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mardi 21 juillet 2026

La question du choix (suite et fin)


Il y a un choix auquel il ne m'est même pas venu à l'esprit de me livrer en me rendant à la vidéothèque: et c'est à un choix aveugle. De me présenter devant un rayon de DVD et après avoir fermé les yeux d'en prendre un au hasard. Je crois qu'il ne me plait pas davantage que ma vie soit sujette au hasard mais plutôt fasse l'objet d'un choix ou encore plus précisément préfère que ma vie soit le sujet de choix répétés.

Que ma vie ne soit pas une destinée qui me soit étrangère et livrée par conséquent et seulement à ce que l'on appelle les accidents de la vie ou circonstances fortuites et indépendantes de notre volonté. Je ne suis pas joueur à ce point que je la livrerais au hasard des circonstances mais voudrais plutôt avoir main mise dessus comme le joueur d'échecs sur chacune des pièces de l'échiquier qu'il déplace selon son entendement.

Mais comme je sais par ailleurs mon entendement limité j'entends faire cas d'entendements supérieurs, ma reconnaissance de leur supériorité s'arrêtant à leur faire cas ce qui n'est pas tout à fait m'y soumettre sinon y soumettre mon entendement pour qu'il gagne justement en entendement et non que je perde en soumission ce que je ferais en ne faisant plus appel à mon propre entendement.

Mais revenons au choix, au seul qui soit à prohiber: le choix aveugle. Si l'on est doté d'un entendement c'est bien pour s'en servir comme des yeux c'est bien pour voir. Mais la confiance absolue en son entendement comme à ce que l'on voit peut bien relever de la croyance et le choix alors ne plus opérer. Je m'en tiendrais plutôt à ce que l'on dit de la vie: qu'elle est choix mais aussi qu'elle est lutte.

On retrouve ces deux idées jointes de lutte et de choix dans les deux plus grands philosophes espagnols: Unamuno et Ortega y Gasset. Le premier en prise avec la foi dans Agonie du Christianisme parle de la foi comme une lutte et c'est qu'il était lui-même en proie au doute, un doute fécond. Le second dans Thème de notre temps trouve que tout ce qui cesse d'être questionnement devient croyance (aveugle) comme celle que nous portons à la raison aussi qu'à la démocratie, et en cela perdrait de leur vitalité.

NB

Mais je ne peux résister à citer celui de par la bouche de qui (et c'est le grand mérite qu'il a) nous parlent encore les Anciens:

"N'est-ce pas une singulière marque d'imperfection que de ne pouvoir fixer notre contentement en aucun domaine? Et le fait que, sous l'effet du désir même et de l'imagination, il soit hors de notre pouvoir de choisir ce qu'il nous faut. De cela porte bon témoignage la grande discussion qui a toujours existé entre les philosophes pour trouver le souverain bien de l'homme, discussion qui dure encore et durera éternellement, sans solution et sans accord". Michel de Montaigne Les Essais.

La question du choix


Il y a trop longtemps que je n'ai pas demandé aux bibliothécaires de choisir un film à ma place et ce qui devait arriver est arrivé qui est justement ce que je voulais éviter à tout prix en faisant appel à elles: et c'était de retomber sur un de mes choix et de revoir un film que j'avais déjà vu et oublié jusqu'au titre sur la jaquette du DVD en rayon.

Comme quoi je suis limité dans mes choix puisque je suis toujours appelé à faire les mêmes choix. C'est cette prise de conscience de cette limitation ou détermination (il n'est que de penser à Spinoza et au libre arbitre: "le libre arbitre est une totale illusion qui vient de ce que l'homme a conscience de ces actions mais non des causes qui le déterminent à agir.") qui m'avait amené à demander aux bibliothécaires de choisir à ma place.

Je voulais ainsi que je leur expliquais et parce que j'avais écrémé une bonne partie de la filmographie en sortir de mes choix et m'ouvrir à un spectre plus large de choix. C'est que je tapais toujours dans le même type de films. Aussi quand elles me demandèrent gentiment quel genre de films m'intéressait je leur répondis tout aussi gentiment qu'il m'intéressait justement qu'elles me sortent de ce genre de film dont moi même je ne saurais sortir tout seul.

J'ignorais que je ne faisais ainsi que de me soumettre à l'imposition d'un choix qui n'était pas le mien et que l'on pourrait ainsi dire de la société, qui est ce à quoi l'on se refuse le plus pensant par là que c'est une limitation et non une ouverture à d'autres choix que les nôtres forcément limités. Je voyais enfin un côté positif à cela que les autres choisissent ce qui est bon pour nous.

Je pensais alors à mes parents fonctionnaires à qui il avait été proposé ou la Guyane Française ou la Nouvelle Calédonie avant que le paternel eut enfin pu obtenir l'Espagne qui répondait plus à ses désirs et ce fut où il choisit de finir sa vie; aussi qu'aux étudiants en médecine à qui en fonction de leurs résultats aux examens s'ouvrent un certain nombre de spécialités plus ou moins éloignées du choix qu'ils feraient s'ils avaient totale liberté de choisir.

Or cette totale liberté ne ferait autre chose que de nous enfermer dans nos propres choix tandis que nous en libèrerait le choix de la société et mes parents n'auraient pas connu la Nouvelle Calédonie à laquelle ils n'auraient même pas pensé si elle ne leur avait pas été proposé comme je n'aurais jamais vu et apprécié tous ces films que les bibliothécaires au choix éclairé m'ont permis de voir et apprécier.

Je me soumettrais donc à un choix éclairé comme l'on peut se soumettre à une élite éclairée, que la connaissance éclairerait mieux que ma propre connaissance et dont l'ouverture à la connaissance serait plus grande que ma propre ouverture à la connaissance, c'est-à-dire pas non plus à n'importe qui sinon à qui je reconnais une qualité qui est une qualité quant à ses choix que j'accepterais alors comme miens aussi et parce que pouvant m'enrichir, mais le mot le plus approprié ici est m'épanouir.  

vendredi 26 juin 2026

Un jeune homme tard dans la nuit


Je voyais ce jeune homme tard dans la nuit et je crois que j'étais le seul à le voir dans le sens où il ne s'aperçut pas de mon passage et je sus aussitôt que je le connaissais déjà quoique très peu. Je me rappelle d'une photo d'il y a longtemps où je figurais et surtout de ce qu'il me surprit d'y trouver un couple que je n'avais pas vu alors et qui lui m'avait regardé comme je regardais ce jeune homme dans la pleine force de l'âge au milieu de ses amis et savourant un moment de vie dont il n'aurait pas plus souvenir que de m'avoir vu car il me connaissait comme je le connaissais.

Mais il est faux de dire cela: jamais quelqu'un ne nous connait comme nous le connaissons ni ne nous voit comme nous le voyons. C'est beau de saisir un être humain dans l'élan de sa vie, il est de la même beauté, car cette beauté ne lui appartient pas en propre, qu'un cerf surpris, par le passé et tandis que j'y courais encore seul et librement, dans la forêt de Fontainebleau. Il y avait en lui une certaine insouciance que je croyais remarquer et qui est aussi inconscience du temps qui passe, et c'est qu'il est encore lui-même dans ce qui passe.

Tandis que je suis comme cette photo un arrêt sur l'image, arrêt qu'il ne prendrait pas la peine de prendre emporté comme il le serait dans l'élan de la vie et je reviens sur ce mot car il me semble que c'est ce qui porte la jeunesse, qu'elle est en plein élan de la vie, car là encore cet élan ne leur appartiendrait pas en propre mais appartiendrait plus aux forces de la vie qu'on dit aussi les forces de l'âge et il était en pleine force de l'âge; et comme il faisait chaud avait ôté sont tee-shirt pour exhiber un corps plat et lisse qu'on aurait dit sans muscle mais qu'on devinait souple et agile et léger et capable de traverser le temps avec cette même souplesse et agilité et légèreté.

J'aimerais ce jeune homme comme si c'était moi ou voilà une homosexualité latente se demanderait qui tomberait sur ces lignes quand je peux seulement regarder plus librement les hommes que les femmes parce que je m'en émeus moins et qu'il m'en sera moins fait grief. Aussi que je connais plus d'hommes que de femmes parce que j'ai dit et maintiens que je connais ce jeune homme tandis que je ne connais vraiment aucune femme, j'entends suffisamment pour la regarder sans qu'elle en soit dérangée. Il est brillant mais ne le sait pas encore trop et l'avenir que je lui prédis tient plutôt à la sensibilité que je lui connais, et ce qu'elle lui réserve comme déconvenues me le fait aimer davantage.

