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lundi 20 juillet 2026

Une affaire "perso"


Escote/ escuetamente/ terminante. Je me réveille avec ces trois mots. Il y a des jours où il faudrait que je passe du français à l'espagnol parce que mon esprit y est passé. C'est qu'il y a entre l'esprit et la langue une liaison intime que j'ignore et ne respecte pas, mais je vois bien que je pense différemment quand je passe d'une langue à une autre.

Traduire c'est trahir non seulement la pensée mais le sentiment d'une langue, aussi que cette autre liaison tout aussi intime entre pensée et sentiment qui diffère d'une langue à une autre et si l'on peut encore penser de manière égale jamais l'on ne ressentira également les choses perçues dans une langue et dans une autre.

Il y a aussi sa sonorité et comment elle résonne en nous et il nous faudrait parler d'elle et il nous faudrait parler de nous, de notre expérience commune qui peut différer encore de l'expérience commune et je parlerais plutôt d'une expérience personnelle et intime, de chacun avec sa langue. Je reprendrais, pour expliquer mon différend avec l'idée que l'on s'en fait, ce que dit un mien ami à propos des échecs.

Qu'on ne peut pas parler des échecs comme un jeu d'équipes parce que des équipes se rencontrent aux échecs et c'est qu'après chacun est tout seul devant son échiquier, à quoi j'ajouterai que chacun est tout seul à s'exprimer dans la langue de tout le monde si l'on s'en tient à la grammaire, à la conjugaison, à la syntaxe, autant dire aux règles, comme le joueur d'échecs aux règles du jeu d'échecs.

Mais après chacun fait sa partie, à sa façon de s'exprimer sur l'échiquier qui en dit beaucoup de son rapport personnel avec les échecs. Eh bien notre façon de nous exprimer en dit beaucoup de notre rapport personnel avec notre langue: de ce qu'elle nous fait dire autant que de ce que nous voulons lui faire dire, de comment elle nous porte autant que de comment nous la portons en nous.

Imaginons l'équipe des francophones et l'équipe des hispanophones et l'équipe des anglophones. Eh bien ce ne sont pas des équipes de football mais des équipes d'échecs et mon ami n'entend pas que l'on puisse parler là d'un jeu d'équipe mais plutôt "perso"; on peut être trop "perso" au foot mais enfin on joue en équipe, il faut quelqu'un qui nous fasse la passe pour marquer un but; j'attends que personne me dise ce que j'ai a dire ni comment. 

mercredi 8 juillet 2026

L'être et le devenir


Si je vois une partie d'échecs jouée par deux maitres d'échecs (dans un livre, une vidéo ou lors d'un tournoi d'échecs) je vois une partie plus intelligemment jouée que je ne la jouerais moi-même; il en va de même quand je lis les Propos d'Alain ou les Essais de Montaigne ou les Pensées de Pascal, je les vois s'exprimer mieux et plus intelligemment que je ne le ferais moi même si j'avais à parler des mêmes choses qu'eux.

Est-ce que tout cela doit m'empêcher pour autant de m'exprimer sur un échiquier ou ailleurs, disons dans la vie, sinon plutôt m'y motiver, ou au contraire parce que je suis motivé à le faire que je ne dois pas prendre leçon des anciens. Un de mes amis serait pourtant du parti de dire: à quoi bon, quand tout aurait été déjà si bien dit et si bien fait.

N'est-ce pas pourtant mon ami comme ajouter nos parties d'échecs de médiocres qualités à celles des maîtres d'échecs que nous ne serons jamais pour autant. Mais est-ce que nous voulons devenir maîtres d'échecs pour autant et pas simplement jouer aux échecs parce que nous avons plaisir à le faire aussi que de nous instruire sur l'art et la manière d'y jouer.

Et puis, mon ami, avant de vouloir devenir l'on veut être et le vouloir être n'est jamais un simple contentement de l'être mais aussi un vouloir devenir; personne ne se résume à ce qu'il est ni non plus ne s'y résout ou l'on pourrait alors dire de lui qu'il est aigri, aigri par le renoncement de l'être qui est devenir.

Maintenant on ne peut rien dire sur le devenir, jamais en préjuger, car de là où l'on se tient on ne peut voir ou apprécier que des devenirs qui sont devenus, autant dire qui ne sont plus des devenirs, des devenirs qui n'ont jamais cessés d'être aussi bien que nous mêmes; alors contentons nous d'être, ce qui est être à ce que nous sommes, ce qui est encore la meilleure manière de devenir (de renvoyer notre être à son devenir).

mercredi 3 juin 2026

A quoi répond mon besoin de culture


A quoi répond mon besoin de culture sinon à une prétention culturelle si je la considère extérieure à moi, si cette exigence ne vient pas de moi mais de la société de la culture qui s'impose à moi comme son produit, son produit comme le nec plus ultra qu'il me serait donné de consommer. Aussi je me perds dans sa consommation plus que je me retrouve.

Je n'ai pas non plus à faire mon choix mais celui-ci à s'imposer à moi comme une nécessité qui vient de moi, de moi qui non pas vis pour penser mais pense pour vivre parce que penser m'aide à vivre, à surmonter la vie, à répondre à son exigence qui est mon exigence vitale car je ne connais pas d'autre vie que la mienne sinon d'autres existences étrangères à ma vie.

Ces existences peuvent elles aussi m'aider comme ne pas m'aider à vivre et il en va ainsi de leur pensée qui lorsqu'elle entre dans la culture gagnerait un droit sur moi parce qu'elle aurait été admise, acceptée, reconnue, par la société comme un bien culturel, mais ce bien culturel encore une fois n'est peut-être pas un bien pour moi.

Aussi je ne voue pas un culte au dieu culture et même si je constate la multiplication des lieux de culte comme la prolifération des objets de culte cela ne fait qu'accroitre ma méfiance à son égard, pas une méfiance qui serait défiance mais approche avisée, cherchant dans ce butin la part qui me revient, qui ne m'est pas étrangère, qui n'est pas étrangère à mes besoins, à mon exigence vitale.

Je ne saurais il est vrai pas vivre sans elle, la culture, parce qu'il m'est impossible d'arrêter de penser, et c'est à cela qu'elle m'aide et autant qu'elle m'aide à cela et parce qu'il s'avère qu'ayant quitté l'état de nature où ne pouvant me résigner à une vie animale guidée par ses instincts je dois l'être par la pensée et que celle-ci gagne à être non pas savante mais instruite.

Je ne dois pas nier non plus qu'ayant goûter aux plaisirs de l'esprit me limiter aux plaisirs du corps serait dommage et je crois que le plaisir peut entrer aussi comme un besoin ou nécessité vitale, que l'on est des êtres de plaisir ainsi que sa recherche est consubstantielle à l'être, qu'il ne peut vivre sans, que sans il dépérit comme une fleur qui ne recevrait pas le soleil, son rayonnement.

La totalité ou l'unité (lecture singulière et dévoyée)


C'est à Albert Camus que j'emprunte cette opposition entre la totalité et l'unité mais pour la détourner un peu mais en le détournant un peu je ne ferais que poursuivre une pensée et la rappeler, ce qui est encore s'inscrire dans une tradition comme de la trahir car c'est penser à ses frais tout en louant sa pensée qui est la pensée de midi. Dans l'homme révolté Camus lui-même semblait voir dans les sociétés totalitaires un détournement de la révolution parce que recherchant cette totalité et ayant perdu de vue l'unité.

Voilà pour ce qui est de Camus qui s'intéressait encore à l'homme en général quand ce n'est que l'homme en particulier qui m'intéresse. Celui-ci fut-il un révolté il n'aurait pas fait la révolution à lui tout seul, pas plus que la société totalitaire à lui tout seul, parce qu'il est singulier. Et je crois pouvoir ajouter que Camus préférait l'homme révolté à la révolution où l'homme révolté ne semble pas avoir trouvé son devenir, pas plus que dans les sociétés totalitaires.

