celle d'une fleur que celle d'un sourire qui parfois venait l'égayer avant de retrouver l'immuabilité, l'impassibilité de la pierre. Dans ma petite chambre ils n'avaient pas jugé utile et nécessaire d'y amener un bouquet fleuri, un vase rempli de fleurs coupées, comme quoi me dis-je, en temps normal et pas en haute saison, elle devait être réservée à l'usage du personnel de service. Aussi je n'étais pas trompé: la dure, l'impérieuse nécessité, me semblait partout avec la pierre régner , tant qu'il fallait bien un peu de fleurs, de fleurs qui au printemps de leur vie fleurissaient. C'est que la pierre, même la vieille pierre des cathédrales et des anciennes demeures de Bretagne et celle des calvaires ne pouvaient pas tout faire, ne pouvaient pas à elles seules faire les enfants de Bretagne. Comme à sept heures, l'heure ou sans doute le petit personnel prenait son service, je me rendais invariablement à la réception de l'hôtel Kermoor et prenais un journal, en attendant celui qui n'attendait pas plus que moi que le soleil réchauffe l'eau du bain, je pus survoler l'article sur l'écrivain local qui venait de sortir son livre sur les légendes de Bretagne. Elles avaient la peau dure, elles étaient comme les vieilles pierres, peut-être, ne pouvais-je m'empêcher de penser, faisait t-il parler les vieilles pierres. Mais bientôt l'eau froide me rappelait à la dure réalité, aux efforts de la pierre pour lutter contre l'adversité, celle des remparts,  et aussi la pierre qui retient les eaux, qui s'élève au-dessus des eaux, celle des ponts, des jetés, des digues, des édifices eux-mêmes défiants les marées. Et partout la dure nécessité du vivant, du vivant croyant, croyant pour vivre encore, pour vivre éternellement, comme cette niche de pierre, refuge d'une sainte et refuge pour la prière, dans un parc ou les habitants du coin amenaient aussi leurs chiens y faire leurs besoins. Comme partout aussi cette plante si bon marché et si généreuse en fleurs: l'hortensia. Isolé, rarement isolé, en haies, en massifs, en bordures, en parterres fleuris; juchés aux fenêtres de l'hôtel Kermoor, posés sur les tables des hôtes. Mais le Kermoor allait fermer pour cause de travaux. Que deviendrait alors la serveuse au visage de pierre ou fleurissait parfois un sourire qui à la dure nécessité de vivre ajoutait ce supplément de vie qu'on appelle couramment le bonheur et que l'on peut aussi signifier ou apporter avec une fleur.

samedi 13 juillet 2019

L'arbitre

Il m'a toujours étonné. Je me suis toujours demandé ce qui pouvait amené quelqu'un a devenir arbitre. je ne parle pas des circonstances qui peuvent amener quelqu'un a devenir arbitre mais de ses prédispositions, pas de choses extérieures à sa personne, mais inhérentes à sa personne. Il faudrait d'abord dire que pour moi l'arbitre est l'homme en noir. Comme quelqu'un qui porterait le deuil de quelque chose. J'ai aussi lu dans ma jeunesse Le bourreau affable de J.Ramon Sender  --   si mes souvenirs sont bons, parce qu'il ne me reste plus que l'atmosphère qui se dégage à la lecture de ce livre, comme une fumée grise tirant sur le noir --  qui m'a pourtant profondément et durablement marqué quoique de façon indéfinissable. Il s'agissait là bien sûr d'un bourreau et non pas d'un arbitre. Mais il y a un point commun cependant entre eux: appliquer la sanction. Et un autre encore: on n'aime pas davantage les arbitres que les bourreaux. Est-ce pour la sanction qu'ils appliquent? Elle tranche pourtant un différent de manière radicale, si je puis le dire ainsi. Je ne devrais pas m'étendre davantage sur la figure beaucoup plus contemporaine de l'arbitre, mais qui ne cesse de me hanter comme si elle faisait resurgir avec elle tout un passé oublié. Elle provoque en moi un sentiment à la fois d'attirance et de répulsion. C'est qu'il y aurait à mes yeux aussi quelque chose de religieux dans la figure de l'arbitre. Un religieux laïque. Un religieux sans religion. Il y aurait l'orthodoxie. Il y aurait le code de déontologie. Il y auraient les lois, les règlements, les codes de bonne conduite, les coutumes qui font loi. Oui! il y aurait tout ça, mais il n'y aurait plus l'esprit qui gouverne tout ça, d'ou la dureté, l'aridité de la tache. L'arbitre n'appelle pas à un pouvoir divin et la sanction n'en est ressentie que comme plus cruelle et arbitraire.

