Affichage des articles dont le libellé est L'homme ordinaire. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est L'homme ordinaire. Afficher tous les articles

lundi 1 juillet 2024

La vérité toute nue


Il y aurait quelque chose d'essentiel dans la nudité, de plus essentiel que la vérité, quand on parle de la vérité toute nue. C'était donc ça. On tombe de haut. On en était loin. Loin de le penser. On était dans notre vie. Et voilà qu'on a été frappé par la vérité. La vérité toute nue. Parce qu'il n'y a que la vérité toute nue qui peut nous frapper. L'autre. La vérité habillée c'est le mensonge. Pas ce qu'on appelle ordinairement le mensonge et qui n'est qu'une caricature du mensonge, mais le mensonge dans lequel on vit. J'ai vécu dans le mensonge et voilà que la vérité toute nue m'est tombée dessus. C'est d'elle qu'on parle encore quand on dit que la vérité n'est pas toujours bonne à dire. Celle qui serait bonne à dire c'est celle qui habille notre quotidien, nous le travestit, nous le dénature. Quant à nos quatre vérités elles ne seraient qu'une: la vérité toute nue. Ce serait donc comme la vérité ordinaire multipliée par quatre. La vérité ordinaire qui ne serait autre que le mensonge. Parce que nous vivrions dans le mensonge. C'est une tâche ardue et cruelle cependant que de s'en défaire. Un véritable dépouillement de l'être. Si encore dans l'être il y a un fond de vérité qui serait cette vérité toute nue. Si l'être n'est pas que pelures d'oignon. C'est bon pour la peau et pour la soupe du quotidien. Rien de profond. Rien de véritablement substantiel. Inutile de creuser. Vous n'y trouverez rien. Rien dans cet être là. Mais dans quel être alors? Y aurait-il quelque chose d'inhumain dans la vérité toute nue? De quelle nudité on parle? On aime les nus en art. On s'esclaffe: "Tiens, c'est un nu". Mais le porno c'est sale. Notre vérité toute nue aussi c'est pas beau à voir. Et s'y repaître serait comme se repaître à voir du porno. Pas de quoi s'en vanter. Tout le monde se mettrait la main devant les yeux. Mais tout le monde regarderait à travers, aurait des aperçus de cette vérité toute nue qu'au fond tout le monde désirerait ardemment connaître. Mais cette main devant les yeux c'est déjà plus du porno, c'est déjà de l'érotisme, une vérité un tant soit peu cachée, un tant soit peu habillée, un tant soit peu maquillée. Jamais elle se présente à nous toute nue qu'on dit. Mais c'est pas vrai. La vérité toute nue c'est qu'on veut pas la voir toute nue la vérité toute nue, alors que c'est pas possible de la voir autrement. On peut quand même pas se mentir toute une vie. Mais si. Mais si. On peut. Peut-être seulement à la fin. Quand toute notre vie aura défilée devant nos yeux c'est elle qu'on verra: la vérité toute nue.

vendredi 1 mars 2024

La place de Dieu


Je ne suis point bête mais encore je voudrais être intelligent, n'est-ce point déjà trop demander? Aux échecs j'ouvre en lançant le pion e et parfois aussi le pion d mais je voudrais aussi ouvrir avec le pion c et parfois avec le pion f. Je parle le français et l'espagnol couramment mais je voudrais encore parler d'autres langues et surtout être aussi bon en mathématique. Non, tout ne m'a pas été donné, loin de là, mais de qui voudrais je prendre la place? Je crois que c'est la place de Dieu que nous voudrions tous prendre et c'est en cela seulement que l'on peut dire non pas que Dieu est une partie de nous mais que nous sommes tous Dieu ou comme tel voulons passer et nous comporter. Cependant ce qui fait société c'est que tous nous ayons place dans cette société, autrement comment pouvons nous encore parler de société. Pour cela il faudrait qu'il n'y ait pas  parmi nous de dieu ni de demi-dieux qui occupent beaucoup de place sinon toute la place. Jadis, dit-on, il n'y avait que les vieux au pouvoir, quand aujourd'hui on les mets aux oubliettes tant et si bien qu'eux-mêmes se disent plus bon à rien, et comme les marchandises de ce monde nous sommes de plus en plus vite obsolètes. Quand très tôt les gosses passent pour des génies et que beaucoup d'entre nous reportant sur eux leur dévolu comme leurs frustrations connaissent dans le leur de gosse non pas comme on le dit couramment un petit jésus mais à Dieu en personne: il sait tout faire, il est bon en tout, il occupe toute la place. 

Ce n'est pas innocemment ou pour me vanter de pratiquer ce noble jeu des échecs que j'ai commencé par en parler, mais plutôt parce qu'au dernier tournoi auquel j'ai participer et fait triste figure ce qui est devenu normale: je suis un vieux, un gamin est monté sur le podium et nous avons tous attendu ce qu'il avait à dire, comme parole d'évangile. Il avait gagné le tournoi et nous dit alors comment il ne fallait jamais renoncer et que toujours en soi on trouverait des ressources inespérées. Certes, c'était un bon gamin qui avait de bons parents et de bons principes pour commencer dans la vie et, qui plus est, avait gagner ce qui lui donnait droit à la parole. Mais s'il avait vaincu c'était sur l'échiquier et n'avait connu pour toute adversité que l'adversaire qui lui avait été opposé quand il y a dans la vie des adversaires bien plus redoutables dont il ignorait jusqu'à l'existence et quant aux ressources de l'homme elles sont bien maigres voire inefficaces face au plus redoutable d'entre tous dont il ose à peine mentionner le nom quoique chacun y soit un jour confronté. Et parmi toute les maladies il y avait la maladie d'amour qu'il n'était pas encore en âge de contracter. Sans doute était-il bien armé pour la vie mais l'amour comme la mort trouve toujours un défaut dans la cuirasse du plus grand guerrier. Et puis c'était la place d'un vieux qu'il prenait en parlant ainsi. Non, ce n'était pas de son âge de parler ainsi. Il y a un dicton en espagnol qui dit: "más sabe por viejo que por sabio" il en sait plus pour être vieux que pour être sage. Non, tous les vieux ne sont pas des sages, mais en savent plus pour être vieux que pour être sages. En revanche, ce bon et brave gosse s'il était sage comme une image il n'avait pas encore l'expérience de l'âge. On fait peu cas il est vrai de l'expérience des aînés et en parler équivaut déjà à parler comme un vieux. On dit aussi que le génie n'attend pas le nombre des années. Seulement, si l'on veut parler de société, et à l'ère des sociologues tout le monde n'a que ce mot à la bouche: la société, la société; eh bien la société, faut-il le rappeler, n'est pas faite que de génies, eh bien si société il y a, faut-il le rappeler, tout le monde doit trouver sa place. 

Ce tournoi était bien fait que j'y eu aussi ma petite médaille quand normalement dans la société des joueurs d'échecs comme dans la société tout court il n'y a de médailles que pour les premiers. Sans doute, me dira t-on, aurais-je voulu encore prendre la parole à la place du gosse? Quand c'est de l'entendre parler en adulte qui me chagrina. Quand c'est son sérieux qui me heurta. Qu'il nous infantilise quand nous le vieillissons et que chacun ne s'y retrouve pas à sa place mais comme un usurpateur qui me dérangea. Qu'il parla échecs m'aurait suffit et je l'aurais applaudi. Mais qu'il ne me parla pas de la vie et des ressources de l'homme, qu'il ne me parla pas comme un homme averti et expérimenté, comme un homme qui aurait vécu. Qu'il ne me parle pas comme Dieu seul aurait pu le faire à sa place s'il avait existé, mais c'est le mal de ce temps que de prendre toute la place, que de vouloir tous être Dieu, sans doute est-ce pour cela et comme cela qu'on l'a tué. On dit: "Rendons à César ce qui est à César", je dis: "Rendons à Dieu ce qui est à Dieu" et cessons de vouloir occuper toute la place sinon que l'on cesse de nous bassiner avec ce mot de société.