Mais j'ai un ami qui voyait juste quand il me disait Philippe on n'est pas tout à fait innocent, il faudrait voir notre part de culpabilité et de responsabilité dans tous ça, et il pensait à la marche de la société. De lui aussi je voudrais continuer la pensée tout en la trahissant car la répéter ne serait pas la prolonger et je voudrais aussi l'associer à celle de Camus opposant unité et totalité parce que nous aussi et à notre échelle individuelle on ne rechercherait pas l'unité mais la totalité.

Combien de fois n'ai je pas voulu être tout, c'est-à-dire ceci et cela, par exemple être un grand sportif, être un grand intellectuel, être un grand joueur d'échecs, il n'y aurait pas en réalité d'espace que je ne veuille occuper de ma petite personne, de ma présence comme de ma toute puissance; et dans cette recherche de la totalité n'ait jamais voulu que tout ramener à moi, ne me refusant d'être rien, voulant être tout.

Résultat me voilà tout dispersé, homme de mon temps sans le savoir en quête d'unité mais se perdant dans la totalité qui est ce qu'il ne peut être; homme ne pouvant être tout qui pour être tout a renoncé a être un. Perdant sa singularité, se perdant dans la totalité parce que rejetant (l'on dit plus aimablement voulant repousser ses limites) ses limites qui seraient à ses yeux un aveu d'impuissance à quoi il préfèrerait la toute puissance qui n'est alors que déperdition d'énergie, de celle de son être propre et singulier.

Le pays de l'homme c'est l'homme. A lui seul il est tout un pays avec ses frontières parce qu'il n'est pas de pays sans frontières comme il n'est pas d'homme sans limites qui pourtant dans son désir et sa volonté hégémonique d'expansion les refuse, les transgresse; et ainsi enquiquine tout le monde et ainsi voulant être tout n'est rien. L'unité de Camus c'était le oui et le non du révolté quand le nihiliste ne fait que dire non, pour le nihiliste ce serait tout ou rien; il faudrait réapprendre à dire oui à ce que nous sommes malgré les limites parce que sans elles nous ne saurions être, parce que être quelqu'un ce n'est pas être tout le monde.


CITATION

Pindare: "deviens ce que tu es"

samedi 23 mai 2026

L' esprit jouisseur


Il n'y a plus de couple mais qu'un moustique et plus qu'un point vif de la chair qui est l'endroit où le moustique a piqué. Au dessus du couple toujours plane la menace du moustique assoiffé de sang. Fils du hasard ou de la nécessité. Ruse de la nature. Comme l'amour. Mais l'harcèlement sexuel aurait cédé la place au harcèlement du moustique.

Le début des chaleurs ou la montée des chaleurs avait également provoqué le réveil animal et sexuel et sanguinaire. Qui ignore que ce serait les femelles qui piquent et parce qu'elles ont besoin de prendre des forces pour engendrer. C'est ce qu'il croyait se rappeler sur les moustiques. Et combien ils pouvaient déranger les ébats amoureux, solliciter à leur tour la chair.

Lui il était piqué de philosophie et tout était alors matière pour lui a philosopher ou à tourner la philosophie en dérision l'appliquant non seulement à la vie (amoureuse) des hommes mais aussi des insectes et faisant que la plus petite incidence sur cette vie puisse être plus déterminante que celle qui occupe tous les esprits et en eux une place majeure.

Rien à voir avec cet article de Walter Benjamin Destin et caractère qu'il n'avait pas fini de lire ou cet autre qu'il avait déjà lu: Critique de la violence, ni avec les propos d'Alain que d'une certaine façon les courts exposés de Benjamin lui rappelaient. Non ils se prenaient trop au sérieux, la philosophie se prenait trop au sérieux.

L'esprit s'amuse. Sans doute qu'en le disant il pensait à la croisière s'amuse. Une série ancienne à la télé dont il n'aurait retenu que le titre et qui sait si seul le titre méritait d'être retenu. Jean Michel, un bon joueur d'échecs de sa connaissance et de son âge, voire un peu plus, aimait et partait souvent en croisière. Y trouvait t-il le même divertissement que dans un problème d'échecs, une fruition de l'esprit.

Dans le domaine intellectuel ou mystique. Action de jouir. Il avait aimé cette définition de fruition. Kierkegaard ce philosophe danois dont on prenait les écrits très au sérieux, écrits que lui trouvait très jouissifs, n'était-il pas cet autre jouisseur qui avait renoncé à la femme pour se consacrer entièrement à la philosophie et en jouir pleinement.

Kierkegaard non plus n'aurait pas aimé être dérangé par un moustique à cinq heures du matin et qui sait si comme lui il n'en aurait pas tiré prétexte pour philosopher un peu aussi que pour s'amuser de l'idée de couple et comparer ou faire rivaliser la puissance de l'amour avec celle du moustique, s'en prendre un peu au sacré ou jouir de toute chose qui pourrait bien tourmenter son esprit jouisseur.

samedi 9 mai 2026

Le temps de l'audiovisuel


Il est une forme d'existence que nous apprenons quand nous apprenons à lire et à écrire. Il se peut qu'elle vienne à nous quitter quand il ne nous est plus fait obligation de lire et d'écrire et si elle ne s'est pas inscrite assez fortement en nous pendant ces années d'apprentissages au point d'être lié à nous par le plaisir, car il n'y a que le plaisir qui nous tient.

Nous ne serions pas attachés autrement à notre langue qu'à notre corps, que parce qu'ils ont été pour nous sources de plaisirs. C'est pourquoi il se peut aussi que nous nous en détournions pour n'y trouver que contraintes et déplaisirs. C'est que le temps de l'apprentissage n'est pas tant celui du dur labeur mais de la découverte auquel doit succéder: celui de l'être.

Comme il y a celui de l'être dans son corps il y aurait celui de l'être dans la langue. C'est que l'être ne veut rien d'autre qu'être et si l'être est être de plaisir il ne veut pas non plus que le plaisir soit étranger à son existence. Le voilà donc notre être dans la langue et jouissant d'elle par les deux bouts on dirait s'il ne fait pas que lire mais qu'il écrit et qu'il ne fait pas qu'écrire mais qu'il lit.

Ce n'est pas faux qu'il soit dans un autre monde mais je dirais existence. Que sans avoir quitté ce monde ni avoir à le quitter il a appris à exister dans la langue et que ce seraient donc comme deux existences qui se le disputent; et je ne parle pas d'un être chimérique mais d'un être humain vivant au temps de l'écriture; mais je le dis peut-être parce que nous passons à un autre temps qui serait celui de l'audiovisuel. 

vendredi 17 avril 2026

Un lecteur récalcitrant (suite et fin)


A son lecteur récalcitrant et pour plus d'honnêteté intellectuelle il jugeait utile de donner une suite: c'est qu'il n'avait pas évoqué toutes les raisons qui faisaient que son entrée dans las Tres lindas cubanas lui résultait difficile et c'était qu'en même temps qu'il lisait il n'était pas sans se remémorer des souvenirs de cette île qui n'étaient pas les siens mais pas non plus ceux de Gonzalo Celorio l'auteur des Tres lindas Cubanas.

Dans les services de sécurité de la RATP localisés à Gare de Lyon et en sous sol il y avait une grande salle où étaient impartis des cours de gym à l'ensemble du personnel des bureaux du siège social de l'entreprise. Les services de sécurité connus alors sous le nom du GIPR comptaient parmi eux des sportifs de haut niveau dont il faisait parti.

C'était le plus "alegre" d'entre eux ou festif, festif et vif; un petit bonhomme pas bien grand et pas bien lourd mais qui devait valoir son pesant d'or car fort apprécié de tous et surtout de toutes celles qui venaient à son cours. Il avait introduit le Step à la maison de la RATP, ce qui lui donnait un peu de hauteur, cette hauteur dont il manquait cruellement, car c'était comme un podium qu'on lui voyait durant le cours alternativement et que partiellement, une jambe après l'autre, occuper.

Tandis qu'il se désarticulait ainsi et dans le rythme, qui sait si procédant des caraïbes, on entendait sa voix fluette mais impérieuse, qui sait si celle du Che ou de Fidel, compter et passer les consignes en même temps que lui dans les rangs, s'absentant pour cela et que provisoirement de la place dominante qu'il occupait et retrouvait pour mener comme qui dirait la danse.

