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jeudi 14 août 2025

La force d'existence


Ma femme ne sera jamais morte pour moi, ce n'est pas que je le souhaite mais que je le crains, mon père qui est mort depuis longtemps n'est pas mort pour moi pour autant que je l'eusse voulu, et ma mère que je donne pour morte mais qui ne l'est pas encore ne le sera non plus jamais pour moi; nos parents d'abord certes, mais aussi et à fortiori les femmes que l'on a aimées et que l'on ne cessera jamais d'aimer, même si entre-temps l'on en aimerait d'autres. 

Mais chercherais-je en parlant de la mort à l'apprivoiser. Elle m'est en tout cas de plus en plus familière, autant dire de plus en plus proche et si proche dernièrement ou récemment qu'en affectant ceux qu'elle affecte elle m'affecte à moi et comme en revanche ils ont perdus toute sensibilité je suis finalement le seul qu'elle affecte sans l'affecter vraiment.

Ce tant d'existence qu'on leur a donnée ne pourrait certes pas durer longtemps sans le moindre signe d'existence de leur part si nous ne venions à notre tour leur prêter (main forte) de notre existence qui est d'abord conscience d'exister, conscience de la nôtre comme de la leur qui ne nous est pas si étrangère mais si proche. 

C'est Louis qui me disait l'autre jour que tant qu'on pense à eux ils continuent d'exister (pour nous) mais je crois aussi qu'on pense à eux pour continuer d'exister (nous et non pas eux) et ça me renvoie aux Kanak et à l'esprit des ancêtres. Pour Louis c'était le problème: qui continuait à penser non pas à son père, ni même au père de son père, mais au père du père de son père? C'est pourquoi les Kanak de Nouvelle-Calédonie vouaient un culte aux ancêtres.

Et c'était la force de la tribu, ce n'était pas un culte à vocation morbide mais plutôt que les Kanak tiraient leur force d'existence de ceux dont ils célébraient la force d'existence et qui la leur communiquaient ou afin qu'ils la leur communiquent. Aussi puisque je ne peux pas oublier davantage ma femme que mes parents j'aspire, plutôt que de me morfondre à penser à elle qui n'est plus, à puiser de sa forte existence passée, d'elle qui a eu tant d'existence pour moi, un peu de force pour continuer la mienne d'existence, si exsangue, si peu animée, et plutôt que de m'éteindre la réanimer.

vendredi 7 mars 2025

La transmission


Bien sûr l'oralité, bien sûr la coutume, mais bien sûr aussi que l'on ne peut plus revenir en arrière qui est revenir à la coutume et à l'oralité. Ce qu'il faut apprendre cependant, et la Nouvelle Calédonie, et ce qui se passe en Nouvelle Calédonie, peut nous l'apprendre, c'est que ça ne passe plus, c'est que tout ce qui passait par l'oralité et la coutume ne passe plus.

Et ce qui ne passe plus n'est rien de moins que la transmission de génération en génération, et pas n'importe quelle transmission mais la plus propre a passer de l'homme à l'homme (le modèle de l'homme c'est l'homme) qui ne s'arrêtent pas aux connaissances de l'homme mais à la conduite de l'homme, de l'homme qui ne peut être conduit en première comme en dernière instance que par l'homme, de l'homme qui a besoin de l'homme comme modèle de conduite autant que de savoir.

Certes, la société Kanak en souffre, mais toute la société française en souffre, c'est pourquoi elle ne peut pas offrir de solution au problème Kanak qui est un problème de transmission, et c'est parce qu'elle a oubliée elle-même comment se transmettent les us et coutumes de la vie humaine pour ne plus parler que de la vie économique, voire même sociale, c'est-à-dire en légiférant dessus, d'où la prolifération des lois comme un cancer venant ronger la nature humaine de plus en plus pauvre en humanité (tandis qu'elle s'enrichirait en "légalité").

Je ne peux à cet effet que relayer et soutenir et prolonger la pensée de Maria Zambrano, cette philosophe espagnole qui me semble avoir bien saisi le problème de transmission qu'elle voit dans les formes mêmes de cette transmission et non pas qu'elles ne soient plus orales mais écrites sinon que ces formes mêmes d'écrits soient ceux de la culture dominante qui répondent ainsi aux besoins de la civilisation dominante qui, s'appuyant donc sur la science et les techniques, participent à la divulgation de la science et des techniques.

Cela partirait d'un bon principe qui est de mettre à la portée de tous la connaissance "utile" à la marche de cette société non plus tellement humaine mais disons scientifico-technique, en ce sens mais en ce sens seulement ce serait réussi et encore: "han fomentado la subversion intelectual sin crear en cambio convicciones. Lejos de dar a cada hombre la nocion de su puesto en el cosmos, la vision de un orden del que se sienta formar parte, le invitaban a ascender a orbes donde no podia habitar.", aurait plutôt fait qu'au lieu que chacun soit à sa place et ne parle que de ce qu'il connait soit amené à partager une connaissance qui en rien ne pourrait le satisfaire puisqu'en rien il ne pourrait y participer, y avoir sa part, sinon répétitive et non pas créative.

Il faut savoir que Maria Zambrano donnerait (sur ces ouvrages de divulgation) sa préférence à des formes d'écrits (les guides, les confessions, les sommes, les traités) comme la Guia de Perplejos de Maimonides qui n'ont plus cours parce qu'ils s'écrivaient au Moyen âge: "Se escribe en la Edad Media, en esa exquisita madurez de la cultura oriental, arabe, judia y griega." Et elle fait la différence entre ses différentes formes qui passeraient pour mineures aujourd'hui face par exemple aux grands systèmes philosophiques qui ont marqué l'occident et donnés lieu à sa pensée dominante aussi que rationnelle, mais parlant moins à l'homme qu'à la raison, quand elles vont plus au cœur de l'homme aussi que lui apportent davantage secours dans sa vie de tous les jours: "Toda Guia lo es para. Para alguien que necesita salir de algo, de una situacion de su vida".

Quel est le livre qui a changé votre vie? C'est la question qu'on aime poser à cette émission culturelle: la Grande Librairie. Et de cette question je me suis bien moquée. J'avais tort. La philosophe écrit avec raison: "El pensamiento flota desasido al no transformar la vida, al no ser acogido por ella y aceptado, solo patrimonio de los que han sido capaces de descubrirlo. Y no es que todo lo que se sabe tenga que ser sabido por todos; pero si tendria que serlo su centro vivo, aquello que va a constituir la nueva mentalidad; las nociones centrales que crean la nueva version o intento de ser hombre, y que modifican sustancialmente lo anterior." La pensée flotterait en effet sans prise sur l'humain s'il ne s'en voyait saisie au point d'en être transformé.

Mais (si je me moquais) c'est qu'il s'agit de romans comme la forme d'écrit qui sur tout autre écrit a pris le dessus au point qu'on ne lit plus que des romans, et quand on lit, car déjà on ne lirait plus, du moins autant qu'avant et sur papier d'imprimerie. Aussi que je ne crois pas que le roman en tant que forme d'écrit soit la plus appropriée à nous faire changer sinon à nous divertir. Maria Zambrano parlait de guides (et la Guia serait une forme d'écrit essentiellement espagnole), de traités, de somme, les distinguant tous d'ouvrages non pas littéraires mais philosophiques plus appropriés à développer les grandes idées ou concepts philosophiques n'ayant eu aucune ou très peu d'incidence sur notre vie. 

Alors je dirais que, comme la coutume manque à la loi, qui serait comme la faire passer dans la vie de tous les jours, la rapprocher ou rendre plus accessible à l'homme de tous les jours; et puisque aussi irréversiblement l'écrit a pris le pas sur l'oralité et pour que la pensée par lui véhiculée cesse de flotter au-dessus de l'esprit humain mais puisse s'en emparer aussi que le soutenir, l'orienter, lui donner des modes de conduites, une vie réglée plus que des règles abstraites, il y a les penseurs qu'aurait oublié Maria Zambrano, et c'est qu'on en compterait moins en Espagne qu'en France. Et c'est que je compte comme penseurs plus que comme philosophes, et que plus qu'aux philosophes aux penseurs va ma pensée, car c'est grâce à eux que je pourrais enfin répondre à la question: quel est le livre qui a changé votre vie?

Il y a Pascal, il y a Alain, il y a Theodor W.Adorno, il y a Montaigne, il y en a beaucoup d'autres qu'on dit aussi être philosophes comme Descartes, Rousseau, mais qui se sont confiés à moi comme un homme se confierait à un autre homme, sans hauteur ni prétentions philosophiques, tenant à partager avec moi leur opinion sur la vie aussi que leur croyance, et ceci tant et si bien qu'ils en on vu la mienne changer. Ils ont écrits des propos, des confessions, des méditations, n'y a t-il pas en matière d'écrits plus proches de l'oralité qu'on dirait qu'un homme parle à un autre homme et de sa vie, aussi que de lui et comme un modèle à suivre ou ne pas suivre, et c'est cette fois-ci à la picaresque, ce genre littéraire espagnol passé de mode, à qui je pense (El Lazarillo de Tormes), quand plus près de nous il y a le Cuaderno gris (mot à mot le cahier gris), et on dirait un cahier d'écolier, et ce seraient comme des jours d'école buissonnière où il aurait fait des pages d'écritures qui seraient restées comme ses meilleures pensées et la meilleure prose qui soit, au point que ces romans tombés dans l'oubli on penserait encore au Cuaderno gris de Josep Pla, journaliste et écrivain espagnol catalan. 

Cette simplicité manque autant dans beaucoup de nos écrits comme dans beaucoup de nos pensées, surtout quand elles ont des prétentions hégémoniques, ou, pire encore, d'atteindre à l'universel comme à l'éternité ou postérité, et ne répondent plus alors qu'à la société de leur temps, et non plus à l'homme de tout temps qui peut être le Kanak comme le petit blanc qui a besoin tout autant qu'on lui parle, que Pascal lui parle (dans ses Pensées), qu'Alain lui parle (dans ses Propos), qu'Adorno lui parle (dans (ses) Réflexions sur la vie mutilée), que Rousseau lui parle (dans ses Confessions), que Descartes lui parle (dans ses Méditations), que Montaigne lui parle (dans ses Essais) et j'en passe, et j'en passe, qui sont autant de modèles de vie, de conduites de vie, à suivre ou ne pas suivre, mais c'est un chemin à parcourir, voire à reparcourir, et non plus un grand vide qui s'offre à l'homme entrant dans la vie après eux, parce qu'entrant dans la vie après eux et accompagné de leurs pensées il s'y sent moins seul et moins abandonné, c'est-à-dire qu'il n'est plus livré à lui-même, mais à l'humanité pensante. Et la transmission de la vie c'est pour l'homme la transmission de la vie pensante (voir "le roseau pensant" de Pascal et le "je pense donc je suis" de Descartes).

CITATION

Apologie de Raymond Sebon dans Les Essais de Montaigne: "C'est, à la vérité, un très utile et très grand élément que la science; ceux qui la méprisent montrent assez leur sottise, mais je n'estime pas pourtant sa valeur jusqu'à ce degré extrême que certains lui attribuent, comme le philosophe Hérillos qui plaçait en elle le souverain bien et pensait qu'elle avait le pouvoir de nous rendre sages et heureux, ce que je ne crois pas; et je ne crois pas non plus ce que d'autres ont dit, (à savoir) que la science est mère de toute vertu, et que tout vice est produit par l'ignorance."

jeudi 6 mars 2025

Le petit blanc


L'oralité et la sagesse des anciens c'est le petit Kanak. Le petit blanc c'est le sauvage aussi que le civilisé. Car il reviendra botté, casqué, armé jusqu'au dent, restaurer la loi et la civilisation blanche qui est celle de son pays. Mais il faut dire quelque chose sur cette loi et cette civilisation blanche, sur sa brutalité et sa violence qui est la manière dont elle s'impose à tous et pas seulement au petit noir mais aussi au petit blanc, et sans doute davantage au petit blanc qu'au petit noir de Nouvelle Calédonie, tout du moins tant qu'il y avait entre lui et la loi la coutume de son pays qui lui était oralement transmise par les anciens.

Je parle du temps ou le Kanak connaissait encore les coutumes Kanak qui lui étaient rapportées par les anciens. Ces coutumes que le petit blanc ignorait et dans sa grande ignorance se moquait. Quand elles tenaient sous leur emprise le petit Kanak comme les lois n'ont jamais tenus le petit blanc. C'est pourquoi je dis que le petit noir avait sur le petit blanc l'avantage de l'oralité et de la sagesse des anciens qui passaient par la coutume, tandis que ni l'oralité (la loi est écrite) ni la sagesse des anciens (dont la loi est totalement dépourvu) ne profitaient au petit blanc.

Il y a cette totale liberté du petit blanc à laquelle s'oppose la loi du petit blanc c'est pourquoi le rapport entre elle et lui qui est aussi le rapport de la loi au sentiment de totale liberté (qui est son sentiment de petit blanc: d'être libre) est d'une grande brutalité qui est aussi celle de sa civilisation à lui même, il lui faut se faire violence pour se montrer civilisé. Ce rapport violent l'est parce qu'il n'est justement pas tempéré par la coutume du petit Kanak, que le petit Kanak depuis son plus jeune âge a intégrée et lui a été donnée par la parole des anciens.