NB

Il y eut cette expression sur les réseaux sociaux pour quelqu'un qui voulait communiquer avec un youtubeur alors "qu'il n'était rien" fut-il dit à son encontre (mais qu'est-ce qu'un youtubeur?) comme aussi qu'il voulait attirer ou prendre toute la lumière. Or n'est-ce pas le propre de Dieu, ne dit-on pas qu'il est lumière?

dimanche 23 avril 2023

La beauté révélée

 

Il n’y a d’autre beauté que la beauté révélée que l’homme trop occupé de lui-même ne verrait pas si affligé par le sort qui lui est réservé, et c’est à vivre seulement, ne cherchait pas par tous les moyens à y échapper, et c’est à cette vie justement. J’ai fait alors ce rêve printanier qui est comme une fable où je m’y opposais sans doute comme tout homme borné, à l’intelligence et à la sensibilité limités, s’y oppose, à la beauté, alors qu’aussi en lui il l’appelle ne serait-ce que parce qu’il est inquiet, c’est-à-dire inquiété par la vie,  par une vie il est vrai dénuée de toute beauté. Je dis tout cela parce que je ne saurais expliquer autrement ce rêve sinon comme une fable qu’il me faut conter parce qu’irréel mais vrai.

Je ne sais encore, les rêves sont incomplets, comment longtemps j’empêchais la beauté d’éclore, sinon par la vie même que je menais, mais quand le bourgeon fut là, et bien que dur et fermé, offert cependant comme pour la première fois à mon regard je sus déjà ce qu’il refermait, et c’était la beauté. J’avais pourtant dit au créateur de ce monde, je parle de celui de la beauté, que de toutes mes forces et c’était de toute mon activité, je ne le laisserais pas ainsi me ravir à moi-même, parce que j’avais trop affaire et que c’était de mes affaires me détourner. Il n’écouta cependant pas ma volonté ou tous ceux à quoi ma volonté était tendue et voulu plutôt la détourner, ce qui était détourner mon attention vers la beauté. Ce devait être un artiste car je crois qu’il dessinait, à moins qu’il ne peignit ce bourgeon que je vis ou plutôt me saisi sans que je ne sus encore pourquoi et c’était parce qu’il enfermait en lui tant de beauté qui allait éclore en moi, car c’est exactement ce qu’il me dit, peut-être était il aussi écrivain car il me sembla le lire, la beauté est aussi dans les pensées fussent elles exprimées par écrit. Je ne pus davantage lui résister et même trouva de ma vie en lui réconfort ou plutôt je veux dire en la beauté que désormais il m’avait rendu apte à voir ou encore à pénétrer car pénétrant dans ce bourgeon, je vis toute la force dont il était porteur, vit cette beauté dont il allait éclore et c’était comme si l’homme borné, à l’intelligence et à la sensibilité limités, allait lui-même sortir de ses limites, parce qu’il avait senti cet appel à la vie qui était avant tout appel à la beauté, à la fleur et au fruit.

mercredi 27 octobre 2021

La médiocrité

 

La plupart des gens se contentent de vivre cette vie parce qu’il n’y a rien qui ne leur déplaise au point qu’ils ne se contenteraient pas de la vivre telle qu’elle se présente à eux. Ils ne sont ni bien nés ni mal nés et c’est pourquoi on les dit médiocres comme l’a vie qu’ils mènent et certains d’entre eux ne se sont pas gardés d’aller jusqu’à faire l’éloge de cette médiocrité. On devrait trouver en elle ce qui suffit à notre bonheur. D’autres, on ne sait pourquoi et ils ne le savent sans doute pas eux-mêmes, mais je suis d’avis qu’ils sont trop bien nés ou trop mal nés pour la supporter cette vie telle qu’elle se présente à eux, et qu’ils la noircissent d’un trait ou qu’ils l’embellissent, ils ne se contenteront pas de la vivre. Qu’est-ce qu’il veut celui-là ? On ne lui a rien demandé. Voilà comment l’on pourrait s’adresser à eux. Mais ce serait oublier qu’ils ne sont motivés que par leur propre insatisfaction, fusse t-elle ou non partagée. Seule leur exigence est supérieure, elle les dépasse même, ils ne font que la suivre et non sans mal. On ne leur doit rien ou plutôt on leur doit tout. Ce qui revient au même. Sans eux la vie ne serait pas ce qu’elle est : agitée, changeante, troublée, quand on la voudrait au beau fixe et claire et paisible. Je ne parle pas en terme de mouvements sociaux et c’est pourquoi avant l’on coupait des têtes. Avant que l’on ne croit à la volonté des masses l’on croyait aux volontés individuels et c’est pourquoi l’on tue en masse, on fait des Tien’anmen, des génocides, des hécatombes, des pogroms. On devient des serial killer. La guillotine n’y suffirait plus. C’est d’un romantisme éculé. Ce qui reste inchangé cependant c’est que les médiocres qui plus que jamais ont voix au chapitre ne veulent pas qu’il y ait de tête qui dépasse ou d’exigence supérieure à celle de l’homme qui se contente de vivre cette vie parce qu’il n’y a rien qui ne lui déplaise au point qu’il ne se contenterait pas de la vivre telle qu’elle se présente à lui.

mardi 25 août 2020

La normalité tue



Des policiers dans un fourgon de police, certains lisent le journal, d’autres taillent la bavette, d’autres encore cassent une graine, rien de plus de normal. Comme qu’il y aient plusieurs fourgons les uns derrières les autres qui s’acheminent vers le même endroit. Ils pourraient aller vers les lieux d’une manifestation, ils vont vers les lieux d’une rafle. Tout cela comme on le voit est vécu de façon tout à fait normale, ne semble pas échapper à la normalité. Ils sont même là pour faire appliquer la norme, que tout entre dans la norme, et ce sera faire entrer tous les juifs d’un quartier dans des bus pour une destination que le film ne donne pas. Ce que le film rend bien c’est cette norme et son application qui effraie un peu certes par son caractère soudain et sa manifestation brutale mais comme elle est revêtu de ce caractère qui lui est propre : celui de la norme et de son application on s’y soumet, on ne veut pas y transgresser. Ainsi les porteurs de l’étoile jaune, une autre norme en vigueur, ont pour la plupart préparés leurs valises et attendent comme on leur a dit qu’on vienne les chercher. On voit d’un côté comme de l’autre une certaine inconscience comme résignation au sort qui lui est dévolu : ceux qui appliquent la norme comme ceux qui s’y soumettent. Peu nombreux sont en effet ceux d’un côté comme de l’autre qui sentent ce glissement vers l’anormal, le monstrueux, parce qu’il s’effectue justement au sein de la norme en vigueur et ne sera vu ainsi qu’a posteriori, locution latine signifiant « en partant de ce qui vient après » en se fondant sur les faits, or les faits sont justes en train de se commettre ; peu nombreux sont en effet aussi ceux qui d’un côté comme de l’autre en connaissent ou plutôt en suspectent, sentent, pressentent, les tenants et aboutissants. Seuls ceux qui ont du cœur et non pas une morale ou des principes, tout cela fait partie de la norme, seuls je répète ceux qui ont du cœur, et il semble qu’ils soient ou aient été peu nombreux, sentent l’anormalité, la monstruosité de ce qui est en train de se commettre. Alors un policier chargé de la réaliser (un pas deux, pas trois, pas quatre…) a glissé un mot sous la porte d’un appartement pour que ses occupants prévenus de la rafle imminente s’y soustrait. Ils n’en feront rien. Une juive (une pas deux, pas trois, pas quatre…) finira par accepter que l’étudiant anarchiste (c’est sous ces traits qu’on a voulu présenter un héros qui pour l’heure n’est qu’un anonyme et le restera) la soustrait à sa famille et au quartier où elle est née, aussi à son travail, et c’est tout cela qu’il lui semble anormal, monstrueux de quitter, d’avoir à quitter, plus que la manifestation brutale de l’action publique qui est en train de se dérouler sous ses yeux. Il faut dire qu’à celle-ci elle devait être habituée comme nous le sommes encore aujourd’hui et c’est cette transition que je choisirai pour passer à quelque chose qui semble n’avoir aucune commune mesure avec les exactions commises dans le passé et n’ai pas non plus vécu comme anormal et monstrueux parce qu’aussi certainement (ce dernier caractère a bien été relevé par le film en question) s’effectue sur une partie de la population dénigrée par tous, sujet à l’opprobre de tous (je ne suis qu’une petite juive, qu’une pauvre juive qu’elle dira à l’étudiant comme que pour lui elle ne représente qu’une bonne action), et prise en charge par l’action ou force publique sans en faire non plus trop de publicité comme ce devait être les cas des rafles créant la surprise et la consternation.