Quand il n'était pas à son cours il aimait le retrouver au bureau d'accueil où souvent il lui avait amené ses photos de Cuba où les trois jolies cubaines (Tres lindas cubanas) figuraient déjà et se devait être même avant la publication du livre de Gonzalo Celorio. Philippe, qu'il lui disait, il faut que tu y ailles, c'est le Paradis sur terre.

C'est qu'il n'en avait pas qu'une de cubaines mais trois au moins et qu'elles faisaient toutes des études de médecine, comme elles faisaient toutes l'amour, et que c'était tout aussi gratuit; mais que comme il avait voulu acheter une maison il avait dû la mettre à leurs noms parce que lui il n'était pas cubain. Les Tres lindas cubanas de Gonzalo Celorio elles avaient toutes contractées de bonnes et riches alliances et c'était pas avec des européens ni avec des américains, révolution oblige.

Mais lui il se sentait pas obligé du tout et juste un peu amoureux, amoureux de l'amour et de ce qui était pour lui le pays de l'amour, et c'est ce qu'il lui racontait et que bientôt il irait vivre là-bas, à Cuba. Il s'agitait beaucoup quand il lui disait tout cela comme s'il était encore à s'agiter sur son podium, à faire du Step et dans un rythme afro-cubain qui ne le lâchait plus, toute sa petite personne en était épris. Comme il pouvait être vivant, comme Cuba pouvait être vivant.

Il avançait difficilement dans sa lecture des Tres lindas cubanas parce que ce qu'il en savait semblait lui disputer ce qu'il en lisait et que l'image du prof de Step des services de sécurité de la RATP lui revenait sans arrêt ainsi que celui des plus que Tres Cubanas qu'il lui avait montré, sans compter ce qu'il lui en avait dit et avec quel enthousiasme il lui en avait parlé si bien qu'il aurait cru qu'il y était encore, qu'il n'en partirait jamais plus, que c'était juste physiquement qu'il était là avec lui et les autres bêtasses des bureaux de la RATP.

Mais que son cœur était à Cuba, à Cuba au Paradis, parce que de Paradis il n'y en avait qu'un, et qu'ici c'était l'enfer, qu'il fallait pas s'y tromper, et que lui il ne s'y trompait pas, qu'il était peut-être le seul à ne pas s'y tromper et que comme il l'aimait bien il voulait bien lui ouvrir les yeux sur ce qu'il n'avait encore jamais vu ni même osé imaginer comme possible et réalisable. Elles étaient belles, elles étaient aimantes, elles étaient pas bêtes non plus puisqu'elles faisaient des études de médecine et il les aiderait à les terminer comme elles l'aideraient pour sa maison à Cuba.

Depuis c'est sûr il doit y être car il y avait beaucoup d'années depuis que lui il avait quitté les services de sécurité de la RATP et avant que le club de lecture de l'Institut Cervantes propose la lecture de Tres lindas cubanas qu'il arrivait pas à lire car c'était mieux encore ce qu'il lui en avait dit que ce qu'il lisait où l'on parlait d'avant et d'après la révolution et qu'on comparait et que c'était toujours déplaisant de comparer comme de prendre de la distance, que c'était mieux de toucher la réalité, d'être proche à la toucher, à l'aimer, surtout quand il s'agit de lindas cubanas parce qu'il s'arrêtait pas à trois et qu'il s'agissait pas de se marier que tout était libre et gratuit, ou presque, et dans ce presque il savait que l'auteur Gonzalo Celorio y faisait entrer beaucoup de réflexions mais aussi que la réflexion ça tuait tout, et que le petit prof du service de sécurité de la RATP c'est vivre qu'il voulait.

mercredi 15 avril 2026

Un lecteur récalcitrant


Il n'était pas sûr de le vouloir. Cela était questionnable. Il faisait connaissance avec d'autres noms qui bientôt lui seraient familiers et une ambiance qui lui était encore étrangère. Il comprenait au fur et à mesure où il s'engageait comme il s'était engagé tant de fois et la participation, toujours la même, qui était exigée de lui.

C'est ainsi qu'il s'aventurait dans une société qui n'était pas la sienne, qui n'avait jamais été la sienne et ne serait jamais la sienne, et pour laquelle pourtant tout le monde semblait s'entendre à échanger dessus. Les relations y étaient nombreuses ainsi que les intrigues tandis que dans sa vie il avait été plutôt seul et que rien de ce qui lui était arrivé ne semblait avoir jamais intéressé personne.

Bientôt pourtant tout ce petit monde sortirait de sa vie comme il y était entré n'y laissant pas une trace indélébile parce que n'y ayant jamais appartenu vraiment sinon par l'attention momentané qu'il leur aurait porté. Cet habitude contracté dans sa vie il l'a comprenait de moins en moins aussi l'impact sur lui semblait de moins en moins grand.

Lui revenait un moine érudit vivant dans l'extrême dénuement dont il voyait les nombreux livres, d'anciens mondes et sociétés par lui entrevus, gisants sous son grabat que la volaille picorait maintenant. De ce moine il avait oublié le nom et le livre où il avait entendu parler de lui, et se rappelait seulement qu'il avait un jour abandonné la lecture.

vendredi 13 mars 2026

Le lecteur de l'invisible


Lui était venu, et cela l'avait surpris, l'envie de relire un livre comme l'envie de revoir quelqu'un, dont sans doute la présence humaine lui avait semblé si forte, si prégnante, dans ses écrits, qu'on aurait dit lui vivant s'exprimant ouvertement sur ce qui lui tenait le plus à cœur. Jamais ou que très rarement il n'avait eu ce rapport avec ses semblables comme il lui semblait avoir dans ses lectures: la plus grande fiction était bien là: celle de croire pouvoir s'en approcher le plus parce qu'enfin le corps dans tout ça était absent or c'est le corps qui est vivant.

L'étrangeté de cette relation le frappait, relation qui bénéficiait d'une dispense du corps comme l'enfant qui voudrait bénéficier d'une dispense de sport comme d'une contrainte qu'on imposerait à son corps. Toujours l'on aurait fait la part plus belle à l'esprit qu'au corps aussi qu'appris à vivre par l'esprit plus que par le corps. Mais quand il pensait à Sylvie il la faisait aussi revivre. Rien n'est jamais aussi présent que dans notre esprit là où rien ne meurt.

Alors qu'il marchait dans le bois de Vincennes il s'était dit que la pensée qu'on ne voit pas pouvait arriver à faire qu'on ne voit pas ce qu'on voit et voit ce qu'on ne voit pas, et cela l'avait dérangé parce qu'il aimait ce paysage qu'il traversait tandis qu'il était occupé à ses pensées; parfois même il lui arrivait de lire en marchant comme dans ce sentier de la forêt à Boissy Saint Léger qu'il était allé chercher comme on va chercher un coin calme dans le seul but de s'y adonner au plaisir de la lecture.

Comme il y aurait des écrivains de salon il y aurait des lecteurs de salon quand à lui il lui fallait la nature pour lire comme à Jean Jacques Rousseau à en croire son promeneur solitaire il avait fallu la nature pour écrire. Il aurait pu en citer d'autres mais c'était l'un de ceux qui avaient réussi à se rendre vivant à ses yeux de lecteur. Mais ce qu'il avait eu envie de relire comme on a envie de revoir une personne que par ailleurs il n'avait jamais vue c'était Roland Barthes. Il ne saurait dire pourquoi la lecture de Roland Barthes l'avait marquée, pas plus que l'on ne saurait dire pourquoi telle ou telle personne nous avait marquée.

Cependant il fallait qu'il finisse de lire la educacion fisica de Rosario Villajos parce qu'elle se présenterait à lui comme à d'autres en chair et en os et dans quelques jours à l'institut Cervantes et qu'il aimerait finir son livre avant de la voir et de l'entendre, sans doute histoire de voir si elle répondait à l'idée qu'il s'en était faite et si ses paroles répondaient bien aussi à ses écrits; mais déjà il savait que ses écrits étaient allés plus loin parce qu'elle serait allé chercher plus profondément en elle et aurait comme tiré d'elle sa substantifique moelle, ce qui était une expression toute faite mais qui rendait pour lui une réalité invisible pareille à celle que peut rendre la lecture.

mercredi 11 mars 2026

Un bien pour un mal


Qu'est-ce qu'on est à côté de milliards d'êtres, on est rien si on est que soi-même, on est rien si on est pas aussi les autres et c'est ce qui arrive à l'écrivain, du moins dans ce qu'il écrit, et que les autres, les millions d'autres vont lire, d'autres qui comme lui, lui qui n'est pas écrivain mais lecteur, n'arrivent pas a être des millions d'autres mais en tant que millions d'autres se trouvent compris par l'écrivain dans ses écrits.