-- Tu joues à quelle table? que je lui demandais
Il ne jouait pas. Il ne jouait plus. C'était du sérieux maintenant. Il arbitrait. Je le regardais. Et je ne dirais pas que je le voyais comme je ne l'avais jamais vu. Ah, oui! c'était donc ça. Il m'avait toujours fait penser à quelqu'un, mais jusque là je n'aurais su dire à qui: maintenant au moins cela avait l'avantage d'être clair: à un arbitre. Conclusion: on ne devient pas arbitre, on est arbitre ou on ne l'est pas. Et c'est pourquoi, vous comprenez, les circonstances qui font qu'on devient arbitre ne m'intéressent pas; car dans les mêmes circonstances qu'il m'évoquait néanmoins, comme pour se justifier de l'injustifiable, un autre n'aurait pas choisi de devenir arbitre, c'est-à-dire, d'être ce qu'il était mais au grand jour et au grand damne de certains: ces futures victimes au nom du règlement et des règles qui régissent le jeu d'échecs. Et cet air seigneurial que je lui avais toujours trouvé c'était donc ça: un air d'arbitre. Je ne doutais plus. Il était à mes yeux la figure incarnée de l'arbitre. Il se tenait bien droit, était habillé sobrement et proprement, ce qui n'est pas toujours le cas, il faut le dire, chez les joueurs d'échecs. Sûrement pas de couleurs criardes, un ton uni plutôt que bigarré, sinon je l'aurais remarqué, rien sur lui d'outrancier, peut-être du gris ou du noir, je le verrais bien en noir c'est pourquoi je ne peux l'affirmer avec tant de force que je voudrais. Comment dire: de toute sa personne émanait une certaine droiture, rectitude, et son regard était droit. Des arbitres j'en avais vu circuler entre les tables de jeu lors de tournois ou de championnat d'équipe mais aucun ne répondait comme lui à l'idée que je me faisais d'un arbitre. Non! ce n'était pas la circonstance, comme il semblait le dire, qui l'avait amené a être arbitre. J'avais joué avec lui et il avait respecté religieusement le silence imposé aux joueurs lors d'une compétition d'échecs. La coutume aussi qui veut qu'en début de partie les deux joueurs se serrent la main, puis à la fin de partie aussi, quelque soit le vainqueur ou le résultat. Une autre fois je l'avais croisé dans la rue, on avait bien échangé quelques mots, mais toujours cette distance froide et raisonnable qu'il semblait mettre entre lui et les autres. Je ne voudrais pas que l'on pense que tout ce que j'en dis vient comme à posteriori et que c'est une caricature que je fais. Non! d'ailleurs j'ajouterais que l'ayant regardé à mon tour droit dans les yeux (ce que je ne ferais pas avec un arbitre ou celui qu'il "était devenu") j'y avais trouvé comme une certaine douceur qui pour moi n'est jamais loin d'évoquer la perte et la douleur de la perte, mais de quelque chose d'indéfinissable comme peut l'être l'amour. Je me rappelle encore, non de quoi était fait son habillement, mais qu'il y avait quelque chose de respectable dans son attitude comme dans ce qu'il portait ce jour-là et qui renforçait aussi le sentiment de solitude altière qui émanait de sa personne. Il était effectivement seul et promenait son regard sur les promeneurs des bords de Marne. C'était un dimanche, jour de championnat d'équipe, mais il n'était pas encore arbitre. C'était ce même regard qu'il promenait  maintenant dans la salle de jeu où les joueurs étaient venus nombreux on aurait dit célébrer sa consécration comme arbitre.