Quand ils sont intervenus bottés, casqués, armés jusqu'au dent, le petit blanc qui avait grandi entre-temps s'était rangé du côté de la loi et des forces de l'ordre de son pays, et le petit Kanak qui avait grandi aussi lui avait dit que les jeunes de Nouvelle Calédonie s'étaient éloignés de la coutume et qu'ils n'écoutaient plus les anciens. Ils n'écouteraient pas davantage la loi des blancs car, s'ils s'étaient éloignés de la coutume, la loi était encore plus éloignée d'eux. 

Seule la coutume aurait pu les en rapprocher, servir d'intermédiaire, d'agent de liaison, rendre cette réalité brutale de la loi et de la civilisation blanche qui s'imposaient à eux moins brutale pour eux. Mais l'écrit avait pris le pas sur l'oralité et la loi sur la coutume. Or ils n'avaient pas plus connaissance que le petit blanc de la loi qui est écrite mais non transmise et ils l'apprendraient à leurs dépens comme lui le petit blanc qui par les coups qu'il avait reçus dans son enfance avait dû apprendre dans la violence et par la violence a reconnaître l'autorité et à qui la loi donne autorité.

C'est pourquoi le petit blanc, ce petit sauvageon, aurait pu dire à son ami d'enfance, le petit Kanak de Nouvelle Calédonie, bienvenue à la civilisation blanche, en espérant cependant qu'il ne lui faudra pas davantage de piqures de rappel, car c'est autant de rappel à la civilisation blanche que de violence déversée sur la Nouvelle Calédonie. Ou encore. 

C'est ainsi que les blancs vivent ou l'apprennent à leurs dépens la vie, c'est-à-dire apprennent à vivre sans coutumes mais avec des lois qu'on dit répressives, c'est-à-dire avec des coups: qu'ils apprennent des coups reçus mais qu'ils apprennent aussi à les porter; aussi c'est ainsi qu'à leur tour ils portent leur civilisation et c'est tout ce qu'on peut dire en matière de transmission de la civilisation blanche. A bon entendeur salut.


vendredi 9 août 2024

Le crabe de palétuvier


Le crabe de palétuvier n'avait pas d'œil à proprement parlé mais ça ne l'empêchait pas de trouver ses petits yeux noirs et durs qui étaient à n'en pas douter ceux de son père quand il le regardait et peu importe s'ils étaient la culmination de petites antennes au bout arrondi et d'un noir foncé c'était bien lui qui le fixait ainsi. C'est vrai que le soleil tapait fort et qu'il y avait un bon bout de temps qu'il était là au bord de la rivière de Kouaoua, toujours le même bord qui était comme l'extrême limite où il pouvait trouver refuge et pêcher le crabe de palétuvier avec la nasse qu'il jetait à l'eau avec son appât au fond. C'était comme un panier à salade, en plus grand, qui s'aplatissait au sol et ne faisait panier que quand on le remontait. Mais de nouveau il s'aplatissait au sol et le crabe partait en crabe ce qui est de biais en dressant de grosses pinces menaçantes pour décourager toute tentative d'approche, et ça lui faisait penser au bras courts et forts du père quand il les agitaient menaçant et c'était comme les grosses pinces du crabe qu'il aurait fallu casser pour qu'ils desserrent leur étreinte quand il vous avait pincé, et encore. Il ne s'expliqua pas pourtant cette fureur qui lui prit contre le crabe de palétuvier. Il aurait dû être content de le pêcher après tout ce temps où il en avait même oublié ce qu'il était venu y faire sur ses bords boueux et puants près des palétuviers où venait mourir une pelouse galeuse aussi que boueuse et humide et chaude. Il en avait presque oublié la nasse jetée à quelques mètres du rivage et l'avait tiré de l'eau sans grande conviction ni peut-être même envie qu'elle ne fut pas vide comme elle l'était souvent. ça ne le dérangerait pas de rentrer bredouille, que le crabe ne soit pas au rendez-vous, qu'il n'ait pas faim surtout n'avait rien d'étonnant quand on pensait à tout ce que pouvait charrier la rivière d'eau boueuse qu'on eut dit fertile comme un champs de pommes de terre. A sa surface limoneuse il n'était pas rare de voir flotter des corps de poissons quand ce n'était pas d'autres charognes. Il se sentait bien, un peu seul, mais bien. Personne ici ne viendrait le déranger, le molester, lui gueuler dessus et peut-être aussi le ... ça lui mettait les larmes aux yeux rien que d'y penser. Il était dur au mal mais il y avait quelque chose qui lui faisait plus mal encore et qu'il était trop gamin pour le dire. Il aimait ses parents et c'était cet amour blessé qui lui faisait mal, plus mal que les coups. Alors il y avait la rivière et le crabe de palétuvier parce que chez lui on pêchait, et c'était pas pour passer le temps agréablement qu'on pêchait, parfois on vendait même le poisson aux tahitiens du coin tellement il y en avait. Son frère, un an de moins que lui mais plus costaud que lui il avait même été photographié avec un gros poisson qu'il tenait par la queue à bout de bras et à hauteur d'épaules parce qu'il était aussi grand que lui le poisson, mais il y en avait d'autres qu'il aurait même pas pu soulever de terre. Alors quand il ramènerait le crabe on lui demanderait pas où il avait été tout ce temps, même si parfois il pouvait douter de si on se rendait bien compte de sa disparition car il était coutumier du fait, dès que ça bardait à la maison et ça bardait souvent. C'est vrai qu'ils ramenaient, son frère et lui, toujours de sales notes de l'internat à Nouméa. Le crabe quand il l'avait vu, et il pouvait pas dire qu'il savait pas que c'était un crabe, mais tout de suite ça l'avait fait penser à quelqu'un qu'il aurait pas voulu tuer, qu'il croyait qu'il aurait pas voulu tuer, et c'est pourquoi il comprit pas cette envie qu'il lui prit de lui casser les pinces qu'il brandissait vers lui et ça lui avait d'abord fait peur que de les voir, aussi parce que c'était pas que ses pinces au crabe qu'il voyait, puis il les avait trouvé dérisoires et ça l'avait même fait rire mais d'un rire mauvais, il allait les lui casser ses pinces comme ça il pourrait plus les brandir contre lui. Et encore ses petits yeux noirs et farouches qui le fixaient rageurs. Il les lui crèverait bien si ça avait été des yeux qu'on aurait pu crever et cette impossibilité ferait qu'il ne s'en prendrait qu'aux pinces, ce crabe ne serait plus une fois sorti de ses mains qu'un mutilé de guerre. Comme il lui apparaissait grossier et maladroit il n'en serait encore que plus grossier et plus maladroit quand il lui aurait casser les pinces. ça lui ferait un bien moins joli trophée à rapporter à la maison et les pinces faudrait pas qu'elles se vident de leur chair non plus. En temps normal il aurait pensé à tout ça mais cette fois-là il fallait croire qu'il avait plus sa tête à lui. Ce crabe c'était pas qu'un crabe il le voyait bien mais il se l'expliquait pas pour autant. Il lui en voulait c'est tout et ça devait être parce qu'il avait été bien tranquille un moment, sans qu'on le dérange, sans qu'on vienne l'inquiéter. Il avait regardé longtemps le gros palétuvier en face, si longtemps qu'il avait fini par le trouver beau avec ses racines noueuses qui effleuraient la surface de l'eau et surtout très réconfortant, très rassurant dans son immobilité, c'était comme un gros bonhomme pacifique qui se tenait là à ses côtés sans rien dire, juste pour qu'il se sente un peu moins seul. Puis il avait fallu qu'il tire ce crabe de l'eau. C'était plus dans la boue qu'il remuait ce crabe sinon dans sa boue à lui, ce fond fangeux en lui qu'il remuait, jamais il s'était senti remuer comme ça ni imaginé qu'il y ait en lui tant de boue comme dans le fond de la rivière de Kouaoua, on s'y enfonçait jusqu'aux genoux au gué où un jour son frère et lui escortés de Kanak avaient traversé et c'était qu'ils cherchaient un endroit tranquille eux aussi mais pour se bagarrer. C'est ce qu'il voulait le crabe en agitant ses pinces, la bagarre. Eh bien, pour une fois il s'y refuserait pas, peut-être même que pour une fois c'est lui qui aurait le dessus. Et puis c'était son endroit tranquille à lui où justement il venait pour ne pas être battu. Il ne serait pas battu alors et il allait lui casser les pinces au crabe. Mais c'était pas facile de l'approcher sans se faire pincer. Il fallait pas qu'il le perde non plus, il allait vers la rivière et tout de travers qu'il y allait, ce qui rendait la pente encore plus penchée. Qu'il en avait de la force dans les pinces, on aurait dit que toute sa force était dans ses pinces. Les briser. Les briser c'était briser sa force. Qu'il était ridicule maintenant qu'il avait perdu ses pinces et qu'il agitait comme des membres fantômes. Il était aussi devenu inoffensif. Il le jetterait dans une marmite d'eau bouillante et le regarderait bouillir à petit feu et ses yeux rougir et ses pinces comme des armes inutiles reposer à côté de lui. Mais il ne le mangera pas.

lundi 10 juin 2024

La télécalédonie


Comment exprimer cette expérience radicalement différente, ce vécu qui diffère tant de ce qui nous est donné à voir et à entendre qu'en me référant de nouveau à la Nouvelle Calédonie. Quand il m'en est montré le paysage c'est une nature idyllique, paradisiaque, qui m'est présentée. Puis des événements se produisent et ce petit paradis qui s'offrirait à moi comme au premier homme se trouve soudain habité de gens qui ne sauraient pas vivre ensemble où l'enfer c'est les autres. Des sauvages cassent, brûlent. Des civilisés se plaignent de tant de sauvageries. C'est une si belle île et un si grand dommage, disent-ils. Je me revois alors enfant dans cette nature sauvage et paradisiaque, bouffé par les moustiques, m'ouvrant un passage à coup de sabre d'abattis, parce qu'elle n'était pas si hospitalière que ça la nature calédonienne de la côte est de la Grande Terre. Et puis dans l'Océan Pacifique craignant cette fois ci d'être bouffé par les requins qui ne venaient pas manger dans ma main mais qui n'aurait pas rebutés à la manger ma main. Je veux des termes enfantins parce que l'enfant n'idéalise pas encore: il voit ce qu'il voit, il entend ce qu'il entend, pas ce qu'on veut lui faire voir, pas ce qu'on veut lui faire entendre. Mes parents m'ont lâché. C'est comme ça en tout cas que je le prends. Non pas en pleine nature mais à l'internat de Nouméa, la ville blanche. Celle aujourd'hui des événements. Où on casse. Où on brûle. Où on se plaint qu'on casse, qu'on brûle. Mais à l'internat il n'y avait pas les bons et les méchants, les coups pleuvaient de tous côtés, et tout le monde pleurait. C'était un monde déshérité. Abandonné des siens depuis longtemps. Une sauvagerie généralisée. Pas d'un côté les sauvages et de l'autre les civilisés. Non, je n'ai pas été touriste en Nouvelle Calédonie. J'y ai vécu. La télé ne fait que de nous y promener en touriste. Avec une mentalité de touriste. C'est une nouvelle colonisation. Le monde est colonisé par le tourisme. La télé participe à cette colonisation par le son et par l'image. On peut être touriste devant sa télé. Bande de touristes qui quittez la Nouvelle Calédonie dès que ça va mal. Mais ça n'a jamais été bien en Nouvelle Calédonie. Cependant on y vit. On y fait pas que du tourisme. Et à vivre, si je renvois chacun à sa vie, il n'y a plus rien d'idyllique, plus rien de paradisiaque. Eh bien, la Nouvelle Calédonie c'est pas le paradis mais c'est pas l'enfer non plus. Non c'est pas comme à la télé. Non c'est pas comme dans une agence de voyage quand on vous propose d'y aller. Oui c'est aussi un endroit où l'on vit. Oui c'est aussi un endroit où il faut apprendre à vivre, oserais-je dire, ensemble. Malheureusement la plupart ne reverront comme nous que la retransmission des événements, non pas la Nouvelle Calédonie où ils vivent mais la télécalédonie où ils ne vivent pas. 