Mais l'écrivain aussi accourt au rendez-vous de ses lecteurs, sans doute veut-il mettre un visage sur ses lecteurs, se dire voilà qui me lit, en dehors de toute politique éditoriale et mercantile. Son lecteur n'est plus un lecteur idéal, dont il se ferait du moins une idée sans l'avoir jamais vu ni entendu et bien qu'il le voit peu et l'entende encore moins peut se dire: c'est pour ça que j'écris? Bien sur, il ne le dira jamais et peut-être encore le préfèrera t-il aux critiques et autres intermédiaires entre lui et son lecteur, à moins que tous l'en protège, et que s'il leur serait livré tout cru il serait mangé tout cru.

Ainsi, lui en tant que lecteur qui avait approché nombre d'écrivains, et pas seulement leurs écrits, il leur portait maintenant une attention clinique et se demandait quand il les voyait de quoi il pouvait bien souffrir pour s'être donné tant de peine à écrire tant de pages et à inventer tant de personnages, de déguisements et accessoires, de mises en scène… Leurs écrits ne livreraient qu'une part de la vérité sur le mal dont il souffrait et l'autre part il lui resterait à la découvrir en les voyant et les entendant. Leur souffrance était problématique. Il entendait par là que si elle ne semblait pas poser problème à des millions d'autres au point d'écrire un bouquin ce n'était pas leur cas, un cas certes pathologique. L'était-elle cependant seulement et suffisamment pour que ces millions d'autres se prêtent à les lire? C'est qu'ils en seraient affectés à un degré moindre mais que la lecture des dits ouvrages raviverait leur mal, ce mal que l'écrivain aurait réussit à extérioriser, pour ainsi dire à leur refiler.

Bien sûr, le mal devait déjà être en eux, leurs lecteurs, comme à l'état germinal et c'est à germer et se développer, voire s'épanouir ou tout du moins à sa prise de conscience qu'aurait aidé l'écrivain en étalant sa souffrance sur des lignes et des lignes écrites des fois à la va vite parce que le mal se ferait trop pressant et c'est à cela que l'on reconnaissait les grands malades, pardon, écrivains; quant aux autres la page blanche devrait les renseigner sur leur mal et les rassurer plutôt que de les inquiéter. C'est qu'il en avait marre de les entendre se plaindre de la page blanche qu'ils devraient accueillir comme une rémission de leur mal enfin soigné au bout de je ne sais combien de bouquins. Qu'ils entretiennent leur mal comme une source de revenus il n'était pas loin d'y croire et l'habitude d'écrire comme une habitude de se plaindre il n'était pas loin non plus d'y croire. Voyait-il là sur scène le malade imaginaire de Molière?, c'était la question qui lui venait à l'esprit à chaque fois qu'il voyait et entendait un écrivain. Et l'on pourrait dire d'eux comme on dit de beaucoup de maladies: qu'il y a une part physiologique et une part psychologique.

Mais le lecteur aimait son écrivain comme on aime son mal, car souvent c'était le mal dont il était lui-même affecté et le traitement que lui réservait l'écrivain qu'il aimait: jamais on ne l'avait aussi bien soigné et il pouvait regretter que son médecin ne lui ait pas prescris ce bouquin qu'il avait maintenant entre les mains et lui aurait fait le plus grand bien. Ce qui voulait bien dire que ce mal dont il souffrait c'était le mal social, c'était la société, dont ils souffraient tous bien qu'à des degrés moindres parce qu'ayant aussi une sensibilité moindre et l'écrivain ne faisait rien d'autre que de leur rendre sensible ce mal; c'était comme une piqure, un vaccin, une piqure de rappel; comme soigner le mal par le mal. En vérité c'étaient tous des incurables qui ne faisaient qu'entretenir leur mal, certains en en tirant des bénéfices et d'autres pas: il n'y a pas plus d'égalité devant le mal que devant le bien; ou encore on pourrait dire que chacun se soignait comme il pouvait: certains en écrivant, d'autres, les plus nombreux, en lisant et à en croire le ministère de la culture c'était un bien pour un mal.

dimanche 1 mars 2026

Le verre d'eau


Il avait posé un verre à demi rempli d'eau sur la table de nuit près de son lit et commençait à écrire. C'est ce même verre d'eau se disait-il que l'on pose au chevet d'un malade et qu'il avait vu l'avant-veille posé sur une petite table à proximité de l'auteur qui allait devoir tenir l'auditoire suspendu à ses lèvres; peu d'écrivains y satisferaient car c'était selon lui une tâche bien plus ardue que de tenir son lecteur, toujours pour cette idée qui ne le quittait plus qu'un lecteur ce n'est qu'un pur esprit tandis qu'un spectateur c'est aussi un corps qui s'agite ou qui s'endort; il avait d'ailleurs lui-même un peu fermé les yeux et les avait seulement ouvert par correction lors de son apparition sur scène. L'écrivain en question, même si ce n'était pas de lui dont il aurait voulu parler au départ, méritait cependant le coup d'œil. 

C'était une femme plus très jeune, mais encore assez belle et habillée avec goût, une longue robe ou tunique qui s'arrêtait néanmoins aux genoux, à moins qu'elle l'y tint là relevée dans cette position assise où elle avait croisé les jambes, de longues jambes fines qui lui semblait bien faites et lui rappelait celles d'une danseuse pour leur maigreur comme pour leur fermeté apparente, des bas noires les recouvraient bien qu'il aurait deviné dessous une chair plutôt blanche; cela se terminait dans de petits escarpins ou chaussures de femmes, à vrai dire il n'y connaissait pas grand chose en matière d'habillement féminin, ma foi très élégantes, mais s'y connaissait-il en matière d'élégance féminine? Il lui faudrait plutôt dire simplement qu'il se laissa aller un moment à les contempler tant toute la grâce de cette personne pour lui y reposait; c'était aussi sans doute parce que le discours retenait moins son attention. 

Il s'étonnait même de la banalité des propos aussi que de leur naïveté feinte, qui sait, mais feinte ou pas, cette dernière n'était pas faite pour lui déplaire. Il se rendait compte aussi de ce hiatus qui pouvait exister et l'avait souvent surpris avec ces interlocuteurs qui répondaient toujours à côté de la question, mais maintenant il lui paraissait mieux le comprendre: c'est qu'ils se répondaient plus à eux-mêmes qu'aux autres et aux questions qu'ils se posaient plus qu'aux questions qu'on leur posait. En langage vulgaire: ils étaient à côté de la plaque. Et c'est ce qu'elle lui semblait être: à côté de la plaque, en quoi elle ne lui plaisait que davantage parce que n'en répondait que mieux à l'idée qu'il se faisait d'un écrivain. 

Et l'on en revenait au verre d'eau et au malade. Un écrivain ne serait pour lui qu'un grand malade, entre autre de la société, qui chercherait à se soigner en écrivant et en proportion de son degré de contagiosité il communiquerait son mal à ses lecteurs, mal bien sûr qu'ils imputeraient tous à la société, ce qui ne seraient pas entièrement faux vu qu'ils seraient tous les produits de cette dite société. L'autrice n'avait pas idée de combien elle en était le produit le plus raffiné culturellement et vestimentairement de cette société. Elle disait d'ailleurs, parlant à propos de tout et de rien, qu'elle aimait ou, il ne s'en souvenait plus très bien, qu'elle avait beaucoup de manteaux; dans ces propos décousus qu'elle tenait sur elle-même et sur les autres il y avait aussi, il s'en rappelait maintenant, qu'elle n'aurait jamais pu lire un essai mais que oui elle avait lu à Roland Barthes et c'est parce qu'il parlait d'écriture et du roman et qu'elle s'était reconnue en ce qu'il disait du romancier. 