Mon alter ego? Est-ce que tu me vois arbitre?, avais-je demandé bien plus tard et pas plus tard qu'aujourd'hui, que ce matin, à une visite. Oui! m'avait dit la visite. Et bourreau? Non! m'avait dit la visite, ne pouvant s'empêcher de rire. C'était donc le degré au-dessus. La visite n'avait pas voulu aller jusque là. Mais cette idée saugrenue qui ne lui avait pas traversé l'esprit n'était pas pour lui déplaire. Qu'est-ce qu'il pensait des arbitres? On avait alors parlé foot. Comme si il n'y avait d'arbitres qu'au foot. La visite avait aussi lâché le mot autorité. L'arbitre c'était l'autorité. Tiens, comment n'y avais-je pas pensé plus tôt: cette autorité trop souvent contesté sur l'échiquier il aurait voulu l'imposer autrement. Pour cela il lui avait fallu renoncer à jouer, mais la vie est faite de renoncements, d'apparents renoncements, de faux renoncements (il n'avait pas renoncé à imposer son autorité), et c'est peut-être aussi là ce qui apparentait le plus mon arbitre au religieux, même s'il ne tenait pas son autorité d'un pouvoir divin et que par conséquent le caractère arbitraire de ses décisions pouvaient être remis en question. Je ne sais pas non plus si l'on peut parler de foi ou de vocation, mais il est vrai que l'on ne se bouscule pas au portillon pour être arbitre: les clubs d'échecs offrent des formations à qui voudrait bien le devenir, et c'est comme cela qu'il l'était devenu autant qu'on peut le devenir. Oui! m'avait dit la visite qui m'avait longuement regardé, qui avait longuement appuyé d'un regard son oui qu'il me voyait bien arbitre. J'avoue y avoir pensé puisque mon club offrait des formations gratuites, mais je ne m'y voyais pas moi arbitre. C'est comme ça: on se projette et on se voit ou ne se voit pas sur l'écran de notre projection. C'est une méthode infaillible pour savoir qui l'on est. Connais-toi toi même, cette invitation de Socrate à l'introspection je vous invite à en faire une projection de vous-même, ça marche à tous les coups, je répète: on se voit ou on ne se voit pas. Moi je ne me voyais pas arbitre et l'on aurait pu m'offrir tous les stages du monde que je n'aurais pas été pour autant arbitre. La visite n'avait pas fait que me regarder, il faut croire que les apparences peuvent être trompeuses, mais avait aussi ajouter à cela quelques mots qui étaient l'idée qu'elle se faisait de l'arbitre et que je n'étais pas loin de partager avec elle. J'avais l'aspect de quelqu'un de plutôt sérieux et réservé, ma visite l'avait remarqué et je ne pouvais le contester raisonnablement. Sans doute avait t-elle aussi vu sans le voir, mais cela aurait aussi eu une influence sur sa réponse, que le noir, si l'on peut parler du noir comme d'une couleur, était ma couleur préférée, et toutes les nuances du gris tirant vers le noir, avaient ma préférence sur tout ce qui était flashy et tendance. Peut-être aussi dans mon oeil avait t-elle vu ma visite quelque chose qui portait malheur ou, pour être plus précis, qui portait le malheur, cette certaine douceur dont je parlais auparavant et qui ne trompe pas. Le jour de sa consécration, je m'en souviens encore, j'avais donc rejoint ma place, je veux dire ma place de joueur et, non sans l'avoir salué respectueusement, comme on le fait avec un officiel, j'avais laissé mon ancien camarade de jeux à sa place qui était maintenant celle de l'arbitre et promener son regard souverain, impérieux, sur toute la salle, tandis que le mien n'allait plus quitter l'échiquier au point d'en oublier ce regard d'aigle qui planait au-dessus de lui, un regard qui n'était pas divin mais qui était celui de l'autorité.

mardi 9 juillet 2019

La beauté intérieure

Aucune des deux n'étaient outrageusement belle, mais la brune avait de l'allure et du tempérament. Elle commença par me dire d'attendre. Puis, me fit attendre. Et, quand j'allais m'adresser à "la bibliothécaire en second", me demanda ce que je voulais. Elle fit des complications. En fait, elle faisait sa difficile, prenait un air enjoué, moqueur. Chacun exerce ses talents comme il peut. Le sien était volontiers provocateur. Un brin charmeur, un brin hautain; disons: charmeur avec de la hauteur. Pour tout dire: son physique comme son allure était cavalière. Mais sa voix, sa voix ne me plaisait pas. Je jetais, comme un appel au secours, un regard à "la bibliothécaire en second", avant que la cavalière monte sur ses grands chevaux. Mais déjà je n'entendais plus sa voix mais le bruit des sabots. C'était l'heure de sa pause.

Des cheveux que j'avais souvent vus changer de couleur semblaient être le laboratoire de tentatives plus ou moins heureuses et originales chez "la bibliothécaire en second". Ils dissimulaient à  grande peine une frimousse qui pour n'être point laide n'en était pas pour autant belle. Le corps semblait aller de pair. Il y avait cependant pour l'ensemble une certaine harmonie de formes, de tons et de couleurs, plutôt plaisante à l'oeil mais sans plus, dirait t-on. Elle eut un petit sourire et un mot gentil. Elle chercha les livres que je lui nommais et ne les trouvant pas en proposa d'autres. Elle fit tout ce qu'elle put, puis se tue. Le téléphone sonna.

Je n'entendis plus que sa voix au téléphone, les yeux trop occupés à lire ce que j'avais entre les mains. Elle était douce, câline, rassurante, chaude, avec des inflexions sensuelles de corps gracile, généreuse, fluente, docile, qui a la qualité de l'eau et du roseau, enveloppante, abondante. Celui qui entendait cette voix ne pouvait que tomber sous son charme. C'est alors que je compris que la beauté intérieure venait de m'être révélée par cette voix au téléphone. Irrésistible quand on la voit, mais on ne peut pas la voir la beauté intérieure, peut-être parfois seulement l'entendre comme je l'entendais. L'imagination devait faire le reste. J'aurais aimé être l'autre personne au bout du fil, ne l'avoir jamais vue mais imaginée tant elle semblait irréelle et divine cette beauté intérieure.