lundi 3 juin 2024

Le droit à la différence


Je n'entends pas tant que ça que l'on revendique le droit à la différence quand on voudrait l'égalité des hommes et des femmes aussi que la disparition des classes sociales. Il y a là dessus un italien avisé qui s'est exprimé quand il a dit que le prolétariat avait une identité qui s'est perdu avec le temps et le désir de vivre comme les bourgeois, parce que c'était le modèle dominant et qui n'en admettait déjà pas d'autre que le sien de mode de vie. Cet italien n'était rien d'autre que Pasolini dans ses "écrits corsaires", mais et pour cause (il n'est pas si redoutable) l'on connaît davantage le metteur en scène que l'écrivain, celui qui amuse, qui divertit, quand il n'a cessé aussi d'alerter l'opinion publique, quand il a été le premier lanceur d'alerte sur cette société qu'on voudrait être la société du semblable parce que l'autre serait ingouvernable. Il y a aussi un exemple d'actualité: le Kanak. Un témoin sur France Culture s'exprimait. Venu lors de son service militaire en Nouvelle Calédonie il y avait pris femme et racines et n'entendait plus en partir: "c'est un beau pays". Des touristes qui dû les évènements en cours étaient du même avis: "c'est dommage parce que c'est un beau pays". Et tous s'entendaient à ce que l'on fasse entendre raison à ceux qui semblaient l'avoir perdue. Cette raison qui est bien sûr toujours celle du plus fort. Lui qui semblait-il se serait marié à une Kanak car il n'arriva jamais à le dire, il n'était pas contre les Kanak, mais les Kanak ne voudraient pas vivre comme nous, ils reviendraient même dans leur tribu se refusant à la vie occidentale. On pouvait vivre ensemble mais chacun chez soi, qu'il disait encore aux journalistes de France Culture. L'exemple australien n'était pas si loin qui avait mis les aborigènes dans des réserves. Sinon ils devaient acceptés de vivre comme nous. Et quand était-il du droit à la différence? Il n'y avait pas de doute là-dessus et pas d'autre alternative: ils mourraient ou vivraient comme nous et la danse Kanak serait comme la danse des indiens (on pourrait même en faire des films, des westerns calédoniens) et comme la danse des tahitiens, un folklore pour touristes friands d'exotisme et qu'attendrit "les peuples premiers" pourvu qu'ils ne dérangent pas leurs vacances et ne les oblige pas à repartir vers d'autres destinations que cette île si belle: "dommage, c'est un beau pays". Dommage quoi? Qu'il y ait encore des Kanak qui revendiquent un vivre Kanak. Et c'est pas dommage aussi que soit en train de se perdre ce vivre Kanak et que bientôt il n'y ait plus un Kanak pour le revendiquer. Et c'est pas dommage que tous les hommes vivent partout pareil, soit partout semblables. Non, je n'entends pas que l'on revendique ici le droit à la différence. Si les choses continuent comme ça, et elles vont bon train, on revendiquera bientôt le droit à la différence comme on revendiquerait le droit à la baignade sans s'être aperçu qu'il n'y a plus d'eau pour la baignade: tous les hommes seront semblables, les Kanak comme nous autres, et les femmes qui sont déjà en bonne voie de l'être seront semblables aux hommes. "la couche traditionnelle des rentiers a disparu, et avec elle ont disparu ses fils les moins ennuyeux, … les Excentriques.". Ici ce n'est pas la disparition de la classe la moins fortunée que lamentent Fruttero et Lucentini, encore deux italiens, dans "La prédominance du Crétin", mais c'est que ce qu'on regrette en réalité ce n'est pas qu'il n'y ait plus de misère ou qu'il n'y ait plus de privilèges mais qu'il n'y ait plus de gens différents, vraiment différents, c'est-à-dire vraiment dérangeants, comme les Kanak qui n'arrêtent pas de se battre, comme les femmes qui n'arrêtent pas de se plaindre. Mais enfin c'est une femme. Mais enfin c'est les Kanak. Et aucun de ceux précédemment cités n'a encore atteint notre degré de soumission (contrairement à ce que l'on pourrait penser par esprit machiste et par esprit raciste). Pour eux alors je ne revendique pas le droit à l'égalité, pas plus que le droit au semblable, mais le droit à la différence.

jeudi 30 mai 2024

Le vacher


Leroy il s'appelait. Il se souvenait de ce nom après tant d'années et était même allé le chercher sur Google: "Leroy Nouvelle Calédonie" qu'il avait donné comme indications au moteur de recherche parce que ça le renvoyait aussi en Nouvelle Calédonie quand il n'était qu'un adolescent chétif et souffreteux. Ses parents l'avaient envoyé à l'internat de Nouméa et à l'internat de Nouméa il y avait connu Leroy, de son prénom il ne s'en souvenait plus, tout le monde alors l'appelait Leroy. Il était encore là-bas mais sur le point de départ qui était le point de retour en France quand il entendit dire que Leroy se serait tué dans un accident de moto, à moins que ce ne soit l'autre, dont il avait oublié jusqu'au nom, mais qui était toujours avec Leroy, son complice, qui s'était tué en accident de moto, le truc c'est que ça lui fit de la peine comme s'il se fut agit de son meilleur ami quand il venait de perdre l'un des pires de ses ennemis qui étaient donc deux à l'époque, à cette époque soi disant dorée de l'enfance et dans un de ces pays soi disant de rêve du Pacifique. C'est pourquoi ami ennemi il ne savait plus très bien parce qu'il disait aussi que le meilleur ami pouvait cacher le pire ennemi mais découvrait maintenant que le pire ennemi pouvait cacher un ami parce qu'il réveillait sa sensibilité qui ne devrait jouer que pour son meilleur ami. A Leroy Nouvelle Calédonie il crut retrouver sa lignée dans des vieillards dont la rubrique nécrologique avait retenu le nom et lui annonçait le décès. C'était tous des vachers dont certains d'entre eux avaient gagné en célébrité. Et il se rappelait lui que Leroy avait dit à Rosina qu'il venait d'une famille de vachers mais il avait précisé aussi d'anciens bagnards, ce qui le turlupinait un max à Leroy d'être un descendant de bagnards, mais aucun faire-part de décès n'avait retenu ça, c'était pas un passé glorieux et que tous les "caldoches" tachaient d'oublier sur le Caillou, c'est comme ça qu'on appelait l'île de la Nouvelle Calédonie, le Caillou, qui avant de recevoir un internat avait reçu un bagne, c'est pourquoi il disait lui que l'internat c'était ni plus ni moins qu'un bagne pour enfants et c'était pas étonnant alors qu'il y eut vécu avec des descendants de bagnards, les "caldoches" qui sans doute juste retour des choses et revanche des temps s'étaient transformés pour lui le zoreil (c'est comme ça que les calédoniens blancs, les "caldoches", appelaient ceux venus de métropole) en tortionnaires. Il y avait de la marge entre ce vacher auréolé de gloriole post mortem et son ex bourreau. Car le vacher Leroy on était venu l'interviewer de son vivant. C'était un digne représentant des vachers, d'une famille de vachers, à en croire les gants qu'on prenait pour lui parler. C'est vrai qu'ils étaient pas commodes les Leroy, qu'ils avaient un caractère bien trempé les Leroy, et en écoutant sur Internet ce qu'il disait il crut réentendre cinquante après la voix de Leroy parce que s'était bien un Leroy qui parlait. Et une rage contenue, une rage qui devait avoir de l'âge, contenir des siècles de rage qui en troublait la voix. Il parlait du métier de vacher qui n'était pas un métier facile et quand on lui demandait pourquoi il le faisait alors ça semblait réveiller toute cette rage: "comme si on lui avait proposé autre chose à faire". C'est vrai qu'aux bagnards quand ils finissaient leur peine on leur donnait une terre Kanak et un fusil pour la défendre des Kanak, c'étaient eux les pionniers et descendants de pionniers qui avaient colonisés l'île et ça avait pas été facile et ça l'était toujours pas, alors qu'on les fasse pas chier avec la noblesse de leur tâche et du travail de la terre et de l'élevage des bêtes et des rodéos (c'était devenu Leroy une figure du rodéo calédonien) comme avec ce nouveau parlé "humanitaro-journaleux". Il traduisait là un peu le ressenti des Leroy qu'il croyait aussi un peu connaître et surtout mieux que le journaleux qui l'interviewait. Maintenant il comprenait mieux aussi ce qui s'était passé entre eux à l'internat.

Il ne prenait plus sa douche qu'en cachette, pas avant de se coucher, mais après, quand tout le monde dans le dortoir s'était couché et dormait, parce que sinon il prenait des coups de fouet. Y avait que des vachers et fils de vachers et petit fils de vachers qui pouvaient manier le fouet comme Leroy maniait le fouet, et Leroy l'avait montré à son ami et complice qui faisait comme lui et ça claquait dans son dos les coups de fouet, parce qu'il avait eu le temps de se retourner (à force d'en prendre c'était devenu comme un réflexe) et de se protéger les parties quand il avait pas eu le temps de se retourner sinon ça faisait trop mal, mais ça glissait aussi dans les douches et s'il se sauvait il tombait sur le carrelage mouillé et ça faisait mal aussi de tomber sous les coups de fouet. En fait, en guise de fouet, c'étaient des grandes et longues serviettes de bain que Leroy et son complice utilisaient et maniaient il fallait le reconnaître comme lui n'avait jamais réussi à faire avec la sienne de serviette qu'il mouillait aussi pour se défendre de ses agresseurs et à la manière de ses agresseurs, mais lui il était pas vacher ni fils de vachers ni petit-fils de vachers, son père à lui était un fonctionnaire français qui n'en saurait rien de tout ce qu'on lui faisait, parce qu'il se garderait bien de lui dire, et parce que son père à défaut de fouet maniait la ceinture pour le corriger, et c'était pas mieux ce qu'il lui faisait son père avec la ceinture, et ça faisait tout aussi mal qu'un fouet. Mais sa serviette a lui elle claquait pas comme celle de Leroy, en tout cas pas aussi fort que celle de Leroy, et atteignait moins souvent sa cible, c'était un combat inégal, non, il prendrait sa douche après, quand ils dormiraient Leroy et son complice, parce qu'ils finiraient bien par allé se coucher Leroy et son complice plutôt que de rester à l'attendre comme ils devaient restés à l'attendre parce qu'il ne les voyait pas lui quitter les douches à Leroy et son acolyte qui était peut-être celui qui se tuerait en moto plus tard parce que Les Leroy c'est à cheval qu'ils montaient eux et après le bétail qu'ils s'en prenaient d'habitude les Leroy à coup de fouet et lui c'était pas du bétail, mais il devait se faire la main sur lui Leroy. C'est le métier qui entrait. Parce qu'il devait être qu'un apprenti vacher Leroy à l'âge qu'il avait alors et à lui il lui avait pas encore poussé des cornes, que c'est les femmes qui vous font pousser les cornes et lui il connaissait pas de femmes encore, et c'était qu'un novillo inoffensif à qui il était facile et sans risque de s'en prendre. Peut-être qu'il était mort le Leroy qu'il avait connu. Peut-être que le bourreau était mort avant sa victime. Ça lui ferait pas plaisir non plus à lui de l'apprendre, il en aurait comme un petit pincement au cœur, c'est bête à dire mais à Leroy il l'aurait bien tué s'il avait pu sur le moment, sur le moment où il le fouettait avec sa longue serviette au bout mouillée tenue par ses longs bras de vacher en herbe, de vacher de merde, mais maintenant c'était trop tard, il y avait comme péremption, et puis il revoyait aussi Leroy qui restait à l'internat le Week end quand beaucoup s'en retournaient chez eux et qu'il avait vu sur le visage de Leroy un peu de cette douleur qu'il savait bien lui de quoi elle venait, de ce que personne ne venait les chercher, de ce qu'ils étaient un peu comme les oubliés de la terre, lui et tous les Leroy de la terre, alors qu'ils viennent pas à eux les journaleux avec leur discours "humanitaro-journaleux" parce que ça marcherait pas de se faire de l'argent sur leur détresse à lui et aux Leroy comme sur celle de l'humanité souffreteuse. Parce que qui sait si ce Leroy qu'il avait vu sur Internet c'était pas le Leroy qu'il avait connu à l'internat et qui avait vieillit tout comme lui et qui sait si l'âge les avait pas rapprochés, s'ils étaient pas tous les deux des victimes, des victimes et des bourreaux à la fois, parce que c'est ça que les humanitaro-journaleux ne comprendraient jamais.