Mais c'était surtout qu'elle avait parlé de ce problématique rapport qu'elle avait non pas tant (elle tenait à le préciser) avec l'amour qu'avec l'amitié, enfin avec les hommes, chose qu'elle tue mais pour lui il n'y avait plus de doute: c'était une coquette comme l'avait été en son temps Colette, toute proportion gardée. Et dire qu'il s'était rendu à la Maison de la Poésie pour entendre une coquette ce qui n'avait par ailleurs, il lui fallait l'avouer, rien de déplaisant, mais non plus rien de très sérieux, presque d'un peu affligeant parce qu'il avait vite fait le tour de ses préoccupations qui étaient de soigner les apparences et elle termina, après avoir lu quelques passages de son œuvre, dans un anticonformisme douteux s'élevant, quoique modérément et pleine de compréhension, contre tous ce qui étaient plaintes et lamentations, pour abonder vers un positivisme de bon ton. 

Après les caprices d'une pensée exprimées soigneusement en beaux caractères d'imprimerie, dans la meilleure prose, elle se rangeait donc à cette injonction de son temps: être positif. Il ne put alors s'empêcher de penser malgré lui qu'à cette maladie d'écrire, symptôme sans doute d'un mal social, ne pouvait le guérir que la société elle-même par l'impression et la publication de ce mal dont le patient se sentirait alors immédiatement soulagé et, une fois guéri, il était compréhensible qu'il eut envers la société un sentiment de profonde gratitude et se sentit dans l'obligation de l'exprimer sinon par écrit (mais ce serait démentir sa vocation première) du moins lors d'interventions publiques. Il se jurait de ne plus jamais être ce public qui est toujours un bien trop bon public mais qu'il soignerait son mal d'écrire en écrivant, un verre d'eau posé sur la table de nuit près de son lit, c'est-à-dire comme il venait de le faire.

lundi 4 août 2025

L' échelle de la douleur


Si ce n'était pas parce que c'était rare j'aurais déjà oublié cet UE d'ethnologie que j'eus a passée lors de mes études de Langues et Civilisations étrangères et me valu à la fois la meilleure note et qu'on me proposa de me diriger vers des études d'ethnologie.

Au lieu de remercier des compliments pas vraiment mérités en cela que l'ingrat se retourne contre ses bienfaiteurs et c'est exactement ce que je vais faire maintenant en tachant d'expliciter le refus radical de qui fut pourtant flatté dans son orgueil.

C'est qu'encore aujourd'hui quand il m'arrive d'ouvrir un ouvrage d'ethnologie je ne peux m'empêcher non plus de sentir seulement mais de penser clairement que ce qui y est déclaré comme différence est un vrai préjugé et une fausse différence, j'entends qu'apparente et circonstancielle.

Ainsi le fait d'être né quelque part, de parler une certaine langue, d'avoir une certaine couleur de peau, d'avoir certaines habitudes de vie, d'avoir atteint un certain niveau de vie; ne sont pas plus des différences que d'être riche ou d'être pauvre et autant facteur à préjugés.

Quand il est cependant quelque chose qui change radicalement à mes yeux l'être humain d'où qu'il vienne, quelque soit la langue ou dialecte qu'il parle, sa couleur de peau et ses habitudes comme son niveau de vie.

C'est la quantité d'amour qu'il a reçu comme on dirait d'une plante la quantité de soleil qu'elle a reçu selon son exposition et aura facilité ou non sa croissance, lui aura donné cette belle assurance pour ne pas dire cette prestance, cette superbe dans la vie qui est la sienne.

C'est bien à mes yeux ce qui distingue les êtres entre eux, tous les êtres entre eux indépendamment de leur origine, ou misère ou richesse originelle; c'est en fait leur vraie misère ou leur vraie richesse et trait distinctif qui mériterait d'être cité et ne l'est pas.

Un ami me commentait ainsi ce qui faisait la force dudit sexe faible et c'était comme de dire que c'est toujours le demandeur qui est payeur, et de se remémorer le nombre de fois où il dut abdiquer pour obtenir ce qu'il voulait et c'était faire l'amour.

Eh bien dans la vie et de façon beaucoup plus générale et l'amour entendu aussi dans un sens plus large c'est pareillement celui qui en est le moins demandeur qui est le plus fort; et ce qui la rendu moins demandeur c'est d'en avoir davantage reçu, de moins en manquer d'amour.

Aussi l'on peut parler également de douleur de vivre comme d'aimer la vie et cette fameuse échelle de la douleur où lorsque l'on souffre, c'est-à-dire lorsque l'on vit, il faudrait pouvoir répondre où l'on se trouve, on pourrait aussi bien la remplacer par l'échelle de l'amour.

samedi 2 août 2025

Une lecture comparative


Il avait par le passé suivit à la Sorbonne quelques cours au département de littérature comparée, lui avait plu ce rapprochement que l'on pouvait faire entre les cultures, ce pont que l'on pouvait tendre entre des mondes qu'à prime abord rien ne rapprochait.

Il s'en était rappelé dernièrement car ce papillonnage, cette habitude qu'il avait de lire plusieurs livres à la fois, d'en abandonner la lecture en cours, puis de la reprendre, donnait un temps à la réflexion comparative.

Aussi la Part maudite de Georges Bataille le renvoyait étrangement à l'Œuvre au Noir de Marguerite Yourcenar (qu'il avait délaissé pour ce dernier entre autres) si l'on considère que l'un appartient au genre essai tandis que l'autre est un roman.

Ce passage d'une économie médiévale à une économie capitaliste qu'expliquait la Réforme et plus que Luther Calvin, séparant en quelque sorte les affaires de ce monde de celles de l'autre monde: "indépendance des lois économiques", "abdication de la souveraineté morale du monde religieux".

Il le comprenait comme une explication psychologique qui venait se substituer à l'explication purement économique pour ne pas dire marxiste, Marx s'en tenant essentiellement à l'économie, mais Bataille tout comme Marx restait dans le monde des idées bien qu'étant tous deux matérialistes (et non pas idéalistes).

Tandis que la romancière l'avait entrainée dans un monde qui lui avait paru certes beaucoup moins clair que celui des idées mais plus familier qui était celui qu'il avait toujours connu et pouvait bien s'imaginer n'avoir pas complètement changé sinon s'être renouvelé.

Dans ce monde comme dans le sien qui était avant tout un monde fait d'êtres humains et d'institutions humaines: la famille, la société, le commerce (l'entreprise), la religion (l'église); autant de puissances en conflit qui ne pouvaient pas se résumer à un conflit d'idées.

Ainsi il acceptait mieux cette idée de changement de mentalité "Ce qui du point de vue de l'économie, se jouait de décisif dans la Réforme touchait moins l'énoncé des principes que l'inclination des esprits", parce que dans mentalité s'inscrit la nature humaine.

L'idée faite chair, difficile pour autant par la suite de l'extirper puisqu'elle s'est inscrite en nous de sorte que l'on ne puisse pas imaginer avoir un jour pensé autrement quand c'est justement cette pensée d'un autre temps que l'Œuvre au Noir nous révèle.

Les conditions matérielles de leur existence ne sont pas économiques mais humaines comme il n'y a pas que de la matière inerte mais aussi de la matière vivante, et les idées qui vivent en nous meurent avec nous; ce qu'il en reste après difficile à dire sinon qu'elles seront désincarnées.

Le travail du romancier est de les incarner tandis que l'essayiste nous les livre toutes nues, elles nous apparaissent alors plus clairement, seulement il faut savoir qu'elles n'ont jamais existées de la sorte: c'est comme de voir des squelettes ambulants et de se dire qu'ainsi marchent les hommes.

CITATION

Dites moi comment démêler cette inextricable méli mélo d'hommes et d'occupations pour en tirer une seule idée claire. Extrait de l'Œuvre au Noir de Marguerite Yourcenar: 

" Il y avait aussi un neveu, ou un bâtard d'Henry-Juste, qui avait mal tourné. Le père du banquier passait pour avoir été Trésorier des Flandres, comme son fils, ou rapporteur au Conseil de la Régente, comme le Philibert d'aujourd'hui. De la maison Ligre, inoccupée depuis longtemps, le rez-de-chaussée était loué à des artisans ; Zénon revisita la fabrique qui était naguère le domaine de Colas Gheel; une corderie l'occupait."