Parmi les croyants, ceux qui croient sans avoir vu, la beauté intérieure existe, mais nous nous avons besoin de voir pour croire, et d'être par conséquent trompés par les apparences. A l'origine il y aurait, qui sait, -- car les enfants créatures divines ne viendraient pas plus du ventre de leur mère que de la cuisse de Jupiter -- une peau tendue dans le vide sidéral mais qui à la différence de l'outre gonflée d'eau se verrait aussi insuffler un peu d'air divin lui donnant son apparence et ses formes humaines. Mais, ne parvenant pas toujours à ses fins de beauté parfaite et divine, chez certains d'entre nous seulement cet air divin n'en quitterait pas moins le corps et l'esprit à qui il donnerait, comme à qui l'on refuse toutes les faveurs mais accorde cette dernière, la beauté intérieure.

mardi 4 juin 2019

In the mood for love

Il se serait bien vus tous les deux dans In the mood for love, elle et lui, se parlant comme ils se parlaient. Il était à ses yeux tout ce qu'il était impossible d'aimer. Elle était à ses yeux tout ce qu'il était impossible d'aimer. Et tout cela faisait qu'ils pouvaient se parler librement, tranquillement, comme ils étaient en train de le faire, comme In the mood for love le faisaient l'homme et la femme trompés. On ne peut pas les voir dans un salon confortablement assis, mais plutôt dans la plus petite pièce d'un appartement qui par ailleurs pouvait être spacieux, et là où d'autres auraient pu se sentir à l'étroit, se parler ouvertement. Les lieux qu'on ne dirait pas choisis s'apparentent plus qu'on ne le pensent aux personnes qui s'y trouvent. Lui, par exemple, ne s'était jamais mieux senti que dans une cuisine aussi exiguë soit t-elle ; sans doute la chaleur du foyer, les odeurs de cuisine, suppléaient elles à l'absence de commodité et à la demi-pénombre qui pouvait y régner ; sans doute correspondait t-elle plus justement au côté sombre et rustique du personnage, tant il lui semblait que sa vie manquait de clarté autant que de confort, à moins que ce ne soit lui qui ne s'y soit jamais bien senti, jamais bien senti confortablement assis. 

Pour elle cuisiner avait souvent été à la fois une nécessité et un refuge, trouvant son plaisir à faire plaisir et tout cela passant par la bouche, une bouche qui ne trouvait pas les mots, mais la nourriture qu'il lui fallait apporter aux autres comme à elle-même. C'était une âme nourricière qui rapportait tout à la nourriture et qui ne comprenait pas que l'on ne puisse pas se nourrir. Quand elle parlait de sa dépression elle disait : je ne trouve plus goût à manger, mais elle continuait à manger comme elle continuait à vivre. Son corps n'était pas disgracieux mais plein, jamais un corps ne lui avait paru aussi plein,  autant contenir, et plus que contenir appeler de toute son âme, si l'on peut dire qu'un corps ait une âme, de toutes ses forces si l'on peut dire qu'il en ait, à se remplir, car lui apparaissant toujours vide, comme un vide à remplir,  comme une vie toujours vide. Ce qu'elle avait pu manger, ce qu'elle avait pu goûter de la vie, et qui, peut-être, sur le moment l'avait rassasiée et qu'elle avait pu apprécier, ça elle l'avait aussitôt oublié, ce qui fait qu'elle avait toujours faim de vie. Et il ne pouvait qu'estimer en elle cet appétit de vie qu'il lui connaissait. Mais tout ce qu'elle avait vécu, tout ce qu'elle avait mangé, quand elle y repensait ne lui apparaissait plus qu'en creux, et la relançait comme un appel du vide qui demande à être comblé. 