lundi 27 mai 2024

Les Kanak


Je pensais aux Kanak. Je pensais que je pouvais penser aux Kanak mais pas être Kanak. Le Kanak c'est la terre Kanak. Si j'ajoute maintenant c'est celui qui travaille la terre Kanak. Si j'ajoute maintenant c'est celui qui est le propriétaire de la terre Kanak. J'ajoute déjà des valeurs qui sont extérieures à la terre Kanak. Aux Kanak qui est la terre Kanak. Si je dis encore la terre est à celui qui la travaille. Si je dis encore la terre est à celui qui en a la propriété. Je pense déjà à un certain type de travail qui n'est pas le travail Kanak. Je pense déjà à un certain type de propriété qui n'est pas la propriété Kanak. De même on a deux types de rapports au monde et aux choses comme aux êtres de ce monde. Un rapport physique, et j'aime cette expression "c'est physique", et l'on veut aussi dire par là que ça ne s'explique pas, que c'est vécu autrement que par l'intellect. Et on a aussi un rapport intellectuel ou symbolique au monde, et l'on sait que la chose que l'on décrit ne sera jamais la chose elle-même, comme que le symbole (et l'argent est un symbole, et comme l'est le chiffre la lettre l'est aussi) qui nous permet de nous en accaparer mais pas de l'être la chose. Mais nous ne serons jamais Kanak. Mais nous ne serons jamais la terre Kanak. Pour autant que nous nous en accaparions par la valeur travail ou par la valeur propriété ou par le symbole: le chiffre ou la lettre, nous ne serons jamais Kanak. Il est difficile de comprendre ce qui est trop loin de nous, ce dont nous nous sommes trop détachés. Notre rapport au monde aussi a changé. On dit évolué. Peut-être. Mais peut-être pas dans le bon sens. L'écologie nous renvoie à un rapport oublié, à une nature dont on se serait éloignée, avec laquelle on ne ferait plus corps. Le Kanak fait corps avec la terre Kanak. Et, quand il parle des esprits, il parle des esprits qui habitent la terre Kanak. Ils ne s'en est pas détaché ni par le corps ni par l'esprit. Tandis que notre esprit à nous lui s'en est détaché du corps comme de la terre. Il n'est pas certain non plus que notre rapport corps esprit soit le meilleur rapport corps esprit qu'il y ait au monde. Et peut-être justement qu'avec le Kanak est en train de se perdre un rapport au monde comme un rapport corps esprit que nous ne connaissons plus, mais que dans notre ignorance accablons de primaire ou primitif quoique nous n'osions plus parler ainsi mais le pensions encore tout bas. Je peux penser aux Kanak mais je ne peux pas penser Kanak. Il est difficile de penser la différence. Un autre rapport au monde. Un autre rapport au corps et à l'esprit. Les Kanak eux mêmes s'en éloigne. Notre civilisation blanche qui n'est pas la civilisation Kanak (notre rapport à la terre qui n'est pas leur rapport à la terre) les en éloigne de la terre Kanak qu'ils ne travaillent pas comme nous la travaillons (entreprise d'exploitation du nickel et d'élevages ou agricoles calédoniennes) mais qu'ils se voient de plus en plus obligés à travailler comme nous la travaillons; dont ils ne sont pas propriétaires comme nous en sommes propriétaires mais par notre propriété s'en voit de plus en plus désapproprier. C'est leur corps et leur esprit qu'on leur prend en leur prenant leur terre ou inversement et plus insidieusement en leur prenant leur corps et leur esprit (rendus à notre usage) c'est leur terre qu'on leur prend. Le Kanak c'est la terre Kanak.

dimanche 19 mai 2024

Ceux qui ne suivent pas


La Nouvelle Calédonie comme un vieux volcan qui se réveillerait de temps en temps, faisant à chaque fois l'étonnement de tous, aurait fait éruption une fois de plus, éruption tout aussi naturelle que violente, violente naturellement. Une journaliste se demandait si l'on pouvait rapprocher ces phénomènes de ceux survenant sur le continent de sorte à pouvoir se les expliquer et "éteindre le feu". Il fut convenu que le feu couvait depuis longtemps comme que depuis longtemps tous les moyens étaient mis en œuvre ce qui n'empêchait pas … C'était même la pompe a argent, précisa un confrère, qui était actionnée, sans préciser toutefois qui était arrosé en particulier. Néanmoins la journaliste fut arrêté sur la bonne voie, celle de l'impératif catégorique de Kant "Agis uniquement d'après une maxime telle que tu puisses vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle", en voulant trouver et répondre à une question qui se poserait à tous, mais personne ne sembla sur le plateau télévisé vouloir l'aider à la trouver cette question qui se pose à tous: qu'est ce qu'on fait de ceux qui ne suivent pas? Parce qu'en lui répondant qu'on envoyait de l'argent, si l'on voulait dire par là que la France fait tout ce qu'elle peut pour que ceux qui ne suivent pas suivent, c'était à n'en pas douter vrai, mais ne répondait pas à la question qui demeure: qu'est-ce qu'on fait pour ceux qui ne suivent pas? Comme partout ailleurs on envoie la police et puis si cela ne suffit pas on envoie l'armée. Mais cela ne semble toujours pas être non plus une réponse à la question qui ne cesse de se poser: qu'est-ce qu'on fait pour ceux qui ne suivent pas? On critique les américains et les australiens d'avoir mis dans des camps ceux qui ne suivent pas (ou ne veulent pas ou ne peuvent pas suivre). Mais est-ce mieux que de les tuer parce qu'ils ne suivent pas, parce qu'ils ne veulent pas ou ne peuvent pas suivre. Voudrait-on encore réduire leurs revendications à un droit à l'égalité parce que le droit à l'égalité au moins formellement on est tout disposé à leur accorder, il fait même parti de notre charte des droits de l'homme. Mais quand est-il du droit à la différence? Droit que seuls les américains et les australiens auraient accordés mais dans le style: " vous voulez pas suivre (vivre comme nous) et bien allés dans les camps où vous ne serez plus obligés de nous suivre, ou vous pourrez vivre comme vous voudrez" Car c'est bien ce que veulent les Kanak, les "mauvais élèves" Kanak, ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas suivre, pas vivre dans les camps qu'ils veulent mais vivre différemment; et pas Cimutru Joseph de l'île de Maré qui fut mon ami et est aujourd'hui directeur d'école à Maré ni Wayéméné Helène que j'ai aimée et est aujourd'hui aussi directrice d'école, ni mon ennemi juré Cilane Noêl de Lifou qui aimait aussi Wayéméné Hélène et est aujourd'hui conseiller municipal dans un petit village de Bretagne, ni Abel Wadra mon correspondant à Nouméa qui fut parmi les premiers d'une lignée Kanak d'enseignants et de directeurs d'écoles, ni tant d'autres qui ont réussi mieux que moi, mais tous ceux qui ne suivent pas parce qu'ils ne veulent pas suivre ou ne peuvent pas suivre. Oui, pour eux la question reste posée: que fait-on pour ceux qui ne suivent pas ? Si cela peut servir de consolation aux Kanak (et les détourner du racisme antiblancs) c'est que ceux qui ne suivent pas, peu importe s'ils ne veulent pas suivre ou ne peuvent pas suivre, on ne les aime pas davantage sur le continent que sur cette ile lointaine du Pacifique. D'ailleurs l'histoire rapporte que sur cette île furent envoyés au bagne ceux qui ne suivent pas, parmi eux il y avait des délinquants certes, mais aussi des gens qui ne voulaient pas mettre leur pas dans les pas des autres, des gens qui ne suivent pas, et ce camp où on les mettait s'appelait le bagne, et parmi les bagnards il y eut en effet les communards, et parmi les communards Louise Michel, une enseignante qui aimait la botanique et les Kanak.

samedi 4 mai 2024

Je suis Zoreil et j'en suis fier


Celui qui lirait aujourd'hui Flannery O' Connor il serait choqué vu comment on y parlait des nègres et ça c'était dans le pur anachronisme où on était toujours quand on parlait des choses du passé et des gens du passé parce que les choses du passé et les gens du passé c'étaient pas les choses d'aujourd'hui et les gens d'aujourd'hui. Les nègres de Flannery O' Connor étaient morts et enterrés depuis longtemps et que Dieu ait leur âme, Flannery O' Connor elle en aurait dit autant, mais ça l'empêchait pas d'en rapporter ce qu'elle en rapportait et qui était pas bien édifiant pour les nègres mais ça l'était encore moins pour les Blancs qui aimaient pas les nègres et même pour ceux qui les aimaient parce que le ridicule selon Flannery O' Connor ça peut tuer. Bon, lui il était pas choqué parce qu'il savait que c'était pas les mêmes, que c'était avant qu'ils y soient bien entrés dans la civilisation blanche et bien avant encore qu'ils revendiquent une civilisation noire, bien avant qu'on arrête de parler d'eux comme des primitifs issus d'une société primitive et non pas d'une civilisation qui aurait sa propre culture et ses propres valeurs. Et dans le Sud de Flannery O' Connor ça dû être d'abord comme un choc des civilisations et des cultures, seulement comme on l'ignorait ou qu'on voulu alors l'ignorer qu'ils en eût une de culture, comme on la reconnaissait pas, il fallut bien qu'ils se fassent à celle des Blancs, et ça ça a pris un certain temps, c'est de ce temps là que parle Flannery O 'Connor, mais lui il était pas là pour parler de Flannery O 'Connors ou des nègres de Flannery O' Connor mais des Kanak de Nouvelle Calédonie et pour dire que les mentalités elles mettent longtemps a changer, qu'elles ont toujours un temps de retard, vu qu'on naît toujours sans rien savoir et qu'il faut à chaque fois tout réapprendre depuis le début.

Quand ils avaient débarqué son frère et lui à l'internat de Nouméa en Nouvelle Calédonie ça dû leur faire un choc aussi, quoique seulement dans l'inconscient, parce que sur le moment ils auraient dit, tellement ils étaient fiers aussi, "même pas mal", quoique leur premier contact avec les Kanak fut rude et plus rude encore en ce qui le concernait personnellement avec les Caldoches. De là sans doute que le frère l'en ait toujours eu après les noirs et les arabes et soit devenu "front nat" de retour en France, quand lui dès le début il s'était lié d'amitié avec les Kanak qui étaient les noirs de Nouvelle Calédonie, mais c'était pour les mêmes mauvaises raisons: parce qu'ils les connaissaient pas, et c'est ce qu'on voit dans Flannery O' Connor, que les Yankee ils les connaissaient encore moins les nègres que les Sudistes qui eux vivaient avec. Par contre, son frère et lui, ils avaient autant l'un que l'autre vécu avec les Kanak parce qu'à l'internat y avait pratiquement que des petits Kanak de la Grande Terre où des Iles Loyautés. Et c'était même lui et pas Bernard qui disait: "Je suis Zoreil et j'en suis fier". C'est pas sûr qu'il pourrait le dire encore qu'il savait ce que les Blancs avaient fait aux nègres. Mais il s'était beaucoup battu aussi avec les Kanak, parce que les Noirs c'est comme les Blancs y en a des bons et y en a des méchants, y en a qui sont pas racistes et d'autres qui le sont, et souvent, fallait aussi le reconnaître, ceux qui étaient racistes avaient de biens meilleurs raisons de l'être que ceux qui l'étaient pas avaient de raisons de l'être pas; mais en les battant à lui et à son frère ils leur donnaient de bonnes raisons de le devenir comme eux racistes. S'il l'était pas devenu lui c'est grâce aux Caldoches, les calédoniens blancs qui vivaient sur l'île depuis des générations, depuis le bagne pour beaucoup et qui eux aussi en avaient de bonnes raisons d'en vouloir aux Zoreils qui étaient les Blancs de France qui débarquaient sur l'île comme Bernard et lui, mais Bernard il s'était fait leur copain aux Caldoches comme du temps de Flannery O 'Connor on se serait fait le copain des membres du Ku Klux Klan, parce que les Caldoches ils étaient prêt aussi à sortir les fusils contre les Kanak pour garder l'île à eux comme les évènements devaient le montrer plus tard parce que l'histoire était en train de se faire quand ils y étaient eux; mais l'histoire avait aussi commencée bien avant eux et on leur en avait rien dit parce qu'à l'école à eux comme aux petits Kanaks et aux petits Caldoches on leur apprenait l'histoire de leurs ancêtres les gaulois, or il se trouve que ni Bernard et lui ni les petits Kanak n'avaient d'ancêtres gaulois, quant aux petits Caldoches avec leurs ancêtres gaulois ils avaient eu maille à partir. Ce qui fit que sans rien comprendre, dans l'ignorance de tout, il s'en prit plein la gueule du fait des Caldoches plus que des Kanaks parce que si tous les Kanak, et loin de là s'en faut, n'en avait pas après les Zoreils, y avait par contre pas un Caldoche de sa connaissance qui n'en n'ait pas après les Zoreils et la France et c'est justement quand il se battait avec eux qu'il disait: "Je suis Zoreil et j'en suis fier", qu'il ne savait plus s'il le dirait encore maintenant qu'il savait aussi que les Zoreil avaient envoyé au bagne les hommes et les femmes de "La Commune", que c'étaient en partie les Caldoches des descendants de "la Commune" et des rebelles d'Algérie. Mais le quotidien à l'internat n'était pas de tout repos. C'est vrai que tout ce beau monde y était comme en prison, comme jetés pêle-mêle les uns sur les autres, et pas possible d'en sortir. Y avait bien longtemps que les parents les y avait oubliés et on aurait dit qu'aussi les institutions, tout le monde au moins y était au même régime, mais c'était un régime de souffrances, mais c'était un régime amaigrissant et pauvre en vitamines et sels minéraux, parce qu'il avait fallu rajouter pour lui au menu de la cantine des cachets de sodium et potassium, parce qu'il était trop petit et trop maigre pour son âge. Bernard non plus n'était pas bien gros et avait pas l'air plus heureux que lui ou qu'un petit Caldoche ou qu'un petit Kanak, mais on dit que ça se voit moins quand on est noir, mais lui il avait appris à le voir sur Joseph quand Joseph il était malheureux. Il restera petit Joseph mais il grossira beaucoup. C'est tout ce qu'il en saura plus tard, longtemps après son retour à lui en France, et qu'il était devenu directeur de trois écoles à Maré Joseph, quand lui il allait pointer au chômage à Paris; c'est comme dans Flannery O' Connor les Blancs c'est des dégénérés qui s'étonnent de l'évolution des nègres, qui jamais auraient pensés, et c'est parce qu'on leur avait pas appris à penser autrement, et ça quelque soit leurs sentiments: bons ou mauvais envers les nègres. Joseph il avait pas voulu continuer à échanger avec lui sur Internet après s'être informé de sa situation. C'était pas comme avant quand il l'avait emmener à Joseph avec lui à Kouaoua où son père à lui et à Bernard y était directeur d'école, et ç'avait dû l'impressionner à Joseph ce père directeur d'école qui l'avait si bien reçu et sans doute lui avait donné envie d'être un jour à son tour directeur d'école, tandis qu'eux les fils qui le connaissaient mieux au père n'avaient jamais eu envie d'être comme lui. C'est marrant, mais plus on connaît les gens moins on a envie d'être comme eux. Faudrait toujours laissé une part pour le rêve et les femmes aussi jamais complètement les connaître. Joseph il s'était marié et avait eu beaucoup d'enfants et dans les contes on ajoute aussi était heureux, et il semblait heureux Joseph, ça s'entendait à sa voix qu'il était heureux Joseph quand il lui avait téléphoné, mais aussi qu'il avait pas beaucoup le temps ou envie maintenant de parler avec lui Joseph. Il était catholique aussi Joseph. La religion chez Flannery O' Connor on s'en moquait beaucoup, bien qu'au fond on y crut aussi beaucoup. Mais Joseph il rigolait pas lui avec la religion, pas plus qu'avec l'éducation et avec la coutume. Il avait lu ce mot savant de syncrétisme: il y aurait du syncrétisme chez Joseph qui voudrait rien laisser passer sans se l'assimiler. C'était un malin Joseph, ça avait toujours été un malin Joseph. Joseph il avait été aussi l'ami de Cilane Noël, et entre Cilane Noël et lui le petit Zoreil il y avait eu Wayéméné Hélène. Cilane Noël avait dit Joseph tu devrais le contacter, il vit dans une petite ville de Bretagne où il est conseiller municipal. Mais lui il voulait plutôt savoir ce qu'était devenu Wayéméné Hélène. Wayéméné Hélène (c'était la meilleure de la classe en français) sur son île à Lifou comme lui sur son île à Maré elle avait la direction d'une école ou deux ou trois rapporta Joseph, et puis elle s'était mariée et avait eu des enfants aussi. Lui le petit Blanc dégénéré il n'avait pas eu d'enfants, il n'en avait pas voulu, si c'était pour qu'ils soient malheureux comme ils l'avaient été lui et son frère Bernard, parce qu'il ne pourrait pas assurer qu'il n'eut pas avec eux ces colères que le père avait eu avec Bernard et lui. Il ne voulait pas comme disent les psy courir le risque de reproduire le schéma parental. Ils avaient un peu échangés Joseph et lui sur internet et ça se voyait que Joseph il avait évolué, qu'il en était pas resté à l'internat Joseph. Joseph il avait seulement dit, et ça montrait que ça avait été dur aussi pour Joseph l'internat, qu'à ses enfants il les y avait emmenés une fois pour qu'ils sachent, qu'ils comparent et qu'ils sachent, que ça avait pas toujours été facile la vie. Mais lui il avait pas jugé utile de lui rappeler à Joseph quand il faisait le gué à la sortie de la cantine pour que lui il puisse aller chiper du pain qu'ils se partageraient ensuite, parce que le gros à table et d'autres avant eux ils s'étaient trop servis, de sorte que quand le plat arrivait à eux il n'y avait plus rien dedans, et c'était souvent comme ça, fallait pas compter non plus sur les desserts. Mais il avait rien dit lui. Il avait compris que Joseph il avait évolué depuis, qu'il était pas resté comme lui à l'internat Joseph. Lui il était pas bien différent que le vieux Dudley dans Flannery O 'Connor "Peut-être que ce nègre connaîtrait la campagne alentour, ou qu'il saurait comment faire pour y aller. Peut-être même qu'il pourrait aller à la chasse ensemble. Peut-être même qu'ils pourraient se dégotter un bout de rivière quelque part." Il se rappelait même plus d'ailleurs si lui et Joseph ils étaient allés pêcher le crabe de palétuvier ensemble à la rivière de Kouaoua ce jour là où il y était venu Joseph et y avait vu le père directeur d'école, qu'il s'en souvenait encore Joseph à qui il apprit qu'il était mort et ça a dû lui faire quelque chose à Joseph comme quand lui il apprit que son correspondant à Nouméa Abel Wadra, qui venait parfois le Week end les sortir à Bernard et à lui de l'internat, était mort, et c'est Joseph qui finit par le lui dire, parce qu'il était de Maré comme Joseph Abel Wadra, et avait eu aussi une direction d'école comme Joseph Abel Wadra, bien que c'est à l'inverse qu'il faudrait le dire et si l'on suivait le cours de l'histoire et voudrait en finir avec ces anachronismes comme de dire: "Je suis Zoreil et j'en suis fier". 

dimanche 17 mars 2024

La femme d'Abel Wadra


De la chambre de ses parents jamais ne s'étaient élevés jusqu'à lui ces petits rires joyeux et c'était la femme d'Abel, son correspondant à Nouméa où il était interne, qu'il entendait. Il aurait aimé voir ainsi sa mère joyeuse quand c'est le souvenir d'une femme nue courant précipitamment vers la salle de bains, qu'il en avait gardée, et c'était sûrement après leurs ébats amoureux à elle la mère et à lui le père c'était-il dit quand il eut atteint non pas cet âge dont on parle comme étant l'âge de raison mais plutôt l'âge viril qui le trouva avec pas plus de raison qu'avant mais plutôt débordant de passion. La femme d'Abel était aussi mince qu'il était gros Abel, mais, chose étrange, il y avait autant de grâce dans cette femme mince que dans cet homme gros. Il croit aussi qu'il les avait aimé tout autant et plus que ses vrais parents. Il n'avait pourtant pas la même couleur de peau que lui mais qu'Avocat et Nakédé et Cimutru, et Wayéméné Hélène qu'il aimait comme on aime à cet âge où l'on ne sait pas encore vraiment bien ce que c'est qu'aimer. Il n'avait jamais non plus, n'en déplaise à Freud, autant désiré cette femme, c'est-à-dire la femme de son correspondant, que la femme de son père, et de l'entendre rire si joyeusement, comme il devrait aller de soi quand on s'offre une bonne partie de plaisir, lui plaisait et lui déplaisait à la fois car il n'en était pas la cause. D'ailleurs il ne saura jamais comment faire rire les filles qui est dit-on la première chose que l'on doit obtenir d'elles si l'on veut en obtenir plus. Il ne savait pas encore non plus tout à fait, ou bien qu'obscurément, ce que ce "plus" pouvait bien vouloir dire. C'est dans l'appartement du correspondant Abel Wadra et parmi de grands livres en cuir rouge, des encyclopédies, qu'il en trouva un qui devait faire toute son éducation sexuelle. C'était tabou dans ce pays de tabous qu'était la Nouvelle Calédonie et personne ne lui en parlait. Les encyclopédies étaient imagées. Son premier livre pornographique fut donc une encyclopédie et souvent il y allait davantage pour regarder ce qui y était représenté que pour lire ce qui y était écrit. Ce petit rire joyeux qui venait de la chambre il l'associa donc immédiatement à ce qui pouvait s'y passer et qu'il avait vu dans l'encyclopédie. C'était l'après midi, à l'heure de la sieste, qu'ils s'enfermaient tous les deux dans la chambre. 

Un jour cependant elle n'avait pas rejoint Abel dans la chambre mais sommeillait sur le canapé du salon. C'est en tout cas dans une pose alanguie qu'il l'a trouva quand il allait pour se saisir de l'encyclopédie. Abel avait dû sortir et il ne se rappelait pas qu'il y eût d'autre personne que lui et la femme de son correspondant. Il en eut le souffle coupé et resta interdit de longues minutes à la regarder. C'était la première fois qu'il se sentait aussi attiré par le corps d'une femme et ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Il y avait aussi et tout aussi fort en lui ce sentiment d'interdit: c'était la femme d'Abel Wadra, et toujours les femmes lui avaient semblé appartenir à quelqu'un et que c'était un droit inviolable que celui de la propriété, que l'on pouvait allé jusqu'à se battre et à tuer pour défendre ce droit, cette exclusivité; et bien qu'il n'ait pas encore les mots pour exprimer tout cela il le ressentait aussi vivement que l'envie qu'il avait d'elle. Mais devant elle il ne pouvait pas non plus prendre l'encyclopédie et c'est un sentiment de honte qui l'envahi et son visage devint tout rouge comme s'il avait été pris en faute, mais elle n'avait pas ouvert les yeux, peut-être ne l'avait-elle même pas entendu venir: il marchait pieds nus, c'était une habitude que de marcher pieds nus et l'on sentait le sol sous ses pieds, sa fraîcheur quand il faisait chaud. Il ne pensait à rien non plus ou pas plus qu'un petit animal sensuel, livré à ses sens, à ce que ses yeux voyaient et c'était ce corps d'indigène (la femme d'Abel était de Lifou tandis que lui était de l'île de Maré) drapé dans les vêtements traditionnels qui était d'un tissu léger et fleurie qui lui collait à la peau, sûrement avait-elle chaud comme lui avait chaud, c'était l'heure de la sieste l'heure la plus chaude, d'une chaleur humide comme il y a sous les tropiques et colle à la peau, à cette peau noire et satinée dont il aurait prisé toute la valeur si elle avait été nue devant lui quand il n'en voyait luire et briller comme un joyau que les jambes et les bras. Et ce joyau n'était pas de pierre mais de chair et il avait envie de cette chair comme de la manger. Il avait faim d'elle et il devait retenir sa faim. C'était terrible. Il pensait n'avoir jamais eu aussi faim dans sa courte vie, dans sa vie qui ne faisait que commencer.  Plus tard il aimera sans avoir aussi faim et mangera avec moins d'appétit. Mais cela il ne le savait pas encore. Heureusement sinon il aurait tenter l'impossible car cette femme ne lui était pas offerte et elle se serait sans doute refusée à lui. Il n'en était cependant pas sûr à ce moment là car il y avait dans sa disposition quelque chose qu'il ressentait comme un appel, un appel muet, un appel qui ne voulait pas se faire entendre ou que lui seul pourrait entendre, et il ne savait pas encore que c'était l'appel de la chair.

Jamais plus il ne put regarder la femme de son correspondant comme il l'avait regardé ce jour-là et bien que rien ne ce fut passer entre eux et qu'il eût quitter le salon sans même avoir pris l'encyclopédie avec lui pour l'amener dans sa chambre où il se livrerait à ces plaisirs solitaires qui ne le quitteraient plus et seulement par la force de l'imagination. Et il se l'était en effet imaginé, après l'avoir laissée seule se reposer dans le salon, tout en se masturbant à quelque distance d'elle et dans le plus grand silence. C'était la première fois, croyait-il. Ce qui ne put qu'ajouter à sa honte. Il y avait loin de ses plaisirs joyeux à son plaisir honteux, de son plaisir solitaire à ces plaisirs à deux. Mais l'amour qu'il avait pour Abel resterait intact, sans tâche, aussi que celui qu'il avait pour elle, sa femme. Comme il les avait aimé à tous les deux quoique pas de la même manière, ou plutôt à elle il n'avait pas été loin de l'aimer autrement et c'eût été dommage, non il ne regrettait rien, même si elle l'eut aussi désiré mais cela il ne le saura jamais, et en ce cas elle avait su aussi bien que lui le faire taire ce désir. Il ne croit pas non plus qu'ils auraient ri. Il n'avait jamais su faire rire les femmes, pas plus que son père à lui, tandis que Abel Wadra lui savait. Il n 'aurait pas voulu que la femme d'Abel Wadra courut comme sa mère précipitamment vers la salle de bain et lui laissa cette image honteuse, presque effrayante, de l'amour. Il préfèrait garder l'image de cette femme sur le divan, désirable et désirée, qui assoupit avait éveillé ses sens. Il aurait aimé savoir peindre comme Gauguin les femmes de couleurs. Il aurait aimé savoir les peindre puisqu'il ne savait pas les faire rire. C'était une triste consolation que d'en parler maintenant et cela encore il aurait aimé mieux savoir le faire. Décidément on ne lui avait rien appris et il devait tout apprendre par lui-même, mais si aimer ne s'apprend pas alors il aurait au moins su aimer sans trop le montrer, certes sans trop le montrer et si sans en rire sans en pleurer. Mais Dieu que la femme d'Abel Wadra était belle, elle n'aurait jamais été aussi belle que ce jour-là, ce jour-là où il aurait pu tout gâcher, où toute cette beauté aurait pu être souillée, et la propriété d'un autre, d'un autre qu'il aimait, violée. 

mardi 26 décembre 2023

Les couronnes les chants et les danses


Dans ces contrées lointaines c'est les couronnes les chants et les danses

C'est comme ça qu'on reçoit nos dignes représentants de la Nation

On s'est dit alors à nous les couronnes les chants et les danses

On s'est dit alors à nous d'y aller alors l'exotisme est né

Alors pour le touriste aussi les couronnes les chants et les danses


Mes premiers souvenirs une chaleur torride et le vrombissement des moustiques

Et personne pour nous acueillir à Tontouta l'aéroport de Nouméa en Nouvelle-Calédonie

Je me rappelle encore la gueule des parents que je ne savais pas friands de danses folkloriques

Ça avait dû pourtant leur manquer à leur arrivée les couronnes les chants et les danses

En Brousse à un mariage tahitien ont assisté à la danse du couteau mais c'était bien après et pas pour eux qu'on dansait


Je devrais en parler encore d'une voix animée mais pour ceux qui y étaient plus le temps passait moins c'était ça

Moins c'étaient les couronnes les chants et les danses

Plutôt un bon salaire qui tombait et à tout moment la possibilité de rentrer

La gratte aura ses rapatriés la furonculose aussi on a tout attrapé mais

Père voulait rester son école était un fief dont il était le directeur et maître


Plus tard j'ai su qu'il y en avait il y a bien longtemps qui avaient reçu un lopin de terre et un fusil pour le défendre

Pas de billet retour pas d'issue de secours pas de couronnes pas de chants et pas de danses

C'étaient les calédoniens blancs ceux qui m'avaient battu à mort à blanc à zoreil à fils de fonctionnaire j'aurais ta peau j'aurais ta mère

Les enfants payent toujours pour leurs pères et là où la violence nait elle ne meurt jamais mais se transmet de génération en génération 

Ne pourront l'éviter les forces armées de la Nation et ne pourront plus longtemps nous la cacher ni les couronnes ni les chants ni les danses

lundi 25 décembre 2023

Mes pensées calédoniennes


Il y avait pas longtemps que j'étais à Paris

Et c'était comme une autre langue un autre pays

Ah que la Calédonie était loin presque aussi loin qu'elle l'est aujourd'hui

C'est que dans mon esprit en Calédonie on parlait Kanak, tahitien, wallisien aussi

La langue de chez nous n'était pas la langue de chez eux

Elle avait sans doute des accents plus rocailleux

Je l'entendais encore comme l'on entend la mer au creux d'un coquillage

Parce qu'elle avait sonner longtemps à mes oreilles je l'entendais encore

Je me retrouverais au Trocadéro dans une petite bibliothèque d'arrondissement où j'étais allé chercher Louise Michel

Parce qu'ici on vendait du rêve et que comme elle j'y avais connu l'enfer

Comme elle aussi j'avais aimé ces gens et cette terre où j'avais souffert

La Calédonie, c'était pas pour moi une île paradisiaque, c'était pas pour moi une carte postale

Pour Louise Michel ç'avait été le bagne, pour moi ç'avait été l'internat

Et l'internat une prison avec son régime d'internement, son numéro de matricule, d'enfants des îles avec au milieu quelques petits blancs.

En lisant Louise Michel je retrouvais étrangement cette Calédonie que j'avais connu longtemps après elle mais ce qu'elle en avait gardé je l'avais aussi gardé

Après il y eut les événements de la grotte d'Ouvéa qui firent connaître à tous sa tragédie et le responsable de toujours mis au devant de la scène médiatique: le Kanak.

La terre rouge de Nickel l'était aussi de sang, beaucoup de sang noir, un peu de sang blanc, et toujours les cow boys et les indiens, le mal et le bien, la France et les siens, les siens qui avaient peur d'être trahi et demandaient son soutien, après l'Algérie un éternel recommencement car ç'avait aussi été l'histoire des miens et comme Louise Michel j'aurais été le rouge, le proscrit, parce que l'indigène avait été mon frère de misère, qu'on avait été dans la même galère, tenu dans le même oubli, aimant pourtant comme lui la France, mais très certainement celle de Louise Michel, celle où tous les hommes sont frères et pas forcément blancs ni propriétaire d'un lopin de terre.

Il y avait pas longtemps que j'étais à Paris que cela fit beaucoup de bruit

Et puis plus rien sur la Nouvelle Calédonie qui ne serait pas indépendante, retombait dans l'oubli

Entre temps j'écrivis Les petites histoires de Kamadja parce que j'en avais gros sur la patate et quelques poèmes mal écrits comme Louise Michel mais parce comme Louise Michel j'essayais de retrouver ma Calédonie, celle qui n'arrivait pas à passer à la télé, celle dont on ne voulait pas non plus entendre parler, et qui n'avait pas d'autre choix alors que de faire parler d'elle.

C'est triste comme l'histoire se répète.

C'est triste comme au pouvoir il y a toujours les mêmes intelligents bêtes.

Abel Wadra, Wayéméné Helene, Rosina, Cimutru Joseph, Nakédé Pierre, Avocat, mais toi aussi Cilane Noêl, c'est à vous que je pense (parce que je ne pense pas en l'air) quand j'écris cette longue lettre et à la nouvelle année que je vous souhaite non pas comme une joyeuse fête mais une paisible retraite ici où la bas dans le Pacifique sur la Grande Terre qui est la vôtre et un peu la nôtre aussi si c'est vrai ce qu'on dit qu'on est tous frères, sinon tâchons de l'être, et si nous ne le sommes plus, de le redevenir, que nos querelles restent des querelles d'enfants en mal de parents et que chacun retrouve les siens, sinon dans les livres écrits par ceux qui ne font pas qu'écrire bien.

mercredi 25 octobre 2023

Mes vies calédoniennes

 

En Calédonie je me souviens je ramassais des bouses de vache et du crottin de cheval. Mon père et mon frère étaient là avec moi, c'était pour fermenter la terre calédonienne. En Calédonie je me souviens j'étais bouseux, sous un ciel bleu et un soleil d'enfer il fallait encore retourner la terre. Avocat m'avait amené sur celle de ses ancêtres où il n'y avait presque rien à y faire, les blancs se donnaient bien du mal pour rien, le Kanak mangeait à sa faim mais il y avait la Heineken, une bière d'importation qu'il buvait sans modération. A qui la faute? Combien de merde ne me faut-il pas retourner quand ne serait-ce qu'en pensée je retourne sur la terre calédonienne.

Il n'y avait pas le requin blanc australien mais le requin bleu et tous ces chiens de mer comme on les appelait parce qu'ils pouvaient vous mordre tandis que vous nagiez sur les récifs, si au lieu de leur montrer qui était le maitre vous preniez peur d'eux, quand ils venaient en meute on remontaient dans le bateau c'était plus sûr, ils étaient chez eux, c'était leur territoire, pareil pour le Kanak. Mais on pêchait le requin pour sa mâchoire. En Calédonie je me souviens j'étais pêcheur de requins. En vérité une ou deux fois seulement avec le père on est allé aux bouées relever les lignes qui se terminaient par un filin d'acier avec son hameçon où l'on accrochait en appâts un gros poisson pour le requin, souvent il avait tout mangé et n'était plus là à nous attendre bien sagement. Il avait tout cassé, tout bouffé, ou il avait senti l'entourloupe du pêcheur blanc, pareil pour le Kanak.

Je plantais des ananas sur un grand lopin de terre qu'on avait devant un grand bâtiment blanc qui aurait pu être un corps de ferme mais était un logement pour fonctionnaires comme on en attribuait avant pour ceux qui assuraient l'enseignement des blancs en brousse. En Calédonie je me souviens j'avais une plantation, j'étais planteur d'ananas. Enfin il ne m'appartenait que d'y travailler et de m'y piquer les mains. Mais ils venaient d'une propriété encore plus grande, de chez de vrais colons blancs mais c'est pas comme ça qu'on les appelait: on disait seulement les calédoniens blancs. Et le paternel directeur d'école connaissait la mère de Thomas, c'est elle qui les lui avait donnés parce qu'il s'entendait bien avec elle, sans doute parce qu'en Algérie il avait été lui-même ... mais ça c'est une autre histoire et peut-être aussi la même avec ses interminables prolongations ou ramifications si ce n'était l'arbre entier, la vieille souche qui venait prendre racine en des terres parfois lointaines.

Très vite cependant j'eus droit à la prison pour enfant. C'est comme ça et pas autrement que je parlerais des internats en Calédonie. On me transféra même de celui du Lycée Lapérouse à celui de Rivière Salée, puis retour à la case départ. Ne me demandez pas pourquoi, je n'avais que douze ans et ne savais pas très bien ce qui m'arrivait. Je plaiderais même innocent comme tous les coupables. Coupable d'être là au mauvais moment, d'y avoir vécu et grandi. Je revois encore cette grande tache de sang là où il y avait eu un échafaudage d'où un ouvrier était tombé. Elle est restée longtemps après et encore de ma mémoire ne s'est pas effacée. Il y avait l'encre indélébile qui tâchait mes vêtements parce que les grands s'amusaient avec leur stylo à m'en asperger et cette tâche de sang qui ne partait pas non plus, qui ne partira jamais. Les enfants se battaient. Les surveillants fermaient l'œil. C'était pas mieux que dans les prisons françaises dans les prisons d'outre mer. Avant moi sur l'île avait débarquée Louise Michel, ça m'aurait sûrement aidé d'avoir connaissance d'elle, comme un douloureux compagnonnage et j'aurais mieux compris les Kanaks et que la Calédonie ça avait été le bagne, pas une île paradisiaque. En Calédonie je me souviens j'étais bagnard.

lundi 26 juin 2023

Société et Civilisation


Kamadja avait toujours eu l'impression que le Kanak était plus sociable que lui, le petit Blanc, et cela venait à l'encontre de ce que l'on pouvait en penser parmi les siens: que c'était un sauvage, car le propre du civilisé n'était-il pas d'être sociable et de faire société ? Le Kanak il l'avait toujours vu en compagnie d'autres Kanak tandis que lui, le petit Blanc, il était toujours tout seul. Le Kanak avait des parents partout. Kamadja était un sans famille, car bien qu'il eut une famille cette famille n'était pas là pour lui. La tribu était toujours là pour le Kanak. Kamadja ne connaissait pas non plus les lois de son pays comme le Kanak connaissait les coutumes de sa tribu. Il lui semblait encore que tandis que les coutumes de sa tribu rendaient le Kanak plus fort les lois de son pays faisaient de lui un être faible: c'est-à-dire un enfant. En Calédonie où vivait le Kanak vivait aussi le calédonien blanc qui traitait Kamadja de Zoreil. Le Zoreil était un Blanc venu de France tandis que le calédonien blanc était un Blanc de Calédonie, c'était ainsi du moins qu'il se considérait parce qu'il y était (sur l'île) depuis des générations. Kamadja ne trouva alors d'amis que parmi les Kanaks quand les calédoniens blancs traitèrent en ennemi ce petit Blanc venu de France, la terre des Zoreils. Pas de solidarité donc entre Blancs. Pas de prétendu société des Blancs. Quand la société Kanak et même si on n'en parlait jamais en ces termes était elle bel et bien existante. Cela n'empêche toujours pas les Blancs de penser ensemble, et comme allant bien ensemble, civilisation et société, à croire que la société Blanche serait la seule société existante quand en réalité elle le serait de moins en moins existante, en tout cas concrètement, sinon comme une entité abstraite ou juridique, style une personne morale mais pas physique, car physiquement Kamadja aurait été bien seul s'il n'y avait eu les Kanaks: Abel Wadra, la femme d'Abel Wadra, le fils d'Abel Wadra, la tribu de la femme d'Abel Wadra (qui se rendait chez Abel Wadra); et à l'internat: Nakédé Pierre, Wayéméné Hélène, Rosina, Avocat, le frère d'Avocat Thomas, Cimutru Joseph ... Mais la vie de Kamadja intéresse peu ici comme la vie de l'homme intéresse peu la société des Blancs qui ne semble pas être la société des hommes comme l'est la société Kanak qui est la société des Kanak. De retour au pays des Zoreils Kamadja entendit parler des Blacks et de façon aussi dépréciative, basée tout autant sur cette idée que civilisation irait avec société (Blanche), et c'était de dire que le Black s'achetait une voiture alors qu'il n'avait pas de quoi se nourrir ce qui était bien la preuve que c'était un sauvage quand il aurait plutôt fallu y voir le fait que pour le Black importait plus la société que lui-même, qu'il pouvait vivre sans manger mais pas sans la société, et l'on sait combien en société il faut sauver (ou soigner) les apparences.