Il fait médecine et joue aux échecs à l'aveugle. Il a dû cependant faire une année ou deux des études de physique pour relancer ses années de médecine, Il avait échoué en première année. Mais c'est quand on lui parle qu'on reconnait à la douceur de sa voix sans aspérités qu'il est encore jeune et tendre. On a sans doute vu beaucoup de jeunesse se perdre en perdant la douceur de cette voix sans aspérités, mais repose encore en lui comme en toute jeunesse l'espoir d'une humanité meilleure. Enfin, peu importe ce qu'il en sera, mon émotion est toute poétique et c'est ce moment poétique que j'aurais aimé rendre, semblable à celui que la nature peut nous procurer parce qu'il est une nature de l'homme, changeante, naissante, croissante, mourante, comme toute nature qu'il lui est donné d'observer.

jeudi 18 juin 2026

La rue


Tayeb a mis son petit chapeau, chaussé ses mocassins, et ainsi apprêté est sorti faire un tour qu'il a dit, mais Tayeb ne sort pas faire un tour comme moi je sors faire un tour et la rue n'est pas pour Tayeb ce qu'elle est pour moi. Il y a entre Tayeb et moi quelque chose qui s'est perdu et que je crois Tayeb est à chaque fois déçu de ne pas trouver, quoiqu'il ne saurait dire quoi.

C'est quand je revois mon frère sortir dans les rues de Motril, une petite ville agricole et industrieuse de la province de Granada en Espagne que je comprends mieux Tayeb. Mon frère avait une façon sans doute inconsciente de bomber le torse et il saluait à la ronde tout autant qu'il était salué. C'était sa sortie dans les rues de Motril sans but particulier ou autre que celui-là qui semblait le motiver.

Quand je sors et je sors moins, qui sait si pour cela, je n'envisage pas une seule seconde d'être reconnu ou de reconnaitre, je ne salue pas et je ne suis pas salué; il manque à ma promenade la société des autres, mais je ne la sollicite pas plus qu'elle ne me sollicite; je sors prendre l'air et l'expression rend bien ce rien que je sors prendre.

Ce rien cependant doit peser à Tayeb car je ne crois pas que Tayeb fasse l'effort (que je ne fais plus) de s'habiller pour rien. Mon frère m'avait fait part du plaisir qu'il avait à se promener ainsi dans les rues de Motril, c'est ce plaisir qui doit manquer aux sorties de Tayeb. Quant à moi j'ose dire que cela ne me manque pas, plus, que le contraire ne serait pas forcément pour me plaire.

La rue comme un lieu de sociabilité quand c'est la nature que je vais chercher quand je sors de chez moi, et je ne vois pas les rues animées sinon de solitaires comme moi. Il m'arrive cependant de saluer et que l'on réponde à mon salut; d'un côté comme de l'autre on est surpris, oserais-je dire agréablement surpris, ce n'est pas toujours le cas et l'on ne voudrait pas déranger.

J'ai vu mon frère s'arrêter dans les rues de Motril et discuter, Tayeb n'est pas encore rentré de sa sortie, peut-être a t-il trouvé avec qui discuter, mais la plupart du temps il dit qu'il n'a pas aimé le regard des gens et qu'il a même craché par terre. J'ai moi même regardé des gens qui ont ensuite crachés par terre: à croire qu'on ne sait plus saluer ni regarder sinon mal, de travers.

La rue comme un lieu d'insécurité aurait pris la place de la rue comme un lieu de sociabilité et si ce n'est pas une réalité ce serait tout du moins un sentiment partagé qui ferait qu'on se regarde mal, de travers, et qu'on ne se salue plus. A quoi bon le petit chapeau de Tayeb et le torse bombé de mon frère si la rue n'est plus ce qu'elle était.

jeudi 30 avril 2026

Les joggeurs des bords de Marne


Où va le joggeur? Nul part! Où va la société? Nul part! Mais le joggeur ne le sait pas. Mais la société ne le sait pas. Le joggeur court pour lui. La société court pour elle. C'est ce que nous dit le joggeur. C'est ce que nous dit la société.

Je ne peux pas courir pour le joggeur qui ne court que pour lui. Je ne peux pas courir pour la société qui ne court que pour elle. Alors je suis un autre joggeur qui ne court que pour lui. Alors je suis une autre société qui ne court que pour elle.

Aussi nous ne sommes qu'à l'image de notre société. Aussi l'image de notre société est l'image du joggeur. "There is no finish line" qu'il était inscrit sur le tee-shirt du joggeur, mais cette ouverture n'est plus ouverture à l'aventure.

Elle est ouverture sur le néant et l'ennui de l'existence sans fin et sans autrui. Et si l'expression est restée de courir après quelqu'un il y a beaucoup d'hommes et de femmes qui courent tout seul sur les bords de Marne, ce sont les joggeurs des bords de Marne.

Le dernier des romantiques


Son questionnement n'était-il pas celui que pourrait avoir le dernier des romantiques sur les bords de Marne. Aux cygnes qui auraient rejoins le règne animal on préférerait les canards à qui on donnait à manger, signe d'après lui de la vulgarité des temps.

On voyait bien un peintre ici et là sur les bords de Marne et on entendait bien, aussi qu'on le voyait, un musicien, mais c'était en vain qu'ils chercheraient a rendre son romantisme aux promenades sur les bords de Marne, il fallait croire que ce n'était plus dans l'air du temps.

Les guinguettes où on allait danser étaient bien toujours là et on y allait bien toujours danser mais comme elles lui paraissaient alors grotesques et désuètes et fréquentés que par un âge qui n'inspire plus de sentiments romantiques mais bien la fin de tout romantisme.

Le pas du promeneur lui-même s'était perdu, et ne pensait-il pas au promeneur rêveur, au promeneur romantique, pour céder la place au marcheur armé de bâton et au joggeur; il y avait bien encore quelques amoureux mais étaient-ils si romantiques qu'ils l'avaient été par le passé?

Et quand il tombait sur des aires de jeu et des parcours de santé il croyait comprendre que le divertissement et la santé l'avaient emporté, que l'avaient emporté les joies du corps sur les joies de l'esprit.

Et qu'il y avait comme un vide, comme un manque, comme une absence qui serait comme la présence de corps, de son propre corps qu'on aurait vidé de l'intérieur; ce serait à l'extérieur l'intériorité qui viendrait à manquer et ce manque qu'il viendrait à ressentir.

Le dernier des romantiques ne trouverait plus dans le décor romantique des bords de Marne qu'un décor vide, qu'un décor de cinéma, qu'une façade et le vide derrière; plus rien n'emplirait l'air car ce qui emplirait l'air ne pouvait être que l'esprit et l'esprit n'était plus au romantisme.

vendredi 13 mars 2026

Une impression notable


Il lui fallait noter cette impression et réfléchir dessus parce qu'elle était forte et inhabituelle bien qu'il pourrait la rapprocher d'autres impressions similaires mais ce ne serait que pour mieux l'en distinguer. 

Au cours d'une de ses nombreuses promenades sur les bords de Marne et au lieu d'être gagné par une certaine lassitude, d'être blasé par un environnement qui l'avait pourtant ravi, il fut saisi par cette impression qu'il avait ressentie la première fois que Sylvie lui avait fait connaître son lieu de résidence. Elle le lui serait apparue en personne, et c'était huit mois au moins après son décès, qu'il n'aurait pas été aussi surpris et émue par l'endroit. Cependant, ce qui lui était arrivé paraitrait plus crédible qu'une apparition de la défunte, et c'est ainsi qu'il la reçue. 

Mais, à bien y réfléchir, c'était à peine croyable: comment pouvait-il avoir ressenti aussi fortement ce qu'il voyait, comme si c'était la première fois qu'il le voyait et en présence de la femme qu'il aimait, ce qui ne pouvait qu'avoir ajouté à son émoi, aussi que la beauté de sa femme à la beauté des lieux; et ceci qu'il s'y retrouvait bien des années plus tard, après qu'elle soit morte d'une longue maladie débilitante et après que bien des fois il eût pu trouver le lieu plutôt déprimant, ce qui d'ailleurs lui avait souvent fait renoncer à revenir en des endroits qu'ils avaient fréquentés ensemble.

Ainsi, il en avait été différemment quand sur les quais de la Seine et alors qu'il était en charmante compagnie, et c'était avant Sylvie, il avait eut le sentiment, un sentiment bien tragique celui-là, qu'il y reviendrait mais seul cette fois. Et cela c'était effectivement produit et il en avait été très malheureux. C'est ce qui arrive le plus fréquemment quand une personne chère nous a quitté et que nous sommes amenés à repasser par ces lieux qui ne manquent pas de nous la rappeler.

