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mercredi 4 novembre 2026

Le moi conversationnel


Quel est ce soi-même avec qui il faudrait savoir être au moins de temps en temps seul à seul, ce soi-même qu'il faudrait connaitre: "connais toi toi-même" aurait dit Socrate. En ce qui me concerne, et quand je dis en ce qui me concerne je ne sais pas très bien de qui je parle, mais à qui je m'adresse: le lecteur ou tout autre interlocuteur à qui je peux aussi m'adresser de vive voix.

En ce qui me concerne donc, et dans l'ignorance de l'existence de ce soi-même, j'invoquerais plutôt que Socrate ou Platon ce grand philosophe espagnol, Miguel de Unamuno, pour cette affirmation que j'ai d'abord rejeté parce qu'elle se voudrait plus une affirmation de l'existence de Dieu que de l'existence du moi.

"Quien habla solo, espera hablar a Dios un dia" Qui parle seul, espère parler à Dieu un jour. C'est que ne rencontrant personne à qui parler on pourrait encore rencontrer Dieu. A défaut de Dieu, mais ne trouvant personne à qui parler, ma grand-mère avait chez elle la télévision allumée toute la journée et les vieux avant mettaient la radio.

Maintenant il y a les réseaux sociaux. C'est le mot social qu'il faut ici retenir avant d'abjurer des réseaux sociaux comme j'abjurais de Dieu. Quand on se retrouve seul ou de plus en plus seul, c'est-à-dire de moins en moins en société, le moi qui n'a d'autre existence qu'une existence sociale ne peut pas se désister de la société sans cesser d'exister.

Autant dire qu'il n'aurait pas d'existence personnelle sinon une existence conversationnelle, c'est-à-dire en tant qu'il continue à communiquer avec la société des autres même si elle se réduit à un hypothétique Dieu, comme aux virtuels réseaux sociaux, ou à la télé et à la radio, espérant toujours et en vain une écoute et plus qu'une écoute une réponse à son problème existentiel (dire moi serait dire j'existe).

C'est qu'il ne se résout pas à n'avoir ce sacré moi qu'une existence conversationnelle comme à ne pas obtenir de réponse positive, affirmative, de son existence, parce que si elle est niée par les autres, s'il est inexistant pour les autres, les réseaux sociaux, le virtuel, la télé comme la radio et, en première ou dernière instance Dieu, pourrait faire l'affaire, se trouver être l'interlocuteur idéal.

dimanche 1 novembre 2026

La condition ouvrière


Désormais à chaque fois que je penserais à la condition ouvrière je penserais à Odile et Armelle et à ce groupe d'ouvriers au café que je ne pouvais qu'entendre, moi mangeant à la table d'à côté, et eux parlant sans se gêner; Ce franc parler étaient bien celui d'Odile et d'Armelle, aussi que la manière d'aborder sans pruderie ce qu'on pourrait appeler les grands thèmes de la vie, ceux en tout cas où la leur de vie était centrée.

Maintenant si je pouvais résumer leur conversation je dirais qu'elle tournait invariablement autour des mêmes sujets: ça avait commencé par des propos licencieux, sur l'un d'eux et sa femme, puis on le laissa pour parler travail, puis on en revint à parler de femmes avant de reparler travail, puis maison, travaux d'intérieur, puis à nouveau de femmes puis de travail; c'est vrai que le mot travail revenait souvent, c'étaient des travailleurs.

Je me souvenais alors de mon vieil ami qui disait qu'on a fait des tas de films et écrit des tas de romans sur la condition ouvrière mais que rien ne dit que c'est la condition ouvrière mais plutôt comment on se la représente, nous petits bourgeois, car il faudrait pour cela que ce soit un ouvrier qui en parle, mais un ouvrier ça travail de ses mains; et c'est vrai que je les avais pas entendu parler de romans, pas plus que de films.

Et puis qui se réclame de la condition ouvrière sinon ceux qui n'en sont pas, parce qu'Odile et Armelle c'est un bon bourgeois qu'elles se cherchaient et l'ouvrier il aspire pas non plus à être ouvrier toute sa vie, j'avais même l'impression qu'ils le vivaient comme un pis aller, qu'ils l'étaient à défaut de mieux, en aspirant à mieux, et dire que moi qui les enviais je pouvais leur donner l'illusion du mieux.

C'est qu'ils avaient Odile et Armelle, qui malgré elles appartenaient à leur monde plutôt qu'au mien; et si je me mettais à parler cru, à les imiter, mais ce serait encore mal les imiter, je dirais qu'Odile et Armelle avaient plus besoin de leurs mains et de leurs queues, se prêtant mieux que les miennes à l'utile comme à l'agréable; qu'ils étaient pratiques, efficaces, et sans tant de blablabla.

C'est une chose prétendre à une autre condition que la sienne que d'être fait pour une autre condition que la sienne. C'est qu'on ne sait pas à quel point on y appartient. J'en avais cependant pris un peu conscience en les écoutant parler. J'aurais aussi voulu être comme eux; réparer la voiture d'Odile et d'Armelle car étrange coïncidence: les deux avaient eu des problèmes de voiture; c'est qu'on a les problèmes de sa condition. 

Aussi que les mêmes solutions qui sont celles de l'entraide et de la solidarité, Odile avait fait appel à un copain mécano; seulement question aspiration: les amants, les prétendants, il fallait qu'ils fassent illusion, l'illusion du mieux. Et j'avais un temps fait illusion, juste un temps, le temps que l'illusion se dissipe: je n'étais pas "the right man in the right place". J'étais juste un déclassé social, pas même un petit bourgeois.

J'aurais sans doute voulu non pas m'encanailler comme un bourgeois que je n'étais pas; mais si en épousant Odile ou Armelle j'avais voulu épouser la condition ouvrière je n'aurais pas tenu davantage qu'avait tenu Simone Weil à l'usine, elle qui avait pourtant épousé la condition ouvrière. Si elle avait voulu l'usine, l'usine n'avait pas voulu d'elle; si j'avais voulu Odile et Armelle, Odile et Armelle n'avaient pas voulu de moi.

samedi 31 octobre 2026

Le temps qui passe


C'est nouveau que je regarde les couleurs de la vie qui sont les couleurs de la vie finissante et c'est la couleur du feuillage des arbres en automne que je trouve jaunissante et attendrissante et je trouve aussi que je pleure plus facilement qu'avant en voyant un film émouvant; en disant tout cela je ne fais que dresser mon portrait au moral qui donne un peu mon âge.

Parce qu'à me voir on dit que je ne fais pas mon âge et c'est mon portrait physique qui serait encore avantageux si j'avais à le dresser, mais je me connais et j'ai mes fatigues et j'ai mes petites douleurs qui viendraient aussi un peu le contrarier en me contrariant de plus en plus souvent, maintenant ça ne se voit pas mais je gage que cela se verra de plus en plus avec le temps qui passe également pour moi.

Et c'est le temps qui passe et moi qui passe avec le temps comme emporté par le courant de la vie qui se fait de plus en plus rapide et de plus en plus insistant tandis que je le vois de plus en plus lent et c'est que j'y suis depuis longtemps dedans tout emporté n'en sentant même plus la durée, comme on peut être habitué à ses petites douleurs d'homme vieillissant on peut s'habituer au temps à la longue jusqu'à ne plus le sentir passer.

Quand je pense aux fruits de l'automne je me retourne et ce retour lui-même m'est suspect vers mon enfance normande et je retrouve la châtaigne, la noix fraîche et la noisette que j'ai cependant du mal à concevoir comme des fruits sinon des fruits secs et je ne peux alors m'empêcher aussi de penser aux fruits de l'esprit plus qu'à ceux du corps ou qui ne seraient engendrés que par l'esprit et ne seraient plus si charnels. 