A peine peut on en penser ce qu'on pense (ou s'imagine) d'après une peinture de Brueghel l'Ancien.

AUTOCITATION

Qui me dit que si une idée prévaut sur une autre ce n'est pas parce qu'elle est exprimée avec plus de force qu'une autre.

Quand les gens entrent dans leur existence liée ils sortent de leurs idées libres.

mardi 15 juillet 2025

Le plaisir de la lecture


La lecture est un mode de pensée linéaire et continue, jamais l'on ne pense ainsi que comme on lit et il se peut que tout le plaisir de la lecture vienne de retrouver ce mode de pensée qui nous abandonne aussitôt que l'on referme un livre.

Cela manquerait à l'esprit du lecteur comme une drogue qui aussi peut conduire dans un premier temps à une plus grande fluidité quand tout est forcé autrement, aussi une fausse naturalité.

Mais ce n'est pas le naturel qui vient à nous manquer mais le livre comme une drogue qui décuple nos forces intellectuelles; l'esprit comme une lourde machinerie qu'il mettrait en branle malgré parfois les ratés au démarrage.

L'apprentissage de la lecture montre à qui ne l'aurait pas oublié, à qui n'aurait pas oublié qu'il n'est pas plus naturel de lire que de faire du vélo, qu'il faut une certaine vitesse pour maintenir un certain équilibre des fonctions motrices.

Mais tout s'arrête quand on s'arrête de lire comme si l'on s'arrêtait de pédaler; on continue encore un peu sur sa lancée comme ce jour où je m'étais endormi et dans mon sommeil continuais à lire, et ce n'est pas sans rappeler ce poulet qui continue à marcher un peu la tête coupée.

Bientôt le lecteur reprendra ce livre, que dis-je, n'importe quel livre, car ce dont il ne peut pas se passer c'est de lire mais cela il l'ignore: que ce sont ses facultés de penser qui exigent le livre comme une drogue indépendamment de l'histoire qui lui est contée.

Il n'y a pas loin pour le lecteur de reprendre le cours de ses pensées à reprendre le cours de sa vie qui est reprendre sa lecture là où il l'aurait laissée.

C'est comme pour faire l'Europe, c'est comme pour faire le monde, il faut ouvrir les frontières, et mon lecteur a ouvert sa pensée pour qu'elle coule plus librement, avec plus de fluidité et de plaisir retrouvé.


CITATION

Paterson de William Carlos Williams

"Car il existe un vent ou l'esprit d'un vent/dans chaque livre qui renvoie l'écho de la vie/jusqu'ici, un grand vent qui emplit les conduits auriculaires jusqu'à ce que nous croyions entendre un vent réel/entraîner notre esprit."

samedi 28 juin 2025

La lisibilité


C'est parce que la vie n'est pas lisible en dehors des livres, qu'on lit. Qui saurait dire quand s'ouvre pour lui une page nouvelle du grand livre de la vie. Sans doute il le pressent et tout son être en frémit, mais il n'est pas ce frémissement le frémissement de plaisir de la lecture.

Il y a toute sa condition de mortel. La lecture est la lecture des immortels parce que le livre qui préside à toutes les vies est un immortel et c'est cette immortalité qui le traverse et nous traverse; aussi le drame, aussi la tragédie, peuvent être vécus en immortel. 

Alors tout deviendrait lisible, comme dans un livre. Un ami ne voulait pas répondre à la question de la vie après la mort. C'est que j'ai à peine vécu, dit-il, pour le savoir. Pour le savoir il lui faudrait ne pas mourir, peut-être juste dormir un peu, pour se réveiller ensuite.

Quant à moi il me faudrait connaître les gens plus longtemps. Je ne les connaitrais jamais assez pour dire que je les connais. Les gens ne sont pas lisibles en dehors des livres. Mais dans les livres les personnes deviennent des personnages.

Quel est le lecteur qui n'a pas en tête et comme référence tel ou tel personnage pour l'aider à "lire" tel ou tel personne; quand le personnage est immortel, quand la personne est mortel; il n'aura jamais le temps de la connaître, de tout "lire" sur elle.

Ce n'est pas tant que le livre veuille être immortel mais qu'il veuille immortaliser la vie pour la rendre plus lisible. On parle beaucoup du plaisir de la lecture mais pour y goûter, qui est goûter la lisibilité, il faut avoir le goût de l'immortalité, si amer aux pauvres mortels.

Car ce n'est pas l'immortalité qui est pour nous sans lisibilité mais bien la mortalité; et qui aime lire aime la vérité qui est lisibilité, qui est immortalité; elle ne manque pas à la fiction, elle manque à notre réalité, dans notre société.

Aussi la lecture est individualité, recherche de l'individu qui est de la lisibilité, qui est de l'immortalité, qui est de la vérité; plus l'individu perd de son individualité, plus il devient la société, moins la lecture lui devient nécessaire.

Elle est toute spiritualité, quand la société est toute matérialité. Elle est toute spiritualité sans Dieu. Elle a pu l'être avec Dieu. Elle peut l'être sans Dieu. Maintenant si la Société a remplacé Dieu elle ne pourra pas remplacer le livre sans retombées.

Plus de clarté tout est obscurité, plus d'immortalité tout est mortalité; plus de vérité qui soit lisibilité. Et surtout plus d'humanité. Il y a plus d'humanité dans un livre que dans toute l'humanité; aussi le goût de lire est le goût de l'humanité et par la lecture l'humain réanimé.

En parlant de lisibilité je voudrais enfin que l'on distingue la visibilité, qui est celle que nous donne nos sens dans la vie, de ce qui nous rend la vie lisible dans les livres et ne peut être réduit à ce que nos sens en perçoivent, sans quoi elle resterait proprement illisible.

CITATION

Alain écrivait le l4 octobre 1911: "Or, la conversation, si elle était noble et belle, saurait bien délivrer l'esprit, et le conduire sur ces lieux célestes d'où l'on voit les choses humaines comme il faut. Mais on ne trouve pas un Platon vivant tous les jours, avec qui l'on puisse parler humainement; et, si on le trouvait, aurait-on assez de richesses pour l'échange?"

jeudi 19 juin 2025

La vacance du lecteur


Souvent m'occupant à une chose je me suis dit que je pourrais aussi bien m'occuper à autre chose comme si le but était de s'occuper. Il se trouve que ma vie a été occupée à faire beaucoup de choses que j'aurais pu aussi bien ne pas faire pour d'autres que j'aurais faites à la place.

Ce sont là des constatations que l'on ne fait que tardivement et qui tourmenterait l'esprit de qui les ferait sur le moment comme ce jour où en charmante compagnie je m'y suis vu revenir sans elle sur ce pont de l'ile de la Cité, ce qui n'a pas manqué et pas tardé à se vérifier.

On pourrait être seul ou au bras d'une autre quand le but serait de ne pas être seul comme de ne pas être inoccupé; l'on passerait d'une occupation à une autre comme d'un bras à un autre comme si à chaque fois c'était la bonne occupation ou le bon bras qu'on tenait.

C'est de le savoir déjà qui peut nous surprendre comme une terrible intuition, et parce que c'est dans le présent que l'on vit et absolument, pas de façon toute relative où les êtres et les choses auraient une valeur toute relative, et seraient tous interchangeables.

Mais ce que je fais le plus est ce que je comprends le moins: pourquoi je lis? m'arrive t-il de me demander. C'est que quand tout ce que je fais d'autres peut trouver une utilité je n'en trouve aucune à lire, on ne me paye pas pour lire non plus qu'on ne m'y oblige autrement.

Sans doute que comme tout autre chose je suis en droit de me demander pourquoi je lis tel livre et pas tel autre; et d'ailleurs je passe d'un livre à un autre; mais la question est devenue plus cruciale: pourquoi je lis tout court? Parce que j'en aurais envie?