Dans son essai sur la technique Ortega y Gasset nous apprend que la technique ne vise pas directement à répondre aux nécessités dites premières de l'homme comme manger, se chauffer, se loger. Quand l'animal va directement chercher sa nourriture où un lieu où s'abriter et se chauffer, l'homme va planter et faire pousser ce qui le nourrira après, va se fabriquer un abri où il pourra ensuite trouver à s'abriter et à se réchauffer. L'homme passe donc par la technique. Mais il est une réflexion d'Ortega y Gasset qui nous intéresse plus ici. D'abord il dit que nous ne vivons pas la nécessité comme les animaux, au point qu'ils ne peuvent en réalité la penser sinon la vivre: ils ont faim ils vont manger, ils ont froid il faut absolument qu'ils trouvent tout de suite aussi à se chauffer; et s'ils ne trouvent ni l'un ni l'autre ils se laissent mourir. Il n'en est pas de même de l'homme, et Ortega y Gasset dira qu'il y a lui et sa circonstance, quand l'animal serait seulement sa circonstance où la nature, son milieu, dont il ne pourrait se détacher. L'homme par contre ne coïnciderait pas complètement avec la nature, et ne coïncidant pas totalement avec elle chercherait alors à la modifier. L'homme n'est pas sa circonstance, l'homme n'est pas la nature (il n'y est pas tenu comme l'animal) et plutôt qu'elle s'impose à lui il va s'imposer à elle: par la technique il va réformer la nature, l'assujettir à ses besoins. Par contre, et sans doute Ortega y Gasset, n'en disconviendrait pas, il est une autre circonstance ou milieu auquel l'homme ne déroge pas aussi facilement et c'est la société, la société qui serait le milieu de l'homme ou comme la seconde nature (celle qui se serait substituée à la première) de l'homme. Eh bien le Black qui s'achète une voiture plutôt que de quoi manger répondrait au mieux à cette seconde nature de l'homme qui est la société. " El hombre que se convence a fondo y por completo de que no puede lograr lo que él llama bienestar, por lo menos una aproximacion a ello, y que tendria que contentarse con el simple y nudo estar, se suicida." Ortega y Gasset dit ni plus ni moins que le bien être s'est substituer à l'être au point que celui qui ne pourrait l'obtenir ce bien être préférerait plutôt mourir que vivre.

vendredi 26 mai 2023

L'exclu

 

Le premier sentiment de l’homme, celui qui lui vient de la naissance, est un sentiment d’appartenance. Il voudrait parler des petits ensembles et des plus grands ensembles, penser aux poupées russes emboîtables les unes dans les autres qui serait comment l’on se sentirait : appartenant toujours à des ensembles plus grands, ce qui relèverait d’un seul sentiment : le sentiment d’inclusion ; mais ce n’était pas ainsi qu’il s’était senti, tout du moins au début de sa vie. Cependant il ne pouvait s’empêcher de se dire que si cela se passait bien dans la vie d’un homme jamais il ne se sentirait exclu sinon inclus dans des ensembles toujours de plus en plus grands. Il partirait de la famille pour passer à la nation, puis à l’Europe des nations, puis enfin à l’humanité. Mais beaucoup s’arrêteraient en cours pour qui ne compterait que la famille, tandis que pour d’autres ne compterait que la nation, d’autres arriveraient à se sentirent européens, et d’autres enfin comme faisant partie de l’humanité. Il voyait dans cette capacité à inclure rien d’autre que la capacité d’être heureux avec les autres et par les autres. Mais c’était surtout la manière dont on y était amené qui importait.

Ce n’était que quand il s’était senti exclu des siens qu’il s’était cherché une famille plus grande, presque il lui faudrait maintenant les en remercier de l’avoir exclu si malgré cette inclusion à un ensemble plus grand et à son sentiment d’appartenance à ce dernier ne persistait l’amer sentiment d’une exclusion première qui au lieu d’être fondatrice était destructrice, l’empêchait désormais de se sentir complètement appartenir à un nouvel ensemble. Il en avait été autrement par exemple de son ami Kanak, Avocat, qui lui avait dit jadis, étonné et joyeux, comme quelqu’un qui se serait trouvé de nouveaux amis, car ils n’étaient alors que deux gosses en Nouvelle Calédonie, qu’il avait entendu quelques mots du dialecte de sa tribu de la côte est dans la bouche de Kanak de la côte ouest : ils seraient tous frères ou cousins, proches ou éloignés. Lui, Avocat, se sentirait dorénavant appartenir à un ensemble plus grand, mais sans passer par l’exclusion de son ensemble, bien que plus petit, d’origine ou de départ, car il y aurait comme une loi naturelle qui ferait que nous serions appelés à appartenir à des ensembles toujours de plus en plus grands.

Il se rappelait encore que dans son enfance Calédonienne, et c’est presque s’il avait envie de dire son enfance Kanak, car il avait vécu pendant ses six années de Calédonie plus au milieu des noirs que des blancs, que bien qu’il se sentit exclu de la famille des blancs et comme rejeté dans la famille des noirs qui le reçue on ne peut mieux, et pour qui il aurait à ce titre toujours de la gratitude et l’empêcherait de tomber dans le racisme qui relève d’un sentiment d’appartenance exclusif, c'est-à-dire qui exclut l’autre alors qu’il avait été lui-même cet autre qu’on avait exclu pour un temps ; bien donc qu’il s’était senti exclu de la famille des blancs au point de se donner le nom de Kamadja il n’avait pas voulu que cette inclusion à un autre ensemble soit le fait d’une exclusion à un précédent, car il ne s’agissait pas alors d’une inclusion plus grande sinon d’une inclusion qui se faisait au prix d’une exclusion. C’est pourquoi dans le même temps qu’il se reconnaissait le nom de Kamadja il disait : « je suis zoreil et j’en suis fier » qui était comme de dire je suis blanc et j’en suis fier.

Il ne voulait pas être de ces blancs qui par compassion autant que motivés par la mode humanitariste du moment se sentent noirs, c’était un artifice auquel il refusait de se prêter bien qu’il sentit pour eux, les Kanak, un amour profond qui était celui qu’ils lui avaient donné quand il n’en recevait pas des siens. Et il sentait bien également que son sentiment d’appartenance n’était pas aussi heureux et aussi solide que celui d’Avocat qui à la différence du sien ne se fondait pas sur une exclusion originaire mais sur la révélation d’une appartenance à un ensemble plus grand où le sien d’origine serait inclus. Mais parce qu’il lui fallait se sauver et que l’on ne peut se sauver quand sauvant l’humanité en nous, c’est toute l’humanité qu’il lui fallait racheter à ses yeux, sans exclusion, pour s’en sentir appartenir, et cela sans doute lui coûtait un effort plus grand que ceux qui n’aurait jamais été exclu d’aucun ensemble. Il lui semblait cependant que plus on élargissait l’ensemble plus on avait de chance d’y être inclus, et que par conséquent le sentiment d’exclusion ne procédait que d’une vue trop courte ou étroite ou limité et qu’il y avait toujours un ensemble pour l’accueillir en son sein et qu’il le choisirait alors aussi large que possible.

samedi 13 mai 2023

Le petit Blanc et la terre Kanak


Lui, le petit Blanc, en Nouvelle Calédonie, il n’avait rien compris quand son ami Kanak Avocat l’avait amené sur les terres de la tribu et lui avait dit que c’était à sa mère et aux autres, à la tribu, et que c’était la coutume, parce que pour lui, dans son pays, ce qui était à l’un n’était pas aux autres ; mais le pire n’était pas que lui le petit Blanc n’y ait rien compris mais qu’aucun Blanc, même averti de la coutume Kanak, n’y comprenne toujours rien ; c’est qu’il fallait aussi avoir lu ces quelques pages sur la propriété de Rousseau dans le Contrat Social, et pas seulement de les avoir lus, mais que ces dernières les renvoient comme elles l’avaient renvoyé à lui le petit Blanc à ce jour et à ce pays lointain sur les terres coutumières, et à ce que lui en avait dit son ami Kanak, Avocat. Il croyait en effet entendre Avocat quand c’était Rousseau qui lui disait : « En général, pour autoriser sur un terrain quelconque le droit de premier occupant, il faut les conditions suivantes. Premièrement que ce terrain ne soit encore habité par personne ; secondement qu’on n’en occupe que la quantité dont on a besoin pour subsister : En troisième lieu qu’on en prenne possession, non par une vaine cérémonie, mais par le travail et la culture, seul signe de propriété qui au défaut de titres juridiques doive être respecté d’autrui. » Il aurait juré qu’Avocat ne lui avait rien dit d’autre que cela sans jamais lui parler de titres de propriété qui étaient tout ce qui pouvait montrer et prouver dans le pays d’où il venait lui le petit Blanc que ces terres lui appartenait. Comment l’aurait-il  cru et compris quand ne l’aurait pas davantage crus et compris tous les Blancs qui pensent que les Kanaks n’ont pas le sens de la propriété alors qu’ils sont au plus près de comment pouvait la penser et la fonder en droit Rousseau et pas seulement Rousseau mais aussi Locke. Laissons Locke, Rousseau à lui seul peut faire autorité ; car Rousseau n’était pas contre la propriété et le droit de propriété mais il serait sans doute bien étonné lui-même que son sens de la propriété fut davantage celui du Kanak que celui de l’homme blanc. Et il écoutait encore Rousseau car il lui semblait toujours entendre Avocat : « De quelque manière que se fasse cette acquisition, le droit que chaque particulier a sur son propre fond est toujours subordonné au droit que la communauté a sur tous, sans quoi il n’y aurait ni solidité dans le lien social, ni force réelle dans l’exercice de la Souveraineté ». Allez dire cela à un propriétaire blanc, à un calédonien blanc par exemple, et il va vous recevoir à coup de fusil. Il croira pourtant être dans son bon droit, légitime à le faire, comme il l’était quand le pays des Blancs lui donna la terre des Kanaks, de la tribu, de la coutume, pour en faire sa propriété que légitimait maintenant un bout de papier, comment cela aurait-il pu en être autrement : il n’en était pas le premier occupant, et on ne lui demandait pas de la travailler mais de la défendre comme on défend une conquête (par les armes).

Mais lui le petit blanc qui avait grandi et une fois de retour au pays des Blancs avait lu Rousseau n’en appelait pas à la terre Kanak (il eut fallu  pour cela qu’il fut Kanak) mais à reconsidérer les fondements de la propriété et plus que la contester voir comment on a pu s’éloigner de ce qui la légitimait sur le plan humain comme sur le plan social ; ce qui amènerait inéluctablement à voir d’un autre œil (sans doute moins méprisant) la coutume et le droit coutumier (avant qu’il ne tombe dans l’oubli), et c'était comment les Kanaks habitaient la terre avant que ne vienne l’homme blanc leur dire comment il fallait l’habiter, car, quand on voit comment elle est habitée, c'est-à-dire occupée aujourd’hui, on ne voit plus qu’inégalités et injustices, richesses et pauvreté. Faut-il alors souhaiter la bienvenue au monde des blancs à nos frères Kanaks qui auraient oubliés la coutume et connaîtraient l’envie, l’avidité (le jamais assez), la cupidité (toujours plus) car Locke écrivait : « Si l’on passe les bornes de la modération, et que l’on prenne plus de choses qu’on n’en a besoin, on prend sans doute, ce qui appartient aux autres. » Avocat n’avait pas su lui montrer où commençaient et où finissaient les terres de la mère, de la tribu, de la coutume ; et comment l’auraient-il pu s’il n’y avait pas de bornes, pas de haies ou de barrières ou de clôtures, comme il y en avait dans le pays des Blancs. Et cela, mais lui le petit Blanc ne le savait pas encore, parce que les bornes de la modération étaient en l’esprit Kanak, parce qu’elles étaient celles de la coutume et d’Avocat qui ne prit de la terre mère et nourricière et tribale et coutumière que ce dont il avait besoin pour se nourrir, puis il dit au petit Blanc qu’il reviendrait pour la travailler. Sans doute ne la travaillerait-il pas beaucoup, non pas qu’il fût fainéant (comme il avait entendu les Blancs dire des Kanaks) mais que n’en ayant pas non plus retirer beaucoup sinon juste pour sa consommation, il rapporterait l’igname et le taro et le manioc à sa mère, il n’y avait aucune raison qu’il exigea beaucoup d’elle, la terre, ou plus qu’elle ne pourrait lui donner : le mode de culture Kanak n’était pas le mode de culture du pays d’où venait le petit Blanc. 

samedi 11 mars 2023

La tribu des hommes

 

Encore aujourd’hui, Avocat, je me souviens de toi qui me disais que tu avais plusieurs pères quand le tien tu ne l’avais pas plus connu que moi j’ai connu le mien, mais la tribu de Kouaoua regorgeait de pères pour toi. Je parlerais en ce qui me concerne de la tribu des hommes qui est encore plus étendue que la tribu de kouaoua, et ajouterais que parmi les nombreux pères que j’y ai trouvé aucun d’eux ne m’a battu comme celui qui était tenu pour être le mien. Mais comme je n’en avais encore qu’un je ne pouvais pas te comprendre Avocat ni comprendre la coutume de ton pays kanak. Elle est cependant plus juste que nos lois qui ne font malheureusement pas tout pour nous, tandis que vos coutumes font beaucoup pour vous. Ainsi on dit que la famille est mourante mais ce n’est pas de la famille des hommes qu’on parle sinon d’une vieille institution étatique (et rachitique) pour ceux qui se sont retrouvés un jour sans tribu : les hommes blancs que là-bas sur la Grande Terre vous appelez les zoreils. Sache qu’ici et pour cause on vit plus mal le fait de n’avoir pas connu son père où sa mère, et c’est qu’ils confondent les personnes et les sentiments pour s’accrocher à ceux qui n’en n’ont jamais eu pour eux et n’en n’auront par conséquent jamais ; quand plutôt que de les rechercher en vain il devrait, mais ils n’ont pas reçu ton enseignement et ne peuvent pas suivre ton exemple, prendre père ou mère en chacun ou chacune qui vis-à-vis d’elle ou de lui se comporte comme tel, ne désespérant pas ainsi de n’en avoir pas. C’est alors que j’appris que le droit établi n’établissait rien, car s’il n’y avait rien il ne faisait pas qu’il y ait quelque chose, que l’on puisse appeler lien familial, mais qu’il pouvait s’établir de lui-même ce lien et de par la nature humaine qui s’y prêtait, tandis que la loi de son propre chef ne pouvait forcer qui n’en ressentait aucun. Et votre coutume plus souple que notre loi est aussi plus le signe du vivant. Sous votre coutume j’aurais été moins malheureux ou heureux plus longtemps, car je le suis maintenant que j’ai compris que nous étions tous membres de la tribu des hommes où il y a autant de frères, de sœurs, et de parents, que nous en voudrions avoir. Alors je te passe le bozou comme on dit dans ton pays d’outre mer et rappelle à notre mémoire notre père commun et défunt, correspondant à Nouméa, Abel Wadra de la tribu de Maré je crois, à toi mon frère Kanak qui de quelques ans était mon aîné et te demande de me pardonner s’il fallut tant d’années pour qu’arrive jusqu’à moi l’esprit qui déjà animait tes ancêtres. J’ai moi-même aujourd’hui l’âge d’être père et grand-père mais n’ayant pas d’enfants je n’aurais pas non plus de petits enfants, crois-tu que pour autant je m’en lamente, non, bien au contraire, j’ai tous ceux de la terre que je voudrais et qui en tant que tel me voudraient, car j’ai l’âme d’un père et celle d’un grand-père, je la sens en moi comme toi Avocat tu peux sentir en toi l’esprit de tes ancêtres ; ce n’est pas mettre au monde qu’il faut pour cela mais être au monde et dans la tribu des hommes.

dimanche 20 novembre 2022

Ecolo ou pas écolo ?