Et c'est avant les rigueurs de l'âge tout pareil aux rigueurs de l'hivers un peu de douceur, de bienveillance et de clémence du temps, et si fini la frivolité vive la bénignité, et avant qu'aussi la table soit desservie apprécier la belle nape blanche immaculée qui efface le paysage comme aussi la grisaille et donne une belle lumière blanche presque irréelle, car c'est plus loin que l'enfance, qui sait, qu'on voyage avec elle.

vendredi 23 octobre 2026

L'écoute des hommes


Quand on est un homme, et j'en connais en ce sens de plus homme que moi, on ne regarde peut-être pas assez à l'intelligence de la femme, que la rencontre de l'homme et de la femme c'est aussi la rencontre de deux intelligences. J'aime en ce qui me concerne cette intelligence pratique dont il me semble manquer lui, l'homme, aussi que de cette perspicacité toute féminine dont je ferai grand cas ici.

Je dirai d'abord avoir un faible pour les femmes intelligentes comme on peut avoir un faible pour les femmes bien foutues; il m'importe surtout qu'elles soient bien foutues intellectuellement et je ne partage pas avec mes pairs l'idée que cette intelligence puisse nous être forcément contraire mais qui sait si complémentaire, et c'est de l'ignorer sans doute qui nous la rendrait contraire.

Et si nous faisons l'expérience des femmes elles font l'expérience des hommes, aussi peuvent-elles nous voir comme nous ne nous voyons pas, mais ce n'est pas forcément l'expérience du miroir qui serait là pour nous complaire en nous renvoyant notre image qui est celle que nous nous faisons de nous mêmes. Et pourtant d'elles nous pourrions tirer des enseignements comme celui qui me fut apporté par Odile.

Je ne le dirai cependant pas aussi bien qu'elle car "Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement" et ne peut le rendre qu'une mémoire défaillante et avant que cela se perde complètement pour un esprit qui ne s'y prête peut-être guère et c'est que les hommes, dit Odile, souvent feraient (histoire de se racheter) après (c'est-à-dire trop tard) ce que s'il l'avait fait avant aurait éviter le pire: la séparation.

Ce n'est pas que nous ferions tout de travers mais enfin pas toujours dans le bon ordre et que l'ordre semble être une priorité dans le bon ordonnancement d'une relation qui se voudrait pérenne; et qu'un manquement à l'ordre pourrait nous être fatal par ce caractère irréversible qu'à le temps qui semble compter davantage pour la femme que pour nous qui nous permettons avec lui quelques négligences non sans conséquences .

Aussi je reviens sur ce: "l'avait fait avant", et c'est parce qu'il était attendu avant, et qu'après c'était trop tard, que ce laps de temps entre l'avant et l'après, qui est la patience des femmes peut être par nous mis à trop rude épreuve; et que c'est les expectatives, les attentes, des femmes, que nous pouvons ignorer. Odile me remercia de mon écoute, serait-ce le meilleur compliment qu'une femme puisse faire à un homme? 

jeudi 22 octobre 2026

Remémoration


Pour me remémorer un film que j'ai vu la vieille je me demande où j'étais dans ce film et c'est dans une de ces banlieues pourries pour ne pas dire sinistrées par le quotidien, j'entends par là sa fréquentation et son abandon autant que sa maltraitance, et j'en parle comme je parlerais d'un être humain et de son vécu, quand l'être et le lieu ne sont pas dépareillés sinon par quelques touristes qui s'y seraient égarés.

Et ce fut le cas dans le film, et qui constitua d'ailleurs la matière du film: un couple turc et leur fille qui sans trop grande surprise s'y firent agressés, histoire que la fille en âge nubile à Sofia en Bulgarie puisse faire connaissance avec qui les secouru sous peine de quelques hématomes et en échange de sa gratitude, sentiment qui malheureusement n'eut pas le temps de s'épancher pour devenir le si attendu amour.

Amour qui peut fleurir dans les lieux les plus déshérités qu'on voudrait aussi croire les plus féconds et en des êtres qu'on disait ne pas dépareiller avec les lieux et c'était en l'occurrence un bulgare drogué à qui la méthadone ne suffisant pas s'adonnait à la boisson. Mais le père, et la fin sera aussi brutale que le début, précipita le départ après avoir demandé sur son lit d'hôpital et en vain à sa fille de couper court.

Ils devaient se voir le lendemain mais il n'y eut pas de lendemain, comme il n'y en a certainement pas en ces lieux ou nait l'amour aussi certainement qu'il y meurt, car comment pourrait-il y vivre longtemps; puis c'est toujours une tâche ardue pour le réalisateur de le faire durer ad aeternam, aussi l'on n'y coupe toujours court, qui plus est en des lieux si indésirables qu'on se demanderait comme le désir peut y naître.

Il n'empêche que le temps du film j'aurais été un peu ce jeune bulgare et un peu cette jeune turc et aurait un peu avec eux flâner et fleurter dans les bas quartiers de Sofia où cette forme larvée et à la fois florissante de la violence, le racisme contre les turcs, ferait rage; mais vraiment très peu, sans quoi il ne m'en aurait pas autant coûté pour me le remémorer.

mercredi 21 octobre 2026

Des êtres visionnaires parce qu'authentiques


Je crois pouvoir m'arrêter pour aujourd'hui à cette réflexion que j'ai eue et c'est qu'il nous arrive comme il arrive à notre société d'être à un moment de fracture et c'est avec nous-même comme la société avec elle-même, et j'insiste sur le mot fracture car ce n'est pas rien, et pourtant il passerait de nous inaperçu, ce moment de fracture, d'autant que nous en sortirions changé.

Il n'y aurait alors qu'une vision extérieure et postérieure qui pourrait en parler ainsi, et c'est historiquement parlant, et ce n'est pas comme nous pouvons parler de nous même qui sommes continuité de l'être mais de l'être changeant, qu'on pencherait pour dire imperceptiblement changeant, et c'est qu'effectivement nous ne nous en rendons pas bien compte, ne pouvant pas plus être extérieure à nous même que ne l'est la société.

Un sentiment, une intuition, tout au plus, de ce que quelque chose est en train de se passer, de ce que quelque chose est en train de nous modifier, mais sans davantage nous l'expliquer, seulement le vivre, nous sommes dedans, nous passons, nous changeons, et aussi bien nous ne changeons pas; mais le regard extérieur porté sur nous comme sur la société ne verrait que ce changement et rien d'autre.

Car ce ne serait qu'un instantané, qu'un instant fragmenté pris sur notre vie comme sur celle de la société qui est un tout, d'où la fiction de l'histoire et la réalité de notre propre existence qui fait que nous ne nous rendions à peu près compte de rien, d'aucun changement qui soit réellement changement dans le sens où nous en sortions modifié, plus le même.

Aussi seul un observateur extérieur peut s'exclamer: comme tu as changé! mais c'est aussi qu'il ne nous voit pas tout entier, du commencement à la fin, dans la continuité de notre vie; et pour ce qui est de la société il faudrait alors la voir aussi comme un être vivant qui a un début et une fin qui se tiennent comme nous nous tenons dans notre vie. Sinon c'est faire de notre histoire comme de l'histoire de la société une fiction.

Car nous sommes dans la société comme en nous même vivant, c'est-à-dire partie prenante, indescriptiblement liés, s'extraire de soi même comme de la société parait être une entreprise impossible, il n'empêche que des personnes comme Walter Benjamin, cet auteur du siècle passé et qui en avait prévu bien des malheurs, aurait cette capacité qu'on dira intellectuelle quand bien des intellectuels se sont fourvoyés, mais que je dirais plutôt intuitive et qui procèderait plutôt d'avoir collé au plus près de la réalité et d'eux-mêmes, des êtres visionnaires parce qu'authentiques.

lundi 19 octobre 2026

A quoi bon!


Je crois pouvoir dire sans trop me tromper et faire une généralité sans que trop de mon temps puissent y échapper que s'il nous était donné d'exprimer tout haut ce que nous pensons tout bas très souvent reviendrait comme un leitmotiv: A quoi bon!

Si je vais voter, et je ne vais plus voter, et comme moi beaucoup de ma génération, et qui sait si encore plus de l'autre, ne vont plus voter, et comme eux je pense que voter pour les uns comme pour les autres n'y changent pas grand chose, et alors on se dit tous ensemble: A quoi bon!