Des policiers dans un bus bapsa, certains lisent le journal, d’autres taillent la bavette, d’autres encore cassent une graine, rien de plus normal. Comme qu’il y aient plusieurs bus bapsa les uns après les autres qui s’acheminent vers le même endroit. Ils vont vers les lieux d’une rafle : Les Halles. La bapsa c’est la brigade d’assistance aux personnes sans-abri qui est une brigade de la préfecture de police de Paris eux-mêmes assistés par une brigade bapsa (moins connu mais existante) de la RATP (ils se font concurrence et pour garder le marché rivalisent d’ardeur dans leur entreprise plus communément connue comme celle de ramassage des clochards). Tout cela se passe après la fermeture du métro. C’est à qui fera le plus de chiffre. Car si on les appelle tous par le même nom : Marcel ils sont d’abord et surtout un chiffre à faire pour la brigade bapsa de la préfecture de police de Paris comme pour la brigade bapsa de la RATP. N’empêche que le brigadier dans le bus où on les fait entrer manu militari prend leurs papiers quand ils en ont et avant qu’ils aillent rejoindre la partie arrière du bus aménagée pour eux. La rafle dure toute la nuit. Les Halles c’est la cour des miracles et une vraie rafle. On court dans les couloirs. On les rassemble dans la salle principale. On les fait sortir en rang direction les bus. Certains les traitent avec ménagement. La plupart les traitent sans ménagement. C’est à peine s’ils s’en plaignent, ce qui tend à prouver non pas qu’ils soient des infra humains comme on a trop tendance à le penser mais le peu de soins et d’attentions qu’ils sont habitués à recevoir. Il ne fait pas encore jour quand on fait descendre tout ce petit monde dans une ancienne prison désaffectée devenue hospice pour personnes sans abri. On repart aussitôt avec ceux pris la veille qui seront largués — comme on les a trouvés, c’est-à-dire aussi mal habillés que chaussés, qu'ils aillent pieds nus ou pas, en plein hiver comme en plein été —  sur les bords de la Seine avant que le soleil ne se lève. Ils auront en tout et pour tout pris un repas chaud et passer aussi une nuit sous des couvertures. Certains se plaindront d’avoir été dépouillé par le personnel en blouse blanche. Cela prêtera tout au plus à rire. De quoi pouvait-on les dépouiller ? Et c’était pour la douche obligatoire à l’arrivée. Le brigadier dans le bus, un brave homme qui montrait à tous ces cartes postales du Portugal où chaque année il partait en vacances. Que les gens sont gentils au Portugal. C’était un gentil brigadier qui souvent dormait dans le bus et se réveillait juste pour leur prendre les papiers aux Marcels avant qu’on les colle au fond du bus et claque la porte derrière eux, et au suivant jusqu’à ce que le plein soit fait, alors fin de la mission, rien de plus normal.

lundi 4 mai 2020

Un homme de son temps


En homme de son temps il ne saurait si se dire plus savant qu’un homme d’antan. Il savait bien conduire une voiture, mais n’aurait pu parler du moteur à explosion. Il savait bien appuyer sur l’interrupteur pour allumer la lumière quand il entrait chez lui, mais n’aurait su définir proprement la lumière, et pas plus que la lumière l’électricité. C’est qu’il n’était ni mécanicien auto ni électricien. Eût-il été l’un ou l’autre qu’on n’aurait pu le dire savant que de très peu de choses par rapport au trésor de savoir de son temps. Et ce très peu de choses lui suffisaient amplement à vivre. Il n’était pas sûr qu’il en fallu moins à l’homme d’hier pour assurer son quotidien. De quoi donc aurait-il pu se réjouir de vivre aujourd’hui ? Alors qu’il marchait dans la nature comme avant lui avait pu le faire l’homme de Cro-Magnon il lui vint à l’esprit qu’il fallait plutôt allé chercher du côté de ce que l’homme avait laissé en chemin : les superstitions, la religion, les préjugés, les idéologies. Rien que d’y penser il se sentit comme plus léger parce que soulagé du fardeau du passé. La croyance n’était plus une affaire d’Etat mais une affaire personnelle, entre lui et Dieu s’il voulait mettre Dieu au-dessus de lui. La femme était enfin reconnue comme l’égale de l’homme. C’était ôter un grand poids à l’homme qui s’il lui était égal ou inférieur avait à se montrer supérieur à elle, ce qu’il devait s’épuiser à faire sans y parvenir plus hier qu’aujourd’hui. De même lorsque le noir était devenu l’égal du blanc, parce que s’il est dit combien le noir souffrit de sa condition, il donnait lui fort à parier que plus d’un blanc n’était pas bien non plus dans sa  peau de blanc à cause de ce qui était fait à son frère de couleur qui était aussi souvent de même condition, si l’on s’arrête un instant à penser qu’au dix huitième siècle en Angleterre les ouvriers étaient si pauvres et si maltraités que quand on abolit l’esclavage des noirs ils réclamèrent qu’on abolisse aussi le leur d’esclavage. Enfin, ils pouvaient pleurer ensemble et surtout se réjouir ensemble. Il avait ainsi bien du mal à comprendre que l’on pu être raciste ou sexiste ou religieux en son temps, car c’était comme vouloir garder sur ses épaules ce lourd fardeau du passé. Mais il ne voulait pas non plus incriminer davantage ceux qui le portaient encore car il savait aussi combien ils devaient leur peser. Quant à lui en homme de son temps il se sentait léger comme jamais peut-être l’homme ne s’était senti jusque-là. C’est qu’il faut ajouter à cela la fin des idéologies. Plus de communisme. Plus de capitalisme. Dans les faits et dans les institutions ils perduraient tout deux comme pouvait perdurer l’église, et les mariages devant l’église, et les enterrements derrière l’église, côté cimetière. Mais en homme de son temps il ne croyait plus à toutes ces idéologies qui à l’instar de la religion au nom du bien avaient fait tant de mal. Et cela lui donnait, oui ! Un sentiment de légèreté. Il avait aussi le sentiment d’être à l’orée d’un monde nouveau qui pouvait faire peur aux vieux, et il commençait à être vieux, mais qui l’exaltait aussi un peu. La liberté n’est rien si l’on n’en fait rien, se disait-il cependant, et il devenait songeur en pensant à tout ce que l’on pouvait en faire, à s'imaginer un paradis sur terre. Un vieux monde s’écroulait, il fallait l’aider à s’écrouler sans qu’il emporte trop de gens avec lui. Et un monde nouveau était en train de naître, il fallait aussi l’aider à naître. A ce sentiment de légèreté venait donc s’ajouter le sentiment de vivre un entre-deux, l’entre-deux d’il ne savait quoi, que personne de son temps ne savait quoi, n’était capable d’entrevoir. Ainsi, de tous ses vœux, il appelait l’arrivée au pouvoir d’un visionnaire quand il n’y avait que des oiseaux de mauvais augures. Ne voyaient-ils pas que l’homme était libre, que l’homme n’avait jamais été aussi libre, ne s’était jamais senti aussi léger, débarrasser du fardeau du passé, des superstitions, de la religion, des préjugés, des idéologies, que c’était le moment ou jamais pour le rendre heureux.

