Qui ne voudrait pas que tout homme qui, comme lui aurait passé toute sa vie à critiquer la société, prit un jour, par défi ou par boutade, le parti inverse qui serait celui de la louer ? Ils commenceraient alors comme il commençait, par la remercier pour cela même qui lui valut jadis de tant la critiquer, ses soi-disant atteintes portées à la vie privée et aux libertés individuelles. Car, il lui fallait bien admettre, arrivé au terme d’une vie passablement longue et rendue presque ennuyeuse par sa tranquillité, que la société n’était jamais venue (ou que très peu) l’inquiéter dans ses jouissances privées et dans les soins jaloux qu’il accordait à son indépendance vis-à-vis d’elle. Certes, il lui fallut faire son service militaire, et, livré jusque-là à lui-même, n’en revenant pas de cette autorité sur lui qu’elle prenait, soudaine et souveraine, il se rebiffa un peu, et là non plus il n’y eût pas un de ses contemporains qui ne se rebiffa d’abord pour abdiquer aussitôt et, rien de plus déconcertant alors qu’un revirement si radical qui pourrait faire douter de la nature humaine, de si rebelle devenue si docile. Mais ce ne fut pas un coup d’arrêt sinon un intermède d’un an avant que ne reprenne la vie d’avant et que la société ne lui parut plus avec autant d’autorité. S’empara alors de lui une insouciance naturelle qui semblait être dans l’air du temps. Les élections venaient périodiquement comme un bref rappel de chacun à ses obligations. Mais il n’était pas entendu. Jamais il n’y eut autant d’abstentions. Comme ils ne sentaient pas la société ils ne sentaient pas non plus qu’ils puissent peser sur la société. Comme elle n’était pas de beaucoup de poids et que tout ce qu’ils eussent voulu c’eût été encore lui en ôter, comment seraient-ils allés voter ? Vis-à-vis de la famille il fallait le dire : chacun avait aussi pris ses distances et ce dernier bastion, s’il en est un, de la société, commençait à voler en éclats. Ne faisant plus société on ne faisait plus non plus famille. On pouvait encore l’aimer comme on aime les choses anciennes. Mais les vieux n’y avaient déjà plus leur place. Les jeunes eux voulaient voler de leurs propres ailes. Et, avant même cela, la liberté sexuelle et pourquoi pas toutes les libertés individuelles, qui à leurs yeux et aux yeux de tous représentaient un bonheur assuré. Ce qui était bien c’est que cet égoïsme partagé passait pour une soif de libertés. La preuve en est qu’on pu s’étonner qu’ils aillent après piocher chacun de leur côté et, à qui mieux mieux, dans ses moyens infinis de bonheur particulier que ladite société, que par ailleurs ils ne cessaient de critiquer, leur offrait dans son abondante générosité qui n’était autre que celle du porte-monnaie qui, dieu merci, connu aussi une période prospère : celle des bourses pleines et plus garantes que toutes libertés de jouissance absolue et souveraine. Tout cela bien entendu ne pouvait pas durer et ne dura pas. On recommença alors à penser société et à penser famille, à vouloir faire jouer les vieilles solidarités. On se plaignit encore que dans la course au bonheur individuel elles se fussent dissipées et que personne ne s’y sentit plus obligé. Chacun s’étant aussi entre-temps fait de lui-même une bien haute idée et une bien piètre de la société comme il fallait accuser on l’accusa encore de n’être pas là quand on avait besoin d’elle. La famille n’était plus là, la société n’était plus là. Et tous enfants prodigues qui chez eux s’en retournaient s’étonnaient de l’absence d’accueil et du vide qu’à la place ils trouvaient et qui n’était autre que le vide qu’ils avaient laissés (ou laissés faire). Les attendaient-ils des temps apocalyptiques ? Terrorisme, montée des eaux, épidémies… Vite, lui il se remettait à lire le Contrat Social de JJ Rousseau comme en d’autres temps l’on se serait remis à lire la bible, et à croire en l’État comme on se remettrait à croire en Dieu. Vite, ses contemporains en oubliaient la vie privée et les libertés individuelles qui passaient à la trappe pour laisser place à l’état d’urgence qu’imposerait la gravité de la situation et, comme tout le monde craignait pour sa vie, chacun d’eux pensait à la société qui s’en porterait garante. C’est alors qu’il se dit ce qu’il s’était dit pendant son service militaire où il avait vu tant de rebelles abdiquer de leur liberté, que ce n’était pas un coup d’arrêt sinon un intermède d’un an avant que ne reprenne la vie d’avant. Seulement voilà, il y avait plus d’un an déjà que le Covid était là et on n’en voyait toujours pas la fin de ce régime d’exception et d’autorisations diverses qui n’étaient qu’autant de limitations : c’est qu’il avait perdu l’habitude de demander l’autorisation (à son âge quand même, il ne manquerait plus que ça).
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