Quant à faire carrière comme nos pères il aurait fallu être de leur génération pour en avoir la motivation et c'était accéder à la société de consommation car pour beaucoup on ne pourra pas dire qu'ils avaient la vocation, n'étions nous pas alors en droit plutôt que de vouloir ce qu'ils avaient voulu et déjà obtenu: un niveau de vie appréciable (surtout par eux), de vouloir que notre profession réponde à une vocation. Travailler pour travailler: A quoi bon!

Résultat (pour beaucoup d'entre nous) le chômage, et plutôt que les subsides du travail les subsides du chômage, et comme ils s'étaient accommodés des premiers nous nous accommoderions des seconds aussi que de leurs récriminations, car si nous avions pensé de toute la hauteur de notre pensée par trop altière: honte à eux, à leur tour (juste retour des choses) de toute leur pensée par trop terre à terre ils disaient: honte à vous. Quant à tous ce qu'ils avaient fait avant nous le continuer après eux nous disions: A quoi bon!

Leurs luttes ont en parle encore mais sans plus les comprendre que les guerres de religions ce qui ne nous empêche pas de les juger comme nous jugeons ces dernières et c'est tout autant de ne pas les avoir connus. Ils aiment l'histoire comme nous aimons l'actualité, ils se raccrochent à leur passé comme nous nous raccrochons à notre présent, car pour nous se retourner: A quoi bon!

Et, pour finir, mettre des enfants au monde et dans quel monde, nous étions déjà beaucoup à nous poser la question mais pas tant à y répondre conséquemment, cependant que les choses n'allant pas s'améliorant nous serions de plus en plus nombreux à nous dire: A quoi bon!

Aussi il ne faudrait pas être surpris comme je le fus que ma tante qui avait fait fortune dans la merguez à Bordeaux, la ville de Montaigne avant d'être celle de la merguez, me parle du lâcher prise, si c'est toujours de soi que l'on parle ou ce que l'on se dit à soi-même que l'on voudrait faire partager aux autres, mais ce qui aurait valu pour sa génération ne valait plus pour la mienne qui n'était pas plus celle de Montaigne que celle de la merguez mais bien du: A quoi bon!

dimanche 18 octobre 2026

Ma génération


J'avais perdu de vue ma génération et c'est que charrier par la vie on peut en être déporté comme baigné dans le bain multigénérationnel être amené à les confondre toutes. Aussi j'apprenais que c'était pour commencer, ce qui était un début de distinction, une génération de prénoms que j'avais un peu oublié, qu'elle était donc faite de Catherine, de Murielle, de Corinne, d'Anne, de Guy, de Jean, de Frédéric, de Philippe car je n'étais pas le seul Philippe de ma génération.

Je les trouvais d'emblée sympathiques sans m'expliquer vraiment pourquoi et c'est que cela se passait pour une fois d'explications, de justifications, et c'est que le courant générationnel passait entre nous comme aussi que leurs pensées me semblaient familières, qu'elles me traversaient comme elles les traversaient, que nous en étions toutes et tous irriguées même si elles commençaient à dater.

Mais je n'en avais pas vraiment suivi l'évolution et il est vrai que je renouais seulement et qui dirait fatalement ou inéluctablement avec elle et c'était bien confortable et rassurant, deux choses qui avec l'âge commencent à compter vraiment. C'était un monde d'appartenances comme de lieux communs où il était bon de se retrouver. L'originalité de tout temps peut être déplaisante, voire déplacée, et cela est sans doute un trait commun intergénérationnel.

Les attitudes mêmes qui sont les attitudes de l'âge ou de conformité avec l'âge faisait que l'on pouvait se sentir en terrain connu, c'est que nous aurions traversé à peu près les mêmes épreuves comme l'outrage du temps ensemble quoique séparément bien que nous ne l'ayons pas été autant que notre solitude, qui peut-être aussi fut le lot commun, ne l'eut prétendu. Je peux seulement aujourd'hui mettre des visages, des expressions du visage, des corps, des expressions du corps, et les donner aussi comme propres à cette génération qui est la mienne.

Je l'avais quitté enfant, déporté en outre mer, pour ne plus la retrouver qu'à un âge avancé, et quand je dis retrouver c'est la reconnaitre et me reconnaitre en elle, et à cela j'avais tardé mais l'on ne peut pas couper les ponts avec sa génération car les générations sont elles mêmes comme des ponts qui mèneraient d'une génération à une autre, qui partent de l'enfance et débouche sur l'enfance. Et je ne peux maintenant m'empêcher de les revoir enfants.

Daniel Maillard et sa sœur, comment s'appelait encore sa sœur car son nom doit être un nom oublié de ma génération, que je ne savais pas qui des deux je pleurais quand quittant la Normandie pour la Nouvelle Calédonie j'en fus séparé, éloigné, je ne les reverrai plus jamais, mais je revoyais ma génération et eux en ma génération et en l'amour que je lui portais il devait y avoir de l'amour que je leur avais porté, et c'était aussi un amour de déporté et il n'est pas bon d'être de sa génération trop longtemps déporté au point de ne plus la reconnaitre et en elle se reconnaitre. Sa sœur c'était Christine, voilà, voilà qu'en retrouvant les noms de ma génération je retrouve ma génération.

 

samedi 17 octobre 2026

En aparté


Si j'avais un reproche à me faire, car comment en ferais-je à d'autres qu'à moi-même, ou ne commencerais je pas par m'en faire à moi même que je suis censé connaitre mieux que quiconque, mais voilà où justement le bas blesse et c'est au fondement de cette connaissance qu'elle me fait aller et c'est d'avoir trop vécu en aparté.

M'étant toujours examiné ainsi, c'est-à-dire seul, en dictateur (car de là dictant ma conduite), il ne m'était pas difficile de former sur moi un jugement par trop clair et absolu. Mais comment en aurait-il été différemment, si pour relativiser il aurait fallu que je ne sois pas seul mais en compagnie de mes semblables pourtant tous différents les uns des autres mais suffisamment semblables pour que l'on se compare.

Si je me croyais avoir de la volonté voilà que je vois s'exercer une volonté dont je n'aurais pas eu l'idée jusque-là qu'elle puisse exister et se manifester. Si je croyais aimer voilà que des cœurs plus chastes se montrent aussi être des cœurs plus purs. Si je me croyais sensible voilà qui se dit dur et que je trouve plus sensible que moi et inversement si je me croyais dur voilà qui se dit sensible et que je trouve plus dur que moi. 

Comment ne pas se perdre et être confondu par le nombre? Comment s'y retrouver qui est comment se retrouver? Quant à sa vérité si chacun est porteur de sa vérité que vaut-elle et pour qui vaut-elle, peut-elle se prétendre avoir une valeur universelle? Il en va ainsi de son amour quand chacun aurait sa façon d'aimer, et de sa façon de penser qu'en chacun aurait sa façon de penser.

Et c'est une nouvelle terrifiante que celle que l'on ne dispose plus de son moi, j'entends de façon absolu et discrétionnaire, qu'il soit mis en doute, qu'il soit relativiser, et cela par la seule existence des autres moi qui se le disputent et cela non pas en le poussant dans ses retranchements mais plutôt à s'ouvrir aux autres moi.

Je compris alors que le moi était le siège du pouvoir (car il n'y aurait pas d'autre pouvoir qu'absolu et discrétionnaire) et pour autant l'existence de tout autre moi serait alors jugée suspecte et fort compromise, voire nier par celui là même qui sous couvert de l'Etat et en aparté, ce qui signifie de manière privée, confidentielle ou à l'écart du reste du groupe, se sentirait autorisé à l'exercer.

mercredi 30 septembre 2026

Il y a ce CD de Borodine Moussorgski Tchaïkovski


Il y a ce CD de Borodine Moussorgski Tchaïkovski, quelle résonance que ces noms, quelle résonance que cette musique. Oui, Armelle, c'est de la musique classique et cet ébranlement de mon âme est-ce toi ou est-ce elle? Après la mort de mon père c'est tout ce que j'ai eu de lui ce CD qu'il écoutait atteint par elle, cette musique classique, autant que par son cancer.

Que ne faut-il pas avoir vécu pour y être sensible? A quelle intensité de vie qui est amour, amour qui n'est qu'amour de la vie, ne faut-il pas être arrivé pour y être sensible? Et c'est quand elle fait signe de nous quitter, la vie, l'amour, que notre âme à son diapason vibre le plus fort, à croire que tout en elle est musique et toute musique céleste.