Mais là encore j'en ai envie comme je pourrais avoir envie d'autre chose que je ferais à la place, et ce n'est pas pour lutter contre l'ennui que je lis ces livres qui à la longue s'avèrent ennuyeux mais me distraient tout autant (d'autres choses que je pourrais faire à la place).

Ils m'occupent aussi bien. Il faut croire que l'on en revient toujours à ça: de ne pas pouvoir rester sans rien faire comme de ne pas pouvoir rester seul, car un livre c'est une compagnie, à défaut de mieux, et qui sait si ce n'est pas la meilleure sinon la moins exigeante de toutes.

Je serais cet être vacant ou en jachère qui aurait besoin de s'occuper, voire mieux, de se cultiver, n'est-ce pas ce que l'on peut dire à tout être qui un jour où l'autre peut se retrouver sur un pont de Paris au bras d'une jolie fille ou un livre à la main, que tout est sans lendemain.

C'est ce qu'il ne se dit pas, c'est ce que je lui dis, que "l'eau coule encore" et l'encre aussi et le temps aussi, et il reviendra sur ce pont, et il reprendra un autre livre, qui sait si un autre bras; que tout est sans lendemain, c'est ce qu'il ne se dit pas, c'est ce que je lui dis. 

Mais il ne m'écoute pas, il lit je crois, à moins que … C'est une compagnie et qui sait si ce n'est pas la meilleure. C'est une occupation et qui sait si ce n'est pas la meilleure. C'est contre la vacance de l'être que l'être fût-il un lecteur se bat au quotidien et sans lendemain.


CITATION

Traduit de Meditaciones del Quijote d'Ortega y Gasset: "La lata (dar la lata, très familier en espagnol, veut dire ennuyer) consiste en une narration de quelque chose qui ne nous intéresse pas" et plus intéressant encore cette définition que donnerait l'Italien, selon Croce de "latoso" (toujours en référence au roman moderne) "ce qui nous ôte la solitude sans nous donner la compagnie"   

dimanche 15 juin 2025

Un lecteur déprimé


La preuve que les écrits ne servent à rien c'est qu'à chaque ligne qu'on lit on se dit: mais cela a été dit et il n'en a rien été fait. Le lecteur n'en est pas pour autant étonné: tout lecteur sait que les écrits ne servent à rien.

Faudrait-il ajouter à rien d'autre qu'à être lus et il y a certainement un monde idéal qui ne peut-être que lu, voilà ce que se dit notre lecteur déprimé. Mais le plaisir de la lecture n'y est sans doute pas étranger et le bonheur du lecteur à se dire: c'est pour moi tout cela.

Pour le comprendre il faudrait imaginer un lecteur qui ne soit pas de ce monde et qui en ait des nouvelles par nos philosophes des lumières; il irait d'émerveillements en émerveillements en lisant toutes ces belles choses qui ont été pensées, il pensera même qu'elles ont été réalisées.

Il voudra venir nous rendre visite quand il vaudrait mieux qu'il ne nous voit pas autant dans la société que dans nos vies particulières parce que ni notre société ne ressemble à quelque société utopique ni nous ressemblons à quelques héros mythiques non plus qu'à l'honnête homme.

Pourtant me direz-vous l'on continue à écrire comme à alimenter cette part de rêve et c'est sans doute parce que c'est elle qui continue à nous faire accepter la réalité où nous vivons par cet espoir qu'elle change grâce aux écrits: voilà toute notre folie.

A moins que tout le monde soit de mauvaise foi. Ou. A moins que tout le monde y croit. Quel est le livre qui a changé votre vie? Comme si un livre avait le pouvoir de changer notre vie. Encore moins la société. C'est pas les livres qui ont fait la révolution, c'est les hommes.

Et c'est pourquoi elle a été sanglante. Et c'est pourquoi il y a eut la restauration. Et c'est pourquoi elle a été sanglante. Et c'est pourquoi il y a eut d'autres révolutions. Et elles ont été sanglantes. Et c'est pourquoi il y a eut d'autres restaurations. Et elles ont été sanglantes.

Certes les hommes continueront à vivre. Et des livres continueront à s'écrire. Mais c'est comme deux mondes à part. Mais c'est comme si le lecteur choisissait à quel monde il voulait appartenir.

C'est que les écrits restent mais les hommes ne restent pas; que les uns sont fiables et que les autres ne le sont pas; que les uns sont gouvernables et les autres ne le sont pas; et par là on voudrait gouverner par les écrits et l'on oublie trop que l'on gouverne des hommes.

Sans doute ont ils donné leur parole par écrit, mais ils ne s'y tiennent pas. Eux-mêmes aimeraient pourtant qu'on les confondent à leurs écrits, qu'on retienne l'auteur et qu'on oublie l'homme, ou qu'on ne voit plus l'homme que par ses écrits, par eux transfiguré, par eux transcendé.

Mais mon lecteur qui aimerait être ce lecteur d'un autre monde pour ainsi voir l'homme tel qui se voudrait être, aussi que les autres tels qu'il les voudrait être, aussi que la société telle qu'il l'a voudrait être; quand il le voit tel quel, se tape une déprime et retourne à sa lecture.

Qu'on arrête de se la raconter, disait alors notre lecteur déprimé, il y a une réalité où l'on vit et une autre qu'on lit et c'est la nôtre mais transfigurée, transcendée par l'esprit, à la plus grande joie du lecteur qui s'y retrouve à son tour plus grand, plus beau, qu'il ne l'est. 

Le lecteur déprimé aimerait tant cependant que ce ne soit pas les livres qui est de la valeur mais leurs auteurs, que ce ne soit pas les écrits des hommes qui est de la valeur mais les hommes eux-mêmes, qu'ils soient tous Riego Y Narváez que cite Ortega y Gasset dans Meditaciones del Quijote: "Riego y Narváez, por ejemplo, son como pensadores, la verdad, un par de desventuras; pero son como seres vivos dos altas llamaradas de esfuerzo." 


jeudi 12 juin 2025

Un lecteur nonchalant


Blaise Pascal se trompait quand il disait que "tout le malheur des hommes vient de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre". Ah! s'il pouvait le voir non pas seulement aujourd'hui mais tous les jours de sa vie parce que tous les jours de sa vie c'est ce qu'il avait fait de mieux.

Tous ceux qui disaient que le travail c'est la santé se trompaient aussi car à l'âge qu'il avait il se portait comme un charme. On pouvait lui en vouloir pour ça. Eh bien, qu'on lui en veuille pour ça. Mais il y a mieux: qu'on fasse comme lui et l'on s'en portera mieux aussi.

C'est vrai qu'il y avait été aidé au début de sa vie en tombant malade. En tombant malade il avait dû garder le lit. Après c'est le lit qui l'avait gardé à lui de tout en général et des autres et du travail en particulier.

C'était un beau mercredi ensoleillé et il n'avait plus besoin d'être malade pour garder le lit. C'est ça qu'il y a de bien avec les habitudes acquises au prix de toute une vie sans mérite parce que, dites moi, qu'est-ce qui mérite qu'on quitte le lit et y laisse sa santé?

Entre la vie et lui il y avait les murs de sa chambre et la fenêtre de sa chambre, ce qui fait qu'elle lui arrivait comme la lumière de la lampe de chevet, tamisée, adoucie, et que c'est comme ça qu'il avait appris à l'aimer lui la vie comme à la trouver trop brutale, dehors.

Comme d'aussi rapides et brutales excursions à l'extérieur le lui avaient donnée à voir, car pour commencer il lui fallait se brutaliser pour sortir de sa chambre ou le brutaliser, car c'est ce qu'il ne pouvait faire que contraint et forcé mais souvent on le trouvait endormi.

D'ailleurs c'est ce qu'on disait de lui que c'était un endormi et il n'aurait pas voulu les détromper: c'était le seul moyen pour qu'ils lui fichent la paix tous ces agités incapables de garder la chambre quoiqu'ainsi il ne souffrait pas de leur compagnie.

Ils entendait les enfants criés mais pas si fort, pas si fort qu'il eut pris les enfants en grippe, c'étaient sur les bords de marne où s'étirait un long fleuve tranquille comme il aurait aimé que soit la vie, qu'en canoé kayak ils se divertissaient les enfants qui n'avaient pas école.