Ce n'avait pas été le cas cependant et ce n'est que maintenant s'interrogeant sur cette impression qu'il se rappelait que c'est exactement ainsi qu'il avait éprouvé les lieux quand pour la première fois il en avait eu connaissance et que c'était Sylvie et personne d'autre qui lui avait permise et procurer une telle émotion. Son amour aussi était neuf alors. C'était il y a plus de dix ans. Quand il ne songeait plus désormais qu'a quitter Saint Maur et les bords de Marne parce que Sylvie qui l'y avait amené les avait quitté et que justement cette impression lui avait semblé définitivement morte.

Excepté cette apparition, car bien qu'il n'y eut pas apparition il pourrait en parler comme d'une apparition pour le caractère éphémère de l'impression reçue et l'inhabituelle bonheur que sa fréquentation des bords de Marne lui avait procuré; fraîcheur aussi du sentiment auquel il avait coûté à sa mémoire d'opposer un franc démenti. Pourtant, quelques secondes, il avait été heureux comme il y avait longtemps qu'il n'avait plus été heureux et comme, il y avait fort à parier, il ne le serait plus jamais, car, entre-temps, il avait perdu Sylvie.

samedi 20 septembre 2025

Les orphelins


Je me laisserais plumer

Par qui toi tu as aimer


On dit qui aime bien châtie bien

Quand de toi ont pris grand soin


Qui ni par vocation ni par amour

Compagnons de tes derniers jours


Sont sans toi restés à ma merci

Ceux qui avec moi te remercient


Simplement pour avoir été

Tout le temps à nos côtés


Toi de ta gaieté

Nous a tant gâté


Que nous pauvres ères

Avons perdus une mère


Il y en a un qui te faisais bien rigoler

C'est un drôle qui ne sait plus où aller


Il y en a une qui te sortais au café

Te donnai à manger et aussi t'a lavé


Et ya moi pas le plus gentil des trois

C'était parce que je t'aimais je crois


Et si aucun de nous n'est un saint

On est tous restés de toi orphelin

mardi 19 août 2025

Promenade sur les bords de Marne


Ecrire comme je marche, écrire dans la foulée, avec pas moins de gratuité et de liberté, le journal de mes pensées, méditations d'un promeneur. Il y a des pensées qui méritent qu'on s'y arrête mais y revenir ce n'est pas s'y arrêter c'est les continuer, les poursuivre, les approfondir. Cette conversation hier au cours d'un bon repas pris avec Louis et Rosana et Roland comment l'oublier. Mais tout fini par s'oublier, allez! il faut l'écrire. 

Rosana avait un nom pour ces femmes qui font en Italie office d'auxiliaires de vie que j'ai d'ailleurs déjà oublié, et un statut qui leur est accordé en reconnaissance de leur travail mais pour Louis c'était de l'esclavage et en France le droit du travail ne le permettrait pas. Ces femmes, reprit Rosana, ne touchaient rien au pays, pas même des allocations, alors qu'au bout de dix ans en Italie elles reviendraient avec un pactole leur permettant d'avoir une maison et de payer des études à leurs enfants; et puis elles n'étaient pas toujours si mal traitées que ça.

Louis n'en démordait pas, sans doute cette exploitation lui rappelait d'autres exploitations, il n'était pas Italien pour rien mais Rosana aussi était Italienne qui disait (si je l'ai bien comprise) qu'il fallait partir de ses femmes et non des revendications sociales et des droits sociaux, mais de la vie de ses femmes dans leur pays d'origine qui n'était pas forcément plus enviable qu'en Italie et surtout moins porteuse d'avenir pour elles et les leurs. Roland qui pour les besoins de la conversation, de l'alimenter, et fort opinément devait se rappeler ses jeunes années et mai 68 déclara que c'était profiter de la misère du monde.

Cette femme avec son chien, gros au pelage noir reluisant sous les réverbères des bords de Marne, parce qu'il commençait à faire nuit, suffisamment en tout cas pour que l'éclairage électrique et public se déclencha, s'étaient comme arrêtés alors que j'avançais bon train en leur direction, elle tentait vainement de le faire avancer. Je l'aurais impressionner, m'exclamais-je. Elle sourit comprenant l'ironie de mon propos: comment pouvais-je prétendre l'impressionner. Non, il attendait, dit-elle, pensant qu'il y aurait un chien avec vous. Et maintenant ajouta t-elle en riant, et comme je m'en allais d'un bon pas, il a une grosse déception.

Mais je ne voulais pas perdre le cours de mes pensées et me rappelais à ce propos ce que Louis Mozzini ex-champion senior de natation nous avait raconté à Roland et à moi surtout qui comparait le plaisir que l'on peut avoir a marcher et qui est de contempler un paysage (quoiqu'en réalité plus qu'un paysage ce soient mes pensées qui m'occupent) au déplaisir que l'on peut avoir a compter les petits carreaux du carrelage que l'œil du nageur ne peut manquer de voir en regardant le fond de la piscine. Ce n'était pas le carrelage qu'il avait à compter, rectifia Louis, mais la distance parcourue, et comme il n'aimait pas moins que moi qu'on le distrait de ses pensées il avait un truc, et je me rappelais de ce truc.

5Om qu'il se répétait comme il était en train de nager, 5Om5Om5Om5Om5Om5Om5Om, jusqu'à ce que cela s'inscrive dans sa tête comme un air de musique (ce sont ses propres paroles), alors seulement il pouvait s'arrêter de compter sûr qu'il y penserait le moment venu quand il devra Louis le remplacer cet air de musique par un autre air de musique, par 1OOm1OOm1OOm1OOm1OOm1OOm1OOm, nouvelle musique dans sa tête qui lui permettait de revenir à ses chères pensées. Quant à moi tout le long de ma promenade le long de la Marne et au vu de tout ce qui distrayait ma pensée je me répétais l'individuel et le collectif, puis ça devint le social et le personnel, puis devint encore l'homme et la société.

C'est qu'il me semblait que Rosana et moi nous partions de l'homme (ou de la femme) existant tandis que Louis et Roland eux partaient de la société et c'est en quoi les considérations sociales ne considèreraient pas forcément l'humain et c'est pourquoi les gens que la société (la bonne société ou la société bien pensante) voudrait défendre ne se sentiraient pas forcément défendus par elle mais empêchés par elle. Il y a pire. Et cela n'engage que moi qui voyais qu'alors que certains privilégiés se sentiraient investis d'une mission sociale beaucoup par contre se sentiraient complètement désolidarisés des autres (par eux traités d'assistés) du fait que cette mission au lieu d'incomber à tous (tous pour un, un pour tous) incomberait à l'Etat (et ses hauts dignitaires) et autres institutions émérites (et ses hauts fonctionnaires) qui seul en tireraient la gloire et les lauriers.

Une branche d'un arbre était tombée qui me barrait le passage et que j'eus à contourner, de l'autre côté encore une femme (avec son chien) à qui je le fis remarquer, oui qu'elle dit sobrement comprenant que c'était histoire d'engager la conversation mais il fallait encore qu'elle comprenne que c'était à titre gratuit que je le faisais, que je n'entendais en tirer aucun parti, sans doute me suis je moi aussi senti investi d'une mission qui soit de rendre aux rapports humains leur naturel et leur gratuité; et la quittant sans rien ajouter, et la quittant sans lendemain qui chante (aussi ne devais-je plus croire aux lendemains qui chantent), je fus bientôt repris par mes pensées 15Om15Om15Om15Om, ça y est je me suis pris pour un grand nageur, pour Luigi Mozzarini, quand je ne suis qu'un pauvre penseur en proie à ses pensées.

Un gros plouf dans la Marne m'en distrayait cependant. Je m'attendais à voir bientôt émerger la tête d'un chien qui voudrait rapporter à son maître le bâton qu'il y aurait jeté ou bien celle d'un gosse en mal de baignade mais c'était la tête d'un homme un peu dégarni comme longtemps je m'étais représenté, moi qui avais beaucoup de cheveux, les intellectuels, et je trouvais bon que les intellectuels se jettent à l'eau, d'autant que cela me renvoyait à ce que j'avais lu récemment dans A.O.Barnabooth, le journal intime de Valéry Larbaud: "Si je n'en étais encore qu'aux débuts de la vie intellectuelle, lorsqu'on commence à peser le pour et le contre sans mettre son moi dans la balance?". C'est que sans toutes les passions qui nous animent nos conversations seraient hors de la vie, avec les événements historiques et ceux qui les expliquent, avec la société et les sociologues qui l'expliquent, quand la vie elle est avec nous qui la vivons.

lundi 18 août 2025

Le metteur en scène


Je suis passé de Saint-Maur à Champigny en passant de l'autre côté de la Marne, et, entre les deux, pas de frontières. Je le dis comme ça parce que je me suis senti dépaysé et ravi de l'être à deux pas de chez moi, sans avoir à aller à l'étranger, je le dis encore comme ça parce qu'à cette époque de l'année pour être dépaysé il y en a qui ressentent la nécessité d'aller à des milliers de kilomètres de chez eux et ça me parait aussi bête que d'avoir à se battre encore pour des frontières.

