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mercredi 11 mars 2026

Le noir n'est pas une couleur


Voilà ce qui se passait et qui faisait que tout le monde lui en voulait pour son histoire et c'est qu'il vivait avec les noirs ce qui était qu'il mangeait avec les noirs, qu'il buvait avec les noirs, qu'il dormait avec les noirs, qu'il travaillait avec les noirs; enfin qu'il faisait dans la vie tout ce que l'on fait dans la vie mais le faisait avec les noirs seulement parce qu'à chaque fois qu'il appuyait sur un bouton et que s'ajoutait une nouvelle personne il se trouvait qu'elle était noire; elle aurait pu être blanche qu'on lui disait alors parce qu'il n'avait pas le droit aux couleurs dans son histoire et que le blanc pas plus que le noir n'était une couleur; mais enfin ce n'était pas sa faute non plus si à chaque fois qu'il appuyait sur le bouton et il le faisait à chaque fois qu'on lui reprochait que son histoire n'était pas une histoire parce que ça n'avançait pas dans son histoire: attendez! qu'il disait alors et il appuyait de nouveau sur le bouton et c'était une autre personne noire qui arrivait dans son histoire avec laquelle alors il mangeait, il buvait, il dormait, il travaillait; enfin il vivait avec elle comme avec les autres personnes noires de son histoire. Mais ça c'est pas une histoire qu'on commençait à lui reprocher lasse de ce sempiternel recommencement; il aurait bien voulu alors leur parler de Nietzsche et de son éternel retour mais ils n'y auraient rien compris même s'il avait su leur dire que ça c'était son éternel retour à lui ou mis à leur portée à eux et que d'ailleurs c'était l'histoire de l'humanité. 

Bon, continue!, qu'on lui disait alors, et il rappuyait une fois de plus sur le bouton pour que l'histoire puisse continuer et c'était une nouvelle personne noire qui venait s'ajouter aux autres personnes noires pour manger et boire et dormir et travailler avec lui; enfin faire avec lui tout ce qu'on faisait dans la vie pour qu'on n'aille pas dire après que son histoire n'était pas vraisemblable. Mais ça n'avance pas dans ton histoire qu'on lui reprochait encore. Mon histoire c'est pas une partie d'échecs qu'il disait pour se défendre parce qu'aux échecs on n'a pas le droit de répéter plus d'un certain nombre de fois les mêmes coups et qu'il le savait, mais on pourrait pas vivre si c'était pareil dans la vie, qu'il disait, parce que bon dieu qu'est-ce qu'on pouvait répéter dans la vie au point que ça pouvait en devenir ennuyeux jusqu'à prendre des habitudes; et que c'est pas non plus la qualité qu'augmente dans la vie mais la quantité, mais ça c'était pas sympa pour lui et pour les personnes noires et c'est pourquoi il le dit pas. Mais dans la vie enfin, qu'on lui rétorqua, on se bat. C'est vrai qu'il répondit mais moi je m'entends bien avec les personnes noires et bien que la question se pose à chaque fois que j'appuie sur le bouton et que je m'attends à tout comme on peut s'attendre à tout dans la vie eh bien, il se passe rien comme souvent il se passe rien dans la vie, c'est-à-dire qu'on se bat pas la personne noire et moi mais qu'on mange ensemble, qu'on boit ensemble, qu'on dort ensemble, qu'on travaille ensemble; enfin qu'on fait ensemble tout ce qu'on fait ensemble dans la vie et sans se battre.

vendredi 18 octobre 2024

Une histoire de lunettes


C'était par une belle journée ensoleillée, vingt cinq degré, et on n'était déjà le seize septembre, me dit l'homme qui me fit signe avec un sourire de passer devant lui, que j'avais enfin décidé de me rendre à un rendez-vous ophtalmo, je dis enfin parce qu'il y avait bien vingt ans ou plus que je ne m'y étais pas rendu, pour tout dire c'était la deuxième fois de ma vie qui était arrivé à franchir le cap de la soixantaine sans trop d'anicroches, et j'avais donc choisi de mettre mes lunettes de soleil qui étaient les uniques lunettes que j'avais depuis plus d'une bonne vingtaine d'années. Comme je passais devant lui je me retrouvais face à la secrétaire, elle aussi me sourit, je lui donnais alors mon nom et le nom du praticien qui devait me recevoir. La salle d'attente recevait ce beau soleil qui n'était pas parti avec l'été, et lui donnait une lumière que j'appréciais d'autant qu'elle me permettait de garder mes lunettes. Je n'en aurais pas eu d'autres au cas où il eut fait gris et c'était justement pour cela que je venais: pour une paire de lunette pour les journées sans soleil parce que les journées sans soleil je n'avais que mes yeux pour voir et mes yeux ne suffisaient plus à la tâche. Tout le monde souriait. J'entends par tout le monde: le ciel, la secrétaire qui avait pris note de mon rendez-vous ophtalmo et le bon monsieur qui m'avait fait signe de passer devant lui. J'étais heureux aussi de pouvoir encore voir tout ça, et je me disais que si la vue avait bien quelque chose de réjouissant elle le tenait non pas d'elle même mais de tout ce qu'il pouvait nous être parfois offert de voir, même si bien souvent j'aurais plutôt mis mes yeux dans mes poches comme l'on met ses lunettes dans ses poches pour les ressortir au moment opportun, idoine, oui, idoine, et c'était un de ces jours idoine qu'il m'était donné de voir. Ma réflexion sur les lunettes, autant que je m'en souvienne fut arrêté par l'arrivée de l'ophtalmo, et ne reprendra que plus tard, une fois muni de mon ordonnance, chez l'opticien.

C'est ce que je m'empressais de dire à l'ophtalmo en lui donnant la raison de ma venue, que l'opticien s'était refusé à me faire de nouveaux verres parce qu'ils devaient correspondre à ma vue et non pas à mes lunettes qui étaient celles que je lui avais présentées, et en bien mauvais état il faut l'avouer, car j'étais plutôt de nature négligente, enfin à ne pas prendre grand soin des choses, surtout il est vrai depuis que la vie m'avait privé non pas de ma vue mais de ma femme; quant aux autres lunettes, celles-ci ne me permettant de voir que par temps clair, avec l'aide du soleil, je n'avais pas pu lui présenter à l'opticien car il y avait des années que je n'y voyais plus goutte en regardant à travers ses verres pour myope, elles avaient été mes toutes premières lunettes et j'avais fini par les jeter comme on fini par jeter tout ce qui ne nous sert plus à rien. Mais maintenant lui dis-je décidé ou plutôt que j'étais décidé à faire l'acquisition de nouvelles lunettes, seulement il me fallait une ordonnance de sa majesté, concluais-je. Au lieu d'en être flatté l'ophtalmo me précisa que c'était tous les deux ans et non pas une fois ou deux dans sa vie qu'on se rendait chez son ophtalmo et qu'il ne voyait pas là sur ses registres que j'eus fait d'autres consultations. C'était, là où je me trouvais, un dispensaire que la RATP mettait gracieusement à disposition de ses agents avec tous les spécialistes du corps humain pour ne pas dire des organes humains, à chacun son organe, dont ici en l'occurrence à l'ophtalmo les yeux. J'aurais pu en effet répliquer à l'ophtalmo que je n'étais pas plus généreux de mes organes envers ses confrères et que je gardais jalousement sur eux l'œil du propriétaire, mais il semblait un peu trop effrayé de ma négligence, pour que je plaisante là-dessus. C'est à la suite d'un examen approfondi qu'il me dit qu'encore j'avais de la chance et m'en tirais à bon compte après tant d'années. Et c'était vrai que maintenant qu'il n'y avait plus Dieu (il fallait avoir des yeux) et qu'il n'y avait que ceux qui présidaient à la santé de notre corps et leurs organes respectifs dont le verdict pouvait être craint, car il pouvait tomber à tout moment et nous cueillir comme à l'improviste, et sans doute était-ce cette crainte qui m'en tenait éloigné le plus longtemps possible.

Sur le chemin du retour et toujours pourvu de mon unique paire de lunettes de soleil, car me voilà sorti de chez l'ophtalmo avec mon ordonnance sous le bras et de la gaieté au cœur à la seule idée de passer chez d'Afflelou parce que chez "d'Afflelou c'est fou", je goûtais encore un peu a ce soleil. Oui, c'était comme un goûter de soleil, un goûter de soleil qui ne durerait pas davantage qu'un déjeuner de soleil, plutôt moins parce que le goûter ça dure moins que le déjeuner si je ne m'abuse. L'opticien qui me reçut était une fille de couleur. J'y voyais encore assez pour voir ça. Oui, je voyais encore les couleurs et à la faveur du soleil elles brillaient davantage à mes yeux. L'opticienne portait  une paire de grandes lunettes qui étaient comme une réclame à toutes celles qui se vendaient. Elle eut le sourire commercial le plus naturel au monde qui soit, car si l'on demande aux commerciaux d'être souriant on leur demande aussi d'être naturel. Je m'attendais alors à ce qu'il apparaisse à tout moment, comme il apparait dans le ciel quand il fait soleil et qu'il pleut à la fois, un bel arc-en-ciel sur le verre de ses lunettes d'Afflelou, et c'était son sourire, son sourire radieux. Elle se mit aussitôt avec moi en quête de lunettes ou étais-je venu en quête d'autre chose? Ma quête ne devait néanmoins pas être si précise que devrait l'être celle d'une paire de lunettes car il me fallut un certain temps plutôt long pour arrêter mon choix, mais ce devait être dû à l'éventail du choix qui était large et qui nous laissa le temps de discuter et parmi nos discussions sorti je ne saurais dire pourquoi ni comment un test auquel je m'étais prêté la veille et qui était de fermer les yeux et de m'imaginer que je ne verrais jamais plus, l'angoisse m'avait pris alors en me voyant définitivement prisonnier de la nuit, une angoisse proche de la claustrophobie car c'était comme si les murs de la prison s'étaient resserrer autour de moi au point que je n'y pu rien voir, et j'étouffais comme pris dans un étau mais je m'obligeais à les garder fermés jusqu'à ce que cela devint proprement intenable.

C'était aussi devenu proprement intenable pour l'opticienne d'entendre ça, car elle changea alors très vite de conversation et me parlait de la remise qui était faite sur la deuxième paire de lunettes. c'était l'argument de vente d'Afflelou et j'y souscris. Alors, elle me sourit à nouveau. A nouveau j'essayais de voir s'il n'apparaissait pas un arc-en-ciel sur le verre de ses grandes lunettes d'Afflelou. Il pouvait aussi m'être fait des facilités de paiement, poursuivit-elle. On voyait bien que c'était là son domaine car elle s'y montrait plus détendue et n'avait plus besoin de l'aide de son collègue qui en matière de montures de lunettes pouvait dire celles qui pouvaient ou non recevoir des verres de correction. Le soleil entrait à plein dans la vitrine et il me semblait que toutes les lunettes s'étaient tournées vers lui comme des héliotropes ou autres adorateurs du soleil qui lui rendraient hommage. Il était convenu que je revienne le mercredi de la semaine suivante pour les chercher mais à mesure que la date approchait ce qui m'avait retenu si longtemps d'avoir des lunettes semblait revenir de plus bel à la charge. Entre-temps le ciel s'était assombri et mon esprit aussi sans doute: tout avait perdu ce bel éclat du ciel bleu et je n'étais plus du tout d'humeur à porter des lunettes fussent-elles du dernier chic. Ne m'en étais-je pas passer jusque là? D'ailleurs je me rappelais que l'ophtalmo lui-même m'avait dit que pour lire, et à lire j'occupais la majeure partie de mon temps, elles ne m'étaient pas indispensables, c'était pour voir de loin. Que vois-je à l'horizon? Avais-je tant envie que ça de voir le cul de Robinson, car c'est ce que dit la chanson. Comme je lui avait parlé à l'opticienne de ma hantise de perdre la vue j'eus alors cette idée que quelqu'un viendrait la voir à ma place pour lui dire qu'un accident m'était arrivé et que je ne pouvais la voir, que je ne pourrais plus jamais la voir, parce que j'avais perdu la vue et que par conséquent les lunettes ne m'étaient plus d'aucune utilité. Ah il aurait fallu me voir, on m'aurait pris pour un fou. C'est que je n'étais pas quelqu'un qui racontait des histoires aux autres mais qui se les racontait  à lui-même, or n'est-ce pas là la définition même du fou dont on ne retient cependant que le rire, le fou rire qui me prit en me la racontant à moi-même cette histoire.