Lui, d'apparence sportive, était en fait un être sans force qui s'était échiné toute sa vie à faire du muscle, mais manquait de nerfs. Et ses muscles, il aurait beau chercher à les développer, ne masqueraient jamais le vide qu'il y avait en lui. Car, s'il était bien bâti, il lui semblait néanmoins être bâti sur le vide, un vide qu'il n'arrivait pas non plus, malgré tous ses efforts, à combler. Une base solide, des fondations, voilà ce qui lui manquaient. L'arbre puise sa force par les racines. Il était un arbre déraciné. Sans fruits. Sans feuilles. On n'aurait dit qu'il n'avait pas connu de printemps, d'été, qu'une unique saison, l'hiver, qu'il était à l'hiver de sa vie sans en avoir connu le printemps, l'été ; mais l'automne non plus : n'ayant pas vécu on aurait dit qu'il ne vieillissait pas. Bien entendu, tout cela était faux, mais pour se faire une idée de ce qu'il était, il faut se faire une image de ce qu'il était, c'est en cela que la fiction aide a comprendre la réalité. Peut-être avait t-il compris tout cela, obscurément, confusément, ou son corps simplement à son l'âge réclamait moins d'exercices, et, comme elle continuait à manger sans trouver le goût à rien, il continuait à pratiquer sans envie des poids et haltères qui ne lui donnaient pas plus de force qu'ils ne lui avaient jamais donné mais les apparences étaient sauves, encore que, peut-être ne trompait t-il que lui-même ? Il revenait d'une séance de sport comme ragaillardi, comme quelqu'un qui vient de faire un bon repas et se sent soudain plein de force et, le corps euphorique et débordant d'humeurs qui donne une âme également euphorique et débordante d'humeurs, au point qu'à ce moment là, mais qui malheureusement pour lui était trompeur et ne durait pas, il se croyait autre et se croyant autre voyait le monde différemment.

Comme il était assis avec elle dans la cuisine au fur et à mesure qu'elle parlait ce sentiment commençait à se dissiper, tandis qu'il retombait dans cette morosité ambiante que seul l'alcool, la cigarette, le café ou autre drogues et excitants peuvent aider les êtres faibles à surmonter. Elle mentionna les anti-dépresseurs qu'on lui avait conseillés et auxquels elle se refusait. Qu'elle n'aimait pas se voir ni se montrer dans cet état, que ce n'était pas elle, que personne ne pouvait comprendre ce qui lui arrivait. Il lui arrivait qu'un homme marié lui avait fait espérer … Cela, il faut en convenir n'avait rien d'original, mais semblait marcher à chaque fois. Elle avait été trompée. C'était trop simple. C'était trop facile aussi que de s'en prendre à l'autre. L'amour n'accepte pas la faiblesse, notre propre faiblesse, c'est tout. Qui voit encore de la tendresse dans l'amour. L'amour n'est pas tendre, l'amour a quelque chose d'intransigeant, d'absolu, d'intolérant, il ne tolère pas la faiblesse ou tout ce qui l'abaisse. Il ne faut pas confondre l'amour et la pitié, l'amour est sans pitié. Non! encore une fois, l'amour n'est pas tendre, l'amour est dur. S'il faut être dur en affaire, il faut être encore mille fois plus dur en amour, car, contrairement aux idées reçues, ceux qui ne réussissent pas en affaires réussissent encore moins en amour ; l'argent y est pour quelque chose, bien sûr, si l'on considère que les femmes sont vénales, mais l'argent n'explique pas tout ; endurcit par les affaires on peut prétendre à l'amour, c'est un bon début, il suffit de s'endurcir encore un peu plus. En premier lieu, en premier chef, c'est l'amour qui est trahi pas nous : on n'a été trop lâche, on n'a pas été assez fort pour le mériter, on l'a trahi ; et puis il exige tous les sacrifices, qu'a t-on donné? De l'amour, tout son amour, cela ferait bien rire l'amour, et l'amour qui se détourne de nous est la façon qu'à l'amour de rire de nous. Lui aussi disait avoir été trompé, qu'il avait aimé à tort et à travers. C'est que l'on ne pouvait pas ainsi s'investir en amour sans avoir aucun sens des affaires, les américains pour parler d'amour ne disent t-il pas love affair. 

Comment faire ? Qu'elle lui demandait, se tenant le plus droite possible, cherchant à résister encore, à ne pas tomber, au bord de la chaise et des larmes et de la crise de nerfs. Il la regardait un moment sans rien dire. C'est elle qui demanda qu'on alluma la lumière dans la cuisine. Il s'en étonna. Il n'avait jamais aimé la lumière. Il s'en étonna qu'elle voulu sortir de l'ombre qui pouvait si bien dissimuler, accueillir, toute sorte de faiblesse, de lâcheté ; quand le jour pouvait se montrer si cruel. Il appuya sur l'interrupteur et une lumière crue descendit sur une eux du plafond où pendait une ampoule. Il ne posait pas de question : cela eut trop ressembler à un interrogatoire, et il aurait certainement obtenu des aveux gênants pour la suite de leur relation purement amicale ; pour autant, se disait t-il, qu'il puisse y avoir de l'amitié entre un homme et une femme ; car encore là il ressentait obscurément, confusément les choses, enfin que rien n'était clair et ne méritait sans doute d'être étalé au grand jour. Il ne pouvait néanmoins s'empêcher de ressentir une certaine parenté de cœur et d'esprit envers cet être qui devait le rejeter autant qu'il la rejetait comme un potentiel amour. C'était pas plus tard que la veille qu'il avait regardé In the mood for love, il s'était mis une vidéo, où un homme et une femme trompés, leurs conjoints respectifs entretiennent une liaison, se rapprochent, mais ne réussiront jamais à s'aimer. Ils n'étaient pas d'humeur (the mood) à aimer, tout du moins l'un d'eux s'y refusa, mais pour lui ce n'était pas l'un d'eux qui s'y refusait mais l'amour tout court. L'amour comme une échappée vers le haut, pas vers le bas, et c'est marrant, songeait t-il, comme dans le film on les voit descendre chacun à leur tour des escaliers pour aller se chercher de quoi manger, n'ayant pas à qui cuisiner de bons petits plats. Et on dirait qu'en amour comme en affaire (le mari d'ailleurs était un homme d'affaire) il y en a toujours un qui est trompé. Or il ne pouvait s'empêcher de se voir l'un et l'autre; lui elle et elle lui, comme des êtres faibles qu'on abuse, comment s'aimer avec ça? 