Aussi bien c'était l'Afrique que l'Inde et comme je ne suis pas un spécialiste de l'Inde ou de l'Afrique je m'imaginais que ces femmes étaient comme emmitouflées dans de grands draps colorées mais à peine chaussées, on dirait ici mal chaussées mais bien marchaient sans s'en soucier, et parlaient entre elles sans accent une langue qui leur allait naturellement bien comme tout ce qu'elles portaient. Je savais cependant qu'elles comprenaient la mienne et je les en remerciais parce qu'il m'aurait été difficile de parler la leur.

Je me souviens aussi de cette fille qui ne devait pas avoir vingt ans et de son jean usé avec des trous au niveau des genoux, il était clair que le monde lui appartenait et qu'elle était cent pour cent sûre de ce qu'elle pensait et que ce qu'elle portait si elle le portait c'est parce qu'elle avait choisi elle de le porter. Quand vous vous le savez bien il n'en était rien : tout ce qu'elle portait comme tout ce qu'elle pensait répondaient à la mode de son temps, et les modes passent et changent aussi bien que le temps. Et il faisait beau dans sa vie sans qu'elle sourit.

Je croisais encore une autre femme s'approchant davantage de mon âge mais pas plus de moi, c'est que comme j'étais un homme qui marchait seul et qu'elle était une femme qui marchait seule il ne fallait pas que je crois… Au fond d'elle qui sait si elle n'aurait pas aimé que je lui parle à moins qu'ayant fait un beau mariage et habitant les beaux quartiers et forte de son importance elle puisse s'étonner qu'on s'adresse à elle comme à n'importe qui. Elle faisait cependant elle aussi partie du paysage et de la mise en scène, pas plus pas moins, que moi le metteur en scène.

vendredi 15 août 2025

La beauté


C'était la première fois que tout nu je déambulais dans ma cuisine posant mes pieds sur le carrelage froid, c'est qu'il faisait chaud, que les volets étaient baissés et qu'étant seul j'avais décidé de ne pas me rhabiller de sitôt et puis je m'étais vu dans la salle de bain où j'avais pris une douche froide et trouvé beau.

On aurait dit que ce que je voyais relevait de la statuaire antique grecque. Il aurait juste fallu (et je me promettais à un régime sévère que je ne tiendrais pas) un peu moins de graisse ici et là et de me tenir un peu plus droit, ce que je n'avais jamais su faire. Mais passons sur cette fatuité de l'être et considérons seulement que cela m'avait amené une fois de plus à m'interroger sur la beauté.

Si je n'avais pas la froideur de la statue j'en avais toute l'impuissance, aussi quelle femme saurait apprécier cette beauté impuissante, aussi bien je me détournerais d'une belle femme se refusant à moi et que je ne saurais apprécier pour sa seule beauté, ou, voulant en jouir, profanerait le temple de la beauté.

Cette beauté me deviendrait même ennuyeuse comme celle des musées. Ce que nous aimons c'est la beauté vivante. Et c'est en quoi on parle de grâce. La grâce c'est ce qui l'anime. Dépourvue de grâce elle n'est que froide beauté. Mais j'avoue aimer aussi cette froide beauté. 

Il y a une statue de femme aux seins nues à la bibliothèque de saint Maur où je ne peux me rendre sans la regarder discrètement. On comprendrait mieux cependant qu'il y aient des femmes qui caresse l'Obélisque de la Concorde et en apprécient la dureté que moi un sein de pierre.

Mais, si je ne peux me résoudre à penser que nous appellerions seulement beauté une femme dont nous voulons jouir, il m'est agréable par contre de penser que la beauté soit chez nous un critère d'élection de la partenaire quand il n'est pas évident qu'elle le soit pour les autres espèces d'animaux. 

Et, excluant la zoophilie, ne faudrait-il pas se réjouir que nous sachions apprécier la beauté des animaux sauvages ou domestiques ne répondant pas plus les uns que les autres à notre inclination. Et, qui plus est, cette beauté de nous à la fois la plus proche et la plus éloignée: l'art.

CITATION

Extrait de A.O Barnabooth, journal intime de Valéry Larbaud: " Que trouves-tu donc de si beau dans la Beauté, Pèlerin? Tu vois bien que je me contente de la laideur, de la sottise et de l'ordure, moi, qui te vaux bien. Je t'assure que par certains côtés Garibaldi et son culte me plaisent beaucoup. Et vois donc ces trois belles filles blanches, oui ces danseuses anglaises, qui beuglent des polissonneries rythmées? Cela ne te dis rien, cette chair grande et saine, du peuple, sortant de cette écume cramoisie des dentelles ; et cette odeur de cavours et de virginias, et la grosse caisse tonnante d'allégresse, et le cri des cymbales giflées?- Je veux dire la combinaison de tout cela? "

Wislawa Szymborska: " L'étoile est splendide,/ mais ce n'est pas une raison/ pour ne pas boire à la santé des dames,/ tellement plus proches.

samedi 9 août 2025

La salle verte


Ah! Voilà une salle comme on les aime, dit l'homme à la mine patibulaire 

Je ne voyais que disques et barres à disques et reposes barres, haltères

qui avaient été déposés comme des offrandes sur d'épais tapis de sol

C'est là qu'on allait s'entraîner tout l'été dans la chaleur et la poussière

la porte ouverte aux courants d'air comme pour rafraîchir l'atmosphère

Je pensais, ne m'en veuillez pas, que l'ouvrier aime sa condition ouvrière

et à toutes ces charges et tout ce cœur à l'ouvrage sous ce grand hangar

C'était un gymnase en ville, ç'aurait bien pu être une grange à la campagne.

Je les voyais répétant le même geste comme à l'usine où dans les champs.

Il y avait des voix d'hommes et de femmes et des rires parfois

mais ça s'entend la souffrance et j'entendais souffrir souvent


Je me demandais si je pouvais parler de l'érotisme des corps au travail

et c'est que j'avais lu un peu de Histoire de L'œil de Georges Bataille

et voyais la scène de la chatte: "Il faisait chaud. Simone mit l'assiette sur un petit banc,

s'installa devant moi et, sans quitter mes yeux, s'assit et trempa son derrière dans le lait."

tandis qu'une autre se déroulait devant mes yeux à moi: une femme faisait des fentes face à 

un homme en justaucorps qui la regardait et on voyait ses formes à lui comme sa chatte à 

elle qui se fendait et s'ouvrait, et tout ça presque sans un souffle, presque sans un bruit.


Mais déjà je regardais ailleurs comme font les mauvais élèves, le toit très haut et très sale

seulement la végétation du dehors s'y projetait en ombres chinoises et on aurait dit de l'art

Et si l'érotisme était de l'art? Et plus que ce qu'on voit ce que notre imagination y projette?

Pas plus la nature que la nature des corps, ce devaient être des plantes grasses et vulgaires

mais sous la toiture elles faisaient belle figure, se détachaient et se mouvaient avec grâce.

Bientôt je saisissais entre elles comme un mouvement de haut en bas, de va-et-vient, discret.

lundi 30 juin 2025

Bouvard et Pécuchet


Il y a ces deux bonhommes que je voyais et ne revois plus et aimerais revoir se promener sur les bords de Marne et y bavarder comme ils y bavardaient parce que je crois que l'air des bords de Marne leur convenait aussi qu'ils convenaient aux bords de Marne par l'air qu'ils avaient.

J'ignorais à qui ils me faisaient penser et pourquoi à la fois ça ne m'étonnait pas et ça m'amusait plutôt de les voir sur les bords de Marne entre Saint-Maur-des-Fossés et La Varenne. Mais comment aurais-je pu le savoir si je me les étais toujours représentés sans jamais les voir.

Ma lecture de Bouvard et Pécuchet remonte à bien longtemps mais c'est sûr maintenant c'est à eux que je pensais en les voyants et c'est eux maintenant qui manquent aux bords de Marne où ils discutaient âprement bien que poliment et prenant en passant le temps de me saluer.

Le vif de la conversation parfois aussi les arrêtait, mais jamais ils ne s'arrêtaient de parler entre eux. Je voyais bien qu'ils auraient aimé aussi me mêler à leur conversation et c'est en quoi il me paraissait qu'ils devaient aborder les thèmes si chers à Bouvard et Pécuchet.

Je ne pourrais ici en faire mémoire ne m'en souvenant plus moi-même, mais je sais que les hommes parlent plus bas quand ils parlent affaire et froncent un peu plus le sourcil que ces deux là qui auraient été à la fête si La Grande Librairie et ses invités s'étaient joint à eux.