Je n'y suis pas parvenu d'un seul coup, trop forte, trop intense pour moi, cette musique comme la vie, il a fallut la mort de mon père, puis celle de ma femme, puis toi Armelle si vivante et si charnelle pour que je l'aime cette musique qui est comme toi sans véritable tendresse mais peut-être est-ce cela la vie, sans tendresse, sans affectation, sans manière, sans destinataire, comme toi ouverte, femme putain et mère.

Rien qui ne m'appartienne, pas plus que la vie, pas plus que l'amour, pas plus que toi Armelle, et que tout ce qui se perd; il reste cette musique qui plait aujourd'hui à mon âme triste de tout perdre, qui l'ébranle, qui la renverse, qui la retourne comme une crêpe. C'est à la chandeleur, cela me revient, que mon père faisait des crêpes, mon petit frère allait bientôt naitre et Apollo 11 ne tarderait pas à atterrir sur la lune.

Mais je pense à Borodine Moussorgski Tchaïkovski à leur âme, autant dire à leur musique qui est vibration de l'âme, que je n'aurais jamais atteint sans rien perdre en chemin, à ce qu'ils ont pu vivre et perdre car tout n'est pas que gain, Armelle, ni qu'excellence de l'instrument, que matière, que chair, certes il les fallut vivant, bien vivant, vibrant, bien vibrant.

Non ce n'est pas la musique du malheur à moins que le bonheur ne soit comme une crêpe qu'on retourne à la Chandeleur, à moins que des deux natures confondues elle ait cette musique les accents dans ces instants perdus tendus vibrants éjaculant sa pâte dans la poêle bien chaude et accueillante où elle fut bien prise; mais lamentablement retombant dans ces temps morts qui sont aussi malencontreusement des temps forts.

mardi 29 septembre 2026

Quand on aime


Quand on aime quelqu'un on voudrait être là où il est: Dieu n'aimerait pas qu'on soit là où il n'est pas, c'est pourquoi l'on dit qu'il est partout Dieu, et c'est son amour qui est partout, tandis qu'il est de nous comme de notre amour qui s'en tient à une personne et n'a pour les autres qu'indifférence: peu lui importe qu'elles soient là où elles sont si c'est là où il n'est pas.

Il faudrait avec l'amour avoir reçu le don d'ubiquité qui est la capacité d'être présent en plusieurs lieux ou partout à la fois, en même temps, ce qui est loin d'être notre cas et par conséquent nous contrarie beaucoup, c'est-à-dire contrarie beaucoup notre amour. Il est égoïste par nature ne pouvant s'étendre beaucoup ni très loin de là où nous sommes: le temps comme la distance jouent contre lui.

Il requiert une présence et l'absence le désole car s'il vient à s'absenter bientôt tout n'est plus que ruine et désolation. C'est comme une ancienne civilisation. Mais nous voilà, loin de notre amour, redevenu barbare, inculte, piétinant avec rage ce sol où nous avons tant aimé, et brisant tous ces vestiges qui nous le rappelle trop et pas assez pour s'en contenter.

Si l'on pouvait encore embrasser l'humanité il n'y aurait pas de cet être vous manque et tout est dépeuplé. Insupportable solitude. Insupportable multitude. Puisqu'elle ne peut pas être l'être aimé. Puisque l'être aimé lui a été retiré. Et que tout notre amour il a emporté. Il n'est peut-être rien quand il est tout pour nous et c'est qu'il nous pèse tant que l'humanité entière n'arrive pas à faire le poids contre lui.

Il n'y a pas plus mauvais investissement, c'est un investissement à perte, et c'est tout mettre dans le même panier, et c'est laisser les autres de côté. Ces affamés, ces assoiffés d'amour, combien sont-ils à se battre pour être aimés, et combien le seront demain car pour aujourd'hui il en manque déjà beaucoup à l'appel, sont-ils morts de chagrin ou de mauvais traitements?

Et à qui iront-ils se plaindre? Armelle tu te plaignais à moi d'avoir été mal aimée. Armelle à qui voudrais tu aujourd'hui que je me plaigne si tu n'es pas prête à m'écouter comme je t'écoutais et à compatir comme je compatissais. Armelle comment aurais tu pu l'être davantage aimé, davantage que je t'aimais? Armelle, ce n'est pas pareil que de vouloir l'être à son avantage que de l'être davantage. 

De l'amour on voudrait tirer un beau parti et ce serait comme tirer parti de l'amour, l'amour réduit ne peut-être réduit qu'à cela: en tirer un beau parti et les limites de notre amour ne sont que nos propres limites, avec lui c'est à elles que nous touchons. Je voudrais depuis qu'on s'est quittés l'ouvrir à l'humanité mon cœur qui ne bat plus que pour moi quand c'est maintenant à peine si je l'entends.

Armelle, tu ne connais pas Michelet, il a écrit l'histoire de la révolution, mais ce que j'ai lu de lui c'est son unique roman La sorcière où déjà il épousait le sort des femmes, aujourd'hui dans son Journal je lis: " Combien on s'attache fortement, en circonscrivant, concentrant tout sur un objet!" Et pourquoi c'est toi Armelle cet objet et pas l'humanité, est-ce à toi ou à Dieu que je dois me plaindre de m'avoir fait ainsi aimer.

mercredi 23 septembre 2026

L'amour d'Armelle


Les femmes qui ont vu beaucoup d'hommes sont pareilles à ceux qui à la guerre ont vu beaucoup de morts au point d'y être insensibles; aussi bien l'on pourrait parler de l'insensibilité du métier de pute. Mais dans le personnel hospitalier habitué a côtoyer beaucoup de malades certains ne s'y font jamais qui ne sont pas bons pour le métier, quand la plupart prenne la tournure ou l'habitude qui pour l'usage est donnée comme bonne.

Il n'est pas sûr pour autant qu'elle soit bonne autrement cette insensibilité sinon à les protéger, à les préserver, mais de quoi sinon que d'aimer. J'ai un ami qui disait que les femmes sont plus fortes à ce jeu de l'amour et que c'était souvent en faisant la grève du sexe qu'elles tenaient leur bonhomme qui lui ne savait pas s'en priver trop longtemps.

Mais il faudrait encore ajouter  que ce sont les femmes sans cœur qui savent se faire aimer et cela je ne le tiens pas de mon ami sinon de ce que j'ai lu d'Alain dans ses Propos et qu'il suffit de reporter aux femmes: "redoutés par cette indifférence qui enlevait tout espoir … les hommes sans cœur, étaient finalement aimés."

Armelle qui se vantait d'avoir connu plusieurs hommes ne savait pas qu'elle se vantait ainsi d'être une femme sans cœur, ayant pourtant cette insensibilité qui était comme une insensibilité de métier; on aurait dit par là qu'elle avait du métier comme on aurait dit qu'elle avait de l'expérience; et je ne suis pas sans penser que chaque homme qui venait à elle en tuait un autre qui l'aurait précédé et que tous ces prédécesseurs tuaient l'homme qui venait à elle.

On les dit alors faites pour l'amour quand l'amour les a défaites. Et c'est parler autant pour les femmes sans cœur que pour les hommes sans cœur. Aussi chacun finit par trouver celui de sa condition et croyant se préserver ne fait qu'empirer son cas, car, toujours allant vers qui moins de cœur aurait à l'ouvrage, il ou elle, finirait par trouver son égal qui autant de mal lui ferait qu'il ou elle lui ferait.

Maintenant je répondrai à mon ami que la force de l'homme ne se mesure pas à la femme mais à lui-même, que celui qui est fort est fort contre lui-même et non pas contre la femme, que c'est lui qu'il doit empêcher, contre lui qu'il doit se retourner et non pas contre la femme, qu'elle se laisse aller et il la laissera aller car n'est pas à lui celle qui est à d'autres, ni a de cœur celle qui se donne sans se donner. 

A la manière des romantiques


Toujours je me dis, et c'est que toujours je pense à toi, que tout serait plus beau avec toi, et c'est que je regarde le paysage et que je ne t'y trouve pas, mais si tu étais avec moi c'est toi que je regarderais et non pas le paysage, suis-je en cela romantique que les romantiques se sont tournés vers le paysage en l'absence de l'aimée et comme pour la retrouver.

