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mardi 14 juillet 2026

Pourquoi j'aime mes parents (ou plaidoyer pour ses parents)


Pourquoi j'aime mes parents? Parce que je trouve qu'un amour qui est redevable d'un autre amour n'est pas l'amour, pas en tout cas l'amour que j'ai pour mes parents qui ne m'ont jamais aimé. Ne me dites pas aussi qu'il faut aimer ses parents. En aucun cas l'amour ne peut être une obligation ou un devoir. Pas en tout cas pour moi qui me sens vis à vis d'eux libre de toute obligation au vu du peu d'amour qu'ils m'ont donné et qu'aussi j'aurais à leur rendre.

Je trouve pour commencer que la vie exige beaucoup de nous pour que l'on ait à ajouter à cette exigence la nôtre d'exigence et je n'en n'ai plus aucune vis à vis de mes parents non plus que je ne la trouve naturelle. Par contre ne me sont plus étrangères des pensées comme: qu'il est parfois plus difficile d'être méchant que d'être bon; de même je penserais comme Rousseau que l'homme nait naturellement bon et que c'est la société qui le déprave, à quoi j'ajouterai que cette dépravation fait souffrir l'homme méchant plus qu'il ne fait souffrir les autres parce qu'en cherchant à se contenir il cherche à contenir cette méchanceté que plus souvent j'ai vu contenue en mes parents que librement et ouvertement exercée.

Mes parents étaient en souffrance. Quand l'on ne pourrait voir qu'un enfant en souffrance il faudrait encore voir des parents en souffrance, mais je n'étais encore qu'aveugler par ma propre souffrance. Il me semble maintenant que ce n'est pas l'être se réjouissant (et jamais mes parents ne se sont réjouis de mes souffrances, mon père n'était pas en joie tandis qu'il me frappait) mais l'être souffrant que l'on peut aimer et j'aurais vu mon père pleurer s'il n'avait su cacher ses larmes.

Certes il en va autrement de ma mère, la commanditaire, ne se reconnaissant pas dans sa progéniture. Et je n'ai pas peur de la montrer dans toute sa scélératesse et de la reconnaitre en même temps comme ma mère celle qui disait ne plus savoir avec qui elle avait bien pu m'avoir. Ma mère que j'ai vu pleurer et enfant dû (aidant en cela mon père) porter évanouie sous la douche. Que dire de cette pauvre créature sinon que si elle n'était pas aimable elle était aimante mais mal, c'est-à-dire qu'elle aimait comme tout le monde aime, et c'est quand on y est pas forcé.

Et comment dire qu'elle y avait été forcé d'avoir des gosses et moi le premier, les autres mes frères peut-être un peu plus voulu mais jamais assez, un peu plus aimés mais jamais assez. Que l'homme ne soit pas libre de faire ce qu'il veut et ce qu'il fait le dit assez et comment le dit-il sinon en le faisant mal, à contre cœur quand ce n'est pas sans cœur ou avec un cœur mauvais et ma mère n'a jamais rien fait autrement à chaque fois que l'on a voulu confisquer son amour qui ne pouvait être que libre et consenti.

Je crois encore que je tiens d'elle mon rejet de la société en tant que la société oblige (société oblige comme force oblige que l'on dit mais cela ne nous fait pas aimer, pour autant et en tant que nous sommes et restons des êtres libres, bien au contraire) et pour sûr que la bonne société n'aime pas davantage voir mon visage que le visage de ma mère et pas plus qu'elle n'aime voir le visage de la souffrance elle n'aime voir le visage de l'amour, du véritable amour qui ne peut être que libre et consenti.

vendredi 3 juillet 2026

Les Copains d'avant


Je l'avais recherchée pendant plus de dix ans comme l'on peut rechercher une criminelle nazi et voilà qu'elle était apparue sur le moteur de recherche Google à Copains d'avant. Il y avait une photo d'elle qui se présentait comme veuve ayant fait ses études dans un collège d'Oran, elle disait aussi avoir trois enfants et six petits enfants.

Cette femme il fallait bien le reconnaitre c'était ma mère et il m'était difficile de croire qu'une personne si anodine et presque encore belle, elle donnait son âge 86 ans, pouvait être cette même femme qui m'avait fait tant de mal dans un passé qu'elle ne semblait pas porter sur elle au point que je me mis à douter de tout ce dont je l'accablais et m'empêchaient de la revoir.

A Copains d'avant elle avait donné son adresse, chose qu'elle s'était depuis plus de dix ans bien gardée de faire de sorte qu'on ne l'a retrouve pas. Si des personnes comme elles peuvent se perdre dans la nature, me disais-je, c'est que finalement elles se confondent bien dans la nature et cette nature est la nature humaine capable du pire comme du meilleur.

Comme j'endiguais le flot des souvenirs qui à sa vue remontaient à la surface et auxquels j'avais maintenant du mal à croire je ne voyais plus qu'une femme de son temps ne faisant pas son âge parce que ne voulant pas le faire et s'habillant si avec un peu de recherche beaucoup de simplicité, cherchant sans doute toujours un peu à plaire mais ici encore sans trop d'ostentation et aussi visiblement seule, sans homme.

C'est que je ne la voyais pas heureuse et que ne pouvant croire qu'elle fut accablé par son passé je lui voyais un présent sans homme quand les hommes avaient tout été pour elle, ses enfants n'étant encore que des enfants, ne figureraient cependant pas parmi les hommes de sa vie. Elle les présentait néanmoins comme on présente une carte d'identité pour être en règle avec la société dont feraient partie les Copains d'avant. 

mardi 30 juin 2026

La colère et la peur


Je crois que la colère et la peur ont partie liée entre elles et que pour qu'elles n'aient plus partie liée avec moi il me faudrait à la fois et simultanément vaincre la colère et la peur. J'ai d'ailleurs peur de mes colères comme on peut avoir peur de ses peurs et c'est que l'une et l'autre m'emportent hors de moi quand personne ne voudrait perdre la maitrise de soi.

Il m'est arrivé de penser aux colères de mon père à partir de tout ce que l'on dit sur les hommes qui ont vécus la guerre et quand ils en sont revenus n'étaient plus les mêmes: qu'elle, la guerre, pouvait changer les plus calmes en coléreux, et ne serait-ce pas qu'ils y aient eu de grandes peurs et la façon vulgaire de surmonter la peur ne serait-elle pas non le courage mais la colère?

Et c'est bien comment l'on se sent, vulgaire, aussi bien que ce que l'on pense des coléreux qu'ils sont gens vulgaires, aussi que l'on place le courage dans les sentiments nobles. Sans être allé à la guerre il m'est arrivé plus souvent qu'à mon tour d'avoir peur et souvent c'était des colères de mon père. La colère engendrerait la peur comme la peur engendrerait la colère et mes colères seraient des colères à retardement.

Des colères à retardement comme on parle des bombes à retardement, un coléreux serait quelqu'un qui vous explose à la tête au moment le plus inattendu; aussi bien la peur vous surprend au moment où vous ne vous y attendez pas, où vous n'y êtes pas préparé comme le sauveteur est préparé à sauver des vies, alors il fait acte de courage, mais est-on jamais assez préparé à la guerre ou aux coléreux qui nous surprennent par leurs colères à retardement?

J'ai été frappé (c'est le cas de le dire) en voyant à la télé lors de la retransmission de la Coupe du Monde de football combien de temps prenait un joueur à accuser le coup qu'il venait de recevoir. Eh bien un coléreux comme un peureux prend aussi du temps à accuser le coup qu'il a reçu et pour cela, pour ce temps qui sépare la cause de l'effet, on dirait les peurs comme les colères injustifiées, sans causes apparentes.

Parfois il peut arriver que l'on passe très vite de la peur à la colère et de la colère à la peur comme il m'est arrivé avec un colocataire que j'avais et qui me fâcha et que je fâchais et je crois que c'est une colère et une peur mutuelle que nous eûmes ensemble; quant au sentiment qu'y en suivit ce fut un sentiment partagé de honte: honte à lui et honte à moi.

lundi 29 juin 2026

Ma cousine et moi


Je ne m'interrogerais pas sur la famille si je ne revoyais dimanche prochain ma cousine que je n'ai vue qu'une ou deux fois quand elle n'était qu'une gamine et que sa mère avec qui je pourrais la confondre devait être comme elle est aujourd'hui pas loin de prendre sa retraite. Si familiarité vient de famille nous ne pouvons nous prévaloir d'une grande familiarité, ce n'est donc pas à cela qu'elle doit son existence.