C'est aussi que je m'imaginais la tête qu'elle ferait en l'entendant mon histoire, parce qu'elle se rappellerait alors, lui trouvant un caractère prémonitoire, ce que je lui avais dit sur le test que j'avais fait. D'avoir jouer à l'aveugle ne m'aurait pas porté chance, qu'à jouer avec le feu on finissait par se brûler et qu'à jouer à l'aveugle on finissait par devenir aveugle, oui je voyais bien, bien que je ne voyais rien, que ces correspondances allaient se faire naturellement dans son cerveau et lui faire perdre en même temps le sourire, ce sourire à la fois si naturel et si commercial qu'elle devait arborer à chaque client lui délivrant une ordonnance d'ophtalmo qui était comme un bon d'achat puisque sans elle on ne pouvait pas faire l'acquisition d'une paire de lunettes avec verres de correction. Mais surtout je voyais bien qu'il n'y avait aucun conteur qui put se vanter aussi sûrement que je le pouvais que cette histoire de lunettes elle ne l'oublierait jamais et qu'elle la raconterait à tout le monde, à tout le monde excepté à ses clients pour ne pas les effrayer, et aussi plus tard, quand elle serait en âge d'en avoir, à ses enfants puis à ses petits enfants, qui est comme se transmettent les histoires, et ce  sera, il n'y avait nulle doute là-dessus en mon esprit ce qui aura le plus marqué sa carrière d'opticien. Mais moi qui n'avais jamais voulu porter de lunettes que pour faire intello et non pas pour corriger ma myopie qui ça était une affaire d'ophtalmos et d'opticiens, une affaire entre eux, et sans doute s'arrangeraient-ils entre eux, mais moi je ne voulais plus avoir affaire à eux, ni dans deux ans ni à la Saint-Glinglin. Puis on voyait bien que je ne voyais plus la vie comme il fallait la voir et que ça n'y changerait rien une paire de lunettes ou deux, que ce n'était pas plus une histoire d'yeux qu'une histoire de bon dieu mais une histoire de lunettes.

mardi 23 avril 2024

Le dernier enchantement du monde


Le dernier enchantement du monde, le seul qu'il connaisse en fait parce que tous les autres était tombés en désuétude en ces temps sans croyance, était celui de l'amour, et dieu sait qu'il avait aimé, on aurait dit que toutes les croyances c'était reportées sur cette croyance en l'amour qui plus qu'au temps des romantiques ferait ravage en un siècle qui cependant le serait beaucoup moins romantique et c'était pourquoi un poète s'était exclamé: "il n'y a pas d'amour heureux" quand bien même ils continueraient à chanter l'amour. Il fallait croire que les femmes étaient cette moitié de l'humanité qui, pour un homme bien entendu et un homme qui aima les femmes, enchantait l'humanité. Mais cet enchantement était plus connu sous le nom de coup de foudre et le coup de foudre, comme on le savait, ne durait pas, pas plus que l'aveuglement qu'il procurait. Remis de cet aveuglement il n'y avait plus que deux êtres qui se disputaient la prééminence et qui, et là il reprenait les paroles d'une chanson, ne voyaient plus "la vie en rose". Aussi il se demandait non pas s'il pouvait vivre avec l'autre moitié de l'humanité mais si par elle il pouvait encore être enchanté, car les souvenirs de ces moments d'enchantement du monde était tout ce qu'il lui restait d'amours passés et lui ferait encore dire: "Non, je ne regrette rien/ Ni le bien, qu'on m'a fait/ Ni le mal, tout ça m'est bien égal". En réalité ce n'était pas une femme mais une fée qu'il lui fallait, et il n'y aurait pas loin de la fée à la sorcière, ce serait qu'une question de temps pour qu'elle le devienne, car il ne croyait pas non plus que ce soit deux personnes différentes comme dans les contes de fée mais la même personne à des âges différents, or il était entré dans cette tranche d'âge où ces mêmes femmes qui avaient sans doute été des fées auraient cessées de l'être, en tout cas pour la grande majorité d'entre elles, parce qu'il ne pouvait non plus cesser d'espérer que quelques unes parmi elles eut encore tout du moins pour lui cette capacité d'enchanter le monde. Mais comme cela ne lui arrivait plus il se mit à le rêver parce que la dimension du rêve convenait plus proprement à sa réalisation, qu'il se disait, et il y eut en effet quelques fées dans ses rêves mais qui le quittaient dès son réveil. Le dernier enchantement du monde était bien tombé pour lui qu'il se disait. Il n'arrivait pas cependant à s'y résoudre. Que les fées aient déserté le monde le lui rendait bien triste. Il avait vu des femmes d'âges mûres avoir un regard amusé à son encontre et ce devait être dû à ses yeux d'enfants avec lesquels il les regardait, comme s'il croyait encore aux contes de fées. Un peu de maturité mon bon ami, qu'elles semblaient lui dire. Et la maturité était bien ce qui lui déplaisait le plus, et non pas qu'elle fut dépourvue de sensualité, mais de crédulité, de cette crédulité sans quoi le conte de fée ne pouvait pas avoir lieu et le monde par lui être enchanté. Et tous ces gens dont il résistait encore à faire parti qui ne croyaient plus en l'amour participaient à la désillusion du monde, à son désenchantement, et cela au nom de la raison, de l'incrédulité. Pas de foi aveugle ici non plus. Encore moins de sacrifice, car sur l'autel de l'amour il y avait, comme au temps des religions anciennes beaucoup de sacrifices avec ou sans cérémonies. Non, ce siècle qui se réclamait du siècle des lumières ne brillait pas des feux de l'amour mais de ceux de la raison et tout ce qu'il avait éclairé n'était pas beau à voir. On était comptable de son temps comme de ses amours, le beau, le grand, l'unique amour, celui qui illuminait vos jours, on n'y croyait plus; mais le pire était qu'on se défia du coup de foudre, cette unique déchirure dans notre ciel qui nous laissa voir autre chose qu'un quotidien désabusé, qu'un monde désenchanté. Il était comme ce vieil homme et la mer d'Hemingway qui jusqu'au dernier moment avait espéré faire la plus belle prise de toute sa vie ou cet autre dans le Désert des Tartares de Dino Buzzati qui toute une vie avait espérer l'ennemi, car la femme serait tout cela à la fois pour l'homme: une belle prise et un ennemi, mais un ennemi aussi redoutable que profitable à son ascension plus qu'à sa promotion s'il pouvait y voir autre chose qu'un bien terrestre mais plutôt quelque chose qui ait trait à la divinité, qui lui permit de quitter terre, et ne se sentait-il pas pousser des ailes quand il aimait? Quand jamais tout seul il n'atteindrait cette dimension, et dire que la religion interdisait aux prêtres de se marier quand il n'était pas donner à l'homme d'atteindre autrement ce qui le dépassait, mais il fallait encore pour cela que l'on put compter quelques fées parmi les femmes et il ne voulait pas avoir a constater leur disparition car ce serait pire que dans ce film de science fiction, Le soleil vert, où l'on apprend la disparition de la nature, des océans, qui est tout ce qu'il en avait retenu et était pour lui le plus douloureux parce que la nature à l'égal de la femme participait à cet enchantement du monde, n'était pas à ses yeux seulement le monde, mais ce qui l'enchantait.

Il restait un peu de ce dernier enchantement du monde qu'il devait à Sylvie et s'il pouvait mesurer cet amour c'était à la hauteur de cet enchantement qui avait dû être si fort à ses débuts qu'il trouvait encore en lui un peu d'allant, mais c'était comme s'il l'eut été en roue libre, ou qu'il tourna à vide parce qu'il n'y avait plus de moteur en marche et qui l'entraîna, parce que Sylvie était malade et sur le point de le quitter, et bientôt il serait rendu à cette inertie qui de plus en plus prenait la place de Sylvie. Qu'elle avait été belle et pas que pour lui, mais pour lui seulement elle avait été un soleil et ce soleil qui l'avait réchauffé avait aussi fait que la vie cesse de lui apparaître comme une masse informe et grise pour prendre les formes et les couleurs qui étaient, l'aurait-il deviné, rien d'autres que celles de Sylvie, empreintes de toute sa sensualité et d'un dynamisme joyeux et plein d'une vitalité rayonnante pour qui tout trouvait son achèvement dans l'action, dans son rayonnement, et ne laissait pas place au désespoir. Il n'y avait pas plus vivant que Sylvie. Et c'était de cette vie qu'elle lui avait prêtée qu'il vivait encore, tandis qu'elle était en train de mourir. Et tandis qu'elle était en train de mourir il voulait se la rappeler à son zénith, non pas comment elle était elle, pour cela il y avait les photos, mais comment lui apparaissait la vie en sa présence, quand de cet enchantement du monde il ne lui restait que quelques vestiges que le temps aurait quelque peu effacé ou terni et il aurait fallu qu'il retrouve ces états d'euphories où le monde était comme transfiguré par elle, et s'il parlait des endroits où ils étaient allés, comme tout le monde aimait parler de ses voyages, il comprenait alors que cela ne se trouvait pas en ces endroits, que les endroits en rien ne rendaient ce charme qui leur avait connu et que c'était parce que ce charme ne leur appartenait pas en propre mais que c'était le charme d'une fée et que Sylvie avait été pour lui cette fée enchantant les lieux où partout ils se trouvaient. Mais il y avait moins de lumière dans ses yeux, bleus comme le ciel, et bientôt toute lumière serait éteinte, et jamais ciel d'été ne pourrait lui rendre, ne pourrait autant illuminer ses jours, Sylvie avait été son soleil et ce dernier enchantement du monde, le seul qu'il connaisse en fait parce que tous les autres étaient tombés en désuétude en ces temps sans croyance. Et Sylvie n'avait jamais rien fait pour elle qui ne fut pour lui et lui n'avait jamais rien fait pour lui qui ne fut pour elle d'où maintenant qu'elle n'était plus il ne trouvait plus rien à faire qui vaille, d'où maintenant qu'elle n'était plus cette inertie qui était celle propre à tout être seul, c'est-à-dire qui en son être n'en comprenait pas un autre, car contrairement à ce que l'on croit personne ne vit pour lui-même et pourrait dire à tort: "maintenant je vais vivre pour moi" (comme l'on dit trop souvent aujourd'hui) car c'est une impossibilité à laquelle se trouve confronté tout être humain qui voudrait échapper à l'autre et à son charme, à son pouvoir d'enchantement du monde si nécessaire à le mobiliser tout entier, corps et âme, à l'amour qui est sacrifice et des plus doux qui soit, des plus enchantés. Quand elle partirait Sylvie elle partirait avec ce monde enchanté parce que ce monde enchanté n'était pas de ce monde, mais toute femme, n'eut-elle pas pu avoir d'avoir d'enfant, et Sylvie n'avait pas pu avoir d'enfant, était faite pour enfanter, non pas seulement ou exclusivement des enfants — et les femmes ayant une progéniture nombreuse seraient encore les plus stériles des femmes si elles n'avaient pas cette autre capacité d'enfanter — comme tout le monde croit l'entendre, mais comme lui seulement le savait, maintenant que Sylvie l'avait fait pour lui, un monde enchanté. Et il y a une chose dont il pouvait être sûr désormais, c'est que le monde ne serait plus pour lui cette masse informe et grise qu'il avait été avant Sylvie, parce qu'il y avait un avant et après Sylvie, comme il y avait pour les croyants un avant et après le Christ, parce que sa croyance à lui c'était que seul l'amour pouvait sauver le monde.

vendredi 19 avril 2024

Sylvie


Ca lui faisait drôle, ça avait été sa femme, c'était toujours sa femme, il voulait dire c'était une autre femme. On pouvait pas comparer. Et pourtant il comparait. Et pourtant ce qu'elle avait été elle avait cessé d'être. Le problème c'était la continuité dans l'existence même si ce n'était plus de la même existence qu'il s'agissait, et l'on pourrait facilement se laissé aller à dire qu'il s'agissait de l'existence de deux personnes différentes, et quand on lui demandait si malgré Alzheimer elle savait qui il était il avait envie de répondre que celle dont ils parlaient ne l'avait pas connu et qu'il n'y avait alors aucune raison qu'elle le reconnaisse. Finalement ceux qui lui demandaient, voyant les soins et l'attention qu'il lui portait, si c'était sa mère, voire sa grand-mère, n'étaient pas loin d'une vérité qui ne respectait pas la vérité. Car comment pouvait-il prétendre aimer cette femme du même amour, ça aurait été déplacé, comme un amour venu d'une autre et qu'il lui aurait témoigné à elle. Et s'il voyait en cette autre la même il était bien le seul. Et c'est qu'il était aveugle. 

Il avait sorti, pour la remettre à  l'agent de police, une photo que Sylvie il y a plus de dix ans, quand ils s'étaient connus, lui avait remise pour qu'il la garde toujours sur lui. Elle y apparaissait un peu plus jeune qu'elle n'était alors mais elle n'avait rien perdu de sa beauté. Comme il n'était pas du genre à montrer sa photo à tout le monde il ne l'avait jamais encore sortie du portefeuille où il s'étonna de la trouver. Le regard de l'agent se porta sur la photo puis à nouveau sur lui. De qui se moquait-il? Cette photo ne correspondait pas à la personne qu'il recherchait. La personne qu'il recherchait avait plus de soixante quinze ans et était atteinte de la maladie d'Alzheimer si l'on s'en tenait à sa déclaration. Oui, confirma t-il, mais c'était bien elle sur la photo. Voulez-vous qu'on la retrouve ou pas? Oui, répondit-il tout étonné. Eh bien alors donnez nous une autre photo qu'on puisse l'identifier. Le problème c'est qu'il n'avait pas d'autre photo d'elle et que pour lui c'était bien elle, la personne de la photo, qui s'était perdue. L'agent de police s'absenta un moment, mais lui demanda auparavant de ne pas quitter le bureau. Un profond malaise se saisit de lui.

L'agent de police qui était une femme lui rappelait Sylvie quand il s'était connue, une femme décidée qui ne doutait de rien, et ça lui avait plu qu'elle soit comme ça Sylvie mais pas l'agent de police, car tandis que Sylvie l'avait tout de suite trouvé honnête il lui semblait que l'agent de police l'avait tout de suite soupçonné du pire, et tout d'un coup ce qui lui avait plu chez Sylvie lui déplaisait fortement en ce fonctionnaire de police sans doute aussi professionnel que Sylvie l'avait été dans son métier. Il ne pouvait donc pas lui en vouloir mais il lui en voulait quand même. Avait-il la tête d'un assassin? C'était malsain que de soupçonner quelqu'un d'emblée et parce qu'il vous produisait une photo d'identité périmée. Elle revint lui annoncer qu'ils avaient bien retrouvé sa femme et qu'il devait retourner à la réception où on lui dirait où il devait se rendre. L'affaire avait cessé de l'intéresser, c'était comme un cancérologue qui aurait cru en une tumeur maligne et, venant d'apprendre du laboratoire qu'elle n'était que bénigne, vous aurait signifié qu'elle avait mieux à faire que de poursuivre avec vous.