Et sa chambre en était un peu éloignée et séparée comme de toute l'humanité bruyante et nauséabonde mais que de là où il se trouvait il pouvait aimer car elle lui arrivait moins bruyante et moins nauséabonde. Mais il savait maintenant par expérience qu'il devait se tenir à distance.

A cet effet il n'entreprenait rien, rien qui n'eut pu lui faire quitter la chambre ou que ne quittant pas la chambre pu faire qu'on vint lui rendre visite: ce n'était pas la sienne de chambre que celle de Marcel Proust, pas même celle de ce grand blessé de guerre Joë Bousquet.

S'il jouait aux échecs sur Internet c'était un peu par vice comme la lecture ou tout autre masturbation intellectuelle ou physique, mais surtout pour ne rien faire d'entreprenant, c'était le sien de jeu du non jeu, comme s'il cherchait une chambre et à y trouver refuge, à s'y mettre à l'abri des mauvais coups qu'on pouvait lui jouer.

S'il lisait c'était Les carnets du sous-sol de Fédor Dostoïevski qui commence par: "Je suis un homme malade…Je suis un homme méchant" et ça le rassurait plutôt d'apprendre que si on l'obligeait un jour à quitter sa chambre il pourrait encore chercher quelque sous-sol auquel Blaise Pascal lui-même n'aurait pas pensé.

Enfin, s'il lisait c'est que dans les livres la vie arrivait comme dans sa chambre mieux ordonnée, plus apaisée, plus réfléchie, aussi plus plaisante. Ainsi, tandis qu'il n'aurait pas aimer connaître l'homme du sous-sol qui ne cherchait à plaire à personne il voyait bien que Fédor Dostoïevski en écrivant faisait des efforts pour plaire à son lecteur et il lui en était grès en le lisant.


CITATION

Les carnets du sous-sol de Fédor Dostoïevski: "Je vous assure, messieurs: avoir une conscience trop développée, c'est une maladie, une maladie dans le plein sens du terme. La vie quotidienne ne se contenterait que trop d'une conscience normale, … "

L'écrit


"On n'écrit pas pour être approuvé toujours et sans résistance: d'accord. Mais on n'écrit pas non plus pour heurter et irriter ceux qui liront, ou, en d'autres termes, pour conduire un directeur de journal à la faillite. Il s'agit de se tenir dans l'entre-deux; de ménager un peu; de heurter un peu; et en somme de se faire une liberté dans les entraves mêmes …"

Voilà ce que je lisais dans les Propos d'Alain et que je n'aurais pu entendre à l'âge de vingt ans, mais hier encore j'écrivais moi-même sur cette défiance qu'il fallait avoir contre tout ce qui était exprimé avec force, c'est-à-dire avec radicalité, pour l'autorité naturelle que cela pouvait avoir sur nous.

D'où il faudrait être à même d'apprécier "cet entre-deux", "ce ménager un peu", "ce heurter un peu" d'Alain qui n'est pas non plus sans nous faire réfléchir sur la liberté de la presse si contestée aujourd'hui par le pouvoir de la finance comme elle l'était d'ailleurs déjà du temps d'Alain puisqu'il s'en exprimait ainsi, c'est-à-dire de façon plus pondérée ou réfléchie que l'opinion commune sur le pouvoir de l'argent.

On conçoit pourtant plus facilement qu'il faille régler sa conversation en société, ses dires, que ses écrits dans les journaux et les livres qui sont pourtant les journaux et les livres de la société, sa presse, ses maisons d'éditions, où intérêts financiers et intérêts idéologiques se donnent le change.

C'est qu'on voudrait pouvoir écrire plus qu'on ne peut dire et c'est en effet ce que le temps long de l'écriture comme de la lecture autorise, des propos qui ne pourraient pas être tenus encore moins reçus dans l'immédiateté de l'oralité le seront peut-être là où la réflexion à le temps de se faire.

C'est là-dessus qu'il faut miser et les financiers aussi l'autoriser, et ce qui n'est pas radical, abrupt, est aussi ce qui ne brutalise pas. Et pourquoi le lecteur se laisserait-il brutaliser, et s'il se laisse brutaliser c'est encore que la force fait autorité sur lui, et non pas qu'elle fasse appel à son intelligence.

Un de mes amis ne parle jamais politique avec moi tandis qu'un autre le fait volontiers. C'est que le commun des mortels s'emportent volontiers quand il parle politique, en quoi le premier aurait raison de s'abstenir. Mais le second adoucit tellement ses opinions que bien qu'elles diffèrent des miennes elles deviennent recevables, c'est ainsi qu'il voudrait intelligemment m'en faire changer.

Mais j'en reviens à cette oralité tant vantée. A l'université où l'histoire des contes nous était conté il était aussi fait référence à cet âge d'or de l'oralité, celle des conteurs. Tout cela bien entendu faisait l'objet de thèses et de doctorats qui étaient tous des écrits, certes tous ne tarissaient pas d'éloges envers l'oralité.

Mais c'était encore oublier l'immense avantage de l'écrit sur l'oralité qui est d'exprimer ce qui ne saurait être entendu mais peut être lu à tête reposé et dans l'intimité qui est celle de la pensée quand on ne pense pas toujours à tout ce qu'on dit.

Quand on ne pense pas toujours à tout ce qu'on dit on a au moins le temps de le penser un peu plus par écrit, par cela même de la supériorité du temps long sur le temps court, parce qu'il est celui de la réflexion où par conséquent les réflexions abruptes sont moins de mise.

mercredi 4 juin 2025

La bride (de la société)


Louer ou vilipender, porter aux nues ou mettre plus bas que terre, n'est pas dialoguer; et rétablir le dialogue avec nos illustres prédécesseurs n'est pas davantage en dire que du bien qu'en dire que du mal.

J'ai déjà beaucoup citer et en bien Ortega y Gasset mais je n'ai pas beaucoup aimé entre autre trouver sous sa plume "Este vivir el hueco de la propia vida fue la restauración." et ce n'est pas que j'ai un faible pour la restauration (en Espagne comme en France).

Mais je vois là plutôt la bride de la société, de ce qu'une société se trouve à certaine époque plus qu'à d'autre bridée de ce qui en fait la force et c'est l'individu; à sa force, à sa percée qu'elle s'est fermée, parce que d'elle et de lui s'est trop protégée, blindée la société.

On se plaint qu'il n'y a plus de génies comme qu'il n'y ait plus de personnalités hors du commun, faudrait-il attendre les guerres pour en appeler à leur force parce qu'en temps de paix cette force qui est d'intelligence ou de tempérament on la craindrait et s'en défendrait.

Je n'aime pas ces jugements sur la société comme si elle était faite d'une seule personne qu'on appellerait l'Etat ou le gouvernement et ses institutions, qu'il n'existerait personne à part eux, ce qui est nié l'existence de l'individu.

Et ce que la société a trop tendance à faire il arrive qu'elle le fasse tout à fait. Alors, plus de génies, plus de grands hommes, plus que cette intelligence dont parle Ortega Y Gasset. 

"chargée de susciter et d'organiser les intérêts tranquilles et statiques, comme le bon gouvernement, l'économie, l'augmentation des moyens, de la technique". Il l'aurait voulu pour l'Espagne de la Restauration. Qui la voudrait pour la France d'aujourd'hui ?

Et c'est à tous les niveaux que la société se sent bridé quand elle est bridée, pas une partie libre en elle et qui ne bouge librement, et jamais on a autant parlé de liberté, ne serait-ce pas parce qu'on s'en sent privé ou plus précisément parce qu'on ne la sent plus.

C'est que toute liberté est liberté de respirer et que toute liberté de respirer est comme une expansion de l'être quand il n'y a plus que recroquevillement ou rétrécissement de l'être, un être essoufflé, asthmatique, allergique dans la société de toutes les allergies.

Le bûcheron de La Fontaine qui "Sous le fait des fagots aussi bien que des ans/Gémissant et courbé marchait à pas pesant" ne sentait pas la bride de la société de qui va soupirant, hoquetant, de qui, s'il est toujours le moteur de la société (et c'est ce moteur qui est bridé), n'est plus qu'un moteur hoquetant.