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jeudi 30 juillet 2026

Le sportif


En ces temps où nous vouons un culte au corps et au sport on peut s'imaginer les podiums comme autant d'autels où l'on sacrifie à ce culte et leur forme n'est pas sans rappeler ces pyramides où l'on procédait à d'autres sacrifices humains au nom d'autres dieux inhumains. Il y avait aussi couronnes de lauriers et sacres et festivités et les sacrifiés aussi étaient considérés comme des demi-dieux.

Non plus qu'ils se plaignaient mais se sentaient honorés et récompensés de leur sacrifice et tout le monde aurait voulu s'y voir à leur place désigné et s'il fallait se doper pour en avoir la force et le courage qui aurait refusé de le faire; eh bien il en va tout autant pour nos sportifs de haut niveau qui ont comme ils disent tout donné et cela avant même d'arrivés sur le podium qui est l'autel de tous les sacrifices.

On ne se trompe pas quand on voit dans le sport une forme d'héroïsme qui n'y est je crois pas absente comme un effort loyal et une dépense généreuse; et c'est ce que l'on apprécie avant tout: avant les récompenses et les honneurs non plus qui soit absent une certaine religiosité; c'est que l'on sent le sacrifice et la sueur, chose toutes deux humaines et qui plaisent à notre cœur.

Mais cette entreprise humaine et louable et glorieuse est reprise par la société qui n'est plus celle des prêtres mais qui en rien n'en diffère puisqu'est en tout propice au sacrifice et il n'en n'est pas de plus grand ni qu'acclame autant la foule des badauds que celui de nos sportifs de haut niveau . Les temps en cela n'ont pas changé et si ce sont des hommes que l'on veut voir ce sont des hommes qui se dépassent et en se dépassant dépassent tous les autres hommes.

Si je dis maintenant des hommes qui se transcendent et en se transcendant transcendent les autres hommes, on voit bien que l'esprit est toujours religieux et réclament ses dieux et ses demi-dieux. C'est d'ailleurs une véritable vénération qu'on leur professe qu'est loin d'égaler celle que l'on voue à nos hommes de science. C'est qu'on ne peut gouverner les hommes que par la raison et qu'il y a toujours une religion officielle même quand elle ne donne plus son nom. 

Je ne voudrais pas oublier nos sacrifiés parce que c'est à eux que vont mes pensées: à ceux qui ont tout donné. Je les connais mieux que je ne connais les Mayas ou les Incas mais il me semble que c'était leurs prisonniers ou leurs esclaves ou encore les plus bas de leur échelle sociale qui au prix du plus grand sacrifice qui était celui de leur vie pouvaient se voir un jour gravir toutes les marches de la pyramide. En va t-il autrement aujourd'hui, n'est-ce pas toujours les mêmes qu'on sacrifie?

lundi 27 juillet 2026

Mon plaidoyer pour les hommes


Si je n'avais pas regardé les femmes comme je les regarde toujours je crois pouvoir dire que je n'aurais pas aimé les femmes comme je les ai aimées et les aime toujours. Encore dans le TGV et parce que j'avais tout loisir d'en examiner une sans nullement l'inquiéter je me suis surpris à aimer ce petit creux qu'elle avait à la joue et faisait ressortir sans doute un peu trop sa bouche mais ce n'est pas ce qu'il me paraissait.

J'aurais pu dire sa mâchoire et c'est ce que j'aurais dit s'il s'était agi d'un homme et je n'aurais pas apprécié quand d'une femme cela ne pouvait que me renvoyer à sa bouche; aussi la bouche d'un homme n'aurait été d'aucun attrait pour moi, et pensant à cela je comprenais aussitôt pourquoi et c'était que la bouche d'une femme était la seule à laquelle je pouvais imaginer coller la mienne.

Cette étonnante révélation l'était d'autant plus qu'elle venait après que pour la première fois et alors que le TGV n'avait pas encore quitté les quais je vis une femme en short marcher et c'est que je voyais ses jambes et que je réalisais que ses jambes étaient faites comme les miennes pour marcher. Il n'empêche qu'en matière de muscles et de cuisses je me demande si une femme y pense comme je pense aux miennes qui n'ont aucun attrait pour moi, tandis que celles d'une femme me semblent être faites pour l'amour et je n'y avais jamais pensé autrement.

Il y avait aussi sur ce quai que le TGV tardait à quitter un jeune homme qui tenait une jeune femme par la taille et dont la tête s'abandonnait librement sur son épaule. Je regardais attentivement cette femme dont le corps n'était pas faible tandis que celui de l'homme n'était pas fort, cependant, c'était naturellement qu'elle semblait s'y abandonner. Pas loin d'eux, curieuse coïncidence, un homme plus très jeune, et c'est un euphémisme que de le dire ainsi, posait sa lourde main sur le cou d'une femme qu'on dira être d'un certain âge et qui lui tournait le dos mais sans être surprise pour autant elle se contenta de lui jeter un regard ni trop tendre ni trop désapprobateur avant de s'en détourner à nouveau tandis que la main restait sur son cou, du moins tout le temps que je pus les regarder et qui me sembla long, peut-être plus long qu'à la femme.

Et ce n'est donc pas que la bouche, et ce n'est donc pas que les cuisses, mais tout le corps de la femme qui est pris ou que l'homme peut prendre ou, encore mieux dit, dont l'homme peut s'éprendre, et ce n'est pas un vilain jeu de mots que je fais là, car aussi la femme peut prendre le corps de l'homme qui est aussi un corps à prendre et aussi un corps à s'éprendre.

C'est cette possibilité toujours entrevue qui me rend la femme désirable, autant dire que me la fait aimer la possibilité d'amour, possibilité d'amour que je n'envisage pas ou ne suis pas porté à envisager une seule seconde avec un homme. Maintenant je comprends mieux les femmes qu'embarrasserait ce regard particulier ou cette attention particulière que leur porterait les hommes.

Parce que si un homme jetait sur moi ce même regard ou dévolu que je jette sur les femmes cela ne me plairait pas beaucoup; mais me révélant sa nature je ne pourrais pas lui en vouloir d'être comme il est et c'est à porter ce regard qu'il me porte. Et c'est ce que j'aimerai à mon tour porter à l'attention des femmes qui finiront par toutes préférer ces hommes qui ne les regardent pas comme je les regarde et de là les diront meilleurs. Oui, je porte seulement à leur attention qu'ils ont toujours ce regard d'homme que nous avons tous et que s'il ne les atteint plus c'est pour avoir dévié sur nous autres hommes qui les intéressons plus que vous, que leur nature porte à envisager comme une possibilité d'amour, ce que vous n'êtes plus pour eux mais encore pour nous.

samedi 25 juillet 2026

Question de point de vue


Je me souviens d'être à des endroits différents et demain il m'étonnera aussi d'être ailleurs parce que partout où que j'aille c'est toujours moi qui regarde et le regard que je porte lui sur les choses ou sur les gens reste sensiblement le même sinon que ce n'est pas au début du familier que je vois mais de l'étranger.