On ne devrait pas à ce titre parler d'une réalité mais plutôt d'une fiction pour laquelle on aurait un certain attachement comme on pourrait en avoir pour d'autres fictions comme l'Etat, la Nation, le pays d'origine qui lui aussi ne nous aurais vu que naitre ou parfois pas même nous mais nos ancêtres. Si nos mères étaient sœurs ce n'est pas à cela non plus que nous pensons quand nous nous revoyons.

Ni même à cela que nous devons de nous sentir famille, aussi je crois que cette fiction famille n'existe comme tant d'autres fictions que par l'attachement que nous lui portons, nous serions même attachés à l'idée de famille plus qu'à la famille avec laquelle les sujets de querelles ne manquent pas toujours, et c'est un euphémisme que de le dire ainsi (mon frère qui me battait souvent est très famille).

Mais bien content de revoir ma cousine ce n'est pas moi qui vais lui dire ce que je pense de la famille quand elle me donne l'opportunité d'être en relation fraternelle, ne devrais je pas dire familiale, avec qui autrement il me serait plus difficile, et peut-être devrais je dire ici pas naturelle, de l'être. Mais j'insiste sur l'idée de fiction plus que de réalité ce qui fait le jeu facile des escrocs en tout genre.

Combien n'ont -ils pas été heureux de retrouver un parent qu'ils n'avaient jamais vu et c'était un escroc. Un jour aux confins de l'Espagne l'échoppe d'un artisan portait mon nom de famille comme enseigne et quand désireux de retrouver un parent je lui ais avec chaleur et sans doute avec un peu trop d'enthousiasme décliné mon identité il m'a repoussé plutôt froidement, croyait-il que j'en voulais à son échoppe?

Je pense aussi à l'équipe de France, parce que nous sommes en pleine coupe du monde, dont je célèbre chacune des victoires sans pourtant connaitre un seul de ses joueurs,  ne me dite pas qu'il n'y a pas là un certain attachement à une fiction et que ce lien est tout sauf réel mais fictif, c'est-à-dire construit de toutes pièces et pas par moi ni par mes géniteurs.

Oui la fiction peut aller loin aussi que notre attachement à la fiction mais ce n'est pas pour autant m'en déprendre que je chercherais mais à y consentir librement et consciemment plutôt qu'inconsciemment et systématiquement, lucidement qu'aveuglément, comme aussi comprendre pourquoi cette fiction opère ou n'opère pas en moi. Déjà à beaucoup la distance que je prends avec ces fictions peut paraitre suspecte et hérisser le poil.

Qu'ils se rassurent: cette interrogation et cette distance n'aurait pas eu lieu si au même moment et pendant un temps assez long je n'avais été éloigné de ma famille et de la France (en NC où quand on me traitait de zoreil je répondais: je suis zoreil et j'en suis fier mais c'était en réaction à une insulte), et que la fracture ayant été faite, et le manque ayant été éprouvé, il n'eut fallu que je me reconstruise autrement ou rattache à d'autres fictions ou à une autre famille, une famille d'auteurs plus que de reproducteurs.

dimanche 28 juin 2026

Les cris du père


Je crois que l'enfant crie parce qu'il ne parle pas encore et que nous crions quand nous n'arrivons plus à parler. On dit cependant crier un ordre ou commandement et l'on voit bien alors que parler ne s'arrête pas à cela et que c'est toujours à défaut de mieux que l'on crie, que cette manifestation de nous est encore insuffisante et c'est pourtant cette insuffisance que l'on appelle puissance.

Ceux qui crient sur les autres croient du moins manifester sur les autres leur toute puissance quand il ne font souvent que la perdre mais c'est ce que la peur qu'ils engendrent leur laisse entendre quand ils n'entendent que leurs cris. Certes, c'est une alerte qui ne doit laisser personne indifférent car elle est plutôt signe et manifestation d'une impuissance rendue intolérable à celui qui profère le cri.

Il faudrait le secourir et combien de fois n'aurais-je pas dû voler à mon propre secours en retenant mon cri et en cherchant à articuler quelques paroles intelligibles qui ne voulaient pas sortir. J'étais en péril. Comme lorsque enfant on me laissait crier jusqu'à m'égosiller. On ne trouve souvent rien de mieux que faire le vide autour de celui qui crie. Au pire on le tance mais jamais on le berce.

Je parle de ce que je connais car les colères du père commençaient toujours par des cris, les coups qui venaient après n'en étaient que plus redoutables et c'est je crois parce que le tonnerre fait davantage peur que la foudre qui ne s'abat pas toujours sur nous ou du moins ferait moins peur si elle n'était précédée du tonnerre.

Mais les cris ne font pas mal sinon à celui qui les profère et c'est une vérité que je n'ai appris que plus tard et à mes dépens. Mon père avait d'abord mal avant de nous faire mal. S'il avait su parler ou que parler n'est pas seulement commander, crier un ordre ou commandement, ni non plus ce qu'il y a à faire ou ne pas faire, mais exprimer des émotions, des sentiments, ce qui en nous nous travaille au point de nous faire crier.

Les cris de mon père retentissent encore en moi qui parfois m'en fait l'écho et je sais que c'est une injustice qui nous frappe tous et lui compris, tous enfants de père criard, quand je croyais alors être le seul a être frappé par cette injustice et que je l'en rendais coupable, c'est pourquoi je cherche des mots, des mots pour recouvrir tous ces cris, cette lignée de cris qui n'ont pas commencés avec lui ni ne finiront avec moi.

lundi 22 juin 2026

L'amour d'une mère


D'une mère qui n'a pas aimé ses enfants peut-on en déduire qu'elle n'a pas aimé le père de ses enfants? Si l'on pousse cette interrogation un peu plus loin on peut se demander comment une femme qui aurait été violé peut sentir envers sa progéniture un sentiment maternel, les aimer, quand elle n'aurait pas aimé mais été contrainte par l'homme avec qui elle les a eus?

C'est en voyant chez mon ami le portrait de ses parents et en lui demandant si sa mère avait été une bonne mère, ô que oui qu'il me répondit, et j'entendais par bonne mère une mère aimante et cela pouvait se référer autant au père qu'à leurs enfants, et c'est ce i qu'il manque à l'amante pour être aimante; qui fait qu'elle peut être une bonne amante mais pas une bonne mère.

Et cela ne peut être vrai que parce qu'il y a l'amour le mal nommé, l'amour qui peut se faire sans aimer, l'amour qui n'est pas celui de l'aimante mais de l'amante, l'amour sans amour tel qu'on l'entend parce que cet amour là est alors éloquence. On ne peut penser aux amoureux sans penser aux conversations d'amoureux mais il y a l'amour taiseux.

Ce même ami se plaignait à moi que sa femme était une taiseuse et cette même femme, sans doute dans un excès d'éloquence rompit un jour le silence pour lui dire qu'elle ne l'aimait plus, l'avait-elle jamais aimé? Avait-elle jamais été aimante ou seulement amante? Tout le monde ne serait-il pas capable d'amour et seulement la confusion que l'on fait entre aimante et amante le laisserait croire?

Cependant il est dans l'humeur du temps de mettre l'accent sur les amants comme seuls prétendants et détenteurs de l'amour, quand ce ne sont que les faux prétendants, les faux détenteurs de l'amour, mais les vrais baiseurs car il ne s'agit en effet que de distinguer entre eux, comme on distinguerait le bon grain de l'ivraie, les bons baiseurs des mauvais baiseurs, quand ils ne sont tous qu'amants mais pas forcément aimant.

Cela est si vrai que l'on ne trouve rien de plus éloquent quand on nous parle d'amour que de nous montrer des scènes de culs, que l'on retiendra mieux que ce qu'ils se seraient dit, c'est un amour de taiseux, c'est un amour sans amour, c'est un amour d'aimants à qui ils manquent le i, c'est un amour d'amants qui ne manque pas de sexe mais qui sait si de cœur. De cet amour il peut naitre un enfant mais pas une mère.

lundi 8 juin 2026

La villa avec son petit jardin


Mes parents avaient une villa avec un petit jardin et en passant devant cette villa avec son petit jardin il me semble avoir déjà essayé ce mode de vie, c'est-à-dire non pas de le voir de l'extérieur mais de l'intérieur.

Ah si de l'intérieur pouvaient nous apparaitre les choses cela nous éviterait bien des choix malheureux en cela qu'ils ne nous correspondent pas, que nous les vivrions mal.

Car il s'agit de cela, rien que de cela, et non pas de l'aspect extérieur et flatteur des choses, mais de comment nous allons les vivre. Faudrait-il aussi se voir de l'intérieur? Alors, en moi je ne verrais pas une villa avec son petit jardin. 