mercredi 18 décembre 2019

L'action humanitaire

Si j’avais une devise ce serait celle de faire les choses à la fois pour elles-mêmes et pour nous-mêmes. Y a-t-il, me direz-vous, devise plus égoïste ?

On peut s’entendre qu’il n’y a pas plus généreux que de faire les choses pour elles-mêmes. Cependant quel plaisir n’en tirons nous pas pour nous-mêmes, et plus dans notre loisir gratuit voir coûteux que dans un travail qui nous rapporte. Il peut donc aussi apparaître comme égoïste de s’y adonner comme à son plaisir.

Si on passe maintenant à la deuxième proposition de la devise qui est celle des deux qui apparaît comme la plus égoïste : de faire les choses pour nous-mêmes. Il n’y a pourtant pas d’autre façon d’élever les choses qui nous élèvent. Ne travaillent jamais autant à l’élévation des choses que ceux qui travaillent à leur propre élévation.

On peut en effet voir la cause de tant de corruption dans les associations et actions à but humanitaires qui semblent toutes tourner vers l’autre dans l’altruisme même. L’altruiste serait celui qui ne fait pas les choses pour lui-même mais pour les autres. Inévitablement, ne s’élevant pas lui-même dans les choses qu’il fait, attendant tout des choses qu’il fait, que les choses qu’il fait l’élèvent lui, non seulement il ne les élève pas mais, les ramenant à son niveau, les abaisse.

Je pense à l’abbé Pierre en France, à Mère Teresa en Indes, à Sœur Emmanuelle en Egypte, à Sœur Brigitte au Liban, et je me dis que s’ils n’avaient pas tant travaillé à leur propre élévation (élévation de l’âme, sainteté) ils n’auraient pas tant élever ces choses au rang d’action humanitaire. Et je n’oublie pas non plus les restos du cœur de Coluche qui n’attendait pas comme ses successeurs (d’où la corruption qui s’ensuivit) autre chose qu’elles-mêmes des choses qu’il faisait.

dimanche 15 décembre 2019

L'envers du décor

Il n’avait pas souvenir avoir aimé autre chose mais il savait que c’était faux. Souvent il empruntait les petites rues comme celles qui contournaient les grandes places : place de la mairie, place de l’église, place du marché et avait l’impression de voir l’envers du décor. Peu fréquentées, peu soignées, souvent à l’abandon, on pouvait aussi y trouver les débris d’un ancien décor. S’il approchait de la façade prétentieuse d’un hôtel, d’un restaurant, d’une brasserie, il s’empressait alors de prendre la première petite rue souvent insalubre qui les contournait et très vite tombait sur les cuisines et les poubelles. Il y croisait peu de gens, mais des chats de gouttières et des chiens errants. Il n’y avait pas loin, se disait-il, des lieux de bonne réputation aux lieux malfamés. Et cette proximité les lui rendait si peu différents qu’il en parlait comme d’une même chose qui aurait son envers et son endroit.

Quand il voyait la Nouvelle Calédonie où il avait vécu à la télé, cette île sous les tropiques présentée comme une île paradisiaque, il se disait qu’une fois encore il n’avait vu et connu que l’envers du décor. Les façades des écoles aux frontons audacieux vantant les mérites de la République à la fois lui réchauffaient le cœur et lui faisait froid dans le dos, c’est que là aussi, fils d’instituteurs, il avait connu l’envers du décor. Et il se répétait encore à titre de consolation : c’est qu’il n’est rien qui n’est son endroit et son envers. Au début, comme à la télé, on ne voit que le bon côté des choses, celui que l’on nous montre, et l’on s’émerveille, et il se rappelait enfin avoir connu cette émerveillement ; puis, petit à petit, au fur et à mesure que l’on découvre le monde et apprend la vie, on découvre et apprend à aimer l’envers des choses et c’est comme cela, en vivant, se disait-il, qu’il avait découvert et appris à aimer l’envers du décor de ce monde.

vendredi 13 décembre 2019

Le moyen âge de je ne sais quelle ère nouvelle


Me saisit très fortement cette idée qui n’était au début qu’une impression, que de l’ordre du ressenti, pour devenir une certitude, que nous sommes au moyen âge d’une ère nouvelle. Je la tiens, comme si j’avais échappé à mon temps et me retrouvais dans un autre, de cet état de barbarie où nous vivons et appelons civilisation ; c’est parce que nous ne connaissons pas plus doux climat que le nôtre que nous l’appelons doux et plus civilisation que la nôtre que nous l’appelons civilisation, renvoyant toutes les autres dans le passé et la barbarie. Il en est ainsi, non pas aux yeux des spécialistes, mais de l’idée que nous nous faisons du moyen âge comme d’un temps moins doux ou plus barbare, c’est-à-dire aux yeux de l’homme d’aujourd’hui qui y voit les guerres, les famines, la justice et la médecine que l’on y pratiquait, comme si il n’y avait plus de guerre, que cela faisait moins mal de sauter sur une mine que d’être éventré par une épée, comme si notre médecine aussi avait banni la souffrance, comme si il y avait moins d’injustices et que notre justice elle-même n’en produisait plus, et tout cela se rattache bien sûr à l’idée de progrès : nous avancerions dans la civilisation nous éloignant de plus en plus de l’état de barbarie. Mais, si le progrès technique on ne peut pas le nier, de progrès humain je n’en vois pas, et par conséquent je mets ma main à couper que l’homme du moyen âge aussi rempli de lui-même et du progrès technique de son époque devait également se dire qu’il avait de la chance de vivre en son temps. Et c’est pourquoi il me semble que je vois de plus en plus le mien depuis un supposé futur où la souffrance serait bannie et les croyances d’aujourd’hui balayées. Nos luttes politiques, quand on se bat la droite contre la gauche, aussi stupides et incompréhensibles que quand on se battait catholiques contre protestants.