Il y avait une femme qui était restée jusqu'au bout avec Sylvie et ce n'était pas une fonctionnaire de police. Il avait tardé pour la retrouver à Sylvie parce les voitures n'étaient pas encore équipées d'un GPS et qu'il n'avait pas non plus l'habitude de prendre la voiture pour se rendre dans ces bureaux qui se trouvaient à proximité de la ceinture périphérique. La femme travaillait dans ces bureaux qui avaient fermé depuis longtemps car la nuit était tombée et il désespérait de la retrouver quand il vit la femme avec Sylvie. Il en pleurait. Il n'avait pas trouvé non plus facilement à stationner et avait manqué à plusieurs reprises d'avoir un accident. Il se perdit en remerciements auprès de cette femme qui ne serait jamais récompensée comme elle le méritait de son dévouement. Toutes ses collègues qu'elle dit avaient fini par partir, mais elle elle ne pouvait pas laisser Sylvie comme ça, et c'était bien qu'elle eut un fils comme lui, qu'elle ajouta. Il lui dit encore une fois merci mais pas qu'il était son mari. Quant à Sylvie elle ne savait pas ce qui lui était arrivé, mais de ce qu'elle ne ressentait aucune fatigue après tous ces kilomètres qu'elle venait de parcourir à pied montrait qu'elle devait être en état de choc. Ils étaient tous les deux en état de choc, bien que pour des raisons différentes.

Il se souvenait de tout ça parce que ce soir Sylvie avait saigné du nez et qu'une fois de plus il s'était affolé et avait appelé le 18 pour cette femme qui était toujours sa femme et qui était aussi une autre femme. Il avait fini par avoir au bout du fil un médecin du SAMU, un médecin avec lequel le SAMU l'avait mis en relation, qui lui avait demandé qui il était. Il avait dit son mari. Elle avait répondu, car c'était une femme médecin, qu'elle lui trouvait une voix bien jeune. Sur quoi il avait précisé qu'il avait lui-même passé le cap de la soixantaine, mais il savait que cela ne suffisait pas, qu'il aurait fallu qu'il soit plus âgé encore, pour que ce ne soit pas déplacé. Enfin, elle l'avait rassuré et lui avait dit que c'était bien ce qu'il faisait pour elle, comme s'il se fut agit de sa mère, et il se sentit à nouveau obligé de dire qu'enfin, il était son mari. Mais c'était bien d'une autre femme, d'une autre femme que celle qu'il avait connue dont il s'agissait, et ils avaient tous raison, et c'est lui qui ne voulait pas entendre raison et qui s'acharnait auprès de cette femme qui ne le reconnaissait pas, et comment aurait-elle pu le reconnaître si ce n'était pas cette femme qui l'avait connu. 

mercredi 17 avril 2024

Le matelas


Y en a beaucoup qui se disaient: tiens je vais écrire un livre et qui se mettaient à raconter leur vie. Et c'est vrai qu'y en a même pour qui ça a marché mais il faut savoir mentir un peu et broder beaucoup puis dissimuler aussi, se dissimuler, les personnages sont là pour ça et tous les procédés littéraires qui sont des procédés de dissimulation mis au service du roman bourgeois, car son ami disait que c'était toujours des romans écrit par les bourgeois, même les romans ouvriers, et qu'on saurait jamais ce qu'un ouvrier pense vraiment ou comment il pense le monde, parce que le monde comme le monde des romans fussent ils des romans ouvriers n'avaient pas été pensé par les ouvriers. Lui il pensait pas à l'ouvrier mais à l'idiot, à ces deux romans et il y en avait d'autres sur les idiots: mais il y avait seulement à sa connaissance un idiot de Dostoïevski et un idiot de Faulkner, celui de Faulkner lui avait paru plus idiot que celui de Dostoïevski, mais les deux idiots n'étaient pas de vrais idiots mais des idiots de littérature, aussi l'ouvrier des romans de Zola ne pouvait être qu'un ouvrier de littérature; l'ouvrier lui il se racontait pas, l'idiot non plus. Mais y a beaucoup d'idiots qui se disaient: tiens je vais écrire un livre et qui se mettaient à raconter leur vie. Ce genre d'idiots il en avait connus pas mal et même un récemment à la Bibliothèque nationale François Mitterrand où son club de lecture s'était réuni pour discuter justement sur le roman d'un chilien, d'un chilien de la bonne bourgeoisie chilienne qui racontait sa vie, une vie après Pinochet, la petite histoire dans la grande histoire, ça avait fait tout un tabac, c'est là que l'idiot il avait dit que lui aussi il écrivait un livre sur sa vie, qu'il était même en gestation, et il faisait un geste pour montrer qu'il était gros de son livre, comme s'il allait accoucher de sa propre vie, mais c'était un idiot savant et il y avait de par le monde au moment où lui en faisait parti beaucoup d'idiots savants dont il faisait donc lui-même parti et qui s'étaient dit: tiens je vais écrire un livre et qui se mettaient à raconter leur vie. Pour lui, l'idiot principal de cette histoire, et qui à cet effet marquait un intérêt spécial pour les idiots qui sont des êtres très attachants, y avait un souci cependant: c'est que sa vie c'était comme un puzzle où il manquerait beaucoup de pièces et qu'il était assez idiot ou honnête, ce qui revenait au même, pour ne pas vouloir tricher ou inventer ou faire appel à son imagination ou aux procédés littéraires mis à la disposition du roman bourgeois ou plutôt du bourgeois qui voulait écrire un roman, alors il restait un peu court, il achoppait à chaque fois: ça le faisait pas, en tout cas pas sur la longueur. C'est vrai que ça le lassait aussi de lire tous ses longs romans autobiographiques, et même les plus courts étaient toujours trop long pour lui, qu'il aurait pas voulu faire subir à son lecteur une vie qui se racontait trop, trop longtemps il voulait dire, comme on dit que les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures il pensait que les vies les plus courtes étaient les meilleures. Mais encore eut il fallut qu'il eut une vie quand il lui semblait plutôt qu'il en avait eu plusieurs de vies. Le problème avec toi, lui avait dit son père – qui ne se reconnaissait pas en lui, mais quel père ce serait reconnu en son fils idiot – parce que l'idiot disait qu'il le voulait bien ce tableau qu'ils allaient jeter, et c'était un tableau fait d'incrustation de petites pierres dont beaucoup manquaient et qui dessinait un pont qui enjambait une rivière et faisait se rejoindre les deux rives opposées. Le problème avec toi, lui avait dit son père, parce que l'idiot avait parlé d'une île, et qu'ils avaient dû acheter ce tableau sur une des îles d'Indonésie, c'est que tu vois jamais le pont, que tu vis toujours comme sur une île. Il avait pas tort le paternel, c'est qu'il était intelligent le paternel et qu'il l'avait bien cerné à lui son fils, l'idiot, sur son île où y avait aucun pont qui fasse se rejoindre aucunes rives, c'est pourquoi il avait aussi aimé le tableau et qu'il l'avait pris lui, l'idiot, malgré les pierres manquantes, pour le pont il l'avait pris. Et maintenant il pensait pour raconter un peu sa vie et sans faire trop long à ce matelas jeté par terre comme à un pont.

Le premier matelas jeté par terre où il avait dormi c'était chez Abel Wadra leur correspondant à Nouméa quand ils étaient internes, lui et son frère Bernard, parce que les parents vivaient en Brousse et qu'ils les avaient éloigné un petit peu, histoire de se gagner de la tranquillité, on sait que l'adolescence c'est pas un âge facile et c'est justement celui qu'ils avaient à l'époque, alors qu'ils prennent un peu le large, Bernard et lui, et tout le monde ne s'en porterait que mieux. D'ailleurs c'est ce qu'ils avaient fait eux les parents en venant en Nouvelle Calédonie, c'était prendre le large avec la famille: y avait pas de pont non plus qui joigne l'île au continent, à la métropole comme on disait là-bas quand on parlait de la France. Abel Wadra c'était un Black sympa parce que d'habitude c'était sur des nattes qu'ils dormaient les Kanak mais vu leur petit dos fragile de blancs il avait fini Abel par jeter un matelas sur la natte pour qu'il y ait un peu plus de moelleux entre eux et le sol, c'est vrai que sur les nattes ils avaient pas très bien dormi les deux frères, que c'était dur le sol et qu'on se levait avec un mal de dos quand on n'était pas habitué comme les Kanak l'étaient. Bernard il était dur mais pas si dur que ça non plus et il eut droit aussi à son matelas. Mais les parents n'avaient pas dû payer pour les matelas et s'il avait fallu ajouter à ça un sommier … A l'internat c'étaient des lits superposés avec armature métallique comme l'armoire aussi métallique entre les rangées de lits du dortoir. Chez Abel ils jetaient leurs sac plein de linge sale et tout chiffonné au pied du matelas où ils dormiraient mais personne s'en faisait pour ça et c'était encore là qu'ils étaient le mieux et dormaient le mieux. Ce qui fait que le matelas jeté par terre qu'on aurait dit des miséreux c'étaient pour eux comme le paradis qu'on aurait jeté sur terre: le paradis sur terre ce pouvait être pour eux qu'un matelas jeté par terre, ça y amenait un peu de moelleux, un peu de douceur.

Y avait une fille, une rousse, mais elle elle était sur le continent, à Paris, et c'était longtemps après qu'il y soit retourné sur le continent, mais elle passerait en premier et juste après Abel parce que c'était Eve où la première femme pour lui qui le recevait chez elle et chez elle c'était chez sa mère et ça donnait aussi sur les toits de Paris qu'ils voyaient de la cuisine quand ils sortaient du lit et pour y retourner juste après quand ils se seraient restaurés et c'était du maté qu'elle lui préparait parce qu'elle était allé en Argentine et que c'était une boisson fortifiante que prenaient les gauchos et qu'il en aurait besoin lui pour retourner au lit et la satisfaire. C'était étonnant quand il y repensait mais sa peau de Rousse avait un goût âpre comme le maté qu'elle lui donnait à boire. Mais le plus étonnant c'était ce matelas qu'elle avait jeté par terre dans sa chambre pour qu'ils y fassent l'amour quand sa mère avait une chambre avec un vrai lit, au bout du couloir, après la cuisine, mais elle était presque jamais là la mère  et quand elle était là elle disparaissait très vite dans sa chambre avant qu'il ait le temps de la voir et elle parlait très bas avec sa fille comme si elle avait peur d'être entendu. Elle travaillait de nuit à l'hôpital, avait dit la fille, et c'est tout ce qu'il en savait et que ça leur faisait à eux de longues journées sur le matelas jeté par terre. Ce n'étaient plus des gosses. Pas encore des adultes ou si peu adulte qu'ils n'envisageaient rien sinon de se jeter ensemble sur le matelas qui amortissait le choc des corps. Y avait un chat aussi silencieux qu'eux, et qu'elle surtout, qui entrait par la lucarne qui donnait sur les toits de Paris, et pour le chasser elle émettait un chuintement bizarre, ou comme un feulement de chatte en rut. Elle était nymphomane qu'il apprit plus tard et lui il l'avait simplement jamais fait autant qu'il pensait alors que ça venait du matelas jeté par terre, que ça devait être plus facile que dans un lit et plus excitant aussi pour elle. La pampa, les gauchos, le maté. Elle l'avait emmené au Père Lachaise se recueillir sur la tombe de Julio Cortázar. Il se rappelait là aussi d'un chat passant sans un bruit sur le grand écrivain argentin et qu'elle avait là aussi émis son chuintement bizarre, comme un feulement de chatte en rut quand elle l'avait vu et le faisant fuir. Elle voulait aussi écrire mais elle était sans doute pas assez idiote pour ça, pour raconter sa vie, car elle était très secrète aussi comme le sont les chats et comme les chats aussi elle devait avoir plusieurs vies, ce qui rendrait la tâche pas facile. Elle n'était pas non plus assez bourgeoise pour ça, pour écrire un roman bourgeois, ça aurait eu un goût un peu âpre comme celui de sa peau, comme celui du maté.

Au paternel, de retour de Nouvelle Calédonie on lui avait donné la direction de l'école de Clichy avec le logement de fonction qui allait avec et dans le même bâtiment, mais la plupart du temps ils retournaient dans ce pavillon qu'ils avaient acheté dans le Val d'Oise, à Frépillon, les parents, tandis que lui il aurait interdiction de s'y rendre. D'ailleurs en l'espace d'un an il fallait qu'il se trouve un job et il avait trouvé rein de mieux que ça, car un an ça lui laissait pas le temps de faire des études de philo qui était ce qu'il voulait faire ce bon à rien, ce fainéant, ce bougre d'âne, cet idiot qui devait apprendre à vivre et ce que c'était la vie et la vie c'était pas faire des études de philo, et il avait trouvé rien de mieux que d'être alors prof de culture physique dans les salles de culture physique, les clubs de remises en forme, qui s'ouvraient un peu partout à Paris, parce qu'en un an, et c'était l'ultimatum qu'il avait reçu, il fallait qu'il déguerpisse et c'était juste le temps qu'il avait pour se préparer au BEAECP qui était le brevet d'état d'aptitude à l'enseignement de la culture physique et le diplôme qui lui permettrait de se lancer dans la vie active, il en prendrait même pour dix ans, car ça avait été un plan galère que de trouver des vacations dans une salle puis dans une autre pour joindre les deux bouts, parce qu'il y avait pas de parents, parce qu'il y avait jamais eu de parents pour lui mais contre lui, qu'il s'était toujours dit et c'était peut-être pas faux. En tout cas ils lui laissaient encore la bouffe qui venait de la cantine et qu'ils lui ramenaient pour le soir où il y avait pas cantine, car l'école fermait mais lui il resterait dans cette pièce où ils avaient jeté pour lui un matelas par terre et pour qu'il y étudie aussi dans la journée ces cours par correspondance qu'il recevait pour passer le BEAECP, et il y avait encore une table et une chaise à cet effet. C'était plutôt sommaire comme mobilier mais il avait pas besoin de plus et encore moins de s'attacher aux lieux car il fallait qu'il déguerpisse, c'était devenu une bouche de trop à nourrir depuis qu'il avait atteint l'âge de la majorité. Peut-être aussi qui aurait eu aucun père qui eut voulu d'un idiot à charge parce que c'était pas idiot franchement que de vouloir faire  philo par les temps qui courent et qui courent encore. 

