Je n'ai jamais parlé que de sacrifice humain, de l'humain pour l'humain, quand le sacrifice est à la base même de notre société comme elle l'était de la société dite précolombienne qui elle par contre pratiquait le sacrifice humain sans s'en cacher, ou plus proche de nous comme dans l'esprit de la société judéo-chrétienne, pour faire société n'y a t-il pas en effet déjà une part de sacrifice à faire? Pourtant, et c'est là sa contradiction, et où elle nous trompe cette société qui ne cesse par ailleurs de faire appel à l'égoïsme de chacun quand ce prétendu égoïsme n'aurait pour but que de nous dissimuler le sacrifice lui bien réel et exigée par la société de production et de consommation.
Pour mieux le comprendre il faudrait étendre cette notion de sacrifice au temps et à l'espace. Ne nous est-il pas exigé une de plus en plus grande mobilité comme ne nous est-il pas demandé de sacrifier notre temps à l'étude et au travail. Nous avons en tout cas intégré ce sacrifice sans y voir un sacrifice sinon un investissement personnel visant à notre profit personnel. Il n'est pas sûr cependant que ce ne soit pas à la société qu'il profite quand on voit combien elle s'en prend à ceux qui ne s'y soumettent pas.
C'est aussi l'avis de l'opinion générale qui n'est autre que celui de la société, mais tout cela sans jamais évoquer l'esprit de sacrifice mais en louant et en flattant l'effort et l'investissement personnel, ce qui est toujours parler de dépense et du profit personnel en résultant, ce qui n'a pourtant rien d'évident, mais que la société fait miroiter autant que ce miroitement dissimule le véritable sacrifice qui lui effectivement est celui de notre personne toute dévouée à la cause et à la forme de société qu'il épouse plus ou moins inconsciemment, sans quoi il n'irait pas plus au sacrifice que n'y seraient allés les indiens des sociétés amérindiennes.
Si l'on étend aussi cette notion de sacrifice et l'amène à la hauteur d'autres notions auxquels on est par contre très attachés comme la notion de liberté et la notion d'égalité on ne pourra nier qu'il faut sacrifier à la liberté pour satisfaire l'égalité et vis versa sacrifier à l'égalité pour viser à plus de liberté, que rien ne va donc sans sacrifice, mais l'on ne veut pas voir le sacrifice, alors on nous parle indistinctement de liberté et d'égalité comme deux nourrissons tétant à la même mamelle qui serait la mamelle de la société du progrès et de la civilisation quand de tout progrès comme de toute civilisation il nous faut payer le prix fort, ce qui est ni plus ni moins y aller de notre sacrifice.
Il est passé dans le langage courant qu'on "a rien sans sacrifice" mais l'on a pas conscience d'à quel point cela est vrai ni qu'il serait bon de s'interroger sur la nature de ce sacrifice pour savoir s'il emporte notre adhésion ou pas et pour qu'il ne se fasse pas contre nous mais avec nous, aussi que de ne pas se sentir frustré dans nos vies qui ne seraient faites en apparence que de profits et de plaisirs parce que conscient qu'elles sont de toute manière vouées au sacrifice (comme à la mort) et qu'il nous appartient seulement de décider à quoi nous désirons nous sacrifier plutôt que d'y être mené malgré nous comme pouvaient l'être les indiens d'Amérique s'ils n'avaient foi ou perdu foi en leur civilisation.