M'est-il à l'heure actuelle pour autant possible de voir ce qui m'habite? Si ce n'est une villa avec son petit jardin qu'est-ce donc alors? Non il me faut encore voir tout ce qui m'apparait comme enseignes du bonheur et qui sait si me laisser tromper.

Quand par ailleurs on pourrait comprendre cette lassitude a essayer toutes les formes de vie quand de certaines ont en a touché le fond. Comment laisser au monde un message d'espoir sinon parce que l'espoir est rivé en nous comme la vie.

Mais il n'y avait pas assez de vie pour moi dans cette villa avec son petit jardin, j'entends pas assez d'amour et c'est que quand la beauté est toute extérieure l'amour est tout intérieur, et que l'on prend souvent l'un pour l'autre.


vendredi 27 février 2026

La grand-mère c'était Tatie Danielle...


La grand mère c'était tatie Danielle qu'on disait et c'était pas faux. Mais il voudrait dire autre chose avec parce que la grand-mère elle l'avait toujours accueilli chez elle quand même ses parents ne voulaient pas de lui. Pour commencer si elle était méchante la grand-mère c'est peut-être parce que personne n'avait été gentil avec elle. C'est vrai que ses enfants l'avait accueilli chez eux et qu'il y avait même accompagné lui à la grand-mère chez ses enfants où elle faisait des ménages, ce qui veut pas dire non plus que c'était que pour ça qu'on l'invitait à la grand-mère mais personne n'ignore comment ils fonctionnent les vieux pour qu'on veuille toujours d'eux, et comment ils cherchent toujours à se rendre utiles pour juste avoir encore un peu leur mot à dire; et c'est là où ça pêche: le mot qu'elle avait à dire la grand-mère il était pas toujours bon à entendre et c'était qu'il était aussi jamais gentil, surtout pour les belles sœurs, c'est un grand classique, mais lui il avait assisté à ce grand classique et c'était pas beau à voir, pas flatteur pour la grand-mère qui se retrouvait bientôt seule avec lui dans une grande maison vide. C'était qu'on profitait que la grand-mère soit là pour partir, qu'on viendrait rien voler, mais c'était aussi que la grand-mère il fallait se la supporter. Déjà les vieux, à vrai dire, on les supporte de moins en moins. C'était pas sûr pourtant que la grand-mère elle aimait personne; c'était plus sûr de dire qu'à la grand-mère personne ne l'aimait, excepté lui, lui qui devait passer pour un idiot dans toute la famille et c'était pas tout à fait faux non plus si l'on considérait que c'était de l'amour à peine perdu qu'on pouvait avoir pour la grand-mère qui avait été trompé en amour en commençant par son mari le grand-père qui lui par contre leur avait laissé un bon souvenir à tous dans la famille. 

Il le revoyait sur sa chaise sa pipe à la bouche, mais il lui avait jamais rien dit le grand-père, il était même pas sûr que le grand-père avait des sentiments pour lui comme on peut en avoir pour les petits enfants; il ne saurait pas dire pourquoi mais il avait ses réserves lui sur le grand-père en tant qu'homme, parce que les hommes ils se sentent entre eux, et lui il avait senti que le grand-père il le sentait pas, et lui il l'avait pas bien senti non plus au grand-père. Son seul défaut pourtant et que tout le monde lui pardonnait et voyait même comme flatteur pour le grand-père c'était qu'il avait eu beaucoup d'aventures dans sa vie. Quand il l'avait connu lui au grand-père il en menait pas large parce que c'était la grand-mère qui avait à charge de s'occuper jour et nuit de ce grand malade, de ce noceur devenu diabétique, qui devait maintenant garder le lit, plus question de sortir. N'empêche que la grand-mère elle était pas de ces femmes que si leurs maris perdent leur boulot ou la santé elles le quittent aussitôt, si elles ne l'ont pas quitté avant et pour moins que ça. Si elle l'avait pas quitté avant la grand-mère, au temps de ses fredaines, c'était pas pour le quitter maintenant qu'il était malade le grand-père. Après elle aurait fait tout un cirque quand il est mort le grand père, c'est la belle sœur qui le disait, mais il n'était pas sûr lui que c'était du cirque qu'elle avait fait la grand-mère le jour de l'enterrement, et c'était pas parce qu'elle avait dit qu'elle le détestait, comme elle s'était confiée, qu'elle l'aimait pas, au contraire, ce qu'il faut comprendre par là c'est qu'y a que l'indifférence qui tue l'amour; les gens indifférents c'est des gens qui ne s'aiment pas, il en dirait pas autant lui des gens qui se détestent parce qu'il les voit bien se battre puis se jeter dans les bras l'un de l'autre, ce qui n'est pas non plus se réconcilier parce qu'ils se sont toujours aimés. Le grand-père par contre lui avait semblé indifférent à tout.

C'est en quoi il reconnaissait lui les grands égoïstes, ceux qui ne vivent que pour eux et qui n'aiment personne d'autre qu'eux. La grand-mère elle avait toujours vécu pour les autres, même s'il l'avait connu toute seule, depuis que le grand-père il était mort, toute seule qu'elle était dans son petit appartement de Levallois Perret la grand-mère, juste en face du cimetière qu'on pouvait voir de la fenêtre du salon où elle regardait la télé toute la journée. Un jour qu'il était passé la voir et qu'il avait l'intention comme à son habitude d'y dormir et d'y manger et ce n'était pas parce qu'il n'avait pas où dormir et où manger mais qu'il mangeait mieux et qu'il dormait mieux chez la grand-mère, il y avait trouvé Guy ce fils dont elle parlait si mal, qu'il avait reçu une bouilloire pleine d'eau chaude Guy quand il était tout petit et que ça expliquait qu'il était fou et faisait dans la vie que des bêtises, la honte de la famille Guy, pas comme l'autre, Jo, qui avait réussi et qu'elle lui préférait la grand-mère, chez qui ils allaient pour le ménage et pour garder la maison quand ils étaient pas là et qu'elle y allait quand même et que lui il l'accompagnait parce qu'il fallait prendre le train et que c'était loin de la gare à pied. Mais, fallait-il le rappeler, aux deux fils elle n'était pas indifférente la grand-mère, et on pourrait pas dire la même chose de sa mère à lui, sa fille à elle, mais qui se réclamait du papi comme tout le monde dans la famille et comme tout le monde dans la famille disait pis que pendre de la mamie. Si lui il avait fait que les écouter comme si seulement il avait écouté ce que la grand-mère lui avait dit de Guy il ne l'aurait pas aimé à la grand-mère. Mais Guy quand il était venu chez la grand-mère c'est aussi parce qu'il n'avait pas où aller. Plus de femmes, et Guy c'était comme le grand-père il avait eu sa collection de jolies femmes et avait gagné des cents et des mille dans ce qu'il faisait, mais ça avait jamais été bien clair ce qu'il faisait Guy jusqu'à ce qu'il se retrouve en prison et avec interdiction bancaire et plus de femmes avec qui dépenser, c'était là, après la prison, qu'il avait déboulé chez la grand-mère et que lui l'avait vu à Guy. Guy il parlait de se foutre en l'air, mais c'était un jouisseur Guy, qui a vu un jouisseur se foutre en l'air sinon avec une nana bien foutue. Il était content lui de le voir à Guy mais c'était comme le papi c'était pas réciproque, c'est qu'il occupait la place Guy maintenant et que pour un bon moment il allait bien mangé et bien dormir chez la grand-mère tout en disant qu'il allait se foutre en l'air et que la grand-mère elle était méchante, il avait même rajouter Guy en riant qu'il fallait voir ce qu'elle lisait la grand-mère.

Souvent lui il avait accompagné la grand-mère au marché de Levallois Perret et c'était quand il y avait plus grand monde et que les marchands cassaient les prix pour se débarrasser de la marchandise qui était plus très fraîche mais faisait la bonne cuisine de la grand-mère, jamais il avait aussi bien mangé que chez la grand-mère quand elle disait qu'elle allait faire réchauffer les restes et c'est qu'elle avait qu'une toute petite pension de réversion du papi. On lui reprochait d'être pingre à la grand-mère, pas au papi d'avoir été une poche percée, mais Guy on savait qu'il dépensait tout avec ses femmes, les chiens ne font pas des chats qu'on dit. A la fin du marché toujours elle passait la grand-mère, c'était son petit plaisir, et s'il lui restait quelques sous, devant l'étalage de livres pour en acheter un ou deux d'occasion qu'on pourrait voir aujourd'hui dans les boites à livres où elle les aurait eu gratuits. Mais jamais à lui il lui serait venu l'idée de les feuilleter. C'est ce qu'il avait fait Guy quand il était chez la grand-mère et qu'il lui avait dit tu sais ce qu'elle lit ta grand-mère? Non, lui il voulait pas savoir, pour lui un livre c'était aussi intime qu'une femme et il n'était pas de ceux qui parlaient des femmes librement ou pour s'en vanter. Ta grand-mère elle lit des livres cochons qu'il avait dit Guy. Un jour qu'il avait la fièvre il avait dormi dans le grand lit de la grand-mère avec la grand-mère dedans et le crucifix au-dessus d'eux, et, en face du lit, une statue de la vierge qui lui avait fait peur quand il s'était réveillé au milieu de la nuit et de sa fièvre parce qu'elle était fluorescente la statue et que lui il avait cru à une apparition. Mais la grand-mère elle l'avait jamais touché, seulement que le petit lit dépliant dans le salon pour un malade c'était pas ce qu'il y avait de mieux, et qu'elle avait passé son temps à le recouvrir après lui avoir administré un grog bien chaud, parce qu'il fallait qu'il transpire qu'elle pensait la grand-mère pour que le mal le quitte. Jamais personne s'était occupé de lui comme la grand-mère.

Mais il fallait pas parler à la grand-mère des malheureux. Jamais il lui avait vu donner une pièce aux malheureux à la grand-mère qui marchait au milieu des rues de Levallois Perret comme une princesse et qu'on l'écrase si on voulait, fallait-il pas être malheureux pour être comme ça? Mais c'est qu'elle était digne la grand-mère, digne comme seul savent l'être les malheureux et que jamais elle aurait mendié elle la grand-mère, c'est qu'elle n'avait pas vu qu'il lui dit un jour comme lui un mendiant qui était si digne qu'on aurait pas dit qu'il mendiait et que si on lui donnait la pièce c'était avec le plus grand respect. Par une froide nuit d'hiver elle l'avait appelé pour qu'il l'accompagne à l'hôpital, qu'elle se sentait pas bien qu'elle avait dit la grand-mère et que ses yeux lui faisaient mal, qu'elle n'y voyait presque plus rien, et ils y étaient allés tous les deux à pied. Elle avait pas bronché la grand-mère qui avait marché plus que jamais au milieu de la route; on avait pas voulu la garder à l'hôpital et il avait bien fallu qu'ils reviennent toujours à pied, il s'en rappelait parce qu'il avait neigé cette nuit-là et qu'il avait eu bien peur de la perdre à la grand-mère qui avait eu encore la force de faire en rentrant une soupe bien chaude avec les restes et du pain à tremper dedans. Elle avait pas eu froid aux yeux non plus la grand-mère, elle qui lui disait quand il l'a quittait d'être prudent parce qu'à longueur de journée elle voyait à la télé qu'il y avait des agressions partout et à n'importe quel moment du jour et de la nuit, ce qui était une exagération qu'il lui disait à son tour parce qu'alors il faisait parti des effectifs de sécurité du métro et qu'il trouvait les journées bien longues et bien ennuyeuses. Mais tout le monde voit le monde de sa fenêtre et lui parce qu'il était gentil verrait le monde gentil qu'elle aurait pensé la grand-mère tandis qu'elle le verrait méchant elle le monde. Ceci dit en passant elle lui préférait son frère Bernard qui était un méchant mais qu'elle disait qu'il avait bon fond, possible qu'il est son frère bon fond comme elle disait la grand-mère, mais c'était pas parce qu'il avait bon fond Bernard qu'elle l'aimait la grand-mère parce que lui aussi il avait bon fond, mais parce qu'il était méchant et que les méchants entre eux lui il irait pas jusqu'à dire qu'ils s'aimaient mais qu'ils se sentaient entre eux, et peut-être même qu'ils sentaient cette souffrance en eux, ce mal d'amour en eux et que ça les rapprochait un peu parce que la souffrance ça rapproche entre eux ceux qui souffrent, pas les autres qui s'en éloigne.

Lui il avait bien compris que ça servait à rien d'être gentil avec eux parce qu'ils le prenaient mal, que c'était trop tard pour être gentil avec eux quand le mal était fait en eux, qu'ils ne comprenaient que les mauvais traitements quand ils n'avaient jamais connu que les mauvais traitements et qu'ils n'en sortiraient pas de là, comme des chiens enragés qu'ils étaient, c'était plus tôt qu'il aurait fallu leur sourire, que la vie leur sourit. Et c'est pourquoi il avait plus que de la pitié et de la compassion pour la grand-mère et pour son frère mais qu'il avait arrêté de voir la grand-mère comme il avait arrêté de voir son frère. C'est vrai que de toute façon la grand-mère était morte et que son frère lui était à moitié mort, et que s'il avait voulu les revoir il aurait pas pu, parce que d'eux il ne restait rien ou presque rien, et c'est pour cela aussi qu'il se rappelait la grand-mère quand elle était encore vivante et qu'elle lui disait entre autre gentillesse que son frère avait bon fond et que, son père qui l'avait battu, comme son frère l'avait battu, s'il n'avait pas été là pour sa mère, sa mère qu'il battait aussi, sa mère qui était sa fille à la grand-mère, elle aurait mal fini. C'est que la grand-mère elle validait tout ce qui était force et exercice de la force et qu'elle voyait pas en lui un agent de sécurité qu'elle lui avait dit aussi quand lui il se la jouait encore à la Starsky et Hutch, en quoi elle se trompait pas non plus la grand-mère parce qu'on avait fini par le mettre en inaptitude, et c'était ce qui lui pendait au nez qu'elle avait dit la grand-mère, comme le jour où il lui avait présenté Luisa sa femme, cette femme n'est pas une femme pour toi qu'elle lui avait dit la grand-mère, et c'était vrai aussi qu'elle l'était par resté longtemps sa femme Luisa. Autant dire que la grand-mère n'avait jamais un mot gentil même pour lui qu'elle aimait cependant. Allez y comprendre quelque chose surtout si vous pensez que les méchants ils aiment personne quand plutôt ils pensent que personne ne les aime à eux et c'est ce qui les rendrait méchant aux méchants et qui fini par faire que plus personne ne les aime aux méchants; parce qu'à l'heure qu'il est et qu'il se la rappelle il ne pourrait même plus dire si lui encore il l'aimait à sa grand-mère qui l'avait pourtant si souvent nourri et hébergé et quand tout bébé la sœur de sa mère l'aurait ramené chez la grand-mère, il fallait pas l'oublier ça non plus, c'était elle la grand-mère tatie Danielle qui lui avait changé les couches et lui avait donné la tétée. Après comme elle avait pas pu le garder il avait pas bien grandi, souffert de l'asthme, souffert de rachitisme, souffert de mauvais traitements, mais ça c'était une autre histoire, et surtout pas la faute de la grand-mère.

jeudi 14 août 2025

La force d'existence


Ma femme ne sera jamais morte pour moi, ce n'est pas que je le souhaite mais que je le crains, mon père qui est mort depuis longtemps n'est pas mort pour moi pour autant que je l'eusse voulu, et ma mère que je donne pour morte mais qui ne l'est pas encore ne le sera non plus jamais pour moi; nos parents d'abord certes, mais aussi et à fortiori les femmes que l'on a aimées et que l'on ne cessera jamais d'aimer, même si entre-temps l'on en aimerait d'autres. 

Mais chercherais-je en parlant de la mort à l'apprivoiser. Elle m'est en tout cas de plus en plus familière, autant dire de plus en plus proche et si proche dernièrement ou récemment qu'en affectant ceux qu'elle affecte elle m'affecte à moi et comme en revanche ils ont perdus toute sensibilité je suis finalement le seul qu'elle affecte sans l'affecter vraiment.

Ce tant d'existence qu'on leur a donnée ne pourrait certes pas durer longtemps sans le moindre signe d'existence de leur part si nous ne venions à notre tour leur prêter (main forte) de notre existence qui est d'abord conscience d'exister, conscience de la nôtre comme de la leur qui ne nous est pas si étrangère mais si proche. 

C'est Louis qui me disait l'autre jour que tant qu'on pense à eux ils continuent d'exister (pour nous) mais je crois aussi qu'on pense à eux pour continuer d'exister (nous et non pas eux) et ça me renvoie aux Kanak et à l'esprit des ancêtres. Pour Louis c'était le problème: qui continuait à penser non pas à son père, ni même au père de son père, mais au père du père de son père? C'est pourquoi les Kanak de Nouvelle-Calédonie vouaient un culte aux ancêtres.

Et c'était la force de la tribu, ce n'était pas un culte à vocation morbide mais plutôt que les Kanak tiraient leur force d'existence de ceux dont ils célébraient la force d'existence et qui la leur communiquaient ou afin qu'ils la leur communiquent. Aussi puisque je ne peux pas oublier davantage ma femme que mes parents j'aspire, plutôt que de me morfondre à penser à elle qui n'est plus, à puiser de sa forte existence passée, d'elle qui a eu tant d'existence pour moi, un peu de force pour continuer la mienne d'existence, si exsangue, si peu animée, et plutôt que de m'éteindre la réanimer.

lundi 14 juillet 2025

L'être qu'on enterre


Comme une terre féconde en êtres et chaque être en nous s'enracinant parfois subrepticement et quand cet arbre meurt il arrive que ses racines vivent encore en nous et pour longtemps.

Mais cela n'est plus apparent et puise en nous cependant et nous ne pouvons renoncer à l'être tant que ses racines demeurent en nous et nous éprouvent comme l'amour nous éprouve nous remuant au dedans sans rien laisser paraître au dehors.

On ne peut se retourner contre ce qui nous retourne, inutile aussi de s'agiter contre ce qui nous agite. On a enterré l'être, pas déterré ses racines. Il en coûte de s'en prendre aux racines. Seul le sait qui a voulu déterrer un arbre et ses racines, le grand trou qu'il faut faire.

Ce n'est pas plus le travail de la terre que de l'être que de se défaire de ses racines; la terre comme l'être est féconde de ce qu'elle renferme. La passivité est une affaire de matière et la matière nourrit l'être.

Le temps aussi est matière à ensevelissement puis à pourrissement, le temps aussi travaille l'être par en dedans par tremblements, par remuements, c'est que rien ne meurt vraiment ni ne né du néant sinon d'un fond apparemment informe, d'un fond qui prend forme.

On appelle souffrance une terre qui n'aurait plus sa charge d'êtres, qui ne souffrirait pas d'être en jachère. C'est qu'on ignore le travail de la terre comme on ignore le travail de l'être qui est celui du vivant qui ne souffre pas le repos.

C'est que l'être qu'on enterre c'est en nous qu'on l'enterre, en nous terre féconde en êtres, en nous s'enracinant de leur vivant, et il arrive que leurs racines vivent encore en nous et pour longtemps.

Je suis allé à son enterrement et m'en suis retourné mais c'est en moi qu'elle est maintenant et pour un bon bout de temps, parce que c'est en moi qu'elle a pris racine. 

Et je sais, comme qui a voulu déterrer un arbre et ses racines, le grand trou qu'il faut faire, qu'il faut creuser profondément; et que ce n'est pas le travail de la terre, et que ce n'est pas le travail de l'être, de se défaire de ses racines.

dimanche 13 juillet 2025

L'absolu de l'être


Que les êtres aient de la présence au-delà de leur présence voilà ce que son absence me démontrait, mais cela n'était-il pas seulement dû à l'amour qu'on leur portait?

Une photo d'elle que son frère m'avait montrée me laissait penser que non, qu'il y avait des êtres qui au fur et à mesure de leur existence gagnaient en présence, était-ce en expérience qu'il aurait mieux valu dire?

Sans doute l'expérience n'y était-elle pas pour rien et leur faisait-elle gagner en présence, mais seulement alors à ceux que l'expérience grandissait au lieu de les amoindrir, libérait au lieu de les assujettir.

Le frère n'était pas non plus sans avoir une certaine présence, aussi de caractère, bien que leur expérience de la vie fut différente, et l'on voyait bien là que l'expérience n'était pas tout, comme qu'il avait une autre manière de se faire aimer.

L'un et l'autre de manière diamétralement opposée, mais chacune concourant sans doute tout autant à cette présence forte qu'ils avaient, cette présence au-delà de la présence qui faisait que de les avoir connus on ne les oublierait pas de sitôt.

Je n'étais pas le seul que Sylvie avait marqué par sa présence sans quoi on pourrait seulement parler d'amour et elle ne la tiendrait pas que d'elle sa présence sinon aussi de celle que je lui prêtait, or elle avait toujours existé à part entière et ainsi continué a être.

J'entends par là que ce n'était pas d'être avec moi qui la faisait moins être ou plus être, qu'elle a toujours été indépendamment de moi ce qu'elle a été et je crois que c'est ce qui fait chez certains êtres la force de leur présence, celle que d'être une présence à part entière.

Et je ne parle pas tant d'indépendance que d'intégrité de la personne, que d'absolu de l'être, et c'est vers l'absolu de l'être que tout être tend, seulement il y a qui s'en approcheraient plus que d'autres, qui arriveraient plus que d'autres à être eux-mêmes, et cela quels qu'il soient.


NB

Fabienne Godet, la metteur en scène à qui l'on doit entre autres La tentation de l'innocence et Sauf le respect que je vous dois, dans un entretien se défendait de qui pouvait lui demander quel était ce moi ou le soi dont elle se réclamait en disant qu'avec l'âge elle savait de plus en plus ce qu'elle voulait et surtout ce qu'elle ne voulait pas. Il faut croire alors qu'il y en a qui le savent beaucoup plus et bien mieux que d'autres, aussi qu'avant les autres approchent l'absolu de l'être, aussi leur présence est remarquable et remarquée.

Il y a aussi dans L'échange de Paul Claudel ce personnage haut en couleur qui je crois me souvenir se dénommait Thomas Pollock Nageoire dont tout le poids dans l'existence reposait sur la connaissance qu'il avait de lui-même et par conséquent aussi des autres qu'il savait peser et soupeser.

vendredi 11 juillet 2025

Le corps du défunt


C'est le corps qui nous manque. C'est le corps qu'on a plus. L'esprit on l'a autant qu'on y pense. Que crois tu qu'ils voulaient toucher en posant la main sur ce cercueil en bois de pin, imposition rituelle certes, mais c'est le corps à travers lui qu'encore ils voulaient toucher.

On voulait aussi le voir tant qu'on pouvait encore le voir. Après il restait les photos et l'envie de voir les photos où apparaissait le défunt, le corps du défunt non pas l'esprit du défunt, mais le corps, sa photo qui le matérialisait encore, le rappelait son esprit à l'esprit de tous.

Qu'il repose en paix qu'on disait, mais on aurait préférer lui faire la guerre où l'amour qui sont les deux choses qu'on lui fait au corps sur terre, pour l'aimer et pour le tuer. Non, on ne pouvait plus s'en prendre au corps et c'était une grande peine partagée par tous.

On dit que ce qui compte ce n'est pas tant d'avoir un beau corps qu'une belle âme, eh bien! j'aurais de loin préférer que ce soit cette belle âme que l'on enterre là et rester avec ce beau corps qui n'était plus et voir ce beau visage et ces beaux yeux qui s'étaient refermés.

De tout mon corps je les aurais aimé et j'aurais vendu mon âme pour le posséder encore ce corps. Mais ce ne sont plus que deux âmes qui s'aiment autant que deux âmes puissent s'aimer et permettez moi d'en douter, mais le corps n'a plus rien à voir dans l'affaire. 

On dit: "loin des yeux loin du cœur" et c'est à ce corps qu'on est plus près de revoir qu'on pense. Quant à la belle âme elle s'est envolée si l'on croit qu'après la mort du corps elle s'en détacherait, alors elle s'en détacherait comme s'en détacherait la nôtre qui ne le verrait plus.

Oui! tout tient au corps. L'amour est aussi chevillé au corps que la vie. Et c'est tout deux qui nous quitte. Et c'est tous trois qui nous quittent avec le corps, avec le corps du défunt le corps du défunt et la vie du défunt et l'amour du défunt.

Qui reste n'a plus rien et se lamente de la perte: il pleure un corps et ne pleure pas qu'un corps. Alors il dit un nom, un nom au pouvoir évocateur, et c'est le nom de la personne et c'est toute la personne qui lui revient mais en pensée, en pensée seulement et c'est bien triste.

mercredi 9 juillet 2025

Le compartiment vide


Quand on a trop de choses en tête on peut tout dire mal pour tout vouloir dire en même temps. Je dois donc commencer ici l'histoire de mes pensées comme on commence toute histoire, par le début.

Je me trouvais dans un train de nuit que j'avais pris pour ce qui devait être pour moi un lieu d'enterrement. Et c'est un peu l'esprit où je me trouvais qui faisait que je pouvais aimer tout ce qui était aimable et c'étaient alors qui occupaient le même compartiment que moi.

Mais sur ma literie très tôt couché je finis par m'endormir. Quand je me réveillais j'étais à Latour de Carol où devait avoir lieu l'enterrement de ma femme. Je me retrouvais seul dans le compartiment. Tout ce qu'il y avait d'aimable s'en était allé.

Je dis cela à manière de parabole pour une humanité qui se réveillerait trop tard et se retrouverait comme moi tout seul. Un grand philosophe espagnol, Ortega y Gasset dit: "il y a moi et ma circonstance". Je crois que l'on peut dire la même chose de mes pensées.

Elles ne viennent pas toutes seules; ne sortent pas du néant, de "la nada", elles sont le fruit ou enfants de circonstances qui sont les miennes en un temps où l'argent avait pris une importance capitale.

S'immisçant au sein même du noyau humain qu'est la famille, aussi ma grande crainte était qu'on ne parle pas de qui venait de quitter notre humanité mais de successions, d'héritages, d'argent qui créé la scission, qui sépare davantage qu'il unit entre eux les membres d'une même famille.

Je pensais donc à la brutalité de l'argent puisqu'au lieu d'adoucir les mœurs comme le ferait la musique ou le chant il désintégrait jusqu'au noyau le plus dur de la société qu'est la famille. Avec l'argent on passait de la fusion à la scission de l'atome.

Est-ce que j'allais trouvé la force et le courage de leur dire, parce que là se posait le problème à chaque fois que se posait le problème de l'argent, que je n'étais pas un élément étranger et hostile comme il me fallait me convaincre moi-même que je n'étais pas en terrain étranger et hostile.  

Que je n'avais pas en tête de leur soustraire une part du patrimoine familiale sinon que j'étais moi-même une part de ce patrimoine et capital qu'on appellerait plutôt le patrimoine et capital humain; que l'humain devait donc être privilégié et l'argent ne servir qu'à assurer sa bonne existence ou relation.

Que plutôt que considérer, ce qui était mal considérer, que l'argent était comme un Joker qui permettait dans un jeu personnel de faire fi de toute autre carte que l'on pouvait avoir dans son jeu et que la brandissant à tout moment on pouvait s'assurer le gain de tout, il ne fallait pas oublier la carte humaine.

Parce que si l'humain était exclu de notre jeu on pouvait se retrouver comme moi dans ce train de nuit à mon réveil au matin dans un compartiment vide. Mais je n'aurais pas encore assez parlé de ce que j'entendais par la brutalité de l'argent, car il n'y a rien qui ne soit brutal en soi.

La brutalité n'est toujours qu'une brutalité de rapport. Or l'argent permet le rapport, l'échange, mais n'implique en rien que ce rapport, que cette échange soit brutal ; et au lieu de le rendre difficile il pourrait le rendre facile cet échange, ce rapport entre humain, le favoriser au lieu de le défavoriser.

Serait déjà beaucoup la simple considération que l'on ne vit pas avec l'argent mais avec des humains, et que se sont les humains plus que l'argent qui viendraient à nous manquer le plus. Mais sans doute, comme je l'ai déjà dit, cette considération venait de ce que je venais de perdre un être cher: ma femme.


samedi 5 juillet 2025

Le dessaisissement


Cette douleur poignante je la connais bien: elle m'a saisi autrefois, elle me saisi aujourd'hui; et pourtant c'est celle de la perte: le saisissement du dessaisissement. Je ne me savais pas autant tenu par mes parents que quand ils se dessaisirent de moi pour m'envoyer à l'internat.

Je ne me savais pas autant tenu par toi Nisa que depuis hier où je t'ai perdue: me voilà dessaisi et pourtant qu'elle saisissement en moi je ressens: c'est poignant. Je reconnais l'endroit, c'est l'endroit où ça m'a fait si mal autrefois. J'ai si mal aujourd'hui que tu n'es plus là.

J'aimerais être comme toi dans le froid et sans ce grand poids en moi avec des après demain d'enterrement. Bientôt dans la tombe avec tes parents. Tu étais aussi au pensionnat enfant mais pour toi Nisa plus de ce dessaisissement qui est un saisissement poignant. 

Ah! Nisa, Nisa, mon enfant; aussi ma maman, Nisa ma maman; je t'ai tant serrer contre moi mon enfant, jamais plus qu'un long saisissement, qu'un long saisissement sans dessaisissement; et toi ma maman et toi mon enfant, fleurtant avec nos manques de câlins et le monde environnant. 

Ah! Nisa cette douleur lancinante, ah! Nisa cette heure du dessaisissement, ah! Nisa Nisa revient mon enfant, ah! Nisa Nisa Nisa revient ma maman, ah! Nisa, Nisa, Nisa, Nisa, c'est toute notre enfance qui revient en même temps, et si douloureusement je la ressens.

C'est le corbillard qui te ramène chez tes parents mon enfant. Il ne faut pas lui en vouloir. Tous les corbillards mon enfant ont sur la vie un temps de retard. Tu sais j'aurais bien voulu le prendre avec toi, mais ils n'ont pas encore voulu de moi.

Aussi je pleure comme un enfant qui n'a plus de maman, aussi je pleure comme une maman qui n'a plus d'enfant, parce que le corbillard que j'ai pris tant de fois vivant c'était celui qui t'éloigne des parents, mais pas le tien Nisa, pas le tien mon enfant qui te ramène à papa et maman.

Demain je vais prendre le train qu'on a pris toi et moi il y a si longtemps et c'était pour revoir tes parents que tu n'avais pas assez vu de leur vivant et que c'était là que tu voulais être enterrée, moi j'ai dit oui parce que je t'aimais et que j'avais oublié la douleur du dessaisissement.

vendredi 4 juillet 2025

L'être social par excellence


Je voudrais suivre un instant ma pensée ou plutôt je voudrais suivre un instant ma croyance, même si je me défie de toute croyance, parce que sans doute je pense encore que toute croyance comme toute pensée à sa raison d'être et c'est, qui sait, de supporter la vie telle qu'elle s'offre à nous.

Aussi je crois que les femmes mettent des enfants au monde pour ne pas être seules, autrement qu'elles ont beaucoup d'amants, ce qui est toujours pour ne pas être seules, et que leur plus grand attachement à leurs parents et le plus grand soin qu'elles leur portent c'est toujours et encore pour ne pas être seules.

Je crois que la mienne de femme est tombée malade de ne pas avoir eu d'enfants et à apprendre le décès de son père, quand la fracture avec la famille était déjà consommée; qu'une nouvelle famille de personnes affectées à sa personne (aux soins à la personne) a put un temps supplée à ce manque, reconstituer autour d'elle cette vie qu'elle ne pouvait concevoir qu'accompagnée, choyée d'êtres.

Je crois que l'homme qui a du mal à comprendre cela a du mal à comprendre les femmes et je crois que j'ai été cet homme. "Un seul être vous manque et tout est dépeuplé". On voit bien que Lamartine était un homme. On voit bien que le romantisme est un romantisme d'hommes qui ne comprennent pas les femmes. 

S'il suffit d'une femme à un homme pour que le monde soit repeuplé je ne crois pas que ce soit le cas pour une femme. L'exigence de la femme est une exigence d'êtres au pluriel. Pour la femme être n'est pas être seule, non plus qu'à deux seulement.

La femme a elle seule amène beaucoup de vies, porte beaucoup de vies en elle; elle les veut au monde; elle ne peut concevoir la vie autrement qu'habitée, et cette habitation qu'animée, elle la veut peupler d'êtres vivants.

Aussi je crois que la femme laisse un plus grand vide dans l'existence que ne laisserait un homme parce qu'elle comble un plus grand vide étant à elle seule plusieurs vies. 

Sylvie, ma femme, va partir, et beaucoup de choses vont partir avec elle, de choses, que dis-je, d'êtres, de vies ou de vie, car sa vie n'a jamais été qu'une vie à la fois singulière et plurielle: toute la vie qu'elle rassemblait en elle, aussi qu'autour d'elle.

Je crois que la femme la plus seule n'est jamais aussi seule qu'un homme, bien que paradoxalement elle se sente infiniment plus seul qu'un homme, et c'est qu'elle peut infiniment moins l'être qu'un homme, seule.