 

Ecolo ou pas Ecolo ? Pour Total ou contre Total ? Sans doute y a-t-il une prise de parti nécessaire et un sectarisme inévitable et dans sa prise de position une non considération de la position adverse jugée inadmissible, nulle et non avenue. Mais à connaître la nature des revendications et surtout que lorsqu’elles aboutissent elles aboutissent au paiement d’une forte somme d’argent au lieu de m’en réjouir je ne peux qu’être renvoyé non pas aux écolos mais à cette réflexion d’Adorno : « Lorsque les intellectuels de l’opposition veulent transformer la société à partir de ce cercle dont ils sont prisonniers, ils sont paralysés par la configuration de leur propre conscience qui s’est modelée par avance sur les besoins de cette société. ». En effet, quand on appartient (intellectuels ou pas intellectuels) à la société capitaliste (pour ne pas dire à la société de l’argent) quoi de plus naturel  que de réclamer de l’argent (indemnisation, compensation, réparation…) peut-on penser, mais n’a-t-on pas lieu plutôt de s'étonner que quand on se réclame contre cette société dite capitaliste on réclame toujours de l’argent. Pire encore, quand on réclame de l’argent à des entreprises comme Total qui n’ont pas d’autre fin que de faire de l’argent c’est comme si on justifiait leur action, car comment pourraient-elles payer de si fortes sommes d’argent comme celles qu’on leur réclame si elles avaient agi autrement qu’elles ont agi ?

A la différence de ces intellectuels européens de l’opposition il y a au fin fond de l’Afrique et de l’exploitation pétrolière un pauvre paysan africain, plus que tout autre nécessiteux, qui lui refuse obstinément tout type de compensation financière et demande simplement que s’en aillent les exploitants et leur argent sale. Il n’y a en effet pas d’autre écolo que celui qui a besoin de sa terre pour se nourrir. Parfois cependant les exploitants ont su se montrer plus malins comme en Nouvelle Calédonie. Avant que ne s’insurge la population autochtone contre l’exploitation du nickel et les méfaits écologiques de ses mines à ciel ouvert quelques concessions minières bien modestes ont été accordées aux Kanaks qui ne peuvent plus se révolter contre un désastre écologique puisqu’ils y participent eux-mêmes quoique dans une bien moindre mesure : la majorité d’entre eux en souffrant plus les inconvénients sanitaires que profitant des retombées de la manne financière. C’est sur ses terres coutumières que le Kanak ne retrouvera plus l’igname, le manioc, et le taro, qui nourrissaient ses ancêtres, pas plus que le chef coutumier qui aura quitté sa tribu et le conseil de la tribu pour des institutions calédoniennes comme le CESE conseil économique social et environnemental ou des intellectuels de l’opposition, et parmi eux à n’en pas douter il y aura des écolos, l’aideront à réclamer de l’argent en compensation de tout le mal qui est fait aux Kanaks et à la terre Kanak.

mercredi 30 mars 2022

Willa

 

Y voudrait rien dire mais y a trop longtemps qui disait rien, comme chez lui à l’heure des actualités il fallait qu’il se taise et puis après qu’il mange, ce qui fait qu’il avait jamais rien le temps de dire et qu’on prenait encore moins le temps de l’écouter après, s’il avait eu encore quelque chose à dire, parce qu’à la fin il n’avait plus rien à dire ni à penser, c’était comme ça même qu’avait commencé à naître dans sa tête à lui les blancs qu’il disait et c’étaient comme des absences de pensées, comme des trous qu’on aurait fait dans sa tête, c’était ce qui lui manquait pour parler comme tout le monde et il ne parlerait plus jamais comme tout le monde ; ces yeux aussi étaient comme vides par endroits et il ne verrait plus jamais le monde comme tout le monde le voyait parce que le monde n’était pas plein pour lui comme pour tout le monde mais avait des blancs pour lui qui n’arriverait jamais à les combler.

C’était comme avec Willa le wallisien, il n’arriverait jamais à s’expliquer pourquoi le père ne lui avait pas laissé le bateau. Il ne demandait que ça Willa et il n’allait pas l’emporter avec lui le père. C’est vrai qu’on lui avait pas tout dit, qu’on lui avait même rien dit à lui, que pour eux il avait pas besoin de savoir, même après quand il avait grandi et qu’il était devenu plus grand qu’eux, c’est pourquoi il y avait des blancs qui devait remplir et qu’il avait toujours pas les moyens de remplir, mais y pouvait plus vivre avec. Willa le wallisien il partait toujours à la pêche avec le père, même que sans Willa le père il aurait jamais pu pêcher comme ils avaient pêcher, des bassines pleines de poissons qu’ils ramenaient Willa et le père et encore il fallait en ramasser dans le bateau qui ne pouvaient pas rentrer dans la bassine. A pêcher aussi la nuit sur le récif la langouste à la lampe Coleman qu’il lui avait appris Willa. Willa il était pas de la Nouvelle Calédonie, il était de Wallis, Wallis et Futuna qu’on disait et c’est un peu comme Tahiti et toutes ces îles qu’on appelle la Polynésie Française qu’il avait vu plus tard à la télé avec les colliers de fleurs, les danses, les paroles de bienvenue, les offrandes, tout ce qu’était venus chercher ceux qui y allaient car il faut croire qu’ils s’y étaient allés pour tout ça auquel ils n’avaient pas droit dans leur pays et c’était peut-être pour ça aussi que le père il était allé en Nouvelle Calédonie mais il aurait mieux fait d’aller en Polynésie, c’est pourquoi y avait Willa qu’il se disait lui. Willa c’était les fleurs, les poissons, les danses, parce qu’il se rappelait aussi que Willa les avait invité à un mariage wallisien où les hommes dansaient avec le sabre d’abattis à la main et y avait aussi les petits cochons de lait au four wallisien et la salade tahitienne de poissons crus avec du jus de citron et de la noix de coco. Bon, il n’était pas cuisinier lui mais il avait trouvé bon tout ça et s’il n’y avait pas eu ces blancs qu’il ne savait plus où et pourquoi il se retrouvait là avec les parents et les wallisiens il aurait retenu au moins l’ambiance comme on voit à la télé quand ils viennent les officiels et y pouvait confirmer : ils étaient comme ça les wallisiens, comme les tahitiens, et y voyaient pas la différence entre eux et les tahitiens sauf que les wallisiens eux ils l’a voyaient la différence entre eux et les tahitiens, mais n’allez pas lui demander pourquoi : y avait un blanc dans sa tête à cet endroit là. Il se demandait même si les blancs dans sa tête c’était pas un système de censure, que là où ça devenait trop dure sa tête aurait mis, et c’est pourquoi aussi y avait un blanc à l’endroit où le père qui partait pour la France ne laissait pas le bateau à Willa qui restait en Nouvelle Calédonie et pourrait pêcher avec tous ces poissons qu’il lui devait à Willa.

Il était à Levallois Perret en région parisienne avec sa grand-mère chez qui il venait manger et dormir parfois, même s’il avait grandi, et même s’il avait grandi les parents lui avait dit de demander à la grand-mère pour l’indemnisation d’Algérie. Lui il avait pas voulu au début embêter la grand-mère mais la mère elle avait insisté beaucoup là-dessus et c’était sa mère et lui il voulait faire toujours faire plaisir à tout le monde, il devait tenir ça de la Nouvelle Calédonie et de Willa, de Willa plus que de son père, de Willa plus que de sa mère, de Willa et de tous ceux qui aiment à fond perdu, de tous ceux qui aiment sans se poser de questions, de questions sur ce qu’on faisait après de leur amour. Il avait demandé alors à la grand-mère et la grand-mère lui avait dit de le dire seulement à la mère, que c’était sa part à la mère pas au père. Et lui il l’avait dit seulement à la mère mais la mère avait appelé le père et ça c’était mal passé pour lui que d’avoir voulu le dire qu’à la mère. Au lieu d’être récompensé voilà ce qu’il lui arrivait et souvent il était récompensé comme ça, mais c’était pas vrai que de dire comme ils disaient tous qu’il faisait les choses pour être récompensé, c’était comme de dire ou de penser, qui était bien ce qu’ils disaient et qu’ils pensaient et ne pouvait dire et ne pouvait penser que ceux qui étaient intéressés ; enfin, c’était comme de dire et de penser que Willa il avait tout fait pour avoir le bateau du père, et lui y savait bien que c’était pas vrai mais que Willa il avait dû être déçu quand même, pas déçu, blessé qu’il avait dû être Willa, comme il pouvait être blessé lui et pouvaient être blessés tous ceux qui aimaient, et ces blessures là elles s’effacent jamais. C’était peut-être même ça qui lui faisait des trous dans la tête à lui, qu’au moment de penser ou de parler il y avait ça et c’était comme un blanc là où les autres y voyaient les fleurs où les enfants qui jouaient où les couples qui dansaient, le monde qu’ils aimaient quand lui il pouvait plus l’aimer le monde car des hommes comme sont père il y en avait beaucoup de par le monde. Un ami qui l’avait pas rappelé et qui était souvent venu jouer chez lui, à qui il avait appris tout ce qu’il savait sans rien garder pour lui, rien que pour lui, avant qu’il ne quitte la région parisienne était venu avec sa femme pour lui dire qu’il partait mais qu’il l’appellerait et qui ne l’avait pas rappelé jamais rappelé et lui il avait senti alors ce qu’avait dû sentir Willa quand le père était parti sans lui laisser le bateau qu’il avait préféré vendre pour une bouchée de pain plutôt que de le donner à celui qui lui avait donné à manger plus qu’une bouchée de pain, mais du poisson et de la langouste et de la tortue de mer et de la salade tahitienne et du petit cochon au lait au four wallisien et…son père n’avait jamais dû le rappeler à Willa.

A la RATP y avait ce black instructeur des agents de sécurité qu’il voyait toujours, de là où il se trouvait lui, et c’était au-dessus d’une grande salle avec un tatamis où il les malmenait les futurs agents de sécurité pour qu’y s'apprennent qu’il lui disait à lui qui trouvait qu’il exagérait quand même un peu mais qu’il avait dû être élevé comme ça, à la dure et qui faisait pas exprès alors d’être dur. Et puis un jour on avait mis un blanc avec lui qui avait fait copain copain avec lui et il savait pas encore que c’était pour le remplacer, c’était pas ce qu’on lui avait dit, pour le seconder qu’on lui avait dit. Le blanc qui savait rien il apprenait tout de lui, s’appliquait à faire ce qu’il faisait et même l’en félicitait après. Ça c’était fait comme ça progressivement que lui d’où il se trouvait il voyait de moins en moins en bas dans la salle avec le tatamis le black que le blanc avait commencé à remplacer quand il ne pouvait pas venir, c’était ça qu’il s’était dit au début. Puis le black n’était plus venu du tout jusqu’à ce jour où il était venu à son bureau pour lui dire que l’autre était un salaud, qu’il lui avait tout appris et que maintenant il avait pris sa place, et qu’il était en procès avec la RATP. L’autre c’était un planqué qu’on avait envoyé là pour prendre sa place et c’était pas qu’il était méchant mais on l’avait envoyé pour ça, comme on avait envoyé son père en Nouvelle Calédonie et il était devenu directeur d’école à Kouaoua son père à la place d’Abel Wadra l’ex directeur qui était devenu son correspondant à Nouméa où il avait été envoyé lui à l’internat, et muté Abel Wadra, que c’était comme ça que ça se passait, que c’était même institutionnalisé que de ne pas rendre ce qu’on nous avait donné si l’on voulait sortir gagnant de l’échange et que ce qu’il fallait c’était gagner, gagner sa vie, qu’il disait le paternel, et que lui n’avait jamais bien réussi à faire. Son père aussi il avait fini par aller de moins en moins à la pêche avec Willa, puis tout seul qu’il y était allé quand c’était à partir de là qu’il l’avait emmené à lui pour faire certainement ce que Willa faisait et qui était de l’aider comme quand il avait frappé sur le dos du requin avec le harpon sauf que lui il n’avait pas la force de Willa.