On peut bien remplir le paysage de la présence de l'aimée mais c'est en son absence qu'on le fait, parce qu'en la présence de l'aimée on est à l'aimée et non pas au paysage; n'est romantique le paysage qu'en tant qu'il tient son romantisme de l'aimée, qui seulement en l'absence de l'aimée peut s'emplir de notre amour qui n'est pas tant amour du paysage que de l'aimée.

Combien triste je serais d'être où nous avons été car je ne pourrais l'embellir davantage ce paysage qui de ta présence fut déjà choyée bien que je ne l'ai point vu tandis que je te voyais, et comme je ne l'ai point vu tandis que je te voyais c'est à ta seule présence qu'il me renverrait lui que je  ne souffrirais pas de revoir sans toi.

F.W.Schelling ce philosophe romantique qui a écrit Clara, l'amour et le monde des esprits, aurait réintroduit la nature dans le monde de l'esprit. Je ne sais rien de lui et peut-être aussi rien de toi l'aimée sinon que tu appartiens à la nature, et que si je peux t'y retrouver c'est aussi parce que tu es entrée dans le monde des esprits aussi que dans cet esprit qui est le mien.

D'après Schelling le monde de l'errance serait celui du péché mais c'est aussi celui des âmes en peine et qui sait si ce ne sont pas les mêmes; que je connaisse la mienne et qu'elle se double de la tienne car si je sais de quoi je pêche il se peut aussi que je sache de quoi du pêches et que je compare ton errance à la mienne et qui serait de ne s'être pas trouver ou de s'étant trouvés de ne s'être pas retrouvés.

Si je fais usage d'un langage sibyllin c'est qu'il est des vérités cachées que seul le cœur connait et que sans descendre à ses profondeurs mieux vaut les ignorer car on ne saurait les éprouver avec chaleur, mais je m'égare comme on s'égare dans un paysage où tu ne serais plus et où je ne serais pas car je ne saurais pas y être sans toi et y goûter à la manière des romantiques.

mardi 15 septembre 2026

L'être atypique


Peux t-on l'accuser, comme on l'accuse, que déréglé il dérègle les autres, ce qui serait considérer les autres comme tous réglés de la même façon parce que ne l'étant pas ils sont tout aussi sujet à se dérégler au contact de qui ne serait pas également réglé, c'est-à-dire comme ils le sont. Ce n'est alors que parce qu'on les voudrait tous régler sur la société qu'on pourrait parler de celui qui ne l'est pas comme déréglé.

Ainsi l'être atypique serait celui qui n'appartiendrait à aucun type d'êtres en tant qu'ils seraient tous des êtres sociaux, c'est-à-dire réglés sur et par la société. Cet être bien sûr n'existe pas dans l'absolu car existant comme tous les êtres en société il ne peut s'en démarquer complètement. Il ne s'agit donc pas tant d'une question de nature que de degré ou de conformité à la société à laquelle il appartient aussi.

Pour mieux le comprendre il faudrait lui opposer (et bien que n'existant pas lui non plus dans l'absolu) l'être social type qui au nom de la société ne cesse de revendiquer et c'est encore revendiquer pour cette société tandis que notre être atypique ne revendique rien sinon sa propre existence qui en elle même pourrait être considérée comme intolérable à ladite société parce que s'en démarquant trop.

Son absence même de revendications plaiderait contre lui comme un manque de partis pris qui serait un manque d'appartenance ou d'adhésion qui pourrait aussi lui être reproché. Il pourrait en souffrir comme on souffre d'une maladie si l'on considère l'état général comme l'état de santé général qu'il aurait perdu et son fonctionnement serait pris comme un dysfonctionnement.

La société comme un organisme vivant pourrait connaître envers lui comme un phénomène de rejet si naturel et général qu'il n'en paraitrait rien de plus normal à toutes les cellules qui le composent d'agir ainsi, le renvoyant à sa supposé toxicité et c'est paradoxalement que la normalité tue et non l'inverse: qu'il est un poison pour la société.

Mais comme pourrait l'être un médicament pour un organisme malade. Il en serait  aussi, puisqu'en faisant également parti, comme la cellule la plus sensible et réactive, et créatrice dans le sens où elle élaborerait ces toxines capables d'agir sur des cellules cibles dans l'organisme contaminé. Cela se ferait aussi à son insu, en quoi aucune revendication affichée quand toute revendication viendrait de sa nature atypique.

On pourrait alors le dire porteur et comme révélateur d'un mal endémique qui serait celui d'une société malade et dont il souffrirait tout particulièrement de par sa sensibilité exacerbé mais, ne bénéficiant cependant pas d'une attention particulière, il serait destiné à mourir sans suite ni bénéfice de personne ou autre cellule ou composante de l'organisme social en question.

samedi 12 septembre 2026

La relation amoureuse


Comment avoir perçu la perversion de quelqu'un et continuer à l'aimer sinon que l'amour tient au corps plus qu'à l'esprit car tandis que l'esprit nous en détournerait le corps nous y attacherait. Cet amour est pourtant imparfait et en tant qu'il est imparfait ne peut qu'être facteur de souffrances et non de jouissances, mieux vaut parler de réjouissances si l'acceptation que l'on a du mot jouissance renvoie essentiellement au corps.

Notre pensée va pourtant à la personne aimée quoique nous en percevions le vice qui est vice de la pensée et en cela nous disons qu'elle est viciée et non pas vicieuse ce qui limiterait au corps son vice; en quoi nous comprenons bien qu'il ne peut y avoir que corruption des deux, l'un ne pouvant pas aller sans l'autre, mais nous nous écartons de notre sujet.

Comment s'explique cette permanence du sentiment envers qui nous avons trouvé le sentiment vicié, de qui nous avons senti la corruption qui n'est pas que corruption du corps et loin de là que cela soit ce qui en elle nous attire. C'est plutôt qu'aussi que nous avons déterminé ce qui en elle était mauvais, vicié, corrompu, nous avons déterminé ce qu'il y avait de bon, de sensible, de tendre, et qui nous a également affecté.

Nous l'aimerions pour cela et la haïrions pour tout ce que nous ne l'aimons pas mais qui est aussi bien elle. Cela jette alors un trouble en nous qui est celui de notre propre sentiment et pas de l'amour sinon d'un amour empêché par ce qui nous dérange en l'objet de notre amour, qui fait obstacle à notre relation quand nous la voudrions libre, absoute de tout obstacle.

C'est bien à cela que tend l'amour: à une certaine pureté de la relation qu'on pourrait dire aussi exigence dans la relation, exigence qui n'est pas exigée dans d'autres types de relations. C'est qu'il se trouve que beaucoup restent à un niveau d'exigence inférieure et commune, et bien qu'ils se sentent appelés à plus d'exigence, ce qui est le propre de l'amour, aussi a être meilleur qu'ils ne sont, ils pensent quand même satisfaire par ce qui ne satisfait plus, mais par quoi il est courant de satisfaire, et c'est se tromper autant que tromper.

Leur incapacité à aimer est l'incapacité à se hausser à un niveau d'exigence qui n'est pas celui qui leur est d'ordinaire demandé, et quand ils disent alors ne pas aimer ils disent ne pas être capable de répondre à l'amour et à son niveau d'exigence, et ce n'est pas tant qu'ils préfèrent se repaitre dans des relations d'une moins grande exigence et qui ne pourraient les tromper que s'ils veulent eux-mêmes s'abuser autant qu'être abusés, quand cela au contraire n'est pas sans laisser en eux un certain sentiment de frustration amoureuse.

Mais qui a perçu la perversion de quelqu'un et continue à l'aimer n'est pas non plus à la hauteur de l'amour et se trompe aussi lui-même en pensant aimer et ne veut pas aussi lui-même, ou ne s'en sent pas aussi lui-même la force, ne se place pas aussi lui-même à la hauteur qui est hauteur de vue et hauteur d'exigence de l'amour. Il est en deçà autant que l'objet de son amour est en deçà et s'il s'y abaisse ne mérite pas mieux, quand l'amour ne peut qu'élever, qu'élever qui aime vraiment.