Je me souviens encore de cette dame qui me plaignait parce que ma femme était malade et de la situation que je devais endurer et je l’endurais en effet aussi bien que l’on vit sa vie, qu’un homme du moyen âge et qu’un homme d’aujourd’hui vit sa vie : du dedans pas du dehors : rempli de lui-même et de l’idée qu’il se fait de lui-même et de sa vie et de son temps, or il n’est pas erroné de penser que c’est celle qu’on lui donne et pour pas plus mauvaise aujourd’hui qu’hier. J’avais l’impression d’être un petit africain sur lequel une dame blanche portait un regard compatissant, et donc ne me renvoyait pas de ma vie une image que j’étais prêt à recevoir, et c’est pourquoi je lui lançais que c’est comme nous qui voyons les africains malheureux oubliant que chez eux ils rient, ils dansent, ils font l’amour et des enfants malgré les guerres, les maladies, la faim ; quand nos visages sont empreint d’un grand sérieux, que nous ne savons plus ni rire ni danser, que nous ne faisons presque plus l’amour et encore moins d’enfants. La bonne dame tourna les talons avant que je n’aie eu le temps de lui dire qu’avec ma femme malade au début cela avait été dur mais que maintenant c’était ma vie, que j’étais entré dedans et ne m’y sentais pas plus malheureux qu’elle pouvait l’être elle dans la sienne. Cela me renvoie à Boulacra. Je ne sais si son nom s’orthographie ainsi et qu’il me le pardonne, mais qu’il avait aussi porté sur moi un regard compatissant me demandant si cela allait bien à la maison, et moi, qui n’avait jamais eu d’autre maison que la mienne, ni d’autres parents que les miens, je lui répondis que oui, que tout allait bien et que ce n’était pas son affaire. Il était mon professeur et un homme bienveillant ouvert à la souffrance des autres. Eh bien, c’est avec les yeux de cette bonne dame et avec les yeux de ce bon professeur Boulacra que je vois mon temps auquel, en pensée du moins, je n’appartiens plus, comme un temps barbare, comme le moyen âge de je ne sais quelle ère nouvelle.

jeudi 12 décembre 2019

Le 13ème round

Ce texte s’adresse à tous ceux pour qui la boxe est un sport de brutes, et en qui sinon en la brute on s’attend le moins à trouver de l’intelligence. Pour commencer, ce n’est pas en effet très intelligent que de se mettre sur la gueule quelque soit la raison, et si c’est pour gagner sa vie on peut trouver meilleure façon, plus intelligente. Certes, il y a de la tactique, de la stratégie, dans le pugilat ; on parle aussi du noble art de la boxe comme on parle du noble art du jeu d’échecs, mais il y a fort à parier qu’il y a plus de tactique et de stratégie dans la tête d’un chef de guerre comme d’un joueur d’échecs que dans la tête d’un boxeur. Certes, l’art de l’esquive et de la réplique, du coup et du contre coup, de la riposte, et avoir le bon timing, mais là aussi il y a fort à parier que plus dans la joute verbale que dans le pugilat, que plus que dans l’affrontement de deux boxeurs on les trouvera dans le duel politique pour l’accession au pouvoir.

N’empêche que dans le 13ème round, émission consacrée à la boxe, on vantait l’intelligence de Joshua qui avait su, lors de son match revanche, se tenir à distance des poings d’Andy Ruiz le mexicain, surnommé le destroyer. Il est cependant une forme d’intelligence trop souvent passée sous silence qui semble avoir échappé aux commentateurs. L’un d’entre eux, ex-champion, en disant que ce n’était pas en boxe celui qui frappe le plus fort qui gagne mais le plus intelligent, sans toutefois préciser à quelle intelligence il se référait, est celui qui s’est le plus approché de la vérité du match retour. Dans le 13ème round on a le droit évidemment à quelques images du combat, mais aussi à tout ce qui précède le combat : leur arrivée sur les lieux, la pesée, quand ils se toisent du regard tel deux coq prêt au combat (deux coqs, non, il s’agissait d’un combat poids lourd) à leur présentation au public, à des interviews, aux propos comme aux gestes qu’ils auraient échangés et c’est là où je voudrais m’arrêter, car ce n’est que le combat qui fut commenté, et c'est à mon humble avis oublier le plus important qui s'est produit avant et est l'œuvre de beaucoup d'intelligence, car, dites-moi, n'y a t-il pas plus intelligent que de comprendre l'autre, de voir clair en lui ?

J’ai dit d’Andy Ruiz que c’était un mexicain mais pas de Joshua que c’était « un black ». J’ai dit aussi que la boxe pouvait être considéré comme un sport de brutes et en qui sinon en la brute on pouvait s’attendre le moins à trouver de l’intelligence et, qui plus est, si c’est un black. La boxe peut être le rendez-vous de tout un ramassis de clichés, et les clichés on le sait ont la vie longue. Pour avoir fait un peu de boxe j’ai souvent entendu : inutile de frapper à la tête mais au foie. Les blacks auraient la tête dure mais le foie fragile. Le petit blanc face au noir souffre d’un complexe physique mais se sent supérieur intellectuellement, et, inversement, le noir face au petit blanc souffre d’un complexe intellectuel mais se sent supérieur physiquement. C’est comme ça qu’on  le veuille ou pas. Et souvent c’est la peur au ventre que les blancs vont au combat contre un noir. Seulement là c’est Joshua qui avait peur, ayant été presque mis KO à leur première rencontre. Les clichés ne semblaient donc pas trouver leur exutoire sur le ring. Mais ce serait oublier une autre forme de croyance ou de racisme et plus singulière celle-là, mais qui ne m’est pas non plus étrangère. Pour moi, le black, de par sa sociabilité que nous avons perdue, développe une intelligence psychologique que nous avons aussi perdue au point d’omettre d’en parler comme d’une forme d’intelligence.

Eh bien, je n’ai pas encore dit que Andy Ruiz le mexicain était gras et mal foutu alors que Joshua était un beau black bien baraqué. Cela a pourtant son importance. Andy Ruiz semble développé cette hargne de qui sait qu’il ne plait pas et qu’il ne plaira jamais quoiqu’il fasse. Cela n’a pas échappé cependant à Joshua mais aux commentateurs. On voit à l’image Joshua passer un bras amical autour du cou et pose une main sur l’épaule de celui qui lors du précédent combat l’avait à moitié assommé de coups de poings et lui demander sous forme de plaisanterie : que conseillerais tu à ton adversaire de faire pour te battre et à Andy, surpris de la question et de se voir depuis quelques temps entouré de tant d’affections et de sympathie envers sa personne trop souvent et trop longtemps négligée, lui répondre de tourner autour de moi. Pendant le combat, dira un commentateur, Joshua n’aura fait que tourner autour de sa victime le piquant comme une abeille et s’en écartant aussitôt. Et comment, aussi mauvais, aussi méchant que l’on soit, peut-on frapper un adversaire qui vous entoure de son bras et semble vous témoigner autant qu’il peut, et son admiration et son affection. En tout cas moins méchamment, avec moins de hargne, même une fois touché, n’a frappé Andy sur Joshua qu’à leur première rencontre où ils n’avaient pas encore sympathisé. Les commentateurs ont dit que Andy avait pris trop de poids. Je crois quant à moi, et si je puis m’exprimer ainsi, qu’il avait pris trop de sympathie, et que la sympathie peut peser plus lourd sur la balance que les kilos, et que c’est le poids de cette intelligence sympathique qu’on oublie de peser.

jeudi 5 décembre 2019

Bonne manif !

Voudrait-il m’y compromettre par ce mail où est écrit bonne manif — l’ami qui sait que je n’y irais pas plus que lui — que je ne vais pas pour autant répondre à la provocation, opposer de démenti. Il disait encore qu’il la verrait passer de sa fenêtre comme quelqu’un qui est aux premières loges d’un théâtre. Mais pas plus que je n’y participerai je n’y assisterai comme à un spectacle. Ni acteur ni spectateur. Mais ce qui s’y joue ne m’est cependant pas indifférent. Et par ailleurs j’invite qui veut la voir de ma fenêtre. On va se battre pour les retraites. Je n’ignore pas non plus l’histoire sociale, ceux qui se sont battus jusque là, celle des revendications, celle  des acquis sociaux, mais qui ne sont jamais définitivement acquis et qu’il faudrait défendre aujourd’hui. Seulement je ne me place pas de ce point de vue là, ce n’est pas cela que l’on peut voir de ma fenêtre. Je vois des hommes. Je pars de l’humain. Il faut remettre l’humain au centre de la société. C’est lui qui fait la société, pas la société qui le fait. Il ne doit pas davantage se laisser faire par l’histoire sociale que par la société.