Aussi quand je pense à l'être social par excellence je pense à ma femme plus que je pense à moi même qui suis un homme et que plus que cela tient à la nature de chacun cela tient à la place que la nature a donnée à chacun. 

jeudi 3 juillet 2025

Mes adieux à Nisa


J'étais à nouveau dans la chambre du mourant, ma femme, et moi-même j'y cherchais cette petite mort qu'on appelle le sommeil. J'en manquais. J'aimais alors à imaginer la vie comme une grande dette de sommeil qu'on contracterait jusqu'à désirer s'endormir à jamais.

Que c'était bon de s'allonger sur ce lit à côté du sien. Celui qui ferme les yeux ne craint pas, n'imagine même pas, le côté définitif que ça peut avoir comme moi je pouvais le voir ce jour-là, de toute façon, son désir le plus grand, est de dormir; c'est qu'il fait bon dormir.

Bien sûr, que cela me renvoyait à ce qui l'est moins, sûr: c'est qu'il fait bon vivre. Il ne faisait plus bon vivre pour ma femme. La morphine l'aidait a dormir. C'est une grande souffrance de vivre pour qui n'arrive pas à dormir. 

Par contre, ce n'est pas une grande souffrance de dormir pour qui n'arrive plus à vivre, me disais-je, sans doute à titre de consolation, aussi que c'est la perte qu'on lamente: celle du sommeil comme celle d'un être cher, et que ma femme ne perdait rien à dormir.

Elle ne se réveillerait plus. Je n'assisterais plus à son réveil. Inutile alors que mes yeux veillent. Je fermais mes yeux sur lesquels tombait une douce lumière. J'essayais d'être elle, de goûter à son repos, d'entrer dans son sommeil, quand ce qui me tenait en éveil c'était elle.

C'est que j'aimais ces yeux quand elle les avait ouverts. Ils étaient bleu comme le ciel. Avec en eux toute sa lumière. Et quand rien ne les avait figés. Comme pour l'éternité. Mais sans expression. Mais sans expression humaine. Mais sans expression qui ne soit elle.

Je ne sais pas ce qu'on voit quand on ferme les yeux et qu'on ne rêve plus, que je me disais, et c'est que je voulais encore voir ce que ma femme verrait avec ces yeux qui ne verraient plus.

Sur ses yeux j'avais écrit un poème le premier jour où ils m'avaient vus et c'était qu'ils s'étaient ouvert tout grand sur moi. Que chercherais je maintenant que je ne sais plus écrire de poème et qu'ils ne me voient plus sinon à faire avec ses yeux mes adieux à Nisa.


CITATION

"¿No es, al par -es un decir -, hija y madre de la aurora, imagen lo más fiel, si es que imagen es, de una luz dada por gracia, por simple amor, de una luz que sale a vernos por amor, por verdadero amor? De la Aurora, María Zambrano.

dimanche 29 juin 2025

Laurence ma cousine


Laurence qui est devenue Marinette. Marinette je ne pouvais pas la revoir. Mais j'ai revu Laurence. Laurence qui entre-temps était devenue Marinette. Laurence ne le sait pas. Je suis le seul à le savoir. Parce que je suis le seul a être resté si longtemps sans les voir.

Quand je les ai vues pour la dernière fois Marinette était une femme d'âge mûre qui devait avoir l'âge qu'à aujourd'hui Laurence ma cousine qui est sa fille parce que Marinette était ma tante, la tante Marinette. Laurence a voulu faire un selfie avec son cousin.

Sur cette photo je revois ma tante Marinette à chaque fois que je la regarde. Et c'est bien comme ça parce que je n'ai pas d'autres photos de ma tante Marinette. Un ami à qui j'ai montré la photo m'a dit qu'elle était belle. Qui? Marinette? Laurence?

Laurence était une adolescente quand je sortais à peine de l'adolescence et seulement ma cousine. Quand je pensais à ma cousine je ne pensais pas à ma tante Marinette. Je ne pourrais dire de même aujourd'hui quand en elle je revois sa mère, sa mère que je ne pourrais pas revoir autrement.

J'ai de la peine pour Marinette, pour ce qui est arrivé à Marinette; mais pour ce qui est arrivé à Laurence, pour ce que Laurence est devenue, et c'est la Marinette que je n'ai pas beaucoup connue je suis confus vous voyez puisque je mélange ou saoul parce que je ne vois plus clair ou double.

C'est qu'en Laurence ma cousine je revois Marinette ma tante, comme je n'arrive plus à revoir Laurence en Laurence, ma cousine en ma cousine, ma cousine qui se dédouble pour être ma tante aussi, ma tante que je ne peux plus revoir, et c'est en quoi je remercie Laurence ma cousine.

Je remercie ma cousine d'être venue me voir, depuis des années qu'ont s'étaient pas vus. Dire que je l'aurais prise pour sa mère si elle ne m'avait pas dit: "c'est moi Laurence ta cousine". Et je l'ai embrassé. C'est Marinette que j'embrassais aussi.

Mais il n'y a que moi qui pouvais embrasser Marinette en Laurence parce que l'oncle Janot à qui Marinette doit manquer plus qu'elle me manque, parce qu'il l'a connue plus que je l'ai connue, n'embrasserait en embrassant ma cousine que sa fille Laurence.

Depuis qu'elle est passée me voir je n'ai plus de nouvelles de ma cousine Laurence. Se serait-elle rendue compte que je l'ai prise pour sa mère? Mais sa mère d'il y a longtemps, quand Laurence était encore Laurence et Marinette était encore Marinette. Laurence qui me console de Marinette.

Les temps changent et les personnes aussi. Marinette ma tante ne changera plus. Laurence ma cousine oui. Qui pourrait dire à qui ma cousine pourrait encore ressembler,  mais moi son cousin je me dis qu'en me revoyant souvent elle finira peut-être par redevenir Laurence ma cousine. 

mardi 10 juin 2025

Un foyer de vie


Tandis que je jouais aux échecs avec un ami le téléphone sonna. C'était ma tante. Bientôt je raccrochais pour reprendre la partie et ne pas trop faire attendre mon ami. Sans doute ma tante avait encore envie de parler avec moi. Il y avait des années qu'ont ne s'étaient pas vus.

Ne faites pas comme moi jeunes gens. Trop vite on oublie qui a été pour nous un foyer de vie auprès duquel on aimait à se réchauffer. Et c'était chaque fois que je me rendais accompagné de ma grand-mère dans cette vaste demeure où résidaient l'oncle Jo, la tante Danielle, et les cousines.

Mais c'était elle le centre, le foyer, qui tout animait, par elle que tout rayonnait de joie et de gaieté. Son mari mon oncle n'est plus mais quand il était elle parlait du garagiste qu'elle avait trouvé pas mal et c'était pour faire marronner la grand-mère et bisquer l'oncle Jo.

Elle faisait mille choses, allait en mille endroits, mais c'était lui l'homme qui travaillait, ça donnait des conversations animées, animée par elle surtout qui n'avait pas la langue dans sa poche disait la grand-mère; mais elle riait et ça faisait du bien, ça réchauffait l'âme chagrin.

Un peu taiseux l'oncle Jo, un peu folâtre la tante Danielle, un peu grognon la grand-mère, les cousines un peu gamines, et j'étais cet âme chagrin qui trouvait un peu de consolation a être là où elle pouvait recevoir un peu de chaleur humaine, de vie insouciante et riche qui brillait comme un soleil.

Un soleil qui sans doute est maintenant à son couchant resplendissant de ses meilleurs feux, donnant à la vie ses plus belles couleurs, invitant autant le regard que le cœur et l'âme bienveillante à ne pas oublier ce qui fut, ce qui est, aussi que ce qui ne meurt jamais, l'amour.

Mais tandis que je jouais il y avait aussi ma femme cet autre soleil qui avait tant brillé pour moi et auprès de qui j'avais tant trouvé chaleur et consolation. La maladie d'Alzheimer l'avait terrassée, elle ne bougeait plus de son fauteuil où je ne jetais plus que des regards distraits.

Ne faites pas comme moi jeunes gens, n'oubliez pas dans la dissipation de votre vie, dans ses distractions, ce qui fut pour vous foyer de vie, parce qu'il ne brille plus, parce qu'il s'éteint, parce que vous êtes vous-mêmes devenus foyer de vie.

Car même si chacun à sont tour devient foyer de vie, car même s'il y a plusieurs soleils dans l'univers, la conscience humaine est conscience de ce qui le réchauffe et qui l'éclaire et qui ne souffre pas l'éclipse, de là j'ai gardé mémoire de ma tante jadis foyer de vie.

dimanche 2 mars 2025

Au delà de l'humain, l'humanité


Je vois d'abord la femme et il y a quelque chose d'ouvert et de sympathique presque d'attachant dans son regard qui fait naître en moi le désir de lui parler, mais je ne le ferais pas non plus que je n'aurais à le regretter. Le mari est bientôt là et les enfants ont suivis. C'est bientôt toute une petite famille qui prend place dans le RER et quelques instants de cette vie de famille qui va se dérouler devant mes yeux.