Quand l'amour (et l'idée que l'on s'en fait est-il à la hauteur de ce que l'on est?) n'a de valeur que s'il nous tire vers le haut qui est le haut de la pensée et des sentiments, et jamais la notion de partage ne pourra recevoir meilleure acceptation que dans l'amour, ni de valeur qui est toute la valeur qu'il réclame de nous et sans quoi nous ne pouvons le vivre, et surtout il n'y a de meilleure relation que la relation amoureuse quand elle répond aux exigences de l'amour. 

CITATION

Du Banquet de Platon: " Tout amour n'est pas beau et louable, mais seulement celui qui fait aimer honnêtement."

Plotin Première Ennéade: " Platon a raison de dire que celui qui doit être sage et heureux prend son bien d'en haut... "

mercredi 9 septembre 2026

L'amour avec un grand A


J'ai trop parlé de l'insoutenable légèreté de l'être qui est à la fois le titre éponyme du roman de Milan Kundera et l'amour de A, qui est l'amour sans l'Amour. Je voudrais alors parler de l'amour avec l'Amour qui est l'Amour avec un grand A, aussi pour en rire comme pour en pleurer, non pour en rire comme on en rit aujourd'hui sans en pleurer, mais aussi pour en parler sans pour autant le dénigrer comme on le dénigre aujourd'hui. Et c'est un ami que je m'étais fait lors d'un tournoi d'échecs à Benidorm en Espagne et auquel je participais aussi et tout comme lui en qualité d'amateurs éclairés.

Il se trouve que cet ami et à peu près pendant toute la durée du tournoi (qui devait prendre plus d'une semaine) attendit sa femme. J'avais alors la mienne de femme et comme nous étions à table ensemble et que se sentant trop seul il se joignit à nous et très certainement parce qu'il se sentirait encore trop seul ne pouvait que nous parler de sa femme comme si par ses propos il la convoquait aussi à notre table, et nous croyons en effet la voir comme il nous la montrait et se réjouir pour lui de sa beauté et désespérer comme lui de la voir enfin.

Il faut savoir que les joueurs d'échecs ne parlent que d'échecs sauf quand ils sont amoureux qui était à peu près tout ce que je me disais en l'écoutant. Ma femme, elle, n'en croyait pas ses yeux ni ses oreilles devant le tableau qu'il dressait, au moral comme au physique, de la précieuse personne qu'il voulait nous présenter lorsqu'elle viendrait à lui, mais elle tardait encore à venir à lui et il n'était pas parfois sans s'assombrir, désespéré qu'il était de l'attendre, tandis que nous l'encouragions aussi que nous le félicitions de ses résultats au tournoi d'échecs, et c'était comme vouloir lui donner le change, mais il n'était pas dupe et les échecs non plus ne tenaient pas la comparaison devant sa femme comme les échecs ne pouvaient non plus lui procurer une pareille joie et un pareil bonheur.

Enfin, sa venue était imminente, et la venue du Messie n'aurait pas par lui été autant célébrée. Ce soir on sablerait le champagne ensemble, il nous invitait, voulut qu'on participe de sa joie et de son bonheur qu'on pouvait déjà voir sur toute sa personne, et c'est qu'il n'était déjà plus seul ou que son amour était comme un projecteur porté non plus sur elle seulement mais aussi sur lui comme sur n'importe quel acteur du drame amoureux qu'on peut voir sur le grand écran plus beau qu'il n'est en réalité, car c'est ainsi que des années plus tard je devais voir Carmen Saura, l'actrice espagnole en chair et en os, nous présenter son film et c'était sous l'écran où elle apparaissait, l'écran encore chaud de son apparition, mais beaucoup moins belle que sa propre image, d'où mes yeux pouvaient encore aller de l'une à l'autre qui ne souffrait pas la comparaison et s'en étonner.

Enfin, bientôt on aurait le droit à l'apparition de "la femme de sa vie" et cela promettait, Carmen Saura ne m'y avait pas encore préparé et il est vrai qu'il nous avait fait saliver. Chaque matin je l'avais vu faire son jogging et c'est qu'il se préparait à sa venue et c'était comme un boxeur qui fait son shadow (comme si tout n'était qu'ombre et lumière: illusion) avant de s'affronter à un véritable adversaire en chair et en os qu'il se préparait a recevoir "la femme de sa vie" dans les meilleurs conditions possible. Aussi ce jour là qui devait être le dernier, mettant fin à son attente, il ne put tarir d'éloges vis à vis de celle que nous ne pûmes voir que comme il nous la fit voir, c'est-à-dire encore plus belle que nous ne l'eussions pu imaginer jusque-là.

Ma femme, et que Dieu ait son âme, eut la plus grande difficulté à réprimer en la voyant (à la miss comme on l'appelait désormais) un rire que par métier (elle tenait un salon de coiffure) elle sut transformer en un beau sourire d'accueil et de bienvenue. C'est que l'insignifiance de la personne qui nous était présentée fit que c'est à peine que nous la voyions (comme n'apparaissant que sous les coutures de celle qu'il nous avait fait voir) et que je ne pourrais vous la décrire sans blesser l'amour que mon ami lui portait. Mais la miss avait disparue pour laisser place, comme l'illusion à la réalité, à une femme sans grâce particulière et sans cette lumière que seulement les feux de l'Amour pouvaient porter sur elle. Nous reportions alors nos regards vers mon ami et cherchions à la voir avec ses yeux à lui, mais sans y parvenir pour autant sinon plutôt à la voir définitivement s'effacer devant nous, disparaitre à jamais. On sablait le champagne. Mon ami était radieux. Mais c'est ma femme qui souriait et comme elle était belle ma femme quand elle souriait , et il me semblait qu'elle souriait tout le temps, ce qui ne pouvait non plus être vrai sinon comme je la voyais et c'était souriante.

Et c'est que je ne pourrais terminer là mon récit sans parler de ma propre femme et de comment je la voyais alors que, des années après, malade d'Alzheimer et parce qu'elle s'était perdue je dus aller au commissariat de Saint Maur pour qu'on la recherche et retrouve. Je produisis alors une photo d'elle qui était quand on s'était connus elle et moi aussi que comme je la voyais toujours. Les policiers, en l'occurrence et en particulier une policière chargée de l'enquête, d'enquêter plus que de la retrouver, car il semblait qu'elle me suspectait en premier chef d'être la cause de cette disparition, n'eut pas ce beau sourire qu'avait eu ma femme jadis en voyant présentement cette photo que je produisais devant elle comme si je lui eus montrer ce qu'était ma femme pour moi, de comment je ne pouvais que la voir. Mais enfin, dit-elle excédée, vous vous moquez de moi. 

Désolé, répondis-je, je n'ai pas d'autres photos plus récentes à vous produire que celle qu'elle m'avait demandé de mettre dans mon portefeuille le jour où l'on s'est connus, et y est encore, et ça remontait à plus de quinze ans en arrière, mais le temps s'était arrêté de passer pour moi depuis ce jour où elle était tombée malade. Comment expliquer cela à la policière. J'y renonçais très vite et la laissais poser sur moi ses regards lourds de suspicions. 

Je ne saurais dire non plus si l'on pêche davantage par manque de légèreté que par manque de profondeur mais je laisse ce récit au regard du précédent pour qu'on en retire ce qu'on voudra comme enseignement. Maintenant, et si vous voulez faire un peu de littérature comparée, opposer L'insoutenable légèreté de l'être de Milan Kundera à L'échange de Paul Claudel et vous apprécierez ce qu'il y a d'appréciable: la légèreté ou l'absence de légèreté qui n'est pas tant pesanteur que profondeur, et vous vous déciderez soit pour l'amour avec un petit a, soit pour l'Amour avec un grand A.

mardi 8 septembre 2026

L'amour avec un petit a


Je parlais avec T. Oh, je parlais de ce que les hommes parlent continuellement entre eux et en leur absence, celle des femmes, oui je parlais des femmes ou plus particulièrement de ce qui nous lie à elles et c'est l'amour et de ce que l'on peut entendre par ce mot. J'avais en tête il est vrai ces propos de Jankélévitch que d'être aimé était à la portée du moindre imbécile tandis qu'aimer peu savait. A... m'avait rapporté qu'Amélie Nothomb se serait plainte de tous ceux qui veulent être aimés, sans doute leur préférait-elle comme Jankélévitch ceux qui aiment tout court.

Etre aimé serait comme vouloir être payé en retour d'un service où travail que l'on dispenserait, ce ne serait pas donner ce serait acheter l'amour par l'amour, comme vouloir que notre amour soit payant, notre amour qui demanderait a être payé en retour d'un amour au moins équivalent, ce serait peser ce que l'on donne comme peser ce que l'on reçoit, ce ne serait pas donner à fond perdu, or l'amour est perte de toute mesure: ne dit-on pas que quand on n'aime on ne compte pas.

Mais qu'est-ce que l'on peut entendre par ce mot? Je disais à T qu'il en allait de l'amour comme d'un travail et ce n'est pas que je comparais l'amour à un travail mais qu'il me venait cette comparaison comme le moyen de me faire comprendre. Le travail, disais-je à T, répond d'abord à une nécessité que l'on pourrait dire biologique, à un besoin que l'on pourrait dire du corps. A ce travail alimentaire correspondrait un amour alimentaire qui répondrait lui aussi aux besoins du corps; il est de consommation.

Nombreux sont les hommes et les femmes qui doivent se satisfaire de ce travail comme de cet amour et se félicitent et s'enorgueillissent de cette consommation, de ce qui est quantitatif et non pas qualitatif. Il peut se trouver cependant certains hommes et certaines femmes qui ne voient là que perte de temps et plus d'insatisfactions que de satisfactions, de frustrations à même la jouissance qui par sa réitération n'est que pure répétition d'elle même aussi que de sa frustration de n'être pas davantage que consommation.

Mais ils n'ont rien d'autre, rien d'autre ne leur est proposé, et c'est qu'ils se proposent d'être aimé mais non pas d'aimer, qu'ils recherchent seulement a être aimer, qu'ils ont posés leurs limites et comme paradoxe s'en vante et porte au nombre de leurs conquêtes ce qui n'est que défaites et attestent davantage de leur amour et de ses limites. Leur engagement est moindre comme est moindre l'engagement dans un travail alimentaire que dans un travail répondant à une vocation, qu'un travail passion où l'on se donne.

Le maitre mot ne serait pas prendre, posséder mais donner, se donner à pure perte car c'est toujours à pure perte que l'on se donne sinon c'est que l'on veut acheter, prendre, posséder, consommer, au plus bas prix, rien n'est plus bas en effet que cet amour là. Oui, mais il serait léger, et A me réclamait à plus de légèreté, comme à un travail qui n'exigerait pas beaucoup de moi et qui répondrait cependant aux besoins de son corps, serait purement alimentaire; A me conviait à cet amour là et l'insoutenable légèreté de A me rappelait le roman éponyme de Milan Kundera comme il me rappelait à cette humanité là dont A faisait partie et dont je croyais à tort me distinguer, car qui peut prétendre s'élever au-dessus des besoins de son corps?

Je n'avais eu que des métiers alimentaires pourquoi me refuserais-je alors à un amour alimentaire satisfaisant essentiellement aux besoins du corps? le corps n'avait-il pas ses nécessités et impérieuses et pressantes et obsédantes et jouissantes si satisfaites? quelle prétention, quelle exigeante prétention quand on ne se connait pas de vocation, de passion, qu'on ne veux pas aimer mais être aimer, car ne demandais-je pas a être aimé, étais-je bien encore capable comme je le prétendais d'aimer, d'aimer à corps perdu, n'étais-je pas devenu un petit bourgeois frileux et voulant être payé comptant, voulant se repaître et non s'élever par le sentiment, par la force d'aimer, parce que ne trouvant plus cette force en lui.

Aime comme un homme, me disais-je, ne cherche pas a aimer comme seul les dieux peuvent aimer, à force de vouloir faire l'ange on fait la bête me répondait Jankélévitch que je convoquais à l'occasion, et je me trouvais bien bête devant cette simplicité et légèreté auxquels A me conviait et un instant il y eut comme un voile qui se déchirait devant mes yeux pour me laisser voir l'amère vérité à laquelle je n'avais pas voulu goûter et m'apparut l'amour de A comme le seul amour possible et voulu m'y adapter comme on s'adapte à un travail alimentaire parce que répondant aux exigences de mon corps auxquels j'avais si peu et si mal répondu jusqu'alors.

Je regardais T comme j'avais regardé mon ami R et comme j'avais regardé A: tous avaient voulu me remettre les pieds sur terre, m'avaient dit d'aimer comme ils entendaient qu'aimer voulait dire et qu'il ne fallait pas trop demander à l'amour comme aux hommes, comme aux femmes, pas plus qu'à la vie, qu'à la vie qu'il nous était donné de vivre; pas plus au travail qu'il nous était donné de faire qu'aux hommes, qu'aux femmes, qu'il nous était donné de connaitre, pas plus non plus à nous mêmes qui n'étions pas capables de plus, qui demandions a être aimés plus qu'à aimer.

Aimer autrement exigerait trop de nous, un don, un sacrifice , qui serait comme un don, un sacrifice, au dieu de l'amour. Le seul cependant capable de nous élever au-dessus de nous même, mais en étais-je encore capable? en avais-je jamais été vraiment capable? n'étais-je pas qu'un homme qui ne pouvait aimer que comme un homme? et cette légèreté à laquelle j'étais conviée par A, par T, par R, ne me ramenait t-elle pas parmi les hommes, parmi les hommes et les femmes qui goûtaient aux hommes comme ils goûtaient aux femmes et c'était à l'amour avec un petit a.

lundi 7 septembre 2026

L'agent de liaison


Je me levais un matin et trouvais le monde changé. Je me demandais ce qu'il avait bien pu se passer. Le grand bouleversement n'avait cependant pas modifier l'emplacement, comme il a lieu et l'habitude de le faire avec les choses il ne l'avait pas fait non plus avec les gens. Mais si tout paraissait être à sa place comme avant, je voyais tout autrement et je compris alors que c'était mon regard sur le monde et non le monde qui avait changé.

Je m'étais couché tôt la veille et je me levais tôt ce matin là où ma présence au monde elle même me surpris comme quelqu'un peut être surpris en flagrant délit de vie. Quelque réveil avait sonné mon réveil et sorti comme d'un long sommeil. Ce n'était pas moi qui l'avais mis. Et comme je me disais cela je crus savoir qui: l'agent de liaison.

J'étais dans l'état de cet homme qui serait tombé et se relèverait un peu groggy, un peu groggy mais plus que jamais lucide sur sa condition, et voyant tout plus clairement que jamais. Et c'était la réalité d'un monde qui vivait indépendamment de ma petite personne qui était aussi cet autre monde où j'avais vécu jusque là et jusqu'à sa métamorphose.

Que je n'arriverais jamais a en être, c'était tout ce que je me disais, car j'y étais venu trop tard, mais cela ne m'avait jamais empêcher de penser qu'on pût y être bien. Il eût fallu que je n'en connusse pas d'autre. J'étais dans cet entre-deux. Toujours nécessiteux d'un agent de liaison, de qui me relierait à ce monde dont la nouveauté toujours renouvelé me rendait pareil à l'étranger.

Car ce sentiment d'étrangeté que revêtait le monde à mes yeux ne  tenait pas tant au monde qu'au regard que l'étranger porte sur le monde et cela il le doit au fait de ne pas lui appartenir, de ne pas y être de plain pied ou autrement que comme un étranger.

Il vient d'ailleurs qui ne peut être autre que ce point de départ de chacun, mais sa particularité à lui serait de ne pas pouvoir s'en détacher pour porter son regard exclusivement sur le point d'arrivée, mais plutôt de le laisser traîner, de s'appesantir, puis de finir par avoir une longueur de retard sur tout ce qu'il voit, d'être à la fois à ce qu'il voit et ailleurs.

Et c'est voir avec le regard de l'étranger qui n'est jamais à ce qu'il est, qui, parce qu'on ne peut être que dans l'immédiateté, se rachète en achetant tout ce qu'il ne peut posséder autrement. Il ne coïncide pas et ce manque de coïncidence avec les êtres et les choses est ce qui lui ferait vouloir tout acheter.

Je n'aime pas ce touriste, je ne comprends pas cet engouement pour le tourisme sinon parce que ce n'est pour beaucoup pas un état mais un jeu auquel l'on se prête juste le temps des vacances. Mais cette vacance de soi-même, ce manque de coïncidence, cet entre-deux, qui pourrait le supporter plus longtemps. Chacun revient à son travail comme à lui-même.

Qui serait partout étranger, aurait partout l'impression de faire du tourisme, vivrait dans cet entre-deux, parce qu'ayant quitté son point de départ il n'arriverait pour autant nulle part, serait toujours du voyage, n'aurait pas de point d'attache, ne pourrait alors que passer comme moi par un agent de liaison pour se lier à ce monde, et j'étais resté trop longtemps sans agent de liaison et le grand bouleversement viendrait de ce que je venais de retrouver un agent de liaison entre moi et ce monde.

samedi 29 août 2026

La prison dorée


Qui ne sent pas les barreaux de sa prison n'en est t-il pas moins en prison que celui qui les sent, mais quand l'un qui ne les sent pas ne fera rien pour les rompre, l'autre fera tout. Aussi la politique bien comprise de la société viserait à rendre les barreaux de la dite société le moins sensible comme le moins visible à tous, et l'on peut dire que la démocratie est le régime politique qui y aurait réussi le mieux.

Est-on libre pour autant? La question reste posée mais on peut la poser autrement: de combien de liberté sommes nous capables ou inversement jusqu'à quel point sommes nous capables de nous asservir aussi que de mesurer notre degré d'asservissement, on en revient aux barreaux de la prison qui pour être une prison dorée n'en serait pas moins une prison.

Qui sait si notre éducation ne serait pas qu'un long apprentissage visant à nous faire aimer les barreaux de notre prison dorée, et je l'a dit dorée parce que la plupart des détenus y seraient assez bien servis et pourvus de tout ou presque tout qu'ils n'en voudraient plus sortir, dotée comme elle est à chaque fois de plus de technologies modernes qui sont autant de moyens de communication tout en restant en prison.

Je fis l'épreuve il y a longtemps de notre enfermement volontaire et c'était quand j'étais encore agent de sécurité de la RATP, des heures mes collègues et moi passées à déambuler dans les couloirs du métro pour en assurer la sécurité, et voulus refaire surface ne serait-ce qu'un instant pour voir la couleur du jour: mais non ils étaient bien là où ils étaient, habitués comme ils y étaient.

Il est vrai que l'on touchait une prime qu'on appelait la prime des mineurs et qui devait compenser toutes ces heures de souterrain et je crois que s'il n'y avait pas de prime il n'y aurait pas de prison dorée et que ce que fait le mieux notre société c'est de faire de nous des détenus argentés, des toucheurs de primes qui compensent voire récompensent notre enfermement en son sein, de sorte que nous n'en voulions plus sortir.

Mais tout l'argent du monde ferait-il notre bonheur si nous sentions les barreaux de notre prison et, s'il le fait, n'est-il pas parce que nous ne sentons pas les barreaux de notre prison. Il ne faut pas croire que cet enfermement ne serait qu'un enfermement physique quand il est aussi un enfermement mental, on parle à cet effet de conditionnement et c'est comme l'on peut conditionner nos produits, ceux de notre société marchande.

En dehors de nos murs, ses murs plutôt, il n'y aurait pas de sécurité, et ses murs ne seraient là que pour assurer notre sécurité et non pas notre enfermement, voilà tout le discours officiel et j'avoue y être pris (enfermement mental) autant que je suis pris entre ses murs (enfermement physique) parce que j'en suis venu à aimer davantage tout ce confort matériel que la dite société assure à ses détenus dans sa prison dorée que ma liberté.

vendredi 28 août 2026

L'ouvrier à la barbe blanche


J'ai vu un ouvrier à la barbe blanche, il avait un casque et mon âge, peut-être plus, et c'est là où le bât blesse. Je ne tarde pas à entrer dans un café, commande un thé, il me faut boire: échographie oblige. Pas grand monde dans le café à cette heure où monte le monte charge à qui une armature de fer en forme d'arc brisé comme celle que l'on voit dans les églises gothiques ouvre le passage et apparaissent alors de lourdes caisses et un sac de pommes de terre qu'aussitôt un serveur vient chercher, il est tout à sa tâche. 

Voilà mon thé: il me faut boire, je paie d'avance et verse un pourboire à l'homme qui jusque-là se tenait derrière son comptoir. Il connait mon calme aussi que son travail. Remercie et puis s'en retourne derrière son comptoir qui est là où est sa place, chaque homme devrait savoir où est sa place, cet homme je ne me le représenterais plus jamais autrement que derrière son comptoir: il y est tout à son affaire.

Il y a le PMU et à la télé CNEWS la chaîne d'information en continu, il y a quelques pantalons de travail homme, verts, avec bandes réfléchissantes, ils prennent un café comme on prend une pause; leur visage n'est pas reposé, leurs traits sont tirés, et ils causent comme si de rien n'était, comme pour donner le change, mais je sais qu'ils sont au travail.

Place La Chambeaudie, Espace Santé RATP, dans la salle d'attente cet homme qui me parle n'est pas encore à la retraite, dans un an qu'il me dit et à deux jours de prendre des vacances. D'après lui les centres de santé RATP sont appelés à disparaître ainsi que le régime spécial. Il est tout à sa cause, la cause ouvrière, comme on est tout à son travail.

Je pense à ces hommes et à ses femmes au travail comme jamais je n'y ai pensé et c'est comme jamais je ne pourrais penser à moi. Cela aurait pu se faire en d'autres lieux et en d'autres temps, alors que je n'étais qu'un enfant dont la classe visitait l'usine de Doniambo près de Nouméa en Nouvelle Calédonie et ce que j'avais senti je le sens encore ici: c'est une ambiance de travail.

Son authenticité, sa vérité, l'authenticité, la vérité de ces hommes au travail, j'aurais aimé la partager, sans doute n'aurais-je pas pu mais à ce moment là je l'ai du moins voulu comme j'ai voulu Brigitte, parce que je vais parler maintenant des femmes au travail, Brigitte était infirmière et je peux dire qu'en aimant Brigitte j'ai aimé une infirmière, qui sait à quel point le travail nous définit.

Et avec Sylvie qui est devenue ma femme je peux dire que j'ai aimé une coiffeuse; j'avais divorcé auparavant d'un médecin ou plus précisément, parce qu'elle n'en avait pas encore l'expérience, d'une étudiante en médecine. Etudiant, écolier, ce n'est rien encore de bien défini, sans grande authenticité, sans grande vérité.  Armelle me dit que si on l'a prise pour ce job dans le BTP c'est parce qu'elle a de l'expérience.

Quelle prétention dans l'écriture, être écrivain c'est comme être comédien, c'est comme être bon à rien, et pouvoir tout dire comme pouvoir tout faire c'est comme ne pouvoir rien dire, tout et rien, et comme ne pouvoir rien faire, tout et rien. Pouvoir rentrer dans tous les moules c'est être rentré dans aucun moule. Quelle prétention: qui, parce qu'il n'a pas pris femme, peut prétendre prendre toutes les femmes. 

J'aime ces caractères bien trempés et c'est parce qu'ils ont trempé dans le travail, on ne triche pas avec le travail, on ne prend pas de faux airs, on n'a pas l'air d'être garagiste ou avocat: on est garagiste ou avocat, ça ne trompe pas ou si ça trompe c'est dans le cadre de son travail mais comme un personnage dans un tableau: du cadre on ne sort pas.

Je ne connais pas d'autres moi que ces moi si identifiables, si définissables, par leur travail, et comme il est difficile de faire du tourisme dans sa vie, d'être partout en visite et jamais à sa place. Trop tard pour être cet ouvrier à la barbe blanche, mais c'était trop tôt pour l'usine de Doniambo. Qui pourrait regretter cependant qu'on envoie plus les enfants à l'usine mais à l'école?