Parmi ces hommes je vois mon père mort à 53 ans, un homme prévoyant qui a tout fait pour avoir une bonne retraite. Peut-il rien y avoir de plus stupide que l’impression qu’éprouvent certains — je veux parler de ceux qui se vantent d’être prévoyants ?... Ils font des provisions à long terme ; or la meilleur façon de laisser sa vie se perdre, c’est de la remettre à plus tard … écrivait Sénèque dans De la brièveté de la vie. Mais, pourra t-on me rétorquer, ce que veulent les gens c’est de l’argent, pas du temps. On ne voit que l’argent partir pas sa vie. On pourra toujours partir avant à la retraite mais on aura moins d’argent. Vu l’exemple de mon père je n’ai pas attendu l’âge de la retraite et l'argent de la retraite. Mais je ne suis qu’un homme parmi les hommes et je vais en citer un autre que moi qui lui ne voulait pas partir à la retraite. Il avait l’âge de mon père, et grâce aux régimes spéciaux, il était agent RATP, il pouvait partir à la retraite. Il dû en effet prendre sa retraite mais tous les jours il revenait à la charge, c’est-à-dire revoir ses anciens collègues qui l’enviaient et ne le comprenaient pas.

Comment l’auraient-ils compris ? Comment tous les gens qui manifestent aujourd’hui l’auraient-ils compris ? Eux qui ne veulent pas partir plus tard à la retraite et encore moins avoir une petite retraite s’ils partent plus tôt. Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit : non pas de temps à vivre mais d’argent pour vivre. Et il est bien connu qu’on n’a jamais assez d’argent pour vivre. Et comme il arrive un moment où l’on s’arrête d’en gagner on ne voudrait pas pour autant arrêter d’en avoir de l’argent. Or il est bien connu aussi qu’on ne peut pas tout avoir : du temps et de l’argent. Le temps c’est de l’argent qu’on dit encore. Oui ! Mais de l’argent qui vous prend du temps à le gagner. L’homme d’aujourd’hui doit choisir aujourd’hui s’il continue à privilégier l’argent sur le temps, c’est-à-dire sur sa vie, continuer à la dépenser, à la perdre pour le gagner cet argent, ou bien s’il accepte de gagner un peu moins d’argent mais d’avoir un peu plus de temps à lui. Voilà ce que je vois vu de ma fenêtre. Bonne manif !

lundi 21 octobre 2019

Les paye pas de mine

Ils sont bien aimés. On pourrait se demander pourquoi sinon qu'ils ne s'affligent de rien, sont pâles d'ambitions — j'entends par là qu'on n'en voit pas la couleur chez eux — ne disent pas un mot de trop ou de travers. Je les ai rencontrés — mais je suppose qu'on peut les rencontrer n'importe où — dans les salles d'entraînement où le sport c'est du sérieux, y a des compétiteurs et les autres n'y viennent pas pour faire du chiqué, s'y montrer, sans statut ou position sociale affichée, ni plus ni moins que la tenue correcte exigée.

Le paye pas de mine figure, c'est à s'y méprendre, parmi les responsables, mais il ne brille pas non plus par son autorité. C'est plus un permanent, quelqu'un qui par sa présence et sa connaissance de tous a sa place : il vient vous dire bonjour et quand il s'en va il vient vous dire envoir ; quand il vous parle c'est jamais de lui et il aurait de quoi satisfaire votre curiosité si tant est que vous en ayez pour les autres. Sinon il se fait le plus discret possible et vous arrivez à en oublier la présence.

Mais si un jour vous ne vous sentez pas en forme ou un peu seul c'est lui que vous allez trouver. Il n'est jamais loin et toujours prêt et bien disposé à vous recevoir (recevoir vos confidences) et à vous encouragez si nécessaire. Vous lui devez beaucoup. Tout le monde lui doit beaucoup. Mais vous l'ignorez autant que les autres. Je ne sais pas si lui-même en a conscience. Mais de quoi au juste ? Tout ce qu'il apporte est si indéfinissable. C'est sûr : il ne vous fait pas de l'ombre, il ne fait de l'ombre à personne.

Le dernier que je connaisse a un âge respectacle et une stature moindre qu'il tient plus courbée qu'assise sur un banc d'où il passe le plus clair de son temps a dispenser à qui veut bien l'entendre ses encouragements. Personne ne vous parlera de lui : il faut croire qu'il n'y a rien à en dire et que ce n'est un faire valoir pour personne. Je crains pourtant que ce soit une espèce d'hommes en voie d'extinction et qu'avec celui dont je vous parle disparaisse à tout jamais une forme de maîtrise de soi pour ne pas dire d'oubli de soi qu'on appelle la sagesse.

samedi 19 octobre 2019

Être humain

Aujourd'hui j'ai compris ce que c'est qu'être humain et que je ne l'ai pas été jusqu'ici, jusqu'à ce que je dise à ces deux gosses: vous avez trouvez une bonne cachette.

Il faisait presque nuit et je faisais la dernière sortie d'Eliot, mon petit chien, sur les bords de la Marne. Un garçon et une fille derrière le muret et dans un renfoncement à l'abri des regards se tenaient tandis que je passais près d'eux. J'aurais pu aussi bien ne rien dire, faire comme si je ne les voyais pas (c'est ce que les gens font souvent) et cela m'a coûté de leur dire: vous avez trouvez une bonne cachette.

Ils sont ri. Ils l'ont bien pris. Ils auraient pu ne pas me répondre ou m'envoyer balader. C'est que non seulement cela demande un petit effort d'être humain, mais aussi présente un petit risque. Sans ce petit effort, sans ce petit risque, il n'aurait vu qu'un homme passé, un homme qui jusque là se prenait pour un humain parce qu'il était un homme, sans considérer que cela ne suffit pas, que pour être humain il faut faire ce petit effort et prendre ce petit risque.

Et c'est au regard de ce petit effort et de ce petit risque que l'on prend de moins en moins que l'on est de moins en moins humain.

Je peux dire ce que je veux de mon père, et j'en ai dit pis que pendre, mais cet homme coléreux et violent savait aussi être humain.

On peut dire ce qu'on veut des hommes politiques. Je ne parle pas de l'arrogance, de la morgue de ceux d'aujourd'hui, mais de ceux du temps de mon père qui savaient aussi être humain, trouver le petit mot ou le petit geste pour l'être.

De toute la hauteur de ma présomptueuse jeunesse qui valait bien celle d'un énarque, ignorant de la vie et des humains, j'appelais hypocrisie ce qui était humain.

L'animal sauvage n'est pas humain. Mon chien est passé sans rien dire, peut-être même a t-il aboyé, mais doit-on se comporter comme une bête sous prétexte de ne pas être hypocrite, sous prétexte de ne pas être hypocrite ne pas être humain.

Non! L'homme n'est pas humain s'il ne se plie pas à ce petit exercice de vie, s'il ne fait pas ce petit effort, s'il ne prend pas ce petit risque, et peu importe la raison.

J'ajouterai que ce côté humain de mon père me faisait détester encore plus mon père, alors que cela aurait dû apparaître d'autant plus louable à qui connaissait la brute, la bête qui tachait d'être humaine, et pouvait en mesurer les effforts.

Jamais plus, quand je verrais un homme politique serrer des mains ou prendre un enfant dans ses bras, je ne dirais c'est kitch, mais c'est humain.
NB. L'homme s'efforce de nous faire oublier la bête. N'oublions pas la bête, mais ne lui en voulons pas de chercher à être ou se montrer humain.

vendredi 18 octobre 2019

L'être et la vie

Que n'aie-je pas encore vécu qui puisse me faire craindre de mourir ? ou, dit autrement, et prit littéralement: que me reste t-il encore à vivre ? Rien que je n'ai déjà vécu.

Est-ce que vivre serait devenu pour moi une habitude dont je n'arrive pas à me défaire?

J'aime en effet le jour qui se lève, mais pas plus que le jour qui se couche, et, tout au long de la journée, penser que je suis, voire accroître ma puissance d'être, éprouver la vie autant que faire se peut. 

mercredi 9 octobre 2019

Une manifestation à Paris


Tout cela me semblait être une mise en scène burlesque. Derrière un alignement de bottes de paille s'étaient couchées des hommes et des femmes accrochées les uns aux autres, on aurait dit qu'ils jouaient au petit train ; un peu plus loin un cordon de policiers casqués, bottés, debout devant leurs véhicules semblaient eux aussi faire parti du décors et du jeu : il y avait même un manifestant qui, comme un gosse s'adresse à son papa, parlait à l'un d'eux qui souriait placidement : ce n'était pas un sale gosse et le papa n'était pas méchant. Bien que je n'entendis rien de leur conversation je voyais bien qu'il n'y avait ni moqueries, ni insultes d'un côté ; ni regards sévères, ni gestes menaçants de l'autre. Dommage qu'aucune caméra ne les filma, mais si tel eut été le cas on aurait coupé... on veut deux camps et une opposition bien tranchée, toujours du noir et blanc même si on est passé à la télé en couleurs, des bons et des méchants ; et pas de la franche rigolade, de la violence à la télé.

Mais je ne regardais pas la télé, j'y étais. Je passais par là, badaud parmi les badauds. Et cette manifestante toute excitée qui disait que c'était le plus bel anniversaire de sa vie, à croire que tout avait été fait pour le fêter. Même ce bateau qui, au lieu de se trouver sous le pont, là où passe la Seine, se trouvait sur le pont avec son équipage de manifestants débraillés comme des forbans. Il y avaient aussi des banderoles colorées d'inscriptions diverses et variées portées par des porte-drapeaux gais et amusés, esquissant pour certains même des pas de danse. Tout le monde semblaient s'amuser et c'est aussi un regard amusé que le badaud jetait sur la scène. Le temps lui-même qui était à la pluie devant tant de gaieté suspendait ses larmes où peut-être se rassemblaient-il comme des forces menaçantes pour un orage lointain.

Il n'y a qu'une fois rentré chez moi que la télé me ramena à la réalité. Mais la réalité était-ce ce que j'avais vu et me parut être une mise en scène burlesque ou ce que me montrait la télé ?

mardi 8 octobre 2019

Un fils de riche


J'enviais sa belle assurance dans la pauvreté. Sa grande simplicité dans le dénuement. Son émerveillement devant un ciel éclairé d'étoiles, une mer d'huile, une herbe que mouillait la rosée du matin. Et ce qu'il faisait pour les gens de passage, des pèlerins en pèlerinage, à qui il offrait le gîte et sa gentillesse pour une nuit ou deux en échange de rien ou de ce qu'on avait à lui donner. En un mot, je lui enviais sa joie de vivre. C'est peut-être un peu trop dire et inexacte, car en lui semblait se marier bonheur et austérité.

Il est Hollandais, me dit mon compagnon qui le détestait et ajouta : on peut jouer au pauvre quand on a un papa qui peut vous envoyez de l'argent n'importe où, n'importe quand. Mon compagnon de route s'était enquis auprès de celle qui portait son enfant, l'enfant du Hollandais, l'enfant du fils de riche, et ce n'est pas ce qu'on lisait sur son visage qui semblait porter tous les stigmates de la pauvreté. Autant dire qu'elle ne vivait pas la même situation de la même façon. Lui, le fils prodigue, pouvait toujours revenir en Hollande implorer le pardon des siens et des erreurs du passé, mais elle ?

Je ne sais pas ce qu'ils sont devenus mais j'ai longtemps pensé à eux et à la réaction que je trouvais injuste de mon compagnon de route. Paradoxalement il faut être riche pour bien vivre la pauvreté, riche de père en fils. Et à la lumière de cela je comprenais mieux mon père qui ne lâchait pas l'argent facilement quand ce fils de riche pouvait compter sur la prodigalité du sien de père. L'avare est un fils de pauvre ou fils de pauvreté. La vraie richesse n'est pas dans la richesse comme la vraie pauvreté dans la pauvreté.

Je me disais encore que même si je n'étais plus si pauvre je porterais toujours avec moi mes angoisses de pauvre, mes manières de pauvre, comme il avait gardé ses manières de riche alors qu'il n'avait peut-être plus rien à espérer des siens, mais qu'ils lui avaient déjà légué ce bel héritage de riche qui n'est pas la richesse. Ce n'est donc pas à l'habit que l'on reconnaît le riche, il peut s'être revêtu de celui du pauvre. Mais c'est un autre mépris du pauvre que de traiter la pauvreté avec cette hauteur qui n'est autre qu'un dédain de riche, et c'est ce qui rendait ce fils de riche si insupportable à mon compagnon de misère.

dimanche 6 octobre 2019

Rien ne change


D'un homme au regard vide qui fixe la caméra on peut se demander non pas ce qu'il dit, mais ce que l'on veut qu'il dise. L'homme au regard vide et fixe qui fixe de son regard vide la caméra dit que rien ne change.

Car de l'autre côté de la caméra qui la filmé il y a un autre homme au regard aussi vide et fixe que lui qui de son regard vide fixe le petit écran où il le voit et entend que rien ne change ; et c'est la parole qu'il est prêt à recevoir.

Tant il a l'impression lui aussi que rien ne change, que rien n'a changé, malgré toutes les politiques du passé et toutes les politiques en cours et sans doute que malgré toutes les politiques à venir, rien ne changera.

Pourtant c'est avec compassion qu'il regardera ce palestinien se plaindre de n'avoir aucune retombée de la manne d'argent qui passe entre les mains des politiques et dire que pour lui, pour l'homme ordinaire, rien ne change. Car cet autre homme au regard aussi vide et aussi fixe (devant sa télé) se dira qu'il est du bon côté de la caméra (et n'est-ce pas ce que l'on veut qu'il se dise) et verra ses hommes politiques d'un meilleur œil.

Mais ils se trompent tous les deux. La situation qu'ils vivent est bien la résultante d'actions politiques. De politiques qui en temps de guerre entretiennent un état de guerre qui leur profite, comme en état de paix ils entretiennent un état de paix qui leur profite. Et ils ne sont pas plus différent l'un de l'autre que ne le sont leurs hommes politiques respectifs.

Penser

Même le temps et la possibilité de penser nous ont été ôtés, or qu'est-ce qu'une existence sans penser si l'on considère ce qu'a dit Descartes: Je pense donc je suis.

Quand privé d'internet me fait l'effet d'être amputé d'une bonne partie de mon cerveau, pour ne pas dire de mon existence. C'est vrai, il me reste la télé, la radio, et les livres, puisque j'ai appris à lire. 

Mais tout cela — les livres y compris parce qu'on se lamente que les gens ne lisent plus comme si en arrêtant de lire ils arrêtaient de penser — m'a privé de ma pensée pour y substituer celle des autres: seul habilités et ayant autorité à penser.

La mienne de pensée serait nulle et non avenue, serait à peine bonne à converser avec un nombre limité de personnes qu'on appelle des amis parce qu'ils veulent bien nous écouter quoiqu'un très court moment, avant de nous interrompre, parce qu'eux aussi veulent parler, et parlant montrer qu'ils pensent, et pensant montrer qu'ils existent.

Notre moindre existence se voit donc confrontée à la moindre existence d'autrui notre semblable, lui aussi, non habilité, non autorisé à penser, c'est-à-dire à exister.

J'écris, ai-je dit un jour à un ami qui a bien rit. Voilà que je voulais exister. Voilà que je voulais faire parti de ceux à travers qui ceux qui ne pensent pas, pensent en les lisant, en les écoutant longuement sans les interrompre. Avais-je au moins la reconnaissance de mes pairs ?

Je n'en parlais donc plus à mon ami avec qui je ne cessais pas moins pour autant de converser, nous coupant à tour de rôle la parole, avides de penser, voire d'exister. Mais il se trouva que j'avais parmi mes connaissances quelqu'un d'habilité et d'autorisé à penser à qui je fis part de mes écrits.

On ne peut pas empêcher les gens de s'exprimer, me fut-il répondu, et je me demandais si ce n'étais pas un regret que cette personne autorisée à penser exprimait. C'était comme dire: on ne peut pas empêcher les gens de parler et il est bien connu que les gens qui parlent ne pensent pas sinon à tort et à travers, ou bien comme ces comédiens sur scène si la parole leur est soufflée. Par ceux qui sont habilités, par ceux qui ont autorité à penser, les souffleurs de pensées.

Parmi les grands souffleurs de pensées de notre temps il y en a toute une flopée au nombre desquels on peut compter Nietzsche le premier et Cioran et.... qui ne veulent pas que nous croyons en Dieu, c'est-à-dire en sa parole, pour ne pas dire en son existence. Qu'ils soient rassurés: si nous ne croyons déjà plus en nous, c'est-à-dire en ce que nous pensons (au point de laisser des gens habilités, autorisés à penser à notre place), c'est-à-dire encore en notre  propre existence.

Non! Ce n'est pas aujourd'hui l'existence de Dieu qui nous écrase, qui écrase notre existence jusqu'à la moindre existence où nous sommes réduit d'exister sans penser.



vendredi 30 août 2019

La politique et moi


  • Alors, tu crois que les bons orateurs sont regardés dans les cités comme des flatteurs et, comme tels, peu considérés ?
…........................................................................................................
  • .Eh bien, je crois qu'ils ne sont pas considérés du tout
La réponse faite par Socrate à Polos dans Gorgias de Platon n'est pas loin d'être la nôtre si l'on considère que les sophistes et leur rhétorique au service des puissants de naguère sont nos politiciens et leur langue de bois au service des puissants d'aujourd'hui. Ils ont eu leur heure de gloire. Les sophistes et la rhétorique aussi.

Il y a pire, mais je voudrais faire un petit détour par Jaime avant d'en revenir à Socrate et au Gorgias de Platon.

Jaime à qui je disais que le communisme étant bien mort et enterré pourquoi, plutôt que de perdre des hommes de bonne volonté et peu importe l'étiquette qu'ils prendraient, .... Jaime me coupa : pour nous la fin ne justifie pas les moyens. Je me faisais fort d'avoir entendu parler de « sous-marins » en politique, c'est-à-dire d'hommes qui entrent dans un parti pour le couler. Le but était là un peu différent : c'était de se donner les moyens d'agir. Et c'est ce que je dis à Jaime : mais si vous n'avez plus les moyens ou que le seul moyen d'arriver à vos fins serait celui-là même que de changer d'identité politique. Pour Jaime on ne change pas d'identité politique comme de carte de visite et, encore une fois, la fin ne justifie pas les moyens.


L'on sait pourtant que les politiques (du moins ceux qui ont le pouvoir) ne lésinent pas sur les moyens et que les moyens changent souvent et vont jusqu'à se contredirent mais toujours poursuivant la même fin : le pouvoir, le conserver, l'affermir, l'étendre, l'accroître si possible. Ainsi comme il y eut une politique pour l'émigration il y a aujourd'hui une politique contre l'émigration. Cela peut nous paraître une contradiction à nous qui comme Jaime sommes attentifs aux moyens mis en œuvre, surtout quand il s'agit de populations, de l'être humain qui n'est pas, on n'ose encore le croire, une marchandise comme une autre.


Mais revenons-en à Socrate et au Gorgias de Platon.

  • Ne sommes-nous pas tombés d'accord que, quand nous faisons une chose en vue d'une fin, ce n'est pas la chose que nous voulons, c'est la fin en vue de laquelle nous la faisons ?
  • Certainement (répond Polos à Socrate)
  • Nous ne voulons donc pas égorger des gens, les exiler, les dépouiller de leurs biens par un simple caprice. Nous voulons le faire, lorsque cela nous est utile...

Laissons là Socrate et le Gorgias de Platon.


Les politiques font donc une chose pour une autre et nous trompent à chaque fois qu'ils disent faire cette chose pour elle-même. Seul leur fin est invariable : le pouvoir. Il n'est rien qu'ils ne fassent pour nous pour nous, mais pour cette fin : le pouvoir, qui est leur unique fin.

Voilà pourquoi la politique et moi ça fait deux. Jaime a raison: tous les moyens ne sont pas bons, même en politique.

lundi 19 août 2019

Une rue où l'on se salue


Une rue de Saint-maur où l'on se salue encore : la rue Viala qui porte le nom d'un enfant de treize ans tué sur les barricades. La rue Viala n'a de barricades que ses hauts murs vieillis et décrépis avec lesquels elle se défend fort mal des outrages du temps. Par contre s'il y a bien quelque chose de révolutionnaire et de fraternel dans cette rue c'est qu'on s'y salue quand partout ailleurs tout le monde semble y avoir renoncé de crainte de n'être pas répondu, ce qui serait à la fois vécu comme un déshonneur et une peine perdue, tant l'orgueil et le quant-à-soi semble chose fort répandue. Si le sang a jamais coulé dans cette rue il y a longtemps que la terre l'a bu. La Pax Romana paraît y régner depuis de nombreux siècles et s'y être établie comme à demeure, c'est qu'on peut respirer, pour ceux qui savent encore y goûter, dans la rue Viala, comme un air de province. Souvent j'y promène ma femme et mon chien. J'y pourrais promener aussi tout seul mon âme en peine. C'est que la rue Viala se prête autant aux âmes solitaires qu'aux couples en quête d'un peu de tranquillité et de bien-être. Vous ne verrez pas d'outrageusement belles et vastes résidences, vaniteusement parées de donjons et de tourelles et ornées de blasons, là où de robustes bâtisses côtoient des villas de factures plus modernes, mais tout aussi dénuées de prétention et de vanité. J'aimerais ajouter qu'aucune voiture ne viendra troubler le calme que vous y trouverez, mais ce serait un peu mentir. Il est vrai que la rue Viala est une rue piétonnière. On ne peut cependant pas honnêtement expliquer par l'absence de voiture un peu d'humanité retrouvée, comme on ne peut pas non plus honnêtement dire que la fraternité par les armes une fois que les armes se sont tues peut être recherchée autrement et qu'elle serait l'héritage d'un temps où quand l'on ne se tuait pas on se disait encore bonjour, mais il me plait d'y voir un peu des deux dans cette rue Viala : un peu moins de voitures et un peu plus d'humanité. Il n'est pas rare en effet qu'il faille se coller sur le bas-côté pour laisser passer un riverain de la rue Viala, mais vous serez alors comme moi très étonné qu'un homme ou qu'une femme à l'intérieur de sa voiture — en guise de remerciement ou simplement de bienvenue — vous fasse un petit salut de la main, car cela ne se fait plus.