Il me semble saisir entre eux une vraie complicité et sentir une intimité qui se trouve ici partagée par tous ces cœurs qui voudraient bien s'en réjouir parce qu'elle est humaine et authentique, non pas feinte pour le spectateur parce qu'il n'existe pas pour eux plus de spectateurs que pour un couple d'amoureux: le bonheur n'a pas besoin de spectateurs et par conséquent de s'offrir en spectacle.

On voit bien qu'ils ne jouent pour personne ou plutôt qu'ils ne jouent pas: il n'y a pas ici de jeux de rôle et tout le monde est à sa place: la mère ne joue pas à la mère ni l'épouse à l'épouse, aussi en est-il du mari que des enfants. Ils sont à ce qu'ils sont et qui sait si en vacances à Paris hors saison. Des regards passent entre eux et quelques propos sans importance s'échangent qu'ils ne retiendront pas plus que je ne les ai retenus mais que je sais appartenir à la famille, la meubler comme l'on meuble une maison, et sont de relations, n'ayant pas d'autre but que de l'entretenir comme on entretient un feu pour qu'il ne meurt pas tout à fait et continue à nous réchauffer.

Je crois bien avoir senti tous ça et mieux compris pourquoi la famille que par ailleurs j'ai tant haïs, sans doute presque autant que la société, n'en constitue pas moins un ordre supérieur où la personne humaine peut être sacrifiée (le sacrifice pour la famille), j'entends tout ce qui ne concernerait qu'elle, la personne humaine, pourrait être par elle sacrifiée au nom de la famille qui l'engloberait mais non pas froidement sinon chaleureusement, et dont elle se sentirait par conséquent un membre à part entière. Je remerciais cet exemple de m'éclairer parce qu'on ne peut être éclairé que par le vivant, et que le modèle de l'homme c'est l'homme, je dis de sa conduite qui par lui plus que par les règles fussent-elles juridiques ou morales est guidée.

Il est bien clair par ailleurs que la société n'offre pas de nombreux exemples de cette famille aussi qu'elle est loin de lui ressembler comme on est loin d'y appartenir, et c'est pourquoi l'on pourrait parler autant d'une crise de la famille que d'une crise de la société qui aurait pour base cette base dite traditionnelle de la famille. Il n'y aurait plus que des hommes et des femmes et des enfants sans famille et je parle précisément de cette famille modèle qui n'est pas, on l'aura compris, fermée au monde, repliée sur elle-même: le mari aussi avait un regard ouvert et sympathique et attachant, pareil pour les enfants. Tout ce petit monde semblait respirer le bonheur de vivre qui était le bonheur de vivre en famille. Et pas coupée du monde. Et si ce lien est coupé c'est que beaucoup de liens sont coupés. Et tous ces liens sont des liens entre les hommes.

Un peu de nostalgie ne fait pas de mal mais aussi si elle n'enferme pas dans un modèle qui n'aurait plus cours où dont la survie est mal assurée sinon le déclin, c'est que ce n'est pas tant à mes yeux la famille que l'homme le modèle, et sa façon de tisser du lien, et par ces liens créer un réseau où il puisse être inséré autant qu'enserré, car ne rêve t-on pas tous d'être enserrés dans des bras qui sont les bras d'une humanité aimante, c'est dans ces bras là que l'on veut autant vivre que mourir et serait prêt à tous les sacrifices, où renaîtrait l'esprit de sacrifice parce qu'inséré et enserré dans ces liens, où notre vie entrerait dans un ordre supérieur en cela que la dépassant il lui permettrait ce dépassement, et que lui étant dévoué elle lui serait toute dévouée.

vendredi 20 décembre 2024

Papa, maman, la bonne société et moi

 


Si les familles font de plus en plus de victimes, les familles finiront par tuer la famille, parce qu'il ne faudrait pas croire qu'il y aurait d'un côté ceux qui s'en prennent aux familles et seraient par conséquent les méchants et qu'il y aurait de l'autre les bons qui prendraient la défense des familles, que les premiers seraient étrangers aux familles quand les autres en seraient donc partie prenante, quand plutôt tous sont membres de la famille qui cependant et à l'image de la société reconnaîtrait de moins en moins les siens.

La famille un microcosme ou une micro-société dans laquelle si l'on n'était pas aveuglé par les sentiments familiaux on trouverait parmi les siens ce qu'on peut trouver partout ailleurs et pas des meilleurs ou pour être plus juste en son sein le pire comme le meilleur. Mais il n'y a que les victimes qui en parlent mal et elles auraient aussi tort en cela qui est de n'en dire que du mal que les autres de n'en dire que du bien. De moins en moins de bien cependant en serait dit ce qui laisse augurer que les familles fassent de plus en plus de victimes.

Comme il y aurait un disfonctionnement de la société, disfonctionnement contribuant à sa désagrégation, il y aurait un disfonctionnement de la famille contribuant à sa désagrégation. Or porter les plus faibles n'était-ce pas sa fonction comme ce devrait être aussi la fonction de la société. Quelle est aujourd'hui la place de l'enfant comme du vieillard autant dans la société que dans la famille? Qu'est devenu ce qui était le lieu de toutes les solidarités?

Je ne peux penser à la famille sans penser à mon idée de sacrifice, que plus personne n'est prêt à se sacrifier pour plus personne, que le sacrifié se pose aujourd'hui en victime quand il acceptait son sacrifice. Ce serait cela qui aurait changé car toujours les plus faibles sont sacrifiés. Si ce n'est plus l'aîné ce sera le petit génie que l'on couvera de soins et d'attentions. Et ce n'est pas toujours la mère que l'on verra porter l'enfant, pas toujours la mère la sacrifiée. C'est que tout le monde est appelé au sacrifice parce que justement il y aurait moins de vocation au sacrifice.

La mère d'un côté, le père de l'autre, les enfants de l'autre encore, quand aux grands-parents … comment parler de foyer, si la famille c'était le foyer, comment en parler aujourd'hui. Chacun ferait cavalier seul, on dit cela aussi de la société, mais comment alors parler encore de société. Dans la société aussi tout le monde se pose en victimes. La société ferait-elle plus de victimes ou c'est que là aussi l'on accepterait moins le sacrifice, que là aussi le sacrifié se poserait aujourd'hui en victime.

Mon "petit génie" de frère était venu me trouver par une froide nuit d'hiver où nous avons cheminé et parlé ensemble. Il y avait longtemps que je travaillais mais pour lui les parents auraient payés, seulement il avait voulu travaillé et pour cela avait interrompu ses études. Maintenant il ne voulait plus travailler. C'était trop dur. Je lui dis de reprendre les études, que les parents payeraient, que je n'étais pas contre. Sans doute était-ce pour m'entendre dire cela qu'il était venu me trouver. Après les croissants chauds au petit matin il partit. Je ne le revis plus avant longtemps mais je sus qu'il avait repris ses études.

La lutte des classes elle-même peut être vu à tort comme une remise en question de l'idée de sacrifice, car si l'on peut encore l'envisager et l'accepter au sein de sa famille: un père communiste se sacrifierait pour que ses enfants aient une bonne situation (dans la société) mais pas pour que les enfants de la classe aisée ou privilégiée aient une bonne situation dans cette même société parce que ce ne sont pas les siens. Ce n'est pas tant alors l'idée de sacrifice qui serait remise en question mais le sentiment d'appartenir à une même société, de faire société ensemble, comme serait aussi atteint à son tour et inéluctablement le sentiment de faire famille ensemble, d'appartenir à une même famille.

Le premier chapitre du premier livre de Sterne, Vie et opinions de Tristram Shandy, commence par: "A mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait". Je crois que l'on pourrait en dire autant à ceux qui se sacrifient (et n'est-ce pas d'abord aux parents pour leurs enfants que l'on pense) qu'ils devraient regarder à deux fois pour qui ils se sacrifient. Car si l'idée de sacrifice n'est pas mauvaise en soi, comme toute chose n'est pas mauvaise en soi mais selon l'usage que l'on en fait, il vaut en effet mieux y regarder à deux fois avant d'en décider. Pour qui et pour quoi?. Et ce n'est pas renoncer au sacrifice que de se poser ces questions mais l'accepter plutôt que de le subir pour l'avoir décidé en connaissance de cause. C'est un véritable choix de société.