Il y a des amoureux sur les bords de Marne, qui reviennent comme revient le printemps, et, en toutes saisons, des joggeurs et des amateurs de marche nordique, puis qui promène son chien et qui les enfants des autres. Mais Bouvard et Pécuchet je ne sais pas où ils ont bien pu passer.

Le temps des Bouvard et Pécuchet est-il définitivement révolu et ces deux-là n'étaient alors que des retardataires? J'aurais dû fixer la date où pour la dernière fois je les ais vus sur les bords de Marne et à côté de celle de monsieur le maire on mettrait une plaque à leurs noms.

C'est trop tard, et puis personne ne me croirait, non! plus personne ne me croirait, parce que s'il y a toujours des spécialistes en littérature pour rire de Bouvard et Pécuchet qui, dites-moi, aujourd'hui, serait capable de tenir une conversation de façon aussi soutenue que la leur.

Non! je le crains, mes deux personnages ne referont plus surface. De l'eau a coulé depuis. Sans doute les a emporté. D'ailleurs sur les bords de Marne comme ailleurs on ne parle plus que santé et sécurité, ou ne parle plus, ou ne parle plus qu'à son portable, ou qu'à son chien.

Ah! s'il y a trois jours à peine au lieu de parler en homme de mon temps à une femme cultivée j'avais un peu, ah! ne serait-ce qu'un peu, été Bouvard et Pécuchet, plutôt que celui qui rapporte des bribes de conversations et de pensées d'un temps ignare qui ne croit plus au progrès.


CITATION

Il ne faudrait pas pour autant ignorer ce qu'à écrit le philosophe Ortega Y Gasset dans Meditaciones del Quijote: "Una noche en el Père Lachaise, Bouvard y Pécuchet entierran la poesía - en honor a la verosimilitud y al determinismo."

Mais, Alain dans ses Propos, en a davantage après Flaubert que contre nos deux compères: " Bouvard et Pécuchet, livre cruel […] Vouloir n'être jamais pédant, c'est une tâche presque impossible, et qui tue son homme neuf fois sur dix […] Il y a un ridicule que je n'épargne guère, c'est la crainte du ridicule. Elle est partout dans Flaubert […] Et c'est par peur du ridicule qu'il a dessiné son pharmacien Homais, banale flatterie à ceux qui trouvent plus facile de ne rien savoir du tout que de savoir à moitié."

samedi 21 juin 2025

Au laboratoire Vanheste Bauduret


C'était hier matin au laboratoire Vanheste Bauduret à Saint-Maur. Dans la file d'attente où je me trouvais un homme muni d'une carte d'invalidité me la présenta, il voulait passer devant. Je le laissais. Il n'eut cependant pu aller plus loin si un homme plus grand que moi n'eut prit au nom de tous et d'autorité ce droit qu'il lui accorda généreusement. Sans doute, pensais-je, l'ai-je mis dans de bonnes dispositions.

Quand dans cette chaîne que nous formons tous, quand dans cette file d'attente tous se rendirent compte que l'homme à la carte d'handicapé était passé devant tout le monde ce n'est pas à moi qu'ils s'en prirent mais à l'homme plus grand qui leur avait dans un premier temps inspiré plus de respect et avait eu sur eux plus d'autorité, car il lui avait cédé à lui plus qu'ils n'avaient cédé à l'handicapé.

Considérons que je fus cet homme simple et bon tandis qu'il était l'homme à l'envergure politique, à moins que je ne sois un homme mauvais qui permit de passer un autre homme tout aussi mauvais tandis que lui l'homme politique eut aussi relayé cette intention première et mauvaise lui donnant plus de force et de portée, malgré le fait que dans cette chaîne que nous formons tous il y eut aussi des résistances.

J'entends par là que l'initiative peut venir de n'importe qui d'entre nous et qu'il n'y a que si elle vient de n'importe qui d'entre nous que l'homme politique peut prendre le relais, le relais et non l'initiative, s'il est vrai que nous formons une chaîne, alors aussi toute la chaîne est ébranlée, motivée par un mouvement qui ne peut venir que dans bas et se propager s'il trouve des relais et non trop de résistances.

Aussi si la société est mauvaise c'est que trop de bonnes intentions trouvent trop de résistances et pas assez de relais; tandis que trop de mauvaises intentions ne rencontrent pas assez de résistances et trop de relais leur permettant de se propager jusqu'au plus haut sommet de la société qu'est l'État pour ne pas le nommer.

Mais à quoi je veux en venir? On fait trop croire que le sort de l'humanité se trouve dans les urnes. On réduit trop l'homme à un bulletin de vote. Quand le sort de l'humanité est dans la rue et dans toutes les files d'attentes et partout où des chaînes humaines se font et se défont et où des hommes donnent l'exemple et où le relais de ces exemples est pris ou pas, et où des intentions naissent ou meurent dans l'œuf… 

CITATION

L e 20 janvier 1911 Alain le philosophe écrivait: "Il y a les passions; il y a l'inégalité; il y a la guerre. Mais les hommes ont une autre vie; ils savent que cela ne devrait pas être; quand celui qui a raison est vaincu, il a raison tout de même; quand un homme méprisable se trouve fort et riche, il est méprisable tout de même; et si j'ai fait une bassesse qui m'a mieux servi que vingt ans de probité et de dignité, c'est une bassesse tout de même."

mercredi 23 octobre 2024

L'avenue du rocher


En prenant l'avenue du Rocher qui était ce qu'il faisait à chaque fois qu'accompagné de son caddie il se rendait à Auchan faire ses courses il penserait à développer cette idée de la société comme fabrique des hommes, parce que s'il était convenu que l'homme était un produit de la société on ne s'interrogeait pas assez selon lui –– sans doute trop occupé de produit national brut et autres affaires d'état concourant toutes à sa puissance comme à son rayonnement –– sur l'homme qui en sortait de cette fabrique comme si cet homme n'était pas à l'origine de ses fondations mêmes et qu'il n'y avait pas le risque qu'elles s'effondrent sur lui parce que plus assez portées par lui. En deux mots on semblait s'en foutre de lui l'homme et de ce qu'il pensait d'elle la société, et que tout ne soit pas fait d'un commun accord entre lui et elle, et par conséquent au détriment de l'homme. C'était en effet non seulement son opinion personnelle mais une opinion qu'il semblait partager avec beaucoup de gens de son époque. 

L'avenue du Rocher il l'avait choisie –– il aurait aussi bien pu prendre un autre itinéraire, ne disait-on pas que toutes les routes mènent à Rome, alors pourquoi pas à Auchan –– d'abord pour son nom, car, bien que l'on eut beaucoup construit ces derniers temps à Saint Maur, son nom de rocher lui donnait toujours à ses yeux un caractère champêtre. Il avait été cet enfant dont les parents avaient négligé le parcours (ce n'était pas le sien un parcours choisi mais subi) et lui avaient ensuite reproché d'être ce qu'il était devenu, oubliant par là que c'était en partie sinon en tout ce qu'ils avaient fait de lui. L'Etat serait-il aussi trop occupé pour s'occuper de ses enfants et plutôt que de se reconnaître en eux, en les désavouant se désavouait lui-même, car s'il est fabrique des hommes ne devrait-il pas se préoccuper d'abord de ce qu'il fabrique. Vois-tu Etat ce que tu es en train de fabriquer? mais il ne faisait que marcher et aucun son ne sortait de sa bouche. L'avenue du rocher passait par un parc, et il savait alors qu'il était à mi-chemin, mais surtout c'était l'endroit où il aimait le plus se trouver, et son moment préféré de la journée bien qu'il ne s'y arrêtât jamais, parce que c'était l'endroit dont on prenait le plus soin.

Il avait connu la nature sauvage et toute sa vie lui semblait avoir été livré à la nature sauvage. Et si cela encore s'arrêtait à lui mais il lui semblait que l'homme était de plus en plus livré à lui-même, c'est-à-dire à sa nature sauvage, et c'est pourquoi il aimait tant ce parc ou débouchait l'avenue du rocher, ce parc qui semblait comme son aboutissement, où le rocher lui-même serait aboli, mais il pensait plutôt au polissage, à l'usinage, à l'Etat comme fabrique humaine, comme participant à l'élaboration d'un produit raffiné, on s'éloigne donc du produit national brut. Il y voyait pour l'homme des attentions touchantes, des considérations individuelles qui s'opposeraient à une politique de masse. C'était peut-être cette attention qu'avait reçu chaque rocher du parc car c'était là et seulement là où on pouvait en voir et dans une disposition qui plaisait à l'œil et les rendait singulier. On aurait dit que dans ce parc on avait aussi pris soin de chaque arbre et sous chaque arbre il avait vu des enfants jouer aussi que des hommes et des femmes y prendre un peu de repos. Il ne voyait pas la forêt mais l'arbre, et dans la forêt même il n'aimait voir que des arbres et chacun individuellement, dans son épanouissement personnel. Quelque chose encore en lui criait: fini les généralités, fini le peuple, fini la bourgeoisie, fini les blancs, fini les noirs, il n'y a que des hommes, fini les hommes, il n'y a qu'un homme, un homme à chaque fois, comme il n'y a qu'un arbre à chaque fois et qui ne cache pas la forêt, et que ce ne soit pas la forêt qui cache l'arbre, et que ce ne soit pas les hommes qui cache l'homme et fassent médire après lui.

Il avait dépassé le parc et tandis que se poursuivait l'avenue du Rocher peu fréquentée par les piétons mais peuplée de voitures en circulation aussi que stationnées sur les bas côtés il ne manquait pas de penser que la réhabilitation de l'homme passait par la reconquête du territoire, de son territoire, de l'espace qu'il avait délibérément abandonné non pas aux petits malfrats de banlieue sur qui se focalisait trop selon lui l'attention et le mépris de tous mais à la machine, que ce soit la voiture, le portable (car les seules personnes qu'il croisait étaient rendues indisponibles, indisponibilité de l'homme vis à vis de l'homme, accaparées comme elles l'étaient par leurs portables) la télé aussi qui était entrée dans tous les foyers et qui ne serait plus que la seule voix a avoir autorité sur tous. Souvent dans le sien de foyer parental il avait fallu se taire à l'heure des actualités. Du coup il détestait les actualités, qui n'étaient d'ailleurs plus à ses yeux qu'un dégueulis de faits divers qui empuantissait l'atmosphère de la terre entière. Agent de transmission du pire virus qui soit, celui des haines aussi que des rivalités entre puissances antagonistes, et qui par elles passait des plus grands aux plus petits des hommes, des plus forts aux plus faibles. Dans l'avenue du Rocher personne n'avait jamais échangé la moindre parole avec lui. C'était à une humanité mal entendante et mal voyante qu'auraient droit tous ceux qui comme lui choisiraient d'utiliser plutôt que la voiture leurs jambes comme moyen de locomotion.

Plus qu'une avenue à traverser pour arriver à Auchan, mais il avait oublié avant de dire où elle se terminerait pour lui l'avenue du Rocher de dire où elle avait commencée, et c'était à la place des Tilleuls avec ses grandes bâtisses d'un autre âge, celui de son enfance alors qu'il se rendait lui-même à l'école, non pas avec son caddie mais avec son cartable. Souvent il y croisait des enfants et il aimait leur insouciance ainsi que leur gaité, aussi qu'ils soient garçons et filles mélangés quand avec ces questions d'harcèlement (dont on nous rabattaient les oreilles à la télé) on aurait dit que la société voulait (et il aurait aimer se tromper) organiser entre hommes et femmes une bataille rangée ou la formation de camps retranchés. La société aurait-elle voulu engager un combat à mort contre l'homme qu'elle n'aurait pas mieux fait car séparer l'homme de la femme c'était ni plus ni moins que vouloir sa mort, oui voulait-elle la société diviser pour mieux régner? Il y avait bien aussi sur le fronton de l'école de la place des Tilleuls des écrits d'un autre temps mais plus personne ne devait lever la tête de son portable pour les lire. Puis il portait son regard sur les petites villas qui bordaient l'avenue du Rocher et qui cèderaient la place à l'approche du supermarché à des immeubles, elles contribuaient aussi à son charme. Ce qu'il aimait c'était leur diversité, il aurait aussi dit leur personnalité, ce n'était pas en propriétaire qu'il les regardait, il n'évaluait pas leur valeur marchande, pour lui on n'était que locataire sur terre, mais il imaginait à partir de ce qu'il voyait qui pouvait bien les habiter, et il lui arrivait de pouvoir comparer ce que son imagination lui avait fait paraître et ceux des propriétaires qu'il avait la chance d'apercevoir. Cela le confirmait dans sa défiance vis à vis des généralités: on ne pouvait pas dire d'un tel plus que de tel autre qu'il avait une gueule de propriétaire, là non plus il ne fallait pas tomber dans le délit de faciès s'il s'avérait que, entraîné dans je ne sais quelle révolution, au lieu de s'en prendre à ceux qui n'avaient rien on s'en prenait subitement à ceux qui avaient des biens. L'avenue du rocher qui trouvait à la fois sa fin et son prolongement dans la rue Camille Desmoulins signifiait aussi pour lui l'apparition des immeubles et bientôt de Auchan, de la société de masse et de la consommation de masse.

lundi 21 octobre 2024

Un salon à Saint Maur


On fait salon a Saint Maur. Une amitié étrange devait me lier à qui faisait salon à Saint Maur car c'était une amitié qui ne disait pas son nom et qui ne requérait pas une longue et grande fréquentation, une amitié qu'on aurait dit pouvoir aussi se passer de mots comme de ressemblances, à croire que ce qui nous éloignait devait nous rapprocher. Il y eut peut-être de plus grande amitié mais jamais de plus étrange. On aurait été bien en peine l'un comme l'autre de dire pourquoi, comment; il y avait eu comme ça dans le passé une fille qui ne m'aimait pas et que je n'aimais pas mais j'ai souvenir de ne m'être jamais aussi bien entendu qu'avec cette fille et quand on me parle d'amitié possible entre homme et femme c'est elle encore que je cite en premier. La femme de P mon ami était musicienne et pour cela j'aurais dit que c'était elle qui des deux en avait eu l'idée que de faire venir à son domicile non pas comme on le fait couramment – et encore hier j'avais mes propres invités – des connaissances pour seulement leur proposer quelques réjouissances de bouches mais encore pour leur faire écouter de la musique de chambre aussi qu'une conférencière qui ouvrirait cette première session en leur disant – après avoir cité le nom de quelques femmes célèbres qui faisaient salon – qu'au dix huitième siècle la Cour de France quittait Versailles pour Paris, ce qui marquait le début des salons. Il n'était pas étonnant, pensais-je alors, que maintenant que le Grand Paris arrivait à Saint Maur y arriva aussi les salons. Les présentations de chacun furent faites de la meilleure des manières qui soit et n'ayant aucune étiquette la maitresse de maison n'hésita pas à m'en coller une des plus flatteuse: j'étais poète et cela bien que je n'écrivis plus de poésies depuis fort longtemps, elle parla alors de modalités d'écriture, puisqu'il y avait des variations musicales pourquoi n'y en aurait-il pas en poésie quand on la savait si proche de la musique. Je me serais cependant plutôt réclamé philosophe quoique n'en n'ayant pas davantage le titre mais l'historienne m'en aurait dissuadé: Jean Jacques Rousseau n'était pas le bienvenu, dit-elle, dans les salons, il passait pour trop ennuyeux, trop déprimant. Quant à la Régence, on avait dit tant de mal de la Régence, il voulait seulement bien vivre le Régent. Le ton avait été donné. Et c'était le ton des salons. Le ton qu'il y fallait avoir pour ne pas être interdit de salon. "A bon entendeur, salut!" 

Avant donc de nous inviter à tous, à tous ceux de ses connaissances, la femme de P s'était enquise auprès de sa famille de musiciens de leur disponibilité, mais pas seulement. L'historienne conférencière nous apprenait que dans les salons on pouvait y boire café, thé ou chocolat, en écoutant de la musique et conversant agréablement, aussi qu'elle laisserait la parole à une spécialiste en thés. Eh bien ça n'a pas manqué. On eut donc droit à une petite dégustation de thés, et tandis qu'une explosion de senteurs végétales se produisait en moi arrivaient avec tempo de petits gâteaux fabrication maison. Car tout devait se faire non seulement dans la bonne humeur mais en musique. Et tout aussi était bien orchestré. Jamais je n'avais vu se déployer autant d'arts propres à charmer tous mes sens. Notre siècle n'aurait rien a envier au XVIIIème si cela avait cours plus souvent, et je parle bien entendu des salons. Les musiciens non seulement jouaient bien, suffisamment bien en tout cas pour que je me sentis transporté dans un XVIIIème qu'il ne m'aurait pas alors été permis de goûter autant mais plutôt de souffrir comme un vil manant, et je remerciais à l'occasion non seulement mes hôtes mais aussi ce siècle qui me permit de goûter à cet autre où je n'étais pas encore né. Les musiciens, disais-je, non seulement jouaient bien mais discouraient bien, et comme l'on eut discouru alors, présentant leur instrument respectif mieux que je me serais présenté moi-même: et il y avait une vièle d'amour, une mandoline d'Italie et je ne me rappelle plus d'où il était ce clavecin sinon de chez mon ami et que c'était sa femme qui en jouait. Tout cela bien entendu ne pouvait parler qu'à l'âme (si tant est que l'on puisse encore à notre époque évoquer l'âme) mais il me semblait que chacun de ces instruments y faisait vibrer des cordes quoique toutes aussi sensibles, différentes, que, tandis que la mandoline s'adressait à ce qu'elle avait de plus gaie et enjouée mon âme, la vièle réveillait de ténébreuses passions aussi que de profondes pensées, et le clavecin atteignait lui à la fois un fond bien enfoui et religieux et un brin de nostalgie que jusque-là seule la pluie, le bruit que fait l'eau en tombant, avait eu en moi le pouvoir de provoquer.

dimanche 6 octobre 2024

Le Street Art


Tout le monde regardait dans la même direction. C'était suffisant pour qu'il détourne le regard. Il n'aimait pas les attroupements. Il n'aimait pas non plus que l'on fit que tout le monde regarde dans la même direction. Mais voyons, c'était du Street Art. Saint-Maur commémorait le Street Art. Un artiste était venu avec ses bombes et avait eu tout loisir de peindre une panthère noire ou bleue peu importe, sur le mur d'un local destiné jusque-là à d'autre usage, peu importe. Puisque aucunes forces de police ne l'avaient dérangé dans son travail. Elles étaient là cependant et c'était pour, entre autre, car il ne doutait pas que cela fut accompagné de discours bienveillants, que l'on pu en toute quiétude admirer le travail de l'artiste consacrant le Street Art comme un art à part entière. Il n'en fut pourtant pas toujours ainsi. Et tout le monde s'en réjouirait. Tout le monde aimait les combats d'arrière-garde comme tout le monde aimait les arrières mondes car il y avait des combats d'arrière garde comme il y avait, selon Nietzche, des arrières mondes, et c'était toujours pour nous faire mieux accepter le nôtre de monde. Ainsi, qui n'était pas contre l'esclavage? et qui n'était pas pour le Street Art?, c'étaient donc ce qu'il appelait lui des combats d'arrière garde. Ils pouvaient être menés à la fois par le plus parfait révolutionnaire comme par le plus grand bourgeois, mais c'était surtout des aussi modestes bourgeois que modestes révolutionnaires qui pouvaient sans risque pour le bourgeois faire valoir le révolutionnaire. C'est pourquoi Saint Maur pouvait recevoir le Street Art comme elle pouvait recevoir la révolution sans qu'il y ait péril en la demeure. Par ailleurs sa richesse ou meilleure fortune que tout autre ville moins bourgeoise lui permettrait de couvrir les frais de cette fête aux allures populaires. Et puis c'était une panthère qu'on y avait peint. Ce n'était pas sans lui rappeler l'abondance de ses reportages animaliers à la télé et en particulier de quelques uns sur la Nouvelle Calédonie où l'on parlait davantage de faune et de flore que de la population autochtone qui posait problème et l'on en parlait alors qu'on ne pouvait plus éviter d'en parler. Sinon l'on parlait folklore et bientôt tout ne serait plus que folklore (c'est-à-dire comme noyé dans le chloroforme).

Le Street Art ne faisait-il pas ses entrées dans le folklore? N'était-il pas propre à une certaine faune? Ou gagnait-il ses lettres de noblesse? Etait-il en passe de devenir de l'art? En tout cas il avait souvenance d'un temps où la chasse était ouverte à tout porteur d'une bombe susceptible d'en badigeonner les murs de la Capitale. Dans le métro parisien un coup de feu avait même été tiré une nuit en direction d'une bande de graffiteurs opérant sous tunnel. Les journaux en avaient parlé. Et plus récemment il avait lu de Norman Mailer dans Morceaux de bravoure et ce qu'il intitulait Pièces plutôt qu'articles, La foi du graffiti. Il pouvait y lire ce qui ne l'étonna pas en regard de ce qu'il en savait et ça se passait à New York sans doute au même moment où il avait pu être témoin des mêmes scènes et de la même chasse aux graffiti (pas encore du Street Art) à Paris: "Un jeune garçon est mort sous une rame de métro et un autre a failli mourir brûlé à cause d'une bombe inflammable ayant touché une étincelle; oui l'horreur pesait sur le mouvement et des patrouilles surveillent les entrepôts et ferment les entrées." Oui, il lui fallait avouer maintenant qu'il avait été plutôt choqué par le fait que son collègue, car il travaillait alors à la RATP comme agent de sécurité, ait pu tirer. Mais il ne le savait que trop bien, c'était sous la peur et la pression: les jeunes étaient plus fort en nombre et plus rapides aussi, ils leur échappaient, seul une balle aurait-il pensé pouvait les retenir. Quant à la pression c'était la pression des ordres reçus d'en haut. Il fallait mettre fin au plus vite à cette déprédation des lieux publics (pratiquement tous les trains de la Ratp étaient tagués) aussi que les murs dans les couloirs qui recevaient les signatures de leurs auteurs. Il pouvait encore lire dans La foi du graffiti de Norman Mailer: "ils passèrent près d'une pancarte: NE POLLUEZ PAS. GARDER VOTRE VILLE PROPRE."

Oui, cette époque qu'il avait connue semblait révolue et les dit alors pollueurs auraient reçu une reconnaissance tardive, du moins pour certains d'entre eux, du moins pour certains d'entre eux c'étaient maintenant des artistes du Street Art et tous ceux qui allaient louer leur travail et leurs mérites ne faisaient que mener un combat d'arrière garde, interviendraient quand ils ne posaient plus problème, quand ils n'étaient plus source de pertes mais de profits, car tout l'intérêt et l'intelligence de la société était de tirer profit de tout et de tous, et sans doute y avait-elle réussi aussi avec les pollueurs, pardon, avec les artistes du Street Art. Mais il aurait aimé les voir lui tous ces défenseurs du Street Art, tous ces combattants des combats d'arrière garde, quand le combat faisait rage et que comme en tous les temps troubles que peut traverser une société personne ne sait très bien où est la morale et où est le droit, le bien ou le mal, si du côté de la société ou du côté de l'humain, à moins d'être comme lui, de ne pas avoir perdu l'homme de vue, l'homme qui est toujours en butte contre la société, à chaque fois en tout cas qu'il veut se réaliser ou distinguer en tant qu'homme. Norman Mailer dit en tant qu'artiste: "L'acte délictueux a toujours eu un côté artistique… aucun délit ne peut être aussi automatique qu'un processus de production… mais les écrivains de graffiti étaient à l'opposé des délinquants puisqu'ils franchissaient les étapes de la délinquance dans le but de commettre des œuvres d'art"  

lundi 30 septembre 2024

Le petit écureuil


Le petit écureuil que je voyais détaler sur le bitume en direction du parc que les arbres jonchaient alors de feuilles mortes revenait à son domicile qu'il aurait quitté pour je ne sais quelle raison qui lui était propre, c'est-à-dire non indépendante de sa volonté, comme j'avais eu moi-même mes raisons de sortir il avait eu les siennes. Je le reverrais grimper le long d'un tronc qui était tout ce que je finissais par me dire, et certainement pour le plaisir que j'aurais à le revoir je m'inquiétais de ces fugues que je ne lui connaissais pas. Pure coïncidence si j'étais moi aussi sorti, et l'on se croisait lui et moi en dehors de notre territoire respectif car c'était d'habitude de ma fenêtre qui donnait sur le parc que je pouvais l'apercevoir. De plus près il m'apparut encore plus frêle et sa vie plus en danger que quand je le voyais, après être descendu de son arbre, courir sur la pelouse du parc. Je ne voulais cependant tirer aucune leçon de ce que je voyais n'étant moi même ni moraliste ni fabuliste. Je voulais seulement revoir de ma fenêtre cet écureuil gambader sur l'herbe encore verte et parmi les feuilles mortes, ce spectacle qu'il m'avait offert je tenais bien à ce qu'il continue à me l'offrir et je crois pouvoir dire que tout mon amour de la nature s'arrêtait là. C'était fou cependant que je me fusse aperçu de sa présence là où je ne m'y attendais pas, comme s'il fut lui aussi sorti de visite, comme s'il disposait de la même liberté de mouvement que moi, et qu'il l'eut fait sciemment, et tout comme moi soit revenu, comme si tout comme moi ils eut un domicile, un chez lui, qui ne fut pas la nature toute entière à laquelle pourtant on l'assimilait. Ce n'est pas qu'il remontait dans mon estime, qui, n'en déplaise à La Fontaine, a beaucoup d'estime pour plus petit que soit?, ni que je ferais à l'avenir plus attention à ses faits et gestes, à ses allées et venues, que je m'apercevrais davantage de son existence sinon de ces coïncidences (spatiales et temporelles) qu'elle pouvait avoir avec la mienne, mais ce ne serait désormais plus pour moi un être de la nature mais tout comme moi un être vivant ayant un chez lui et des visites à faire, par obligation sans doute et qui sait si aussi par plaisir. Et c'était surtout de l'avoir senti plus vulnérable ailleurs qu'ici dans ce parc de la résidence qui m'avait surpris, et sans doute aussi pour ça y était-il revenu (qui dit que les animaux sont plus demandeurs de liberté que de sécurité), ne s'attardant pas plus que moi, paisible bourgeois, en dehors de l'enceinte clôturée et murée, ne s'y sentait-il pas aussi protégé que moi et voudrait-il, car on disait de lui et des siens qu'ils appartenaient à cet état de nature dont il n'est pas sûr qu'il ne veuille moins que moi se soustraire, s'embourgeoiser à son tour. Non, n'en déplaise à La Boétie, il n'est pas sûr que la liberté soit plus naturelle à l'animal qu'à l'homme qui en est un autre ("vous en êtes un autre mon cher") et que ce ne soit pas plutôt parce que l'on s'éloigne de l'état de nature que l'on tende davantage à notre liberté, car ce ne serait pas tant de la nature que l'on veuille se libérer mais de la société, de l'état de société qui paradoxalement nous aurait libérer de l'état de nature.

mercredi 20 mars 2024

El amor al juego


Caminaba despacito hacia el lugar del encuentro ajedrecístico.¿ será su mente un tablero en blanco y negro donde se movieran piezas del juego de ajedrez? ¡Ni hablar! Había como media hora de recorrido. Tiempo para pensar. Por esto le gustaba andar. No tanto por el paisaje. Le agradaba el paisaje, estas casas tranquilas a cada lado de la carretera como descansando en paz, una paz burguesa bien merecida y a la que volvieran después del trabajo, la oficina, la tienda, volvieran y no será tampoco su mente un tablero en blanco y negro donde se moviera piezas del juego de ajedrez. No quita que algunos de ellos estarán compitiendo como él. Eran aficionados. Los aficionados tenían otras preocupaciones. Otras cosas les pasaran por la mente. Ya se los veía durante la semana laboral por el camino de vuelta a casa preocupados como si llevarían a cuestas su trabajo pero ira disminuyendo la carga conforme se acercaran a su casa. Las veía él como si fueran hechas para ello: para aliviarle la carga, sus casas. Él no tenía casa, algunos como él vivirían también en un piso aunque se veía pocos edificios grandes, pesados, que no aliviaran tanto de la carga, al contrario recargarían demasiado el paisaje. Pero obligarían a levantar la mirada hacia el cielo, como se decía en otros tiempos de las iglesias con sus campanarios, y ahora de los rascacielos, porque iglesias se veía muy bien pocas. Pero tampoco había rascacielos en Saint-Maur que era donde él vivía. En cambio sí había cristianos de buena cepa, cristianos con buenas casas que por ende no mirarían tanto al cielo. Entre ellos, como queda dicho, había incluso algunos como él que mejor mirarían un tablero de ajedrez en fines de semana, que mejor que ir a misa a rezar irían a su club de ajedrez a jugar, a competir para variar. Pero todavía no había llegado. Le quedaba por caminar. Es apenas si llegaba a este camino peatonal que pudiera considerarse como el casco viejo de la pequeña ciudad o el centro comercial porque ahí no faltaba tiendas y cafes y restorantes y algunos días bajo las arcanas y sus bovedades tenía lugar el mercado. Pero era domingo y en el empedrado no se cruzaba con mucha gente. Sólo estaba abierto el Prisunic y un lavadero y unos pobres que iban o salían del lavadero porque había que ser pobre para no tener en casa ni siquiera una lavadora mientras en el Prisunic iban mejor vestido. Hacía poco pensaba fue de compras al Prisunic pero conoció a otro lavadero. Y de nuevo casas de cada lado de la carretera, casas tranquilas que algo le infudieran de su paz cristiana porque no se sentía muy nervioso a la hora de ir a competir. En esto justamente pensaba. De si hubiera un gran miedo que lo presidiera a todo: el miedo a la muerte. Y los demás miedos no fueran entonces más que miedos subalternos. Se decía que si no existiera este miedo fundamental no existiera tampoco este otro de perder la partida de ajedrez que algo le atenazaba aunque no quisiera reconocerlo. Pero durante la partida a veces le temblaban las manos y se le aceleraba el pulso en los momentos álguidos del juego, cuando pugnaba para vencer, cuando no fuera para no perder. Estaba a poco de llegar. Le pasó por la cabeza que no quería bastante a este juego, el ajedrez, porque sino en su mente se dibujaría un tablero en blanco y negro donde se movieran las piezas que sería como jugar a ciegas cuando esto era más bien propio de los Grandes Maestros de ajedrez, que eran profesionales. Mientras él estaba ahora pensando en otra cosa y era dejar el terrible miedo ancestral de la muerte para el del fuego que no lo era menos, que también remontaría a los primeros tiempos de la humanidad. Este fuego era para él el fuego de la pasión y en esta pasión también fundamental, primordial del hombre, había la mujer o sea el amor. Entonces si había un Gran Amor que lo presidiera a todo, como un Gran Incendio que lo incendiera a todo: el amor a la mujer, los demás no serían más que amores subalternos. Se decía ahora que si no existiera este amor fundamental, este incendio primordial, no existiera tampoco este amor al juego y no se le viera llegar hoy en día domingo a las dos de la tarde a este edificio que se parecía o le hacía pensar a una antigua fábrica y la veía como de ladrillos rojos, como si fueran las llamas del infierno que ahí les quemaría, les abrasara a todos, cuando no el amor al juego.

jeudi 1 février 2024

Les coureurs des bords de Marne


Un, deux, trois... ça venait des bords de Marne, une voix qui se voulait forte, appuyée, comptait; un entraîneur, un coach, comptait: un, deux, trois... Il avait compté lui-aussi et, il avait eu beau varier les exercices, invariablement il comptait: un, deux, trois... Pendant dix bonnes années il avait compté: un, deux, trois...dans les salles de culture physique de la région parisienne, oui, à raison de huit à dix heures par jour il avait compté. Les heures il ne les comptait plus mais le nombre de répétitions et de séries il les comptait et cela faisait au total, au cumul, beaucoup, beaucoup plus à compter. Alors quand il entendait compter ça lui faisait froid dans le dos et il comprenait que c'était ce qui lui avait le plus coûter jadis: compter. L'exercice, l'effort, le travail de force, ça l'avait jamais rebuté à lui mais compter, compter c'était trop répétitif, il n'avait jamais pu s'y faire. Ce job de prof de gym dans les salles s'y y avait pas eu à compter qu'il se disait... Il pouvait pas comprendre, il aurait pas aimé ça non plus qu'on compte pour lui, à l'armée déjà le une deux ça l'avait saouler, jamais il avait voulu marcher au pas, pas de défilé du 14 Juillet pour lui, pas de une deux, alors un, deux, trois...Rien que de penser à ce jeu des chiffres et des lettres qu'il voyait quand il allait chez sa grand-mère, comment elle pouvait aimer ça la grand-mère, mais il fallait qu'il s'y fasse si ça passait à la télé c'est que les gens aimaient ça compter et aussi qu'on compte pour eux. Un, deux, trois... Il avait tout essayé comme de varier le nombre de répétitions puis le nombre de séries selon les exercices mais il fallait toujours compter et c'était toujours passer par un, deux, trois... La nuit il lui était même arrivé de se surprendre à compter et c'était comme d'être réveillé par un cauchemar. Un, deux, trois... ça venait des bords de Marne, ça ne venait plus de lui, et pourtant...Un, deux, trois... C'était pareille à une torture, si on avait voulu le torturer il aurait suffit de compter: un, deux, trois... et un peu plus: un, deux, trois, quatre, cinq... ça aurait marché aussi car il allait jusqu'à dix lui et parfois jusqu'à vingt, non il n'aurait pas supporté qu'on compte. Le supplice de la goutte d'eau, on lui en avait parlé, et ça l'avait étonné qu'une simple goutte d'eau mais c'étaient des gouttes d'eau que l'on ne pourrait s'empêcher de compter qui vous tortureraient. Il y avait pire cependant à ses yeux, pire à ses yeux qu'à ses oreilles, et c'était cet enfermement mental qu'il ressentait quand on comptait, une prison gardée par des chiffres qu'il se représentait. Quand il avait quitté les salles c'avait été comme une grande libération, c'avait été pour remplacer la culture physique par la course à pied, c'avait été pour remplacer les chiffres par ces mots que l'on pouvait lire sur les tee-shirts que portaient certains joggeurs épris comme lui de liberté: "there's no finish line". Mais c'était pour les coureurs des bords de Marne que le coach comptait: un, deux, trois...Ils faisaient sans doute des exercices, des exercices qu'on pouvait faire en salle, des exercices où il fallait compter, où la répétition comptait: un, deux, trois...