"T'es pas encore mort" m'a dit mon neveu au téléphone et c'est vrai que je l'avais vu tout petit et que beaucoup de choses s'étaient passés depuis qui feraient qu'on ne se reverrait plus, des choses comme il en arrive trop souvent dans trop de familles et qui ne méritent pas qu'on s'y attarde: pourquoi ajouter du mal au mal et quand le mal est fait à quoi bon s'y éterniser à moins effectivement d'être mort.
J'ai eu un ami, un vieil ami, qui avait fait la guerre d'Algérie qui était la guerre de mes parents et pas la mienne mais que de lui seul j'eus des nouvelles, et c'est qu'il avait écrit un livre qui avait été publié, davantage parce qu'il était éditeur que parce qu'il était auteur, mais le titre de ce livre était troublant: Un mort en sursis. Et c'est qu'il avait survécu à la mort de son ami, c'était lui le mort en sursis.
J'ai lu son livre il y a des années et ne m'en souviens plus très bien mais c'est cet autre de Javier Marias que je suis en train de lire en ce moment qui me rappelle autant l'appel téléphonique de mon neveu que la teneur plutôt douloureuse de Mort en sursis, et ceci bien que le titre en espagnol du livre de Javier Marias Los enamoramientos donne le change et c'est qu'effectivement on y parle d'amour mais il faut voir comment.
La protagoniste Luisa vient de perdre son mari qu'elle aimait, cette précision est indispensable, car il s'agit bien d'amour et non pas de ménage. Mais il ne faudrait pas qu'il revienne dit un personnage: Diaz, l'ami du défunt, à qui, comme Jacques Brel dans sa chanson, l'ami avant de mourir avait demandé de bien s'occuper de sa femme. Cependant la veuve tarde à revenir à la vie et à l'amour qui semble être le parti pris non seulement de l'ami chargé par le défunt de l'y ramener (à l'amour et à la vie), mais aussi celui de l'auteur Javier Marias.
Je ne sais pas s'il a perdu sa femme, Javier Marias, comme j'ai perdu la mienne, mais cette question reste posée: qu'autant qu'on puisse l'avoir aimée peut-on toujours souhaiter son retour et plutôt que de refaire sa vie être un mort en sursis comme l'aurait été l'auteur du livre éponyme, mon vieil ami. Aujourd'hui on dirait plutôt qu'on ne refait pas sa vie mais qu'on la continue. L'auteur de Los enamoramientos pose néanmoins le problème de notre rapport non pas à la mort mais aux morts, du moins à ceux qu'on a aimés.
Diaz, l'ami à qui il a été confié par le défunt sa femme Luisa et leurs enfants, de s'en occuper autant et le mieux qu'il peut, et c'est s'occuper des vivants, ne se prive donc pas de dire ce que l'on doit en faire de nos morts, et c'est non seulement les enterrer mais ne pas les déterrer, car c'est un roman dans le roman, une référence littéraire qui puisse servir sa cause qu'il va chercher, Diaz, dans sa bibliothèque; Le Coronel Chabert de Balzac dont il va faire cette citation "Les morts ont donc bien tort de revenir"
Et c'est que le Coronel Chabert a été déclaré mort sur le champ de bataille et qu'il se pointe des années après (j'ouvre la parenthèse sur cet appel à mon neveu aussi des années après et la referme sur le fait qu'il me croyait lui aussi déjà mort) voulant retrouver femme et enfant et logis jusqu'à qu'il prenne conscience lui-même de ce qu'il n'est plus (que "le Coronel mort à Eylau") comme il le déclare à ses avocats avant de renoncer à toute tentative contre les vivants qui ont appris à se passer de lui, à vivre sans lui.
Il aurait fallu (à Luisa la veuve inconsolable), comme faisait les Egyptiens mais c'était seulement si le mort était un pharaon et qu'il commandait à ce que ses proches fussent enterrés avec lui, le jour du décès du défunt qu'elle accepte de mourir avec lui, et pour ne pas quitter la littérature nous diront que c'est au point culminant de l'émotion (sa mort) plus que de l'action mais on peut quand même faire référence au climax dont nous parlerons de la façon suivante:
Il faut savoir qu'il représente le moment où la tension atteint son apogée, le protagoniste doit prendre une décision dont les conséquences seront difficile à annuler et cette décision est souvent d'enterrer son conjoint. Certes il y a le deuil qui connait un développement plus ou moins long (et fait l'objet dudit récit). Mais il y a surtout, et qui s'oppose avec le temps au climax, le dénouement, qui montre comment le conflit se résout et ce que deviennent les personnages, quand je n'ai pas encore fini ma lecture de Los enamoramientos ni ne sais ce qu'il adviendra de mes propres amours, seulement que je ne suis pas encore mort.