Comment faire ? Qu'elle lui répéta, comme il se taisait. La révolte, qu'il lui dit enfin. Il ne connaissait rien d'autre que la révolte. Les êtres faibles ne peuvent connaître que la révolte. Lui-même s'était révolté. C'est vrai que la révolte ne dure pas et que l'on retombe dans les mêmes injustices, propres à soulever le même sentiment de révolte, et c'est vrai qu'il faille parfois payer cher de sa vie, mais il n'est pas possible de continuer d'exister autrement. La révolte, la révolte parce que les pires injustices ne sont pas matérielles et vis-à-vis des pires injustices qui sont celles du coeur la justice elle-même ne peut rien. C'est comme pour le reste. Il y a ceux qui ont reçu beaucoup d'amour et ceux qui n'ont rien reçu en héritage. Tandis que les premiers sont habitués à tout recevoir sans rien donner, les seconds sont habitués à tout donner sans rien recevoir. Tu as tout donner que tu me dis, et maintenant tu veux recevoir, il y a quelque chose en toi qui crie à l'injustice et en même temps tu ne comprends pas comment on peut tant recevoir sans rien donner. N'as tu pas le sens des affaires ? Oui !, alors tu as le sentiment d'avoir été abusé. Accepté peu pour beaucoup, c'est aussi une faiblesse, impardonnable aux yeux de l'amour, l'amour demande beaucoup, il faut exiger beaucoup, l'amour est sans limites niveau exigence, jette le à terre, traîne le dans la boue, tue le, s'il le faut, comprends moi, ce n'est pas lui qu'il faut tuer, mais ton amour pour lui ; parce qu'il est trop bas ton amour et ce n'est pas là où il ira le chercher, l'amour on va le chercher plus haut que soi, c'est là l'exigence de l'amour. Il y était allé un peu fort, elle pleurait maintenant, mais il ne profiterait pas de ce moment de faiblesse. In the mood for love cela n'avait pas profité au protagoniste.

vendredi 31 mai 2019

Le mari


Il fallait que sa femme tombe malade pour qu'il réalise. Qu'est-ce qu'ils ont tous, se demandait t-il, à faire semblant d'être l'un à l'autre, de s'appartenir ? Et qu'est-ce qui fait le plus semblant des deux ? Il lui semblait que c'était la femme. Heureusement que parfois la femme les trompe et alors, comme lui, ils réalisent. Sa femme dans son délire parlait avec ce qui lui restait de mots de sa vie à elle, jamais de leur vie commune ou, de leur vie commune mais pas comme de leur vie commune, mais comme de sa vie à elle. Cette supercherie de la vie commune ne tenait plus face à la maladie. On n'a qu'une vie se disait t-il, la sienne. Sa maladie à elle le rendait aussi plus lucide à lui. Un jour qu'il était rentré à la maison après s'être absenté quelques heures et qu'il avait comme à son habitude voulu l'embrasser, d'ailleurs sans doute plus par habitude que par envie, elle l'avait rejeté. Il était devenu pour elle un parfait inconnu, un étranger. Elle était trop malade pour pouvoir continuer à jouer la comédie, son cerveau était trop atteint pour s'offrir ce luxe. Et l'impression fausse, l'illusion de connaître l'autre comme on se connaît, ne tenait pas non plus, il était redevenu cet étranger qui lui avait plu, et il se rendait bien compte qu'il lui plaisait, pas encore mais à nouveau, comme le premier jour où ils s'étaient connus, car tandis qu'elle se refusait à lui, elle minaudait, et il comprenait maintenant ce que voulait dire son non, mais il n'insista pas. Tout était bien réel, elle avait définitivement cessé de tricher et comme elle minaudait avec lui, elle minaudait aussi avec d'autres qui, il le voyait bien, lui plaisaient également, et n'étaient pas au fond bien différents de lui. Il était donc ce qu'on appelle vulgairement son genre de mec, tandis qu'il avait pris le titre ronflant de mari qui est la reconnaissance officiel d'un état fictionnel et passager mais qu'on voudrait faire passer pour réel et éternel. Que tout le monde participe de cette fiction ne veut pas dire non plus que tout le monde est dupe, mais hypocrite, ça oui !

Mais, parce qu'elle était malade et grâce à elle, ils n'allaient pas participer de cette vaste supercherie, continuer à faire comme s'ils s'appartenaient, qu'ils connaissaient tout l'un de l'autre, et avaient une vie commune, et que les hommes et les femmes autour d'eux avaient cessé d'exister du jour au lendemain, du jour où ils étaient seuls au jour où ils étaient ensemble. Si un homme lui plaisait elle continuerait à lui sourire avec ce beau sourire qu'il lui connaissait et à lui dire non, comme elle lui avait dit non. Les auxiliaires de vie qui venaient lui donner à manger et la changer trouvaient aussi qu'elles disaient souvent non, mais finissait toujours par manger ou se laisser déshabiller. Elles savaient s'y prendre, c'étaient des professionnels. Lui par contre c'était un amateur et il avait mis du temps, des jours et des semaines, un mois en fait, avant d'obtenir un oui qu'elle n'avait d'ailleurs jamais dit sinon devant le maire – pour les besoins de cette fiction officielle qu'est l'acte solennel du mariage – mais dans la réalité elle avait seulement fini par se laisser faire. Que les gens se plaisent c'était un fait accompli et avéré, mais qu'ils s'aiment ça c'était autre chose, se disait t-il. Qu'ils cessent de se plaire et vous verrez si l'amour va continuer longtemps, poursuivait t-il, ce sera un peu comme quand on a coupé la tête au poulet et qu'il continue encore à avancer sans savoir qu'il n'a plus de tête. Combien continuent à avancer ensemble sans savoir qu'ils n'ont plus d'amour l'un pour l'autre? parce qu'ils ne se plaisent plus. Il était donc heureux de continuer à plaire à sa femme bien qu'elle ne le reconnaisse plus comme son mari.

mardi 28 mai 2019

La remise des médailles


Il était allé voir lui-même, un peu plus tôt, la danseuse de flamenco qui soulevait sa longue robe à franges et laissait voir des jambes grasses et potelées, tandis qu'elle martelait le sol de ses talons dans un rythme effréné, mais qui répondait aussi à celui des accords de guitare et à la voix grave et sonore d'un gros monsieur assis sur une chaise qui chantait en espagnol et, de temps en temps, tapait lui aussi du pied. C'était cette même robe rouge, ondulant langoureusement, mais contrariée de spasmes frénétiques, qui avait dû aussi attirer son regard, avant d'être fasciné par l'expression du visage et les yeux, contre toute attente, calmes et souriants, de la danseuse de flamenco, car il en avait complètement oublié de retourner sous les bâches tendues qui servaient d'abri aux joueurs d'échecs, en ce jour de pluie. Il pouvait pourtant prétendre à une place sur le podium, et c'était la dernière ronde. Il fallut néanmoins, à la demande de son adversaire, qu'un arbitre alla le chercher, le soustrayant ainsi à l'attraction fatale que pouvait exercer sur lui, comme des élans et contre-élans amoureux dans leur interprétation artistique, les pas de danse de flamenco exécutés avec ce qui lui semblait être la fougue d'un corps encore jeune et d'un cœur qu'animait encore la passion. Il avait des yeux noirs, luisant comme autrefois l'encre dans l'encrier où la plume se perdait sans toucher le fond, et bien des regards pouvaient se perdre dans ses yeux d'un noir profond. Ses cheveux aussi étaient couleur noir de jais. Son corps était mince et habillé sobrement, qu'il en fût autrement n'aurait pas plus retenu son attention, tant c'était cette flamme secrète, mais qui devait brûler en lui si vivement, pour ne pas dire si atrocement, qu'il en dissimulait mal l'ardeur. Était t-il le seul à la percevoir ? Il le regarda sourire et s'asseoir à sa table où l'attendait son adversaire impassible, et décida qu'il ne le quitterait plus des yeux jusqu'à la fin de la partie. Il avait trouvé son homme et ce qui lui ferait attendre la remise des médailles.

Car ce pourquoi il était venu au Parc du Parangon où se déroulait un tournoi d'échecs organisé par son club ce n'était pas la danseuse de flamenco, pas plus que le romantique joueur d'échecs. Non ! Il était venu pour une médaille qu'il avait gagné en équipe, qu'il n'aurait sans doute jamais été capable de gagner tout seul, bien que peut-être plus que chacun des membres de son équipe il l'eût mérité puisqu'il n'avait perdu aucun de ses matchs et avait donc rapporté tous les points à son équipe. Cela ne l'empêcha pas de se sentir mesquin, avide de reconnaissance officielle, à un âge où il devrait avoir dépassé tout ça, où la vanité ne devrait plus avoir d'emprise sur lui, où ce devrait être lui qui remet les médailles et non les reçoit, avec ce détachement et cet air amusé qu'il verrait plus tard s'afficher sur le visage  du maire et de ses adjoints et du responsable de la fédération d'échecs, et ...de tous ces gens d'un âge respectable et au dessus de tous ça, des coupes et des médailles, en connaisseurs de ce que c'est que la vraie vie, riches de leurs expériences des honneurs et du peu d'importance qu'on doit leur accorder. Pourtant, ce n'est pas eux qui lui feraient honte, mais le joueur romantique qui, désinvolte, avait repris place face à un échiquier, et y était maintenant aussi absorbé qu'il l'avait été quelques instants auparavant par la danseuse de flamenco. C'était un être qui semblait tout vivre avec passion. Une vie donc à laquelle les honneurs ne pouvaient rien ajouter, une vie qui se suffisait à elle-même, qui se consumait, brûlait intérieurement sans que rien d'extérieur ne puisse aviver ou altérer sa flamme.

Il avait avancé un pion hardiment, courageusement, inconsciemment peut-être aussi, car il pouvait le perdre à tout moment, loin en camp ennemi ; et voilà que maintenant il le soutenait par un autre petit pion, puis un autre. On aurait dit qu'il voulût dessiner avec tous ses pions le V de la victoire. Tout participait du même élan, tant et si bien qu'on n'eût pu dire s'il venait de l'intelligence ou du cœur, puisqu'il jeta ensuite toutes ses pièces dans la bataille, avec le même risque, avec la même générosité ; tandis que, dans le peu d'espace qu'il lui laissait, son adversaire, emprunt d'une grande gravité, sachant très certainement et que trop qu'il jouait une troisième place sur le podium, ne lâchait rien, opposant une défense circonspecte et tenace, capable d'en décourager plus d'un, et qui, vu sa place dans le classement général, avait dû plutôt bien lui réussir. Le temps s'écoulait inexorablement à la pendule tandis que le joueur romantique n'arrivait toujours pas à faire la différence sur l'échiquier. Certes, sa position était avantageuse, mais encore fallait t-il la convertir en victoire et pour cela il ne devait s'attendre à aucune aide de la part d'un adversaire bien campé sur ses positions et des plus opiniâtre. Un adversaire qui ne fit en effet aucune faute grossière – qu'on appelle une bourde dans le jargon des joueurs d'échecs – qui ne pût favoriser son attaque. Car attaque il y eut et bien des plus romantiques qui soit, car à base de sacrifice. Puisqu'il avait un adversaire matérialiste, eh ! bien, que cela ne tienne, il lui donnerait une pièce pour lui réaliser son attaque romantique. Il se trouva qu'il la mena à bonne fin et ce n'est pas toujours le cas aux échecs. Les romantiques eurent leur époque qui est le 19 ème siècle, et nous sommes au 21 ème siècle, mais il n'en reste pas moins quelques romantiques comme ce joueur d'échecs à qui il adressa un dernier sourire, tandis que son adversaire se plaignait déjà de n'avoir pas pu jouer, opprimé dans son jeu, suffocant dans le peu d'espace qui lui était alloué, et rejetant la faute à ce malheureux pion qu'il avait laissé si tôt s'incruster si avant dans ses positions, oubliant par là-même de rendre hommage à son adversaire et à la combinaison généreuse et flamboyante qui avait mis un terme à leur combat, sans quoi ses propres réticences à se livrer, pour ne pas dire à jouer, auraient eues le dernier mot.

Il n'attendit cependant pas qu'une médaille fut remise au joueur romantique pour quitter le parc du Parangon. Le joueur romantique lui-même, n'avait peut-être pas attendu la remise des médailles et s'en était allé avec la danseuse de flamenco brûler sous d'autres cieux une passion commune et se livrer corps et âmes à la fougue de leur jeunesse. Il s'en était plutôt rentré chez lui après s'être défait de sa médaille à laquelle il n'avait pas jeté le moindre regard. Il l'avait passée autour du cou de sa femme à qui il devait tout, puis s'était rendu dans la salle de bain pour vérifier devant le miroir s'il y avait encore dans son regard cette flamme qu'il avait vu briller dans les yeux du joueur romantique.