Maintenant qu'il était à la retraite il aurait pu avoir un vrai lit à lui et il en avait eut un avec Sylvie pendant ces dix années qui avaient été les dix plus belles années de sa vie, et c'était avant qu'elle tombe malade, qu'elle ait son lit à elle qui était un lit médicalisé où elle seule pouvait être, alors il avait jeté un matelas par terre pour rester près d'elle, dans la même chambre qu'elle, puisqu'il ne pouvait plus partager le même lit qu'elle. Finir sur un matelas jeté par terre c'était mieux que de finir au cimetière qu'il se disait encore et il pensait aussi au pont de pierres, à ce pont de pierres qui reliait entre eux tous les matelas jetés par terre, qu'il avait réussi grâce à lui et ce que lui avait dit son père à raconter un peu sa vie bien qu'elle fut en morceaux, en pièces détachées, comme un puzzle dont il eut manqué beaucoup de pièces, impossible à vrai dire à reconstituer à moins de parler comme parlent les idiots qui bafouillent, et souvent on lui avait dit que c'était incompréhensible ce qu'il écrivait, et il trouvait aussi lui que le monde était incompréhensible, que c'était comme un grand cafouillage que le monde et qu'il avait aussi besoin d'éclaircissement le monde. Quand il s'était rendu à Sylvie Coiff c'avait été juste pour un éclaircissement et comme il s'y était rendu avec une épaisse tignasse y avait eu personne de ses employées à Sylvie qui voulut s'en occuper de sa tignasse et ça avait dû être elle même la patronne qui lui coupe un peu les cheveux, dans ce méli mélo de cheveux inextricablement liés où elle dût Sylvie d'abord procéder à un débroussaillage, et on aurait dit que depuis qu'il était avec Sylvie il avait aussi les idées plus claires et qu'il pouvait enfin écrire pour qu'on le comprenne mieux ou du moins qu'on commence à le comprendre, et cette histoire de matelas jeté par terre c'était comme pour jeter un pont entre lui et les autres et pour que ce ne soit plus comme s'il était toujours tout seul à vivre sur son île, et il l'avait bien cerné le paternel sur son île où y avait jamais aucun pont qui y fut jeté, et il avait beau être intelligent le paternel mais comment aurait-il pu savoir qu'il y aurait un jour en guise de pont le matelas.

mardi 16 avril 2024

Le sans famille


Pour qu'il y eut une véritable évolution de l'humanité il eût fallu que les mêmes hommes restent en vie tandis que d'autres générations venaient prendre le relais, mais ça c'est ce qu'on disait en pensant qu'ils arrivaient à un niveau de civilisation et de progrès qu'ils poussaient plus en avant, toujours plus loin, avec l'énergie de leur jeune âge, de leur sang frais, de leurs neurones pas encore grillées, et il y avait du vrai aussi à dire ça; mais en réalité ils repartaient depuis le début et tout était à recommencer à chaque fois, et à refaire les frais de l'expérience, à payer de sa vie chaque pousse de terrain gagné pour arriver épuisé au bout comme dans une course, toujours la même course où l'on perd sa vie à la gagner. Oui, il eût fallu que les hommes ne meurent pas, que l'humanité soit un seul homme et toujours le même qui avance, car c'est bien sur cette fiction là qu'était basée l'idée de progrès, quand en réalité s'en étaient d'autres qui devaient toujours refaire le chemin et s'ils ne le refaisaient pas, et ils ne le refaisaient pas, et ils ne partaient pas du même point, n'oublions pas que cette course était une course de relais, c'était plutôt comme un éternel retour des mêmes erreurs de parcours, de la même ignorance, malgré l'évolution des savoirs et de la science, parce qu'il s'agit ici d'ignorance de la vie par rapport à ceux qui en avaient déjà une certaine expérience, et de la sienne comme de celle des autres, qui est aussi découverte de soi comme découverte de l'autre; comment pouvait t-on parler d'évolution de l'humanité quand tout repartait à zéro avec chaque homme qui venait au monde et les jeunes puaient le neuf qui sentaient partout comme une odeur de vieux, car c'était aussi à chaque fois un nouveau monde et pas le même monde qui se poursuivrait avec eux. C'est pourquoi il n'aimait pas l'histoire, il n'avait jamais aimé l'histoire qui était comme un ramassis de bêtises passées, d'erreurs commises, d'histoires passées, qui ne vaudraient à titre d'enseignement que pour ceux qui les avaient vécu, mais en rien n'empêcheraient d'en commettre d'autres à ceux qui venaient au monde après eux, et c'était dans un autre monde et par la méconnaissance qu'ils en avaient, parce que l'histoire non plus ne leur apprendrait rien de cet autre monde, non rien ne les empêcheraient dans un parcours également semé d'embûches de trébucher à leur tour. Parce qu'apprendre à vivre c'était apprendre à vivre dans le monde où on vivait et que ce monde était à chaque fois différent et que le monde qui avait précédé à ce monde n'était pas fait du même monde puisqu'ils étaient morts. Non, ce n'était pas le même homme qui poursuivait sa course dans le temps, ce même homme sur lequel se fonde cette illusion de civilisation et de progrès, cette idée d'évolution de l'humanité, quand elle repart à zéro avec chaque nouvelle génération. Le passage de relais n'étant rien d'autre que de dire: "à vous de tenter votre chance maintenant, à voir si vous faites mieux que nous" et immanquablement parce que toujours on repart de zéro les mêmes erreurs, les mêmes bêtises de jeunesse, la même méconnaissance de l'autre et de soi-même, parce que l'on va se découvrant et découvrant l'autre au fur et à mesure que l'on vit et que la vie ne dure pas, et qu'après c'est à une autre vie de faire le chemin parce que le notre de chemin avec nous s'est terminé et que ce n'est pas un autre homme qui peut le poursuivre après nous parce que ça c'est la fiction du progrès de l'humanité, parce qu'il n'y a pas d'humanité, parce qu'il n'y a que des hommes, et que l'humanité aussi est une fiction.

Il pensait à tout ça quand il pensait à ses neveux. Des histoires de famille avaient fait qu'il ne pouvait pas voir ses neveux. Mais par le passé quand il avait parlé au fils de son frère il s'était dit qu'autant pisser dans un violon. Pareil pour la fille de son frère qui disait avoir appris de lui mais quand il voyait sa vie. Non, chacun vivait sa vie et chaque vie était une vie différente où l'expérience des uns ne pouvait pas profiter aux autres. Non, il ne serait pas de ces donneurs de leçons et remerciait le fait que la vie en ait voulu ainsi, l'ait fâché avec les siens, car il ne perdrait pas son temps inutilement à vouloir que la lignée, et cette idée même de lignée aussi était fausse parce que c'est l'image d'une continuité, d'un progrès, et progrès et décadence aussi était faux, car ni on avance ni on régresse, mais c'est à chaque fois un perpétuel recommencement, et chaque homme aurait en main le sort de l'humanité s'il y avait une humanité, mais il n'y a pas d'humanité il y a des hommes, comme une myriade de petits points insignifiants sous la voûte céleste indifférente à leur sort qui est le sort de chacun et non pas le sort de l'humanité, voilà la terrible vérité qui vaut pour chaque homme quand l'histoire comme la religion ont la prétention de valoir pour tous les hommes et ne sont que fictions comme est fiction cette idée d'humanité. "T'es pas encore mort" lui avait dit son neveu la dernière fois qu'il l'avait eu au téléphone. "Peut-être pas" qu'il aurait dû lui répondre: "mais pour toi c'est comme si j'étais mort". Il lui avait pas dit. Il aurait pas compris. Mais pour chaque nouvelle génération c'est comme si la précédente était déjà morte parce qu'en rien son existence ne peut en la leur se prolonger et que ça c'est encore une fiction et de le croire une croyance. Oui, pour son neveu et pour sa nièce il était déjà mort et content de l'être. Non, il ne pourrait dire qu'il était content de l'être, d'où cette fiction entretenue par les hommes qui voudraient en les autres pouvoir se prolonger et que l'on appelait la civilisation et l'histoire et la religion (car il y a une religion de l'histoire) et l'idée de progrès. Ils pouvaient pas vivre sans ça les hommes, car c'était comme d'accepter de mourir, et en tout il voyait ce refus de mourir qu'avaient les hommes, et lui il l'avait aussi comme eux car il était un homme comme eux, et avec ses neveux et ses nièces il aurait poursuivi comme eux toute cette fiction de perdurer en eux, mais la famille ne l'avait pas voulu, elle l'avait exonéré de sa tâche vis à vis des générations à venir, de cette tâche qu'il savait inutile et fonder de toute pièce sur cette fiction de la lignée quand il n'y avait pour lui que des petits points insignifiants et à peine un instant scintillants dans le ciel étoilé. Comme ils étaient aussi tous forts de leur importance et comme il l'avait été lui aussi. Convaincu qu'il était maintenant de son insignifiance aurait-il fallu qu'il les entretienne davantage dans leur illusion ou qu'il la leur fasse perdre? Grand dieu, il n'avait pas à répondre à ces questions: ses neveux et ses nièces ne viendraient pas le trouver pour répondre à leurs problèmes, lui qui avait eu grand mal à répondre aux siens de problèmes comment aurait-il su répondre aux leurs: les donneurs de leçons ne sont pas… Il ne les verrait pas non plus grandir dans l'erreur et dans l'ignorance qui n'était qu'ignorance de l'erreur. Mais l'erreur ne peut être corrigée parce qu'elle n'a pas non plus ce caractère universel qu'on lui prête. Chacun tombe dans une erreur qui ne peut que lui être personnelle, même si après elle engage les autres, surtout s'il en veut faire une vérité universelle de son erreur. Lui il ne courrait pas le risque d'engager ses neveux et ses nièces dans ses erreurs personnelles, parce qu'il ne pouvait leur communiquer comme il pouvait leur communiquer dans l'ignorance qu'il en avait. Grace à dieu, le contact était rompu. Son neveu devait passer le voir et il n'était pas passer le voir. Et lui ne l'avait pas rappelé non plus pour lui dire: "alors, tu passes". Et de cela il y avait des années maintenant.

dimanche 7 avril 2024

Le jeune homme

 

Il s'étonnait toujours d'être là où il était comme s'il put être n'importe où ailleurs, qu'il n'avait pas plus de raison d'être là qu'ailleurs ou de motivation, ce mot même lui semblait presque étranger: il faisait les choses simplement parce qu'il lui était impossible de rester à ne rien faire et se voulait une passion parce qu'il lui semblait que la vie sans passion ne méritait pas d'être vécue, mais il avait aussi assez vécu pour savoir que les passions n'étaient que passagères et pour autant interchangeables. Il avait aimé beaucoup de choses et la chose qu'il aimait là n'était ni pire ni meilleure que toutes ces choses qu'il avait aimées et, comme elles, lui permettait simplement de ne pas trop s'ennuyer dans la vie. Il devait en être autrement de ce jeune homme, dix sept ans qu'il lui avait dit avoir, et qui avait poussé sa passion des échecs jusqu'à deux mille deux cents élo, quand le sien d'élo dépassait à peine les dix huit cents, c'était pas mal que dix huit cents que lui avait dit le jeune homme, et c'était sans doute au vu de son âge qu'il lui avait dit cela. Faut dire qu'il redoutait tandis qu'il lui parlait qu'au bout d'un moment il dit quelque chose qui pu décourager le jeune homme, promis aussi à de hautes études, de poursuivre la conversation qu'ils avaient entamer parce qu'il y avait un peu de ce temps dont on ne sait jamais trop quoi bien faire et qu'on appelle d'attente, qu'il faut meubler, parce que c'était un temps où justement l'on n'aurait rien d'autre à faire que d'attendre, et c'était avant que ne commence le tournoi d'échecs qui se déroulerait dans cette salle tout près qu'ils avaient eu pourtant du mal à trouver, lui et le jeune homme, parce que mal indiquée ou pas indiquée du tout, et s'il n'y avait eu cet autre homme que lui connaissait quoique pas de nom mais seulement pour l'avoir déjà vu (il n'oubliait jamais les gens qu'il avait vus), et qui se dirigeait alors aussi vers les lieux du tournoi, ils n'y seraient pas arrivés de sitôt, et cela avait dû faire bonne impression sur le jeune deux mille deux cents élo promis à de grandes études qui lui disait qu'il lui faudrait choisir, et pourquoi pas une année sabbatique qu'il prendrait, et cette année sabbatique serait en fait une année d'échecs avant l'entrée en classe préparatoire aux grandes écoles, parce qu'il voulait tout bien faire qu'il disait, et que cela n'était pas possible en même temps de tout bien faire. Et puis ce qui devait arrivé arriva fatalement c'est qu'il dût s'absenter, un ami lui avait demander de pointer pour lui et il devait se rendre à la salle de jeu puis reviendrait mais entre-temps lui demanda de garder ses affaires. Qu'avait -il dit ou fait qui puisse l'autoriser à lui demander de garder ses affaires, comme s'il se fut agit d'une personne inférieure qui n'eut mieux à faire que de veiller aux biens des autres, mais cela voulait aussi dire qu'il reviendrait encore pour lui parler. Il aurait pu aussi bien partir avec ses affaires sans rien dire. Enfin, quand même. Il ne payait pas de mine ce jeune. Il l'avait vu là assis sur un rocher dans ce petit espace vert planté d'arbres sales qu'il aurait dit parce qu'ils n'étaient pas encore tout à fait sortis de la saison hivernale près de la grande salle de jeu d'où personne n'oserait plus trop s'éloigner. Il y mangeait son sandwich. Quand il l'avait vu ou plutôt revu il lui avait dit que si jeune il savait déjà trouver les bons coins, mais c'était un peu étonné qu'il se fut comme lui écarté des autres et des échiquiers auxquels ils étaient tous appelés à se rendre dans la demi heure qui suivrait. Ces cheveux étaient mi long et d'un brun sombre qui contrastait avec un visage aux contours pas encore bien dessinés et d'un blanc pâle, des yeux marrons ou peut-être noirs sans éclat particulier, mais déjà une voix au ton posée et régulière sans accrocs et sans accent. C'était un joueur d'échecs. Depuis quand les joueurs d'échecs s'intéressaient ils aux joueurs d'échecs, à la personne il voulait dire, à la personne en dehors des échecs. Il avait connu ça dans toutes les disciplines ou l'intérêt s'arrêtait à la discipline, ou la valeur de la personne en dehors de la discipline intéressait peu, ou en fait la personne n'avait pas de valeur propre mais tirait sa valeur de la discipline. Ce jeune homme l'avait-il jaugé comme on jauge un adversaire? En fait ils ne s'étaient pas trop regardés et mangeaient chacun de leur côté leur sandwich à la hâte et une boisson qu'ils avaient achetés à la buvette, et essayaient encore de ne pas parler la bouche pleine. L'un jouait à l'open A et l'autre à l'open C qui était l'open des plus de cinquante ans. A l'open A il y avait possibilité de faire une norme de Grand Maître, pas à l'open C, ça faisait entre eux toute la différence. Le jeune homme récupéra son sac et lui dit un petit au revoir timide parce que lui avait pris son portable et appeler un ami, un ami qui ne lui demanderait pas de pointer pour lui, et encore moins de garder son sac. Mais il ne pouvait s'empêcher de penser qu'il était bien ce jeune et de lui souhaiter un bon tournoi, un tournoi à la hauteur de ses espérances, bien qu'il sût que ça ne marchait pas comme ça dans la vie et il n'en connaissait pas d'autre que la sienne de vie.

La charge humaine


Il raconterait son rêve bien qu'il n'y ait rien à raconter sinon qu'il ait été tout le temps sur la brèche et qu'en se réveillant, qu'en ouvrant les yeux comme sur la réalité c'est ce qu'après réflexion il eut compris que c'est ce qu'on avait voulu de lui, que les gens, et il disait les gens, mais il avait vu leur visage qui lui était apparu, et il aurait pu aussi mettre un nom  sur ces visages, que les gens, ne voulait pas tant que l'on fit les choses pour eux, car à chaque fois qu'il pensait ainsi s'en débarrasser ils revenaient à la charge, et c'est que ce qu'ils voulaient, et il l'avait enfin compris, c'est d'être accompagné dans ce qu'ils faisaient, et qu'ils auraient bien pu faire seul. Il y avait eu la femme du dessous, il l'avait reconnue dans son rêve qui lui avait parlé et il avait fait ce qu'elle lui avait demandé ou s'apprêtait à le faire quand elle lui avait finalement dit que plus tard, que là tout de suite elle n'avait pas le temps et cela bien qu'elle lui ait d'abord dit que c'était urgent, et il l'avait écouté et c'est ce qu'elle voulait plus que tout qu'il l'écouta, puis elle partie avec l'assurance qui l'écouterait à nouveau. C'était une petite femme très maigre qui vivait seul dans son appartement du rez-de-chaussée et l'accrochait à chaque fois au passage ou c'était sa femme malade qui ne voulait plus manger mais que l'on fut avec elle le plus longtemps possible, mais cela elle ne le disait pas, quand elle mangeait et pour cela se refusait à ingurgiter la nourriture comme on voulu qu'elle l'ingurgita pour se débarrasser d'elle et de la corvée de lui donner à manger; le fils de son frère aussi, était là dans son rêve, qui à plusieurs reprises devait passer et n'était pas passer mais voulu maintenir le lien bien que le lien entre lui et son père qui était son frère n'eut jamais exister, bien qu'il n'y ait plus aucun lien depuis longtemps qui n'existe entre les personnes vivantes chacun de leur côté, qui n'étaient plus frères, plus personne n'était frère de personne, et c'était pourtant ce que réclamait ces personnes vivantes chacune de leur côté que d'être accompagnée, quand c'était devenu un véritable cauchemar comme celui qui l'avait réveillé que de les accompagner parce que la demande aurait augmentée de façon exponentielle tandis que plus personne ne s'offrirait à la satisfaire. C'est ce qui avait donné en tout cas à son rêve un caractère oppressant et l'avait réveillé, mais maintenant qu'il s'était réveillé et se trouvant lui-même bien seul et réveillé il aurait voulu se rendormir pour retrouver son rêve où l'on avait besoin de lui semble t-il parce qu'on le réclamait et que ceux qui le réclamaient faisaient qu'il ne fut point seul mais à son tour accompagné dans la vie, car qui aurait su dire qui accompagnait qui finalement, et il était dur de se réveiller seul dans la vie pour n'avoir voulu accompagner personne, et c'était ce qui lui arrivait, et c'était ce qui arrivait à tous ceux qui ne voulaient pas accompagner les autres dans la vie, autant dire que c'était ce qui arrivait à plus en plus de monde comme lui et autour de lui parce qu'il les avait reconnu à tous, et ils étaient légion, et il faisait lui aussi parti de cette légion, et ce n'était pas la légion étrangère où une nuit il avait voulu s'engager parce qu'il se trouvait tout seul dans la vie et cherchait de la compagnie pour mourir ou avant de mourir, des compagnons de combat pour ne pas affronter la mort tout seul, et c'était seulement ce que demandait maintenant sa femme car il s'était réveillait dans la chambre où dormait sa femme qui même dans son sommeil n'eut pas voulu être seule. Lui dispenser des soins, beaucoup y avait renoncé, il n'y aurait plus rien à faire, mais plutôt que toute cette activité aussi bruyante qu'inutile c'était une présence tranquille qu'elle réclamait, d'être accompagnée, mais plus personne ne voulait plus accompagner personne, même lui qui était son mari, on lui avait dit qu'il fallait qu'il pense à lui et c'était bien le problème que chacun ne pensa qu'à lui, que de n'être pas lié les uns aux autres, d'avoir à pensé séparément la vie, parce qu'on n'était plus jamais ensemble même quand on était ensemble. L'horreur où il s'était retrouvé dans son cauchemar était d'y avoir vu grouiller autour de lui tant de solitudes qui avait faim de l'autre et ne savaient plus trop quoi lui demander à l'autre, parce que tout cela n'était que prétexte, que prétexte inavouable, car ils n'avaient en réalité besoin de rien, que d'être accompagner dans la vie, tous autant qu'ils étaient. C'est que la société dispensatrice de biens ne l'était pas de personnes, d'humanité, d'amour, d'amitié, de liens; dispensatrice de biens et de soins vis à vis de la personne considérée non pas comme une personne mais comme une personne à charge voilà ce qu'elle était la société et personne ne voulait plus être la charge de personne, c'était une honte que personne ne voulait plus endosser et que la société sur le dos de chacun faisait peser comme une honte, une honte inavouable. Mais dans son rêve à lui tout le monde était revenu comme qui dirait à la charge et c'est pourquoi il aimerait maintenant retrouver son rêve, maintenant qu'il y avait bien réfléchi et considéré que c'était un monde où plus personne n'était seul parce que chacun pesait de tout son poids sur chacun et que c'était même comme ça que tout le monde tenait debout en s'appuyant les uns sur les autres, et qu'il n'y avait pas de société qui puisse tenir autrement, combien cela lui apparaissait clairement maintenant qu'il avait ouvert les yeux sur la réalité de cette société où personne n'existait pour personne, où personne ne voulait être une charge pour personne, parce que personne n'était plus personne sinon une charge, et la société elle-même était devenue une charge que plus personne ne voulait porter, ne voulait endosser. Il fallait à nouveau peser, peser de tout son poids, que tout le monde pesa, pesa de tout son poids, que l'on n'eut pas honte de son poids qui était son poids d'hommes et de femmes qui s'appuient les uns sur les autres, qui trouvent ses appuis en l'autre, comme un sportif sur ses starking block, pour que l'humanité retrouve son élan, puisse aller de l'avant, il fallait qu'elle retrouve ses appuis car c'était ses appuis considérés à tort comme une charge qui lui manquait, de s'appuyer, de s'appuyer, et fortement, et fortement, de tout son poids, et en pesant, et en pesant, et merde à nos gouvernants, et merde à Vauban, il fallait sonner la charge humaine, il fallait charger avec son poids d'homme et de femme.

vendredi 5 avril 2024

Hervé


Il devait bien continuer a exister quelque part qu'il se disait, Hervé. C'est étrange le nombre de personnes qu'il avait croisé et qui devaient continuer a exister quelque part sans que lui n'en sache plus rien. Ce n'était pas pareil que de voir les uns mourir après les autres et lui de rester seul. Quant à ceux qu'il avait vus morts il s'en était aussi étonné: que ce corps animé se retrouve d'un coup sans vie c'était à ses yeux chose inimaginable, incroyable, il avait eu envie de les remuer un peu pour voir, mais ce n'était plus un enfant et eux ce n'étaient plus non plus des enfants qui jouaient à faire le mort, la mort d'ailleurs n'amusait plus personne à partir d'un certain âge que cependant il n'aurait su fixer. Et cet homme qui lui avait dit qu'il ne voulait pas continuer à vivre trop longtemps parce qu'il se retrouverait seul avait-il pensé comme lui à tous ceux qu'il avait cessé de voir et qui cependant devaient encore exister quelque part. Il lui arrivait souvent de se les imaginer, surtout ceux qu'il les avait aimés, comme quelque part occupés à faire à peu près toujours les mêmes choses et c'était ça aussi qui lui pesait, et lui faisait dire: à quoi bon continuer d'exister si c'était pour répéter à satiété cette même existence. Il devait être peu nombreux ceux qui changeait du tout au tout. Il n'y avait qu'un changement radical et c'était la mort et c'est pourquoi elle surprenait autant: on n'était pas habitué à ça. Il disait aussi un événement grave, que seul un événement grave pouvait changer la vie. Il s'était passé un événement grave sur cette petite île ou Hervé habitait. Comment Hervé en aurait-il été affecté? Oh, ce n'était pas qu'il fut très attaché à Hervé qu'il avait à peine connu, et c'était alors qu'ils n'étaient que des gamins et ils ne s'étaient plus revus depuis, mais Hervé c'était ce disparu parmi tant d'autres disparus avec qui il se prêterait à ce petit jeu d'imaginer ce qu'il avait bien pu devenir. Mais qui aurait pu deviner ce que lui-même il était devenu? C'est là qu'intervenait cette idée nouvelle pour lui de stratégie, que tout le monde aurait une stratégie de vie même s'il l'ignorait et que ce serait cette stratégie qui lui assurerait une existence à plus ou moins long terme aussi que la réussite ou l'échec. De là on pourrait augurer que les perdants feraient de plus vieux os que les gagnants parce que la stratégie des perdants inclurait une part de risque moins élevée que celle des gagnants. Il y avait ce petit monticule de terre où Hervé comme un coq s'était dressé et qu'il fallait lui disputer, peut-être y était-il encore sur ce petit monticule où quelqu'un l'aurait mis à terre car c'était prendre beaucoup de risques que de se placer au-dessus des autres et d'en plus les inviter à venir vous en déloger. Lui pourtant ça l'avait pas trop tenté d'aller déloger Hervé et c'était pas tant qu'il le craignait à Hervé mais que le perchoir ça avait jamais été son truc, même en grandissant plus tard où il y avait des perchoirs qui n'étaient pas des monticules de terre il avait pas été tenté lui de s'y percher. C'était donc déjà facile à voir qu'il n'irait pas loin dans la vie. Mais Hervé, lui, où est-ce qu'il était allé se percher, pas trop haut c'était à espérer, parce que plus on irait haut se percher plus on prendrait des risques. Ce monticule c'étaient des ouvriers du bâtiment qui avaient dû creuser et pas loin de là une bâtisse sortirait de terre ou bien c'était plutôt un tas de sable pour faire le ciment, il ne s'en souvenait plus très bien en vrai. Il faut pas grand-chose en tout cas à cet âge là pour se donner de la hauteur et autant en profiter parce qu'après ce serait une tout autre affaire. Il en avait connu lui des Hervés qui s'étaient cassés la gueule. Mais il avait oublié depuis combien l'entreprise était à la fois ridicule et périlleuse. On dit que le ridicule ne tue pas. Il n'était pas si certain que ça lui que le ridicule ne tue pas. Il n'était pas si certain lui qu'Hervé était toujours en vie et, s'il le fût en vie, pas même qu'il occupa un perchoir très haut placé. Combien finissait par rabattre leur prétention. Hervé il se le rappelait pas très grand mais avec une mâchoire carrée, et costaud pour son âge, et qu'il avait un frère aussi qui ne lui ressemblait pas, plus gentil sans doute ou moins affirmé, c'est que souvent ça allait ensemble. Il le voyait bien ingénieur à Hervé ou comptable comme son père et dans un cas comme dans l'autre employé à la SLN qui était alors le plus grand pourvoyeur d'emplois de l'île où il avait connu Hervé. Déjà sa mère préférait Nouméa à Kouaoua. Il verrait bien Hervé à Nouméa la ville blanche à moins qu'il ne se soit fixé à La Foa ou Bourail, il aimait la brousse Hervé et il n'aurait pu trop s'en éloigner, car c'était avec Hervé et le frère d'Hervé qu'il avait fait cette excursion pour rejoindre une tribu dans les montagnes de la côte est. Hervé explorateur, Hervé en Indiana Jones ce n'était pas qu'il l'aurait bien vu à Hervé en Indiana Jones mais qu'Hervé s'y était bien cru. Les gens changent qu'on dit. Mais lui il disait qu'il y avait une stratégie de vie et que c'était ça la vraie ligne de vie que les gens suivaient même, encore une fois, s'ils l'ignoraient. Et cette ligne de vie elle avait bien pu l'amener non pas dans une tribu au haut d'une montagne mais à Nouméa ou s'arrêter à La Foa ou Bourail. Qu'il ait une femme et des enfants Hervé, ce n'est pas qu'il ne le voyait pas en bon père de famille, et c'était même probable si l'on s'en tient aux statistiques (combien d'hommes qui se marient pour un homme qui reste vieux garçon), mais il y avait une petite chance aussi qu'il ne se fixe pas de sitôt, qu'il ait eu des femmes plutôt qu'une, comme des histoires avec les femmes, parce qu'il le voyait bien à Hervé avoir des histoires avec à peu près tout le monde qui croiserait sa route, et ce n'était pas qu'il était méchant Hervé quoiqu'un peu imbu de sa personne. C'est pourquoi sans doute il se le rappelait, et c'était même la seule image qu'il lui restait d'Hervé, Hervé perché sur son monticule de terre et c'était comme une petite île sur l'île parce qu'au fond Hervé il devait être bien seul comme entouré de mer. Cette mer qui le séparait de tout. Il lui aurait fallu être sur le continent à Hervé mais c'était loin la France. Et être la France sur l'île c'était quand même mieux que d'être un français en France. Oui, Hervé devait se réclamer de la France sur l'île des Kanaks. Cette prise de position sur le perchoir ça pouvait l'amener jusque là à Hervé, mais aux actualités brûlantes qui étaient tombées sur la Nouvelle Calédonie on n'avait pas encore entendu parler d'Hervé, que le monde était donc vaste et peuplé pour qu'il ait pu croiser tant de gens qui devaient continuer a exister quelque part sans que lui n'en sache plus rien.

Il n'y avait pourtant rien d'étonnant à cela car c'étaient tous des anonymes comme lui qui, après qu'il les ait perdus de vue, retournaient à l'anonymat, qui d'ailleurs n'en seraient jamais sortis de l'anonymat, mais chacun par la connaissance qu'il avait de l'autre et par l'importance que chacun attachait à lui même et par cette même importance qui se reportait à l'autre oubliait à la fois sa propre insignifiance ainsi que l'insignifiance de l'autre, et assister à sa disparition était un peu comme assister à sa propre disparition, et comprendre que l'autre n'était rien était aussi comprendre que l'on n'était rien, dans ce concert des voix que l'on pourrait appeler l'anonymat; et ce n'était que le bruit de la pluie qui tombait sans qu'on l'entende vraiment, sans qu'on y prête attention, tandis que seulement parmi toutes ses voix inaudibles pareilles au bruit de la pluie s'élèverait pour être entendu de tous le tonnerre et c'était une voix que tout le monde craignait et respectait. Mais maintenant grâce à Internet et les réseaux sociaux quand bien même c'était cette rumeur incessante, persifflant, agaçante, ce crépitement de la pluie qui se faisait entendre comme en sourdine, comme un bruit de fond, y pouvait-on néanmoins distinguer une voix particulière? Il avait recherché Hervé sur Facebook, là il y avait une petite chance de l'entendre comme une petite goutte d'eau tombée dans l'océan pacifique où avant qu'elle n'aille s'y perdre. Un anonyme avait bien parlé d'Hervé sur Facebook, et ce ne pouvait être que l'Hervé qu'il avait connu, vu comme il en parlait, c'est-à-dire en mal, et toujours pour la même raison: le monticule de terre et c'était une métaphore, le monticule de terre était devenu une métaphore de ce qu'était devenu Hervé qui n'en était jamais descendu, mais pas de réponse d'Hervé, et il avait bien raison Hervé de ne pas répondre, et il comprenait lui qu'Hervé ne voulut pas descendre, car descendre ce serait choir, de son monticule de terre, comme il avait raison Hervé bien que sa raison ne fut pas la raison du plus fort car sa voix n'aurait pas fait plus de bruit qu'en tombant celle d'une goutte de pluie, tandis qu'on entendait tonner le tonnerre, et c'était la voix de la France, sur l'île où vivait Hervé.

mercredi 3 avril 2024

Une femme mariée


Quelle puissance dans le regard, dans cette puissance dans le regard il y avait la puissance du désir, quelle force désespérée, celle d'une femme mariée qui l'aurait désiré, et maintenant c'était trop tard et maintenant il avait compris, car jamais elle n'avait rien dit autrement qu'en le regardant, la dernière fois c'était

Il prit l'avion puis le taxi pour Peñiscola, lui-même était accompagné sans quoi elle ne l'aurait pas invité chez elle où l'attentait aussi son mari et sa fille. C'était une vieille amitié qui les liait mais ils n'étaient pas si vieux que ça et puis l'amitié entre homme et femme est-ce que ça ne cachait pas autre chose, est-ce que l'amitié entre homme et femme n'était pas faite de renoncements? Toutes ces questions c'était trop tard qu'il se les posait, trente années après, parce qu'il venait de se réveiller en pensant à elle, ce qui était bien une première, pourquoi elle lui revenait, est-ce qu'elle lui revenait en amie? La prof à la fac, parce qu'ils s'étaient connus à la fac, et c'était pendant un examen oral, lui avait demandé, et cela l'avait intrigué, puis lui était après sorti de la tête, s'ils se connaissaient, pour lui c'était une femme mariée qui avait fait des ménages et maintenant grâce à ses études des travaux de traductions, une bonne place qu'elle avait sur les Champs Elysées où ils prirent un jour une consommation ensemble et se parlèrent un peu de leurs études après le travail. Lui aussi travaillait, ils n'avaient que le statut d'étudiant à temps partiel quand ils travaillaient l'un et l'autre à temps complet et ne se libéraient d'ailleurs que pour les partiels à la fac et pour juste quelques cours quand ils pouvaient, cela les rapprochait, et l'âge bien sûr: ils devaient avoir à peu près le même âge bien qu'il ne lui ait jamais demandé son âge à Segundina parce qu'on ne demande pas son âge à une femme, c'était donc cette prof à la fac, sa directrice de thèse, qui lui aurait appris qu'elle était mariée, enfin qui croyait lui apprendre que Segundina était mariée. Un jour Segundina quitta Paris, elle lui avait dit qu'un jour elle reviendrait chez elle sans lui dire toutefois encore où c'était chez elle et ce devait être la deuxième ou la troisième fois qu'ils se voyaient, il ne savait plus combien de fois exactement qu'ils s'étaient vus, qu'ils avaient pris une consommation ensemble à sa pose déjeuner et lui il eut un petit pincement au cœur quand elle lui apprit qu'il n'allait plus la revoir. Segundina n'était ni très belle ni très jeune. Il se rappelait cependant de ses grands cheveux noirs qui tombaient de chaque côté de son visage où des yeux tout aussi noirs ne le lâchaient pas du regard tandis qu'ils se parlaient ou simplement se regardaient sans rien se dire. Segundina c'était plainte à lui, c'était bête de se rappeler de cela aussi, que sa main droite, celle qui tenait pendant des heures la souris de l'ordinateur, lui faisait mal. Elle avait aussi de jolies mains Segundina, avait-elle voulu attiré son regard sur ses mains, ne serait-ce qu'un instant? et elle s'habillait de façon chic, pas provocante, pas trop provocante, mais il y avait bien un brin de séduction dans sa façon de s'habiller mais même cela semblait lui échapper, quoiqu'il fut là une fois de plus et une fois de plus la laisserait partir sans rien lui dire qui ne put laisser transparaître qu'une amitié, des sentiments rien que des sentiments qui seraient dénués de tous désirs. Il avait bien remarqué pourtant sa poitrine qui à chaque fois qu'elle respirait se soulevait légèrement parce qu'ils avaient marché vite, parce que toujours elle était pressée, pour son travail, pour ses études, son mari aussi qui devait l'attendre devait la presser mais Segundina n'en parlait jamais de son mari, qui lui avait appris à lui alors qu'elle était mariée, il devait se tromper: il ne l'aurait pas su avant que cette prof à la fac ne le lui dit et à la fois lui fit entendre, mais il ne comprenait rien alors ce bougre d'âne, que Segundina était une femme très intelligente, aussi intelligente que séduisante, qu'elle avait même ajouté sa directrice de recherche très instruite de ses travaux et de la qualité de ses travaux de doctorante en lettres et civilisations hispaniques. Rien que de penser à tout ça et aux paroles chantés par Edith Piaf: "je ne regrette rien, non je ne regrette rien" il se disait qu'il ne pourrait en dire autant. Puis des années après, alors qu'il l'avait oublié, mais l'avait-il vraiment oublié comme toutes ses femmes avec lesquelles il ne s'était rien passé, rien en tous cas, pensait-il, qui ne mérita qu'on s'en souvienne, ou y avait-il pour elles toutes un petit coin de la mémoire, comme une réserve de mémoire, et, comme pour la guerre ont fait appel à la réserve, pour l'amour on ferait aussi appel à cette réserve, car c'est bien un appel qu'il reçut et le premier appel de Segundina qui lui disait qu'elle était en France à l'hôtel avec sa fille et qu'ils pourraient se revoir. Il la replaça immédiatement, à la fac dans les amphithéatres, sur les Champs Elysées dans les cafés, et dit que oui, que l'idée de la revoir après tant de temps lui plaisait, mais c'était Segundina qui lui plaisait, qui lui avait toujours plu et il entendait aussi la voix de la fille qui lui disait à Segundina: "maman raccroche, on attend un coup de fil de papa", et Segundina de dire qu'elle le rappelerait mais Segundina ne le rappellera pas. C'était une voix claire et douce qui lui avait fait du bien d'entendre et enthousiaste aussi sans doute à l'idée de se revoir et aussi ferme, qui ne renoncerait jamais, une voix de femme plus décidée qu'un homme, en tout cas d'un homme comme lui qui hésitait toujours, qui hésitait d'autant que lui aussi il venait de se marier, mais pourquoi si ce n'était qu'une amie?

Sylvie était avec lui dans l'avion puis dans le taxi qui les emmenait à Peniscola où ils verraient Segundina et sa fille et son mari qui les avait invité chez eux pour le temps qu'ils voudraient. Il y avait bien eu un Pape à Peniscola. Il avait lu en espagnol quelque chose là-dessus à l'époque de la fac et de Segundina, c'était un roman écrit par un écrivain très célèbre, début vingtième ou fin dix neuvième, il ne savait plus très bien comme il n'arrivait pas non plus à mettre un nom dessus. Non, ce n'était pas pour ce Pape, parce que Péniscola était une ancienne ville papale, qu'il s'y rendait, mais saurait-il s'avouer pourquoi il s'y rendait. Encore moins quand il vit le mari de Segundina. C'était à s'y attendre pourtant: Segundina ne pouvait s'être mariée qu'avec un gentil mari et qui eut de l'allure et du caractère et une profession respectable, enfin de l'ambition, ce qui sans doute lui avait manqué à lui toute sa vie, de l'ambition, à lui qui n'avait que des rêves, avait-il rêvé de Segundina? Cette soirée inoubliable, immémorable, où ils s'étaient promener ensemble, chacun bras dessus bras dessous, avec son ou sa partenaire légitime. Il se rappelait la jetée, la mer, un ciel étoilé, tout ce qu'il avait jamais cessé d'aimer et que tout ce qu'il avait jamais cessé d'aimer faisait bien pâle figure ce soir-là où Segundina et son mari leur faisait découvrir Peniscola, et tandis qu'il lui parlait il entendait son silence à elle, Segundina, comme si son silence à elle fut parlant. Ils avaient bien bus, bien mangés, bien discutés, et se connaissaient un peu mieux maintenant. Lui travaillait dans une grosse société qui lui laissait bien peu de temps mais où il gagnait en importance et lui donnait cette assise dans la vie, cette confiance en lui (et en elle Segundina) que l'on retrouve chez les hommes qui ne sont plus tout jeune mais pas encore vieux, qui se tuent à la tâche et prennent un peu de poids, s'empâte on dit encore, ou s'embourgeoise, mais Enrique était un de ces valenciens de taille et de poids respectable dont la gentillesse ne se verrait jamais écornée ou érodée par les vicissitudes du temps et de la vie. Quant à Segundina elle n'avait rien perdu de la Segundina de la fac ou des Champs Elysées, toujours ce regard tranquille et plein de douceur et de gentillesse qui se posait sur vous et il devait être le seul à y voir autre chose qui relèverait de l'éternelle féminin, du charme, un brin de séduction, encore qu'il en soit alors et en présence du mari et tandis qu'ils échangeaient des propos bien anodins et dénués de toute ambiguïté, moins sûr que jamais. Mais c'était bien mal connaître les femmes et il connaissait en effet bien mal les femmes et que très peu Segundina. Le lendemain matin Enrique se leva le premier et il vit sa fille qui l'aidait à faire son nœud de cravate. Sa fille il n'en avait pas encore parlé qui était le portrait tout craché du père, un peu en retrait c'est pourquoi il l'aurait oublié, et un peu plus grande que la mère, mais elle n'avait pas ses yeux, pas ses cheveux, seulement la gentillesse de tous les deux et peut-être un peu obstiné, un front haut, intelligent et têtu, mais cela non plus il n'en était plus tout à fait sûr. Ce matin là après une baignade trop prolongée dans une eau presque glacée il eut un claquage, le muscle du mollet venait de céder. C'en était fini de leurs vacances à Peñiscola. De retour à l'appartement Sylvie qui l'aidait à marcher dit à Segundina que le jour même il repartirait, qu'elle allait appeler un taxi. Segundina n'était pas encore partie au travail, c'était une chance, mais comme toujours il lui fallait se hâter, ça avait toujours été leur lot à tous les deux que de se voir de façon précipitée, que de se croiser dans le temps et dans l'espace, comme deux êtres promis à une autre destinée que celle que peut-être ils se seraient voulue, ils n'auraient jamais de temps à eux, ni de temps ni d'espace où l'on eut dit que le temps se figeait. Il devait y avoir de tout ça dans ce dernier regard qu'elle lui lança, un regard appuyé qu'il n'oubliera jamais. Elle vint dans la chambre qui leur était allouée, à Sylvie et à lui, mais où il était seul assis au bord du lit attendant que Sylvie vienne le chercher pour prendre le taxi qui ne devrait plus tarder. Segundina s'accroupit un peu auprès du lit pour que ses yeux arrivent à hauteur des siens mais ne lui dit rien. Il vit qu'elle s'était un peu maquillée et qu'elle portait une robe fendue qui s'ouvrait sur des cuisses qu'elle ne lui avait jamais montrées. On eut dit qu'elle  lui laissa le temps de bien les voir pour lui sourire ou pour donner un peu plus d'éclat à ses yeux, pour qu'ils s'emplissent de cette lumière qui était comme un feux qui ne cesserait plus de le brûler, de le tourmenter, qui l'avait animé à elle pendant toutes ces années et qu'elle voudrait encore et désespérément lui communiquer dans le plus grand silence, dans la plus grande abstinence, car elle lui disait simplement qu'elle partait maintenant, comme si elle reviendrait, comme si ils se reverraient, et surtout comme si rien entre eux ne s'étaient vraiment passé. Ah, s'il n'y avait eu ce regard il l'aurait déjà oubliée comme toutes celles qui n'avaient pas comptées, comme toutes celles qui n'avaient pas couchées. 

lundi 1 avril 2024

C'était pour les copains


"C'était pour les copains" qu'ils disaient dans un reportage sur le Vietnam ou ce serait plutôt dans un film sur la guerre du Vietnam, il ne s'en souvenait plus trop bien, c'est que la mémoire à son âge, enfin il avait bon dos son âge, sa mémoire n'avait jamais été très bonne ou c'est que les choses qui se passaient ou qu'on racontaient n'avaient jamais réussies à vraiment l'intéresser, qu'il ne se serait jamais vraiment intéressé qu'à lui-même, bon ce n'était pas un sujet très brillant qu'il faut dire et qu'heureusement on n'allait pas parler de lui mais de cette histoire des copains et de ce que ça pouvait bien vouloir dire: "C'était pour les copains". Oui, c'était pour les copains, pas pour la patrie, pas pour les USA ou pour l'américan way of life, qu'ils allaient se battre, mais oui pour les copains. Et c'est que le groupe qui était arrivé la haut (il avait toujours eu une meilleure mémoire visuelle) et qui avait planté le drapeau c'était pour les copains qu'ils l'avaient fait, pour que les copains qui étaient tout en bas le voit; ils s'étaient aussi foutus dans un sacré merdier mais ne voulaient pas y laisser les copains, et quand on leur dit de partir parader dans toute l'Amérique avec la photo du drapeau qu'ils avaient prise ils étaient pas si content que ça de s'en sortir, et il y en a même un qui ne fit que boire ensuite une fois en Amérique, se mettant dans un état lamentable, ce qui veut dire peu présentable, pour qu'on le renvoie sur le champs de bataille, c'est-à-dire au Vietnam, et ce n'était pas parce qu'il voulait qu'on la gagne cette guerre du Vietnam, il savait même qu'elle était perdue d'avance cette guerre du Vietnam, mais ce qu'il voulait c'était revoir les copains; seulement les copains il y en avait de moins en moins à revoir, comme quand ils se revirent à la fin et c'était longtemps après la guerre du Vietnam, à une commémoration avec quelques anciens combattants, et c'était même plus des copains et plus le temps des copains.

Quand R venait chez P, c'est les initiales qu'ils marquaient chacun sur une feuille de partie où les coups qu'ils jouaient sur l'échiquier venaient s'inscrire de sorte qu'ils pouvaient ensuite refaire la partie et surtout l'analyser sur l'ordinateur ce qui finissait par les dégriser totalement si des fois ils pensaient avoir bien fait les choses, avoir bien joué leurs coups; les immortelles qu'on appelait ces parties qui par leur beauté, leur excellence, avaient mérité de rester dans l'histoire des échecs, mais aucune, je dis bien aucune de leurs parties ne méritaient d'être à ce titre retenues. De quoi se demander pourquoi R et P jouaient. Eh bien c'était pour les copains et cela même en l'absence des copains puisqu'ils n'étaient que deux à jouer. R organisait cependant chez lui une rencontre annuelle qui durait toute la journée et surtout où ils pouvaient être six à jouer aux échecs et ce jour-là R comme P voulaient plus que jamais gagner. P lui jouait encore en club avec son équipe de nationale quatre et participait aussi à quelques opens d'échecs qui avaient lieu en région parisienne et pouvait réunir trois cents personnes qui malgré tout finissaient par se connaître et invariablement se dire: "tu as gagné, tu as gagné" bien que l'on ne sut jamais vraiment si l'autre souhaitait qu'on lui annonce une victoire ou une défaite; c'était purement formelle et par politesse qu'ils s'enquéraient de ce qui leur était bien égal au fond. Quant à P il se disait: qu'à qui il pouvait bien rapporter une victoire maintenant que sa femme avait la maladie d'Alzheimer au point qu'elle ne comprenne plus rien du tout de ce qu'il pouvait lui raconter et que les siens l'avaient quitté soit pour partir dans l'autre monde, et à ceux-là il ne pouvait pas leur en vouloir, mais les autres, des autres il ne voulait pas en parler; et puis on a dit que P ne s'était jamais vraiment intéressé qu'à lui-même, alors pas étonnant qu'il n'y ait personne non plus et encore moins parmi les siens qui ne s'intéresse à P. Mais c'était oublier R qui demandait à P quand P jouait à l'extérieur, ce qui voulait dire à chaque fois que P avait d'autres adversaires qui ne furent pas R, s'il avait gagné et P le savait: R se réjouissait à chaque fois que P lui disait qu'il avait gagné car c'était un peu comme si quand P gagnait R gagnait aussi, et c'est ce que lui disait R et qu'ils ne jouaient pas pour rien alors et que même ils progressaient encore à leur âge. Ceux qui voudrait comprendre comme pouvait exister une société ou régna la compétitivité devrait comprendre ce petit mécanisme qui se jouait entre les deux: R et P ou P et R indistinctement, car P aimait aussi que R gagna à moins que ce ne fut contre lui P que R gagna. Ce n'était pas si difficile que ça à comprendre: ils étaient encore un petit rouage aussi insignifiant fut-il mais qui jouait toujours dans la grande machine infernale de la concurrence à outrance ou de la compétitivité effrénée.

Quand R venait chez P il s'asseyait sans tarder à cette table près de la baie vitrée qui donnait sur le parc et demandait de suite à ce qu'on lui servit un grand verre d'eau minérale, et, une fois qu'on lui avait servi son grand verre d'eau minérale, R disait qu'il n'avait pas que ça à faire, ce qui voulait dire qu'on mis illico presto la pendule en marche pour que la partie commence et la partie commençait sans que personne n'ait remarqué s'il y avait à nouveau des feuilles aux arbres dans le parc. Bien sur, R plaisantait. Mais P ne savait jamais quand R plaisantait vraiment sinon que R aurait aussi aimé se faire respecter sur l'échiquier. Mais là c'était une toute autre histoire qui commençait et ne finissait pas toujours bien pour R. Et c'est pourquoi R revenait invariablement chez P. Bien entendu, il fallait qu'il y eut entre eux une certaine familiarité qu'on pu appeler amitié pour que R se comporta ainsi que chacun aurait pu dire en maître chez P. C'est que l'humour de R (car il s'agissait bien entendu d'humour et de mise en scène, R avait aussi l'art de la mise en scène) se faisait comme souvent l'humour se fait c'est-à-dire au détriment d'autrui, mais P savait que R n'était pas méchant. Maintenant si le tour de force des humoristes était de dire des choses méchantes tout en se faisant passer pour gentil il fallait bien dire que R était un humoriste hors pair et souvent d'ailleurs il le faisait bien rire à P. Surtout, et P ne l'oublierait jamais, quand R faisait un grand geste rassembleur de ses deux bras qu'il ouvrait et ramenait à lui en disant: "venez voir les copains", parce que R venait de jouer un bon coup, parce que R aller mater P de façon spectaculaire, il appelait les copains pour qu'ils ne manquent pas ça. Et quand c'était P qui faisait un bon coup R disait alors que P jouait pour les copains et qu'ils viennent les copains parce qu'il allait leur démontrer lui R aux copains comment le coup de P était en fait un mauvais coup et à quoi ça vous menait que de jouer pour les copains. Mais de copains il n'y avait en fait personne d'autre qu'eux deux qui avaient entre autre atteint cette âge de vétéran de guerre, bien qu'ils n'eussent jamais livré d'autres batailles que celles qu'ils se livraient sur l'échiquier où l'ennemi était alternativement les blancs ou les noirs. Celui qui avait les blancs jouait le premier mais il n'y avait que l'élite des joueurs d'échecs pour en profiter, pour P et R ça aurait été pareil s'ils avaient eu à tirer les premiers. Après P raccompagnait souvent R à la gare et ils parlaient encore de leur partie (bien sûr ils parlaient aussi d'autres choses mais ils en revenaient toujours à ce qui s'était passé ce jour-là sur l'échiquier) comme des anciens combattants parleraient ou en reviendraient toujours à leur guerre, à cette guerre qu'ils avaient fait pour les copains, même si les copains il y en avait de moins en moins, et même si ce n'était plus le temps des copains.

samedi 30 mars 2024

Systam


Quand ils avaient amené le lit médicalisé de sa femme c'est à peine s'il l'avait remarqué, et d'ailleurs il finira par oublier ce qu'il avait pourtant trouvé comme plutôt encombrant puisqu'il leur avait demandé de le jeter au pied du lit; et de nombreux mois resta échoué ce qu'il assimilait à une bouée parce que comme gonflée d'air et allongée, tubulaire d'une couleur bleue lui rappelant celle de la mer, laquelle sur terre ne lui semblait donc d'aucun usage, il y avait cependant ce nom dessus inscrit en grosses lettres SYSTAM. Quelques années plus tard en allant sur google il vit qu'il s'agissait d'un coussin en mousse viscoélastique à mémoire de forme. Il en aura finalement trouvé un usage à titre personnel et qui ne répondrait peut-être pas exactement à celui pour lequel SYSTAM coussin avait été conçu. Entre temps sa femme reposa sur son lit médicalisé et sans SYSTAM ni que SYSTAM lui manqua. Par contre à lui et au fur et à mesure que les mois et les années passaient c'est sa femme qui commençait à lui manquer d'une façon si persistante et insidieuse qu'une maladie cachée et honteuse, car il n'osait jamais se l'avouer à lui-même et occupant la même chambre qu'elle quoique pas le même lit il lui semblait pouvoir se contenter à défaut de mieux du fait que sa femme soit toujours vivante et à ses côtés. Quand ils avaient tapissé leur chambre elle dormait encore dans son lit et il n'y avait plus que cette couleur douce et orangée qui le lui rappelait comme la moquette au sol qui amortissait alors le poids léger de leur corps quand ils tombaient du lit les pieds nus et l'organisme encore chargés de sommeil et de sensualité. Sylvie se blottissait contre lui, l'enlaçait dans son sommeil, cette proximité lui manquait, lui faisait plus cruellement défaut que leurs ébats amoureux qui tendaient à s'espacer dans le temps et dont il n'aurait pas su dire à combien remontait le dernier, mais c'était bien avant qu'ils n'amenèrent le lit médicalisé accompagné de SYSTAM coussin. 

Ce devait être par une froide et solitaire nuit d'hiver qu'il le prit avec lui et avec une idée derrière la tête, mais il n'en resterait pas là, ce n'était que les prémices d'une lente évolution avec néanmoins ses étapes brutales qui le conduiraient à le penser tout autrement ce SYSTAM coussin, comme à en faire un usage tout différent. Il faut dire qu'il lisait maintenant dans son lit jusque tard dans la nuit ou qu'il approchait son ordinateur portable et se mettait à tapoter sur le clavier en une position qu'il aurait voulu demi assise ou demi couché selon qu'il se rapprocherait plus ou moins de l'une ou l'autre des positions recherchées et que la fatigue l'entreprendrait de façon de plus en plus sévère et il pouvait ainsi aussi regarder sa femme dans son lit juste au-dessus du sien qui consistait en un matelas qu'il avait jeté au sol. SYSTAM coussin le rejoignit donc au sol ou plutôt vint s'adjoindre à deux autres coussins qu'il avait déjà coincés entre lui et le mur tapissé. SYSTAM coussin lui faisait office d'appui tête mais comme, vu sa longueur tubulaire, il lui entourait aussi le buste il lui faisait aussi office d'appui bras et par conséquent d'appui livre. Quand Tayeb venait le matin chercher sa femme pour la mener à la douche et lui changer les protections il le voyait ainsi entouré et évoquait un rocher ou une bouée de naufragé ou de sans papiers avec laquelle il aurait entrepris la traversée de la Manche ou de la Méditerranée. Tayeb n'était pas si loin de la vérité mais sa vérité à lui n'était pas celle d'un sans papiers mais d'un sans femme et plus précisément d'un sans femme avec qui coucher. Car des femmes il y en avait plein les rues et sans doute qui couchaient mais pas avec lui. Cette expression avait cependant perdu pour lui son expression forte, c'était comme adoucit avec le temps, mais elle s'était aussi dématérialisée puisque ce n'était plus qu'une absence qui la figurait, un vide, un creux, car c'était un vide, un creux, qu'il sentait. A croire donc que tout objet aurait pu le combler. Mais on le sait ce n'est pas en ces termes qu'il pensa d'abord à SYSTAM coussin. L'on pourrait plutôt parler de découverte et cette découverte fut comme beaucoup de découvertes le fruit du plus pur des hasards quoique, comme on pouvait le voir, cela était aussi le résultat d'un long cheminement intellectuel. D'abord il ne pouvait pas s'endormir avec SYSTAM coussin coincé derrière sa tête et quand épuisé de fatigue il le jetait c'était loin de son lit qu'il atterrissait, mais ce soir là il avait dû manquer de force car SYSTAM coussin lui retomba dessus. Il ne trouva pas non plus la force de s'en dégager quand il senti sa présence légère sur lui et, dans son demi sommeil, il crut que c'étaient les bras de Sylvie qui l'entouraient. Depuis il ne rejetait jamais si loin SYSTAM coussin que celui-ci ne put lui couvrir le corps comme Sylvie savait si bien le faire de ses bras, alors il s'endormait comme un homme qui n'eut jamais été seul dans son lit.

jeudi 28 mars 2024

Les premiers seront les derniers


Il en avait marre de toutes ces conneries qu'on débitait à tout bout de champ sur à peu près tous les sujets que par chance ou par malheur il lui avait été donné d'approcher au cours de sa vie. A commencer par cette supposée égalité à la naissance. Encore enfant il n'avait pas souvenir d'avoir croisé plus d'un exemplaire ou deux d'enfants de bonne famille et encore moins dans des conditions de strictes égalités. C'était son frère qui l'avait ramené à la maison. Etonnant que ça ait été son frère parce qu'il était plutôt brut de décoffrage son frère quoique intelligent, et il y avait en lui, son frère, aussi qu'en ce fils de bonne famille, quelque chose qui avaient dû les réunir et qu'il ne saurait que bien plus tard car ils n'étaient l'un comme l'autre qu'au début d'un long processus autodestructeur dont ils devaient cependant se sentir investis pour ne pas dire posséder, un état d'humeur qu'ils se connaissaient sans savoir bien l'un comme l'autre de quoi il en retournait. Il faut se réaliser, s'épanouir qu'on dit, tu parles, autre connerie, si pour certains s'épanouir, se réaliser comme on dit c'est devenir gangster ou pyromane ou pédéraste ou facho ou ce qu'était devenu son frère ou ce qu'était devenu cet ami de son frère; si aller au bout de soi-même c'est y trouver le pire, pas toujours le meilleur, on devrait plutôt réfréner ses ardeurs de réalisation personnelle. Il se rappelait pourtant ce jour où son frère l'avait ramené à la maison au fils de bonne famille. C'était un gentil garçon aux bonnes manières et qui ne disait jamais un mot plus haut que l'autre; il était encore plus blanc de peau qu'eux et ceci malgré le soleil des tropiques qui ne semblait pas tomber avec la même ardeur et abondance sur ses épaules que sur les leurs, et plus frêles qu'eux malgré qu'à l'internat on ne mangeait pas tous les jours à sa faim et que la nourriture de la maison leur manquait, et qu'il n'y était pas lui, le fils de riche, à l'internat mais chez ses parents, chez ses parents sans ses parents, car il s'en était plaint à son frère qu'il n'y avait chez lui la plupart du temps ni son père ni sa mère mais une gouvernante. Quant à eux s'il y avait bien une preuve qu'à l'internat ils ne mangeaient pas toujours à leur faim c'est que quand ils y revenaient à la maison ils en dévalisaient le frigidaire comme de vrais petits morfals qu'ils étaient et que depuis il leur manquerait toujours les bonnes manières, celles d'un fils de bonne famille avec ou sans parents mais une gouvernante. Tout de suite il avait vu la différence entre eux et lui parce qu'on a beau dire un fils de riches qui a une gouvernante ça ne peut pas se comporter dans la vie de la même façon, ça ne peut pas manger comme un mort de faim. Bon, il en avait très peu mémoire, c'était l'ami de son frère pas le sien, et c'était peut-être la seule fois où il eut jalousé son frère et c'était de s'être fait un ami comme lui. Il était devenu comme fou lui le fils de bonne famille quand ils l'avaient emmené en mer avec eux. Cette vie sauvage il n'avait pas dû y goûter souvent. C'était en ville, à Nouméa la capitale qu'il vivait tandis qu'eux étaient en brousse sur la côte est qui était la plus sauvage pour ne pas dire la moins fréquentable de la Nouvelle Calédonie. C'était un vrai zoreil lui avec l'intelligence et la sensibilité d'un zoreil, il l'avait tout de suite remarqué. Mais il lui fallait dire pourquoi et c'était qu'à Nouméa sa prof de Français du Lycée Lapérouse l'avait pris un jour dans sa voiture pour le conduire chez elle. Chez elle c'était une immense bâtisse qui se tenait sur les hauteurs de Nouméa. Dans la voiture, sur le trajet qui lui avait paru très long, la prof de français n'avait pas arrêté de parler anglais avec une vieille dame devant avec elle qui ne lui avait même pas dit un petit Hello quand il s'était assis sur la banquette arrière où on l'oublia très vite. Son mari, très grand, très maigre, s'appelait Douglas, mais il ne lui dira pas un mot non plus, Douglas, à son arrivée. Par contre il y avait l'enfant. Sans doute on aurait voulu qu'il s'en occupe de l'enfant, qu'il joue avec lui. C'était là le deuxième exemplaire d'enfant de bonne famille qu'il connut alors qu'il n'était lui-même qu'un gamin. Il était déjà beaucoup plus éveillé que lui l'enfant et lui commandait facilement et tout naturellement ce qu'il avait envie de faire. Il avait aussi beaucoup plus que lui l'allure d'un grand, de ces grands qui commandent, bien sûr, car lui qui était déjà grand grandirait beaucoup encore mais ne commanderait jamais. Alors, de dire qu'on est tous égaux à la naissance. Il n'en était pas loin lui, l'enfant de bonne famille, de la naissance et déjà… Et déjà il devait savoir où il était né et de quels parents il était né. On ne lui avait pas appris non plus à obéir. il faut obéir qu'on disait alors chez eux, à lui et à son frère, car, à qui on dit qu'il faut obéir sinon à des gens comme lui et comme son frère, et cela déjà dès leur plus jeune âge. Quant à l'autre, le fils de riche, ni sa mère, la prof de français, ni son père, Douglas l'Anglais, l'ingénieur qui devait avoir une bonne place et une bonne paye à la SLN, cette grosse Société Le Nickel qui avait dû faire les plus grosses fortunes de l'île, ne lui auraient jamais demandé d'obéir à l'enfant de bonne famille vu qu'il était intenable le petit, et sans doute s'étaient-ils dit, eux les parents, qu'avec un peu de compagnie… et, comme elle, la prof de français, l'avait trouvé gentil à lui, pourquoi il ne ferait pas l'affaire, ce serait comme un grand frère qu'ils lui auraient trouvé. Mais pour en revenir à l'ami de son frère et à ce qu'il était devenu tandis qu'ils avaient tous beaucoup grandis et quitter la Nouvelle Calédonie pour la France, et Nouméa pour Paris, enfin, la région parisienne, car à Paris même il n'y aurait que des fils de bonne famille, et son frère qui dû s'y rendre ce jour-là où par le plus grand des hasards il tomba sur cette vieille connaissance d'outre mer, sans doute aussi ce sort commun, qui parfois réuni des gens de conditions différentes mais portant la même marque infamante ou l'insigne du mal, en était la cause. En tout cas tout ce que son frère lui dit c'est qu'il l'avait trouvé dans un état de clochardisation avancé et que c'était un drogué, son frère qui en lui rapportant cela ne savait pas encore qu'à son tour et quelques années plus tard il toucherait à la drogue, comme si les riches arrivaient plus vite là où ils devaient arrivés. Il dit qu'il n'en avait pas connu d'autres que ces deux là mais c'était oublier sa première femme qui avait été une fille de bonne famille, d'une de ces grandes familles de Granada car ils s'étaient mariés en Espagne où régulièrement la sienne de famille et de retour en France allait passer chaque année ses vacances d'été. Elle était donc à ses yeux qui n'en avait pas vu tant que ça le troisième exemplaire d'enfants de bonne famille, puisqu'il l'avait aussi connu enfant à celle qui deviendrait, quoique pour une très courte durée, sa femme, et c'était quand il jouait encore avec son frère Juan. Elle, c'était Luisa, et son nom à le prononcer n'était pas sans avoir d'effets sur lui. Il faut dire que Luisa passait pour une sainte et c'était sans doute comme prononcer à la fois le nom d'une sainte et d'une salope puisqu'elle lui avait fait aussi la pire des saloperies, mais avec l'art et la manière qui devait être aussi celle des gens de bonne famille, tant et si bien que l'avocat le jour du divorce le regardant bien à lui et la regardant bien à elle demanda s'il ne l'avait pas battue. Le méchant dans l'histoire c'était lui. On sait bien que l'histoire c'est les vainqueurs qui la font et les vainqueurs c'est les bonnes familles. C'est qu'après avoir été une sainte en Espagne son ex était devenue médecin en France. Et si elle avait donné dans la religion elle donnerait dans l'humanitaire. Sa belle mère Enriqueta disait toujours qu'il ne suffisait pas d'être mais qu'il fallait encore paraître. Luisa en fille de bonne famille qu'elle était avait bien retenu la leçon, tandis que lui serait devenu un de ses gros ours mal léchés qui bien qu'ils ne font pas de mal à une mouche font peur à tout le monde et c'est pourquoi lui revenait encore cette phrase de l'avocat: "il ne vous a pas battue?". Luisa qui avait obtenu son divorce avait dit que non, que non il ne l'avait pas battue. Et l'avocat avait insisté. Et Luisa avait dû répéter que non, que non il ne l'avait pas battue. S'il y avait bien des choses difficiles à avaler dans la vie, car lui avait cru en eux, aux bonnes familles, en la bonne société, la plus difficile d'entre elles serait aussi contraire aux idées reçues: c'est que les meilleurs d'entre nous sont aussi les pires d'entre nous. C'est pourquoi on peut les aimer pour le meilleur comme on peut les haïr pour le pire. A chacun de choisir ce qu'il aimerait en retenir. Quant à la moyenne qui est médiocre elle n'est ni capable de l'un ni capable de l'autre. Aussi, comme cela fut le cas pour un temps et pour Luisa, il n'aurait cesser de décevoir dans son incapacité a être à la fois un saint et un salaud quand pour les siens cela revenait à dire qu'il aurait "voulu pisser plus haut que son cul". Aussi son frère aurait pu l'être davantage que lui de bonne famille, car Bernard avait été capable du pire, seulement, et jusqu'à ce jour, il n'avait pas démontré qu'il fut aussi capable du meilleur, quand Luisa elle: très petite déjà une sainte et à peine femme que déjà elle avait fait sa première saloperie et c'était sur lui que c'était tombé, immédiatement après qu'il l'eut dépucelée. Alors, la vraie différence qu'on pouvait faire entre ceux qui étaient bien nés et les autres, c'est que les premiers arrivaient les premiers là où ils devaient arrivés, et c'est pourquoi les écritures ne se trompaient pas en disant que les premiers seront les derniers. Quoiqu'en disant cela il avait bien conscience de dire la pire des conneries qui ait jamais été dite, car il n'en savait fichtre rien. C'est comme qu'il y en ait qui s'étonne encore qu'il soit fait autant de publicité au mal qu'au bien quand le mérite est à ceux qui arrivent les premiers point barre. Maintenant c'est vrai que quand on parle de l'école du mérite on pense au bien mais on parle aussi de l'école de la vie, et là on reste un peu évasif quoiqu'on sache exactement de quoi il en retourne.