Mais il me semble que c'est toujours le même étranger que je vois partout où je suis pour la première fois avant qu'il ne devienne au bout d'un certain temps toujours le même familier, j'entends par là que les objets et les gens ont cette différence que je perçois comme après cette familiarité qu'à force de les voir ils ont obtenu de moi ou moi d'eux.

Aussi demain je m'en vais et je sais déjà que je m'y ferais à l'endroit où j'irais et c'est que je le ferais mien comme tous les endroits où je vais. Cet endroit aurait pourtant jamais pu me voir et moi le voir mais il me semblera si naturel d'avoir voyagé vers lui et jusqu'à lui et de le trouver là où il est tel qu'il est.

En fait je crois que l'on est partout seul et que c'est partout notre solitude le point commun à tout même s'il y a des noms d'endroits et de gens et de choses qui s'inscrivent en nous mais c'est toujours à partir de nous et jamais à partir d'eux, le point de vue ne change donc jamais mais sans lui je crois que l'on deviendrait fou.

C'est qu'on ne voyage jamais en dehors de nous sans quoi le dépaysement serait total et comme où que l'on soit l'on est d'abord en nous avant d'être là où l'on est la différence n'est pas si grande entre être resté sans bouger que d'avoir bougé comme l'on a bougé. Tout ce qu'on a vu un miroir pourrait l'avoir vu aussi bien et n'en garder pas davantage trace.

Il me rappelle avoir longuement regardé un homme que je savais être parti loin pour si dans ses yeux je pouvais voir inscrit tout ce qu'ils avaient vu et m'être étonné que non seulement c'étaient les mêmes yeux mais le même homme que je revoyais. Et si je n'avais su où il était allé rien ne me l'aurait laissé deviner.

Et c'est tout ce qui nous échappe: la faramineuse somme d'existence de tout un chacun qui mériterait le voyage, d'être perçu quand nous ne percevons rien en dehors de nous même et ceci où que nous allions et quoique nous y faisions or l'étranger a en nous cet effrayant potentiel avant que nous nous habituons à lui, c'est-à-dire le faisons nôtre, c'est-à-dire plus approprié à notre vue qui est notre point de vue. 

dimanche 19 juillet 2026

Le sacré


Je me dirigeais vers les toilettes, il n'y a en ça rien de répréhensible surtout quand on est pris par un besoin irrépressible qui faisait que déjà je sortais de ma braguette … pour plus vite pouvoir me soulager cependant que je passais devant une photo de Sylvie qui nous a quitté il y a plus d'un an maintenant et je perçus alors ce geste, qui jadis eut été bienvenu et propice à une relation intime, comme blasphématoire.

J'associais aussitôt cela à la pensée qu'il aurait paru aussi inconvenant que rappelant la défunte à des proches dans mes souvenirs il y eut des souvenirs de cet ordre là dont je fasse le récit, voire même que je me remémore en me la remémorant, car je me trouverais aussi reprochable d'avoir de telles pensées qui ne semblent plus convenir à son état. 

Voilà où je veux en venir: à rien de moins qu'à la naissance du sacré voire du religieux mais il m'en faut passer d'abord par le culte des anciens dont les petits Kanak en Nouvelle Calédonie m'avaient parlé avec beaucoup de respect et qui n'était rien d'autre que le culte des morts. Ces morts semblaient avoir revêtus pour eux une dimension que je n'aurais pas cru possible que les miens un jour atteignent.

Eh bien il leur a seulement suffit de mourir pour cela, pour que mes sentiments comme mes pensées à leur égards soient plus élevés et respectueux, pour qu'ils prennent enfin à mes yeux une autre dimension que j'aurais du mal à définir sinon comme différente de celle des vivants. Et comme les petits Kanak et c'étaient des enfants mais je ne le suis plus pourtant je me surprends à parler à mes morts.

J'ai lu entre autre d'Unamuno un philosophe espagnol que croire ou vouloir croire c'est vouloir croire à l'immortalité et ce serait de la nôtre propre qu'il s'agit. Sans doute, mais j'aimerais ajouter à cela qu'il y a peut-être quelque chose que l'on supporte moins que sa propre mort et c'est la mort de ceux qu'on a aimé et qu'on n'accepte pas d'avoir perdus.

mercredi 15 juillet 2026

La médiocrité


Ce que me donne la richesse, et je m'estime sans doute riche pour bien peu, c'est de ne pas avoir à compter plutôt que de me mettre à compter, ce qui est capitaliser, non plus qu'à dépenser sans compter, ce qui serait très vite avoir de nouveau à compter. L'argent m'accorderait vis à vis de l'argent une dispense, la santé financière pourrait nous donner une dispense comme la santé physique nous dispenser de sport parce qu'aussi le sport est dépense physique outrancière.

Je jouis (et je dis jouir et non pas posséder) d'un capital comme je peux jouir de ma santé, de mon capital santé. Il me faut aussi chercher à ne pas lui nuire tout en me disant qu'il est comme la vie fait pour passer, c'est-à-dire non plus chercher à trop le retenir. Mais ma vie est simple et je ne veux pas aussi qu'il la complique. Vivre simplement est vivre sainement et je n'ai jamais vécu autrement. Mes livres sont fait pour être lus comme ma vie pour être vécue aussi cela me retient de posséder une riche bibliothèque qui est bien la seule chose que je pourrais vouloir acquérir, mais je n'aurais assez de toute ma vie pour la lire, alors à quoi bon.

Je pourrais bien aussi aller au théâtre lyrique, c'est comme cela que j'appelle l'opéra, mais je n'ai déjà pas goût pour le théâtre tout court; délaisser l'exercice en plein air qui est ce à quoi je m'adonne quoique de plus en plus rarement pour me mettre au golf mais ce serait encore satisfaire à des goûts ou plaisirs qui ne sont pas en moi, sans doute n'y ai-je pas été instruit ou éduqué et rien ne m'y pousse qui vienne de moi. Devrais-je alors me délaisser, ce qui est perdre cet attachement que j'ai pour moi, pour m'attacher à la société qui serait celle des riches et du golf et du théâtre lyrique parce que je n'en connais pas d'autre dont on veuille se prévaloir.

L'ataraxie. Je tiens ce mot des Grecs. Les Grecs pour qui être heureux serait ne pas souffrir. Fini les soucis d'argent quand ils ne pourraient qu'avec l'argent commencer. Si j'ai connu les soucis et la crainte de celui qui vient à manquer je ne voudrais pas connaître maintenant les soucis de qui a à se préoccuper pour son argent. Les banquiers m'emmerdent aussi que les assureurs. Ma vie n'est pas assurée et ne le sera jamais parce que je suis mortel, condition contre laquelle ils ne peuvent rien, pas plus que n'y peut tout l'argent du monde. D'avoir de l'argent peut seulement me rendre plus dure l'idée de mourir si je considère que la vie sourit davantage à qui à de l'argent qu'à qui n'en a pas.

Mais c'est une mauvaise habitude que d'apprendre à vivre richement, habitude que je n'aurais peut-être pas le temps de contracter, pour cela qu'elle nous prépare moins à mourir alors que j'y étais en ce qui me concerne fin prêt; rien à perdre comme on dit quand on a que la vie à perdre, et je crois pouvoir encore ajouter parce que les êtres qui m'étaient chers je les avais déjà perdus et comme on le sait l'argent ne peut pas tout acheter pour ne pas dire rien acheter quand tout ce qui compte vraiment ce n'est pas l'argent mais l'amour et la vie.

Ou en viendrais-je à penser l'inverse: que tout ce qui compte vraiment c'est l'argent comme cette réplique dans un film: "vous ne saurez jamais ce que l'argent vous apporte" Finirais-je donc par le savoir? Je ne suis pas sûr de le vouloir comme je ne suis pas sûr d'avoir jamais voulu l'argent mais une chose est sûr c'est que l'on est vite accroc, que l'on ne peut plus s'en passer quand on y goûte trop, mais en ce qui me concerne je n'y ai goûté que trop peu et entend garder avec lui mes distances ne changeant pas un iota a ma vie d'avant qui n'était pas riche mais qui n'était pas pauvre non plus, et je crois qu'Horace avant moi avait loué la médiocrité.

NB

Aurea mediocritas: expression latine qui désigne l'idéal d'une vie équilibrée, située entre les excès et les privations. Employée par le poète romain Horace au premier siècle avant J. Christ, elle est généralement traduite par juste milieu ou médiocrité dorée.

mardi 14 juillet 2026

Plus d'appelés


Qui a fait l'expérience du service militaire obligatoire a fait l'expérience du pouvoir absolu qui est aussi celui que l'on peut rejeter de la manière la plus absolue. Plus de service militaire plus de pouvoir absolu. Non pas. S'il y a toujours une armée. Seulement tout le monde n'en fait plus l'expérience quand tout le monde fait encore l'expérience du pouvoir économique rendu seul coupable d'injustices et d'inégalités, mais c'est mal connaître la réalité du pouvoir et son exercice qui est d'abord et avant tout un exercice de force.

On ferait donc depuis la fin du service militaire obligatoire davantage l'expérience du pouvoir économique que du pouvoir politique qui ne résiste pourtant pas toujours à l'emploi de la force armée; et sans doute partage t-on aussi plus le pouvoir économique pour si peu qu'on le partage que le pouvoir politique en ce qu'il a de plus absolu et pour autant de moins démocratique. Et l'impression qu'on le partage par le vote et non qu'on le subit de manière aussi forte et absolu que par l'accomplissement du service militaire obligatoire.

C'est une soumission totale qui est exigée de chacun, de l'esprit de chacun -- aux ordres ou commandements qui ne souffrent aucune contestation et encore moins de refus ou d'avis contraire, c'est-à-dire d'être contrarié, il ne s'agit pas là d'un régime parlementaire et encore moins contestataire -- mais surtout du corps de chacun marchant au pas et que de contraintes allant parfois jusqu'à la contrainte par corps.

C'était un adjudant chef qui m'arracha un livre des mains que je mis par terre parce que je voulais récupérer mon livre qu'il n'avait aucun droit de me prendre ainsi de la manière forte. Mais c'était sans compter que j'étais un simple appelé quand il était un militaire de carrière et un gradé. Il n'y a pas d'égalité devant la loi. On n'était pas en guerre mais on n'était pas non plus devant un tribunal civil. Je comparus devant un officier qui me signifia ma peine d'emprisonnement. Autant dire plus simplement qu'on m'envoya au trou et que j'eus à faire du "rab".

Les mauvais traitements. Il n'y a pas de mauvais traitements si tout le monde est traité à la même enseigne. Aussi personne ne peut s'en plaindre. Il se peut cependant que la société civile se soit adoucit quand la société militaire pas plus que la société religieuse n'aurait évoluée avec leur temps (du moins pas à la même vitesse). Et que les appelés étant appelés pour la plupart à retourner à la vie civile diraient des choses qui ne pourraient plus être entendues. Aussi pour que demeure l'armée comme institution au service d'un pouvoir absolu qui avec elle ne voudrait pas mourir, plus d'appelés. (il y aurait aussi de moins en moins d'appelés devant Dieu mais c'est une autre histoire comme disait le petit lion).

NB

Voilà ce qu'il m'aurait fallu savoir et en quoi la lecture des Propos d'Alain peut être profitable: "Car sur quoi règne t-il (César)? En apparence sur ces corps qu'il tire et pousse; en réalité sur des esprits faibles, qui ne savent point obéir sans approuver."

samedi 11 juillet 2026

Amour ou amitié


Que j'aimerais qu'ils soient tout le temps avec moi comme un enfant gâté qui exigerait tout de tout le monde, aussi que tout lui soit dû. Je parle de mes amis qui sont des êtres indépendants et libres tout du moins vis à vis de moi et je crois que c'est en cela que la relation amicale est moins aliénante que la relation amoureuse ou souvent notre indépendance comme notre liberté sont aliénés.

Il se trouve par là que mes amis restent longtemps mes amis, cela n'a pas grande incidence sur notre amitié qu'ils aient aussi des amis qui ne soient mes amis, que j'ignore ou n'ignorant pas restent les amis de mes amis sans devenir les miens d'amis ni pour autant que j'en prenne ombrage comme je pourrais le prendre d'une femme que je dirais aimer.

C'est en quoi les Anciens préféraient cette forme d'amour plus libre que serait l'amitié. Mais il n'est pas utile d'avoir lu Aristote ou Montaigne pour goûter à l'amitié. Et c'est les vacances et ils sont pratiquement tous partis. J'en ai connus aussi qui ne reviendront jamais et d'autres qui reviennent parfois me voir. L'étonnant c'est qu'ont se retrouvent comme ont s'étaient quittés: bons amis.

Il n'en va pas de même on le sait pour les couples qui se séparent et ce n'est pas étonnant quand ce sont les corps qui unissent que la séparation des corps les désunissent. Autant dire que je n'entretiens pas de relations charnelles avec mes amis ce qui serait faire descendre l'amitié au niveau de l'amour et du même coup la perdre et craindre de la perdre a chaque fois qu'ils s'éloigneraient de moi et connaitraient un autre que moi. 

Il y en a qui dirait que l'on ne peut pas comparer l'incomparable: que l'amitié traite de sentiments entre êtres humains du même sexe, ou mieux, de sentiments sans sexe, et c'est alors comme s'ils leur manquait quelque chose aux sentiments pour s'épanouir. Car c'est ainsi que l'on pense, du moins mes amis et moi à qui ils arrivent de s'interroger entre une amitié possible entre hommes et femmes quand ils sont capables d'amour entre eux.

Et c'est comme si c'était le nec le plus ultra l'amour et que passer de l'amitié à l'amour serait un plus. Rappelons que cela ne l'était pas ni pour Aristote ni pour Montaigne ni pour les Grecs. Mais un homme d'aujourd'hui se sentirait éconduit par une femme qui lui parlerait d'amitié si, n'y croyant pas à l'amitié entre homme et femme, il ne se disait que cela devrait déboucher fatalement sur de l'amour.

Et c'est ce mot fatal qu'il faudrait retenir car il n'y a pas de cette fatalité dans l'amitié, ce n'est pas en tout cas ainsi qu'elle est vécue, tout y semble plus libre et moins contraignant, personne n'y abdiquant de sa vie mais la poursuivant indépendamment de tous ces amis qui comme lui continuent leur vie et ce n'est pas sans souci de l'autre et parfois s'en souciant beaucoup mais n'y pesant jamais car ne confondant pas leur vie respective.

samedi 27 juin 2026

Sans doute ne me verrai-je pas partir


Sans doute ne me verrai-je pas partir mais ce sont ceux que j'ai vus partir qui m'aideront à mourir si tant est qu'il me faille être aidé en pareille entreprise où il ne m'est rien demandé, mais de mon vivant c'est à eux que je pense plus qu'à la mort et ce n'est pas qu'ils en soient les représentants mais qu'ils étaient tout comme moi vivant et peut-être même plus vivant que moi mais sont mort quand même.

Aucune préparation à la mort chez eux, que je sache, mais comme ils surent vivre ils surent mourir et je crois pouvoir ajouter que ceux qui eurent la vie la plus douce eurent la mort la plus douce; j'entends ceux qui ne furent pas brutalisés par la vie ne furent pas brutalisés par la mort, mais si c'est une règle elle peut encore connaitre des exceptions et je crois pouvoir ajouter que je les ai trouvés tous calmes après.

C'est un peu se moquer mais pas d'eux sinon de nos inquiétudes et je rie des miennes grâce à eux et si je ne puis assurer tout à fait qu'ils m'aideront à mourir je puis déjà assurer que malgré cette tristesse que j'ai eu à les perdre ils m'aident déjà à vivre ce qu'il me reste à vivre sans eux. C'est une peine plus grande que la mort, leur mort que ma mort, que je ne pleurerai pas comme j'ai pleuré la leur.

Il y aura bientôt un an que ma femme est morte et un mois seulement que m'a été accordé sa pension de réversion: c'est une bonne nouvelle m'a t-on demandé tandis qu'on me faisait savoir que je l'avais obtenue. Oui c'est une bonne nouvelle que je répondis. Scélérat. Etait-ce une bonne nouvelle pour toi que ta femme meurt? Mais quelque mois après c'était une bonne nouvelle? La pension de réversion de ma femme m'aidera aussi à vivre.

Vivre est la grande affaire à laquelle nous sommes tout occupé et dont seule la mort nous délivrera; nos morts n'ont plus à s'en faire ni nous à s'en faire pour eux mais si nous n'avons pas assez fait pour eux de leur vivant leur mort ne nous sera pas un soulagement mais un poids sur la conscience et il n'est pas stupide de penser que mourir la conscience tranquille est mourir comme nous avons vécus: tranquilles.

Dans ce que nous supportons de notre vivant la mort de ceux que nous avons aimé est peut-être le plus lourd à porter, c'est un poids qui a tendance à nous enterrer vivant mais laissons le faire: il pèse moins cependant qu'une tête de mort posée sur la table du philosophe pour lui rappeler tous les jours qu'il est mortel quand il  nous dit seulement que nous n'avons peut-être plus grand chose à perdre quand il ne reste plus que nous même.

Etait-il malade cet homme que j'entendis dire qu'il n'aimerait pas être immortel parce que ce serait rester seul après avoir vu partir tous les siens mais je crois le comprendre de mieux en mieux au fur et à mesure que ceux que j'aime s'en vont et je ne dis rien de plus que lui quand je dis que ce sont ceux que j'ai vus partir qui m'aideront à partir.

mardi 23 juin 2026

La marge

 

Ce que j'aimais dans les cahiers d'autrefois c'était cette large marge qu'il y avait à gauche quand on écrivait normalement (selon l'usage) à droite de cette marge, or cette marge n'existe plus dans la plupart des cahiers d'aujourd'hui, comment ne pas y voir un signe des temps. Il y aurait toujours des marginaux, des gens pour s'inscrire dans la marge mais plus de marge.

Certes, c'est un gain d'espace (public ou sociétal?) mais est-ce pour autant un gain de liberté? C'est un peu comme faire crédit ou ne plus faire crédit à ce qui s'inscrit en marge. Les notes ont aussi perdu de leur notoriété. C'est la page écrite ou la page vierge mais pas le gribouillis (ou ce qui ne fait plus que figure de gribouillis) dans la marge.

On s'inscrit toujours naturellement à droite mais il n'y a plus de gauche où s'inscrire même de façon gauche et maladroite car la référence à toujours été à droite mais jamais la marge. Notre positionnement à toujours été celui du corps ou à partir du corps, ne parle t-on pas aussi de corps électoral. Je ne crois pas que sur les bulletins de vote il y ait jamais eu une marge.

L'écolier non plus n'aurait plus droit à la marge. On ne l'a pas vu se rétrécir jusqu'à disparaitre mais disparaitre du jour au lendemain. Disparaitre les cahiers qu'en cela j'appelle les cahiers d'autrefois mais peut-être est-ce pousser le bouchon un peu loin que de dire comme les cahiers d'aujourd'hui sans marge est la société d'aujourd'hui une société sans marge.

Je ne suis pas à proprement parler un marginal mais je n'ai pas trouvé ma place dans la société, cela serait-il le fait qu'il n'y ait plus de marge, et cet ami qui me dit qu'on ne peut pas être en dehors de la société, qu'il y a la société et c'est tout, en dehors "la nada", et c'est là mon ami tout le mal existentiel: plus de marge.

Plus de marge c'est un peu comme plus de soupape de sécurité, cette petite valve de la cocotte minute qui tourne en sifflant a toujours attiré mes regards d'enfant et la clé de sol si je ne m'abuse en marge de la portée. Toute la musicalité de la société s'en trouverait perturbé. Les Grecs de l'Antiquité ne parlaient-ils pas d'harmonie et cet homme (Diogène) qui vivait dans un tonneau vivait-il toujours dans la société ou en marge?


NB

Quand Napoléon envahit l'Allemagne et s'approcha de Weimar Goethe dit à peu près ceci: "je voudrais être ailleurs mais il n'y a pas d'ailleurs." Mais il y avait un ailleurs pour Baudelaire: les nuages. Baudelaire dont l'âme voulait être "n'importe où! n'importe où! pourvu que ce soit hors du monde!" écrivait aussi! "J'aime les nuages! les nuages qui passent …  là-bas … là-bas … les merveilleux nuages!"

vendredi 19 juin 2026

Une vie d'aventurier


Il est encore difficile d'imaginer aujourd'hui un monde sans frontières où l'homme serait partout chez lui. J'ai une cousine dont le fils est parti sans rien vivre en Australie. Une autre sa sœur partie aussi sans rien vivre en Indonésie. Patrick que j'ai bien connu me parlait de l'Afrique du Sud et de la Nouvelle Zélande où il aurait voulu rester. Il font tous pour moi figures d'aventuriers.

Et c'est que c'est encore une aventure que de partir de par le monde quand le monde n'a pas été unifié et encore moins pacifié. Je ne parle pas bien entendu de voyages touristiques et organisés où l'on veut tout voir et ne voit rien, c'est qu'il ne s'agit pas de voyager mais de vivre non plus que de découvrir mais encore une fois de vivre: la vie est la seule et grande aventure qui soit donnée à l'homme.

J'aime que ma cousine me parle de la vie de son fils en Australie et de sa sœur en Indonésie comme j'aimais que Patrick me parle de la Nouvelle Zélande où il aurait voulu terminer sa vie: je ne découvre pas un pays mais des vies, des vies d'aventuriers. Et ce que j'aime en eux c'est qu'ils n'aient pas renoncé au monde pour une parcelle de terrain dont ils seraient propriétaires.

Ils ne veulent pas s'approprier le monde, ils veulent seulement y vivre, mais le monde est plein de propriétaires comme il est plein de frontières. C'est pourquoi la leur, la leur de vie, est une aventure et en ce sens hasardeuse, courageuse, mais naturelle en ce sens qu'elle devrait être celle de l'homme, de l'homme libre, ce qu'il n'est pas, sur la planète terre cependant habitée par lui.

Ils n'ont pas découvert l'Amérique, mais qui a découvert l'Amérique? les espagnols où les indiens d'Amérique? Ils sont les indiens d'Amérique. Ils ont découvert une autre vie possible à l'homme, une vie plus libre et pour autant plus hasardeuse, plus courageuse, car il faut en payer le prix; non la liberté n'est pas gratuite.

Et ce n'est pas le prix d'un billet d'avion ni même d'un voyage organisé au rabais, c'est le prix d'une vie d'aventurier qui là où il vit paye de sa personne et à payer de sa personne je lis la définition sur google: se donner de la peine, s'impliquer, s'investir. Se dépenser pour autrui. Quelle belle définition qui se termine par cet altruisme: se dépenser pour autrui.

Toutes mes lectures pâlissent et moi même je pâlis devant ces aventuriers que sont ma cousine et le fils de mon autre cousine sa sœur, et Patrick qui fut mon ami. Ma cousine lisait beaucoup. Elle ne lit plus dit mon autre cousine sa sœur. Je parlais à Patrick de ces écrivains voyageurs qu'il n'avait pas lu quand il me sortit un carnet de notes sans notes mais billets d'avions ou de trains ou de notes (mais) d'hôtels.

mardi 19 mai 2026

La vie, l'amour, le jeu


A tout moment je peux décider d'arrêter mon histoire amoureuse, mais n'est-il pas aussi interdit de le faire que de se donner la mort car notre vie ne nous appartiendrait pas plus que notre vie amoureuse; parce qu'en s'empêchant d'aimer c'est aussi un autre être qu'on prive d'amour comme en s'empêchant de vivre tout court notre vie cesserait non seulement de nous profiter comme de profiter à tout autre que nous-même.

Aussi après Sylvie je ne pourrais pas renoncer à l'amour comme je ne peux pas renoncer à la vie, pas plus de suicide amoureux que de suicide tout court, car comme la vie coulerait en moi l'amour coulerait en moi et pour s'écouler hors de moi; on serait traversé par la vie comme on serait traversé par l'amour, tous deux indépendants de notre volonté.

En vain l'on dirait j'ai trop souffert je ne veux plus aimer ou vouloir en rester à notre meilleure réussite amoureuse ou succès amoureux et ne pas prendre le risque d'une défaite ou échec amoureux qui viendrait en contrebalancer les effets positifs et amoindrir notre confiance en nous même; mais ce serait sans compter sur le désir non pas forcément sexuel mais de jouer.

Le joueur d'échecs qui vient de gagner une partie ou de perdre une partie en jouera d'autres pousser par le désir de jouer; ne sommes nous pas ainsi porter par le désir de vivre comme par le désir d'aimer et pas seulement d'être aimé; qu'on ne me parle pas de survie de l'espèce, d'une ruse de la nécessité; nous sommes plutôt motivé par notre rapport ou relation à l'autre et le plaisir qu'on y trouve.

On peut jouer sur internet aux échecs comme on peut se masturber en allant sur un site pornographique. Si cela s'arrêtait là, notre besoin de gagner comme notre besoin biologique étant satisfait, nous devrions l'être tout à fait. Mais l'autre nous manque et l'on voit que c'est notre relation ou rapport à l'autre qui importe plus que de se satisfaire; nous ne serions pas si égoïste que nous le croyons.

Et si le ludique l'emportait sur le sérieux que l'on prête à la vie comme le hasard sur le déterminé car l'exemple du joueur n'est pas innocent aussi que la vie comme le jeu est créativité et imprévisibilité, et à sa part de mystère comme l'amour. Je ne sais rien de ce qui me fait aimer. En sais-je davantage de ce qui me fait vivre comme de ce qui me fait jouer aux échecs, que je perde ou que je gagne.

vendredi 8 mai 2026

Le convalescent


La maladie est bonne dans sa convalescence. Elle a voulu notre mort. Nous n'y étions plus en tout cas: présent à notre vie. Impossible de ne rien faire ni penser, autant être mort face à cette incapacité de l'être à être. Il serait faux de dire que l'on a désespéré. On l'a peut-être même souhaité, et si pas nous, notre être, c'est-à-dire du plus profond de notre être qui ne pouvant être se serait comme laissé aller à ne plus être pour ne plus souffrir, souffrir de ne pas être, qui est pour l'être la plus grande des souffrances.

Mais nous voilà convalescent, autant dire gracié et savourant ces instants de grâce; le ciel ténébreux dissipe ses sombres nuages, c'est comme une éclaircie qu'on attendait plus, une lumière qu'on ne voyait plus; non le royaume des ténèbres n'est pas notre royaume; sans doute la lumière est-elle comme nous encore un peu pâlotte, d'une pâleur douçâtre, d'une blancheur encore un peu moribonde, elle n'a pas l'éclat de notre jeunesse, l'éblouissante clarté de la passion.

Et pourtant ce qu'il me reste d'avoir, il y longtemps, lu un peu Proust, c'est d'avoir perçu comme un long état de grâce ses lignes qui n'en finissaient plus, c'est comme un long regard qui se perdrait à l'infini ou plutôt s'y retrouverait. Mais plus près de moi il y a  Moracchini, ce Maître d'échecs qui disait à l'hôpital où il avait séjourné longtemps avoir beaucoup appris des échecs, et cela m'avait frappé d'autant que le style de jeu et l'enseignement du Maitre n'avait rien de foudroyant mais plutôt de convalescent, reprenant petit à petit vie sur l'échiquier après des débuts difficiles et un soin et une attention particulière, aigue, presque maladive.

Mais trop vite nous oublions cet état de convalescence qui est celui où nous reprenions goût à la vie pour la maudire alors que nous n'avons plus aucune raison, et bien que ses forces vives nous emportent nous ne la sentons presque plus, presque plus sa latence, sa grâce infinie et lente, alors qu'en nous encore sommeillaient les sens, mais à ce sommeil des sens petit à petit répondait l'éveil d'une perception fine et tendre, qui ne nous faisait pas encore violence, qui était encore sentiment et posait la raison hésitante, doutant, et non pas trônant impérieuse et scélérate.

mercredi 6 mai 2026

La course à la reconnaissance


Mon ami a été reconnu et ce n'est pas la première fois. Avec lui la course à la reconnaissance m'apparait plus clairement. C'est qu'il faut deux éléments. On dirait plus simplement un point de départ et un point d'arrivée pour saisir cette course dans son entier.

Or très souvent mon ami se trouve être le point qui me manquait pour la bien comprendre et c'est le point d'arrivée: celui que l'on va reconnaitre. C'était bien toi à Jussieu à la fac de math où y a t-il un autre Roland Serac? C'était bien moi. On est pendant une marche pour seniors organisée par des seniors. Et la rencontre a lieu. Tu ne savais pas que j'étais amoureuse de toi car c'est bien toi, n'est-ce pas? Oui, c'est bien moi répond t-il penaud et qui sait si peu fier qu'on se souvienne de lui en ces termes aussi qu'embarrassé car s'il est l'élément reconnu, le point d'arrivée de toute reconnaissance il ne peut être à la fois le point de départ de cette reconnaissance qui serait alors réciproque.

La reconnaissance mutuelle n'aura pas lieu. Cela signifie non pas qu'elle n'est pas eu effectivement lieu mais que chacun se trouvant être à un point différent, soit le point de départ, soit le point d'arrivée, de cette reconnaissance, on ne peut pas vraiment parler de rencontre dans la reconnaissance mais bien de course où celui qui l'a emporté sur l'autre a emporté cette reconnaissance et qu'il sera bien le seul a en être gratifié de cette reconnaissance. Mon ami fort flatté aussi qu'embarrassé de se retrouver dans cette situation ou position ne manqua pas de reconnaitre à sa façon son interlocutrice, l'élément qui reconnait et qui n'ait jamais l'élément que l'on veut reconnaître puisqu'il se trouve au point de départ et non pas au point d'arrivée de toute reconnaissance.

L'on comprend aussi que l'un ne peut pas aller sans l'autre et cette intelligence de la relation que l'on ne voudrait pour rien au monde changer fait que le point d'arrivée ne puisse se désentendre complètement du point de départ sans risque de se commettre lui-même comme point d'arrivée; aussi mon ami eut pour lui, le point de départ, les égards et les attentions que l'on peut avoir pour un point de départ, à ne pas confondre bien entendu avec ceux qui lui étaient dû comme ils sont dû à tous points d'arrivée.

Faudrait-il mesurer notre réussite aux nombres de fois ou l'on a été ce point d'arrivée ou reconnu comme tel? Si cela est le cas mon ami aurait plutôt bien réussi sa vie. Je ne pourrais en dire autant et me vient à l'esprit le nombre de fois où j'ai pu reconnaitre quelqu'un qui n'a eu en retour pour moi qu'une satisfaction qu'il me faut bien dire dû essentiellement à la reconnaissance que j'avais de lui plus qu'à la reconnaissance qu'il avait de moi; et l'on voit bien alors qu'il ne s'agit pas de la même reconnaissance; que la reconnaissance du point de départ de la course à la reconnaissance ne rencontre pas dans le point d'arrivée de cette même course les mêmes signes de reconnaissance.

Ce qui a pour effet intéressant, à bien y réfléchir, de savoir à quel point de la course à la reconnaissance on se situe, de notre position qui serait par conséquent notre position dans la vie, notre position relative considérant que dans la vie il y a une course à la reconnaissance et que dans cette course comme dans toute course il y a un point de départ et un point d'arrivée, fait donc d'éléments ou de points de reconnaissance qui ne sont pas indifférents à l'endroit où ils se situent en cela qu'ils ont les sentiments et les pensées correspondantes que seul, à l'instar de mon ami, l'intelligence de la relation, que l'on peut appeler autrement le savoir vivre, permettent de tempérer et en tempérant d'assurer la continuité: que personne n'arrête pour autant de courir. 

mercredi 8 avril 2026

Un dialogue de sourds


La vie est plein de sous entendus

Non j'ai pas de sous c'est entendu

Ah tu es soul comme de bien entendu

Non je ne suis pas sourd c'est entendu

J'ai dit que tu es soul c'est entendu

Non j'ai pas de sous c'est entendu

Ah entre nous combien de mal entendus

Non toi et moi on s'est toujours bien entendus

Sous entendus sous entendus sous entendus

C'est entendu c'est entendu c'est entendu

Mal entendu mal entendu mal entendu

Bien entendu bien entendu bien entendu

Enfin tu es sourd c'est bien entendu

Non c'est un mal entendu

Enfin un sous entendu

Non la vie est plein de mal entendus

Enfin la vie est plein de sous entendus

samedi 21 mars 2026

La politique et les femmes


Il pensait que s'il devait écrire ce qu'il écrirait n'intéresserait pas grand monde parce que ses intérêts étaient ailleurs, ailleurs qu'en la politique et les femmes et que s'il les mettait ensemble ce n'était pas que les femmes s'intéressaient plus que ça à la politique mais qu'il avait remarqué que parmi ses amis ceux qui s'intéressaient aux femmes s'intéressaient également à la politique, c'est-à-dire avec une égale ferveur, ce qui lui faisait dire que les hommes politiques étaient des hommes à femmes, et il ne s'arrêtait pas aux représentants du peuple mais parlait du peuple dans une plus large mesure, des citoyens qui accomplissaient leur devoir de citoyens avec le même enthousiasme qu'ils accordaient leurs faveurs aux femmes, c'est-à-dire avec passion. Là aussi l'on pouvait donc trouver trahison et jalousie, amour et haine, toute la comédie humaine de sentiments et d'intérêts inextricablement mêlés; envies aussi et compétition féroce entre les hommes au point qu'il ne comprenait pas pourquoi Marx s'était limité au champ économique et à toutes ses injustices et inégalités quand il lui semblait qu'en recélait davantage et qu'il faisait plus rage dans la bataille que se livraient les hommes pour les femmes que pour les biens de ce monde; qu'alors qu'aujourd'hui avec la société d'abondance ajoutée à un Etat providence les femmes elles continuaient à manquer cruellement à certains tandis que d'autres n'en sauraient plus que faire tant elles se les disputaient, c'est-à-dire comme s'ils fussent uniques et c'est bien d'ailleurs ce qu'ils leur semblaient aux femmes, et c'est que les autres elles ne les verraient même pas.

Il y avait donc d'après lui chez les femmes un tel et curieux effet d'aveuglement qui était aussi un mélange de passions et d'intérêts conjugués qui auraient dû intéresser à la fois Marx et Freud et restait comme un champ vacant d'investigations, mais les femmes et la politique ne l'intéressaient toujours pas, pas suffisamment du moins pour qu'il s'y jette tout entier et il ne ferait que d'y penser un peu comme à une curiosité intellectuelle, de sorte qui sait si à exciter des esprits plus portés que lui à réfléchir sur le problème. Il y avait que les femmes faisaient beaucoup parler d'elles dernièrement et c'était pour se plaindre des hommes et de leur mauvais traitements; elles entraient aussi de plus en plus en politique. C'est que si elles devenaient l'égales des hommes il était naturel que les hommes et la politique soit devenus pour elles un sujet de préoccupation et d'occupation à l'instar des hommes et sans chercher pour autant à les singer sinon qu'elles ne devaient en effet pas être bien différentes que ces hommes qui s'intéressaient aux femmes et à la politique en s'attaquant elles ici et maintenant aux hommes et à la  politique. Et cela démontrait également que la bataille était bien là où Marx et Freud avaient achoppé, parce que s'il y avait l'amour il y avait aussi la guerre entre les hommes et les femmes, et aussi enflammée sinon plus la guerre que l'amour. Mais c'était une guerre de partisans et ceux qui s'occupaient de politique étaient qu'ils soient hommes ou femmes que des partisans qui se rejoignaient autant dans leur amour de l'autre que dans leur détestation ou exécration de l'autre, ce qui lui avait été souvent aussi curieux de constater.

Bien entendu, il se tenait loin des partis et des partisans ce qui fait qu'il ne prenait pas non plus part au butin, car il se demandait bien s'il ne s'agissait pas toujours et encore de la même chose, de butin et d'actes de pirateries: actes de violences commis à des fins privées. Les femmes aussi qui avaient atteintes leur majorité ou maturité politique voulaient avoir droit au butin et il ne s'agirait pas seulement donc des biens que la société dispensaient avec plus de largesse mais des hommes, et comme les hommes avaient eu droit aux femmes, à la même servilité, à la même docilité, à la même passivité, de la part de ces hommes, que celle dont elles avaient su faire part envers eux par le passé ou qu'elles voudraient définitivement reléguer au passé, au même rang que l'esclavage définitivement s'en affranchir, et non seulement s'en affranchir mais pourquoi pas, gagnant la bataille des hommes, les y soumettre à leur tour, trouver en eux cette servilité, cette docilité, cette passivité qu'il avaient trouver en elles, ce qui ne serait selon l'expression en usage qu'un juste retour des choses; voilà en peu de mots ce qu'il lui semblait vivre et en tant qu'homme faire les frais car, comme dans toutes les guerres, ceux qui en souffrent le plus sont aussi les moins privilégiés, les moins biens lotis, les plus exposés, et il lui semblait que les siens (voulait-il parler de sa famille ou d'une famille d'êtres qui aurait avec lui une certaine ressemblance?) avaient été les moins bien lotis en matière de biens matériel aussi qu'exposés à toutes sortes de pénuries, si bien que vis à vis de cette misère non pas matérielle mais sexuelle et affective ils auraient pu témoigner d'une égale indigence, parce qu'ayant perdu toutes les batailles comment n'auraient-ils pas perdu la première d'entre toutes: celle pour les femmes.

samedi 28 février 2026

Nous sommes ceux qui allons disparaitre


Nous sommes ceux qui allons disparaitre sans être jamais apparus nulle part. Ceux qui sont sous les feux de la rampe ne peuvent pas nous voir, ce qui les éclaire nous plonge dans le noir. Notre traçabilité est sans histoire, fait divers, accessoire. L'invisible est notre royaume. Les écrivains parlent de leurs histoires qui attendent dans des caisses des semaines, des mois, des années, avant de sortir en plein jour; la nôtre ne sortira jamais. 

On les regarde, on les lit, on s'enthousiasme; ils sont la vie, on les remercie, ils nous prêtent vie à travers leurs personnages, leurs histoires (dans des livres, dans des films), à nous qui n'en n'avons pas, à nous à qui on dit de pas faire d'histoire, que ça va pas changer, que ça a toujours été comme ça, là-dessus on veut bien les croire. Si on sort des rangs on pourrait nous voir, serrez les rangs, un, deux, un, deux; ah! cette voix, ah! ces voix.

Des voix d'auteurs, des voix de chanteurs, des voix d'orateurs; que de voix vibrantes, tonnantes et tonitruantes, qui nous rassurent, qui nous font peur; qui nous mettent en branle, qui nous sommes de nous arrêter; nous les voyons tandis que nous les entendons quand ils nous entendent tandis qu'ils ne nous voient pas et disent tantôt que nous sommes la voix du peuple, tantôt la voix de la foule, tantôt la voix de la canaille, comment diraient-ils autrement s'ils ne nous distinguent pas les uns des autres, que nous sommes pour eux tous dans le noir.

A les en croire ils nous envient: c'est qu'ils voudraient apparaitre et disparaitre selon leur bonne fantaisie, être pourvu de cette anneau magique qu'il leur suffirait de frotter quand bon leur semblerait; l'incognito parfois leur plait mais c'est comme les manuscrits dans les cartons: il faut pas que ça dure trop longtemps. Eh bien, pour nous ça dure depuis qu'on est né et c'est pas près de finir qu'on aimerait bien pouvoir leur dire s'ils nous entendaient, comme on aimerait bien pouvoir se montrer s'ils nous voyaient.

Toute chose bien inutile. Et c'est à nous que s'adressent ces mots de la fin qu'on dirait sortis tout droit de l'évangile: "tout est vanité". Mais les vaniteux bon dieu c'est qui? Qui apparait à l'image? Qui apparait en caractère gras d'imprimerie? Pas nous, dit. Pas nous, pas nous, c'est ce qu'on dit aussi quand on est pris, mais quand on est pris c'est pour finir nos jours à l'ombre.

mardi 12 août 2025

Des nouvelles d'ici bas


Il faut que je te donne des nouvelles d'ici bas. Il faut que je te dise qui pensent encore à toi. Y a moi, c'est pas poli je sais de se mettre en premier mais il y a moi et les autres; les autres c'est Tayeb l'infirmier et Feriel l'auxiliaire de vie, Jean ton frère et Geneviève sa femme, Julie ta nièce et Marc ton neveu, Dominique ton amie et Solange ton amie et Boya ton amie et… y en a peut-être d'autres encore que je connais ou ne connais pas mais n'exclus pas. Mais moi je me demande s'il le fallait bien pour ça, pour eux, car pour moi c'était pas la peine que tu meures.

Du moins si pour certains d'entre eux il n'aurait pas été mieux de penser à toi de ton vivant, de mieux penser à toi de ton vivant, on pense toujours du bien des morts; il en va autrement des vivants. Moi, c'est pas poli de dire moi, je sais, mais moi je ne t'aime pas davantage pour autant. Pour moi la seule nouvelle de toi que j'ai eue et qui a été mauvaise c'est quand je t'ai vue dans ton lit où tu t'étais endormie à jamais et sans crier gare.

C'est bizarre quand même l'envie qu'il m'a pris alors de te secouer rudement pour te réveiller. Tu avais jamais le sommeil mauvais. En fait rien n'était mauvais en toi. On peut pas en dire autant de moi et des autres, c'est pas poli je sais de se mettre en avant mais il y a moi et les autres. Je t'ai aimée pourtant comme les autres t'ont aimée. On ne pouvait pas ne pas t'aimer. Seulement il y avait ceux qui t'ont bien aimée et ceux qui t'ont mal aimée. Ce que je voulais seulement te dire c'est que maintenant tout le monde t'aime comme il faut, mais pas comme moi je t'aime.

Ah, j'oubliais de te dire que la voisine qui en avait après ta véranda qu'on aurait dit qu'elle t'en voulait à mort, qui voulait qu'on la détruise ta véranda parce que c'était pas légal comment et quand tu l'as construite qu'elle disait la voisine; eh bien la voisine tu vas être surprise a envoyé des fleurs, et je l'ai vue et tu aurais dû la voir, la voisine a du cœur, qui m'a avoué qu'elle pouvait être méchante parfois et sans préciser quoi que ce soit a pleuré ou presque, c'est qu'elle voulait pas le montrer. Moi non plus j'ai pas pleuré ou presque.

J'aime pas cette idée qu'il faut pleurer ses morts. J'aime pas cette idée au point que j'arrive pas à m'y faire à l'idée que tu sois morte. Surtout ta présence exaspérante parce qu'elle ne me quitte pas, exaspérante parce qu'en fait tu n'es pas là. Y en a qui en ont après les vivants quand moi j'en ai après les morts. J'en ai après ta présence parce que ce n'est pas ta présence vivante qui est comme moi je t'ai voulue et te voudrais encore à toi qui n'est plus là avec moi. C'est pas un reproche ou peut-être le seul reproche que je peux te faire quand plus personne ne t'en fait et c'est d'être morte. Parce que maintenant il y a moi et les autres et puis plus rien d'autre. 

CITATION

De Miguel Hernandez Elegia a Ramon Sijé: " No perdono a la muerte enamorada,/ no perdono a la vida desatenta,/ no perdono a la tierra ni a la nada."

samedi 26 juillet 2025

Le vieil homme et l'enfant


C'est pas moi c'est mon esprit, ne me demandez pas pourquoi, je ne sais pas, qu'il s'est remis à penser à ce film, comme à une femme qui vous obsède; c'est comme une main l'esprit, vous lui auriez mis la main aux fesses et vous diriez: c'est pas moi c'est ma main, parce que vous ne  commanderiez pas davantage à votre main qu'à votre esprit tout aussi obsédé et qui se poserait sans votre autorisation, bravant tout interdit.

Dans Le vieil homme et l'enfant, un film de Claude Berri, je le dis pour les cinéphiles mais à moi ça me dit rien Claude Berri sinon ce que j'en ai appris et c'est que ça lui est arrivé dans la vie ce qui est arrivé à l'enfant dans le film et c'est que pendant la guerre et comme il était juif, déjà juif à huit ans qu'il dit dans le film, ses parents ont choisi de lui faire quitter la ville pour la campagne plus tranquille.

Là il tombe entre les mains de Michel Simon, je le dis pour les cinéphiles, parce que dans le film c'est juste comme tomber entre les mains des collabos vu que ce vieil homme n'aimait pas la mer (comme dans le vieil homme et la mer) mais Pétain. Seulement il a un grand cœur qui s'éprend aussi de l'enfant et de l'enfant plus que de Pétain.

Tout le monde est en porte à faux, juste comme dans la vie, et c'est ça que j'aime bien dit mon esprit à qui je ne commande pas plus qu'on commande à son cœur et le cœur lui même souvent est aussi en porte à faux avec l'esprit qui ne lui commande pas non plus d'aimer ou de ne pas aimer et ça c'est chez ceux chez qui l'esprit ne commande pas au cœur: comme il y a des esprits libres il y a des cœurs libres.

Le vieil homme n'est peut-être pas un esprit libre (sinon plein de préjugés antisémites) mais un cœur libre, l'enfant aussi qui malgré qu'il soit juif va aimer ce vieux Pétainiste, il y a pas de race, il y a pas d'ennemi de race, il y a seulement un vieil homme et un enfant et c'est ce que le film montre: leur rencontre qui ne s'encombre pas de tout ce qui l'Histoire encombre et ne sera bientôt que décombres de la guerre.

C'est qu'il faudrait distinguer l'Histoire, cette Histoire avec un grand H qui n'est qu'Histoire des guerres (on disait autrefois des rois et aujourd'hui des puissances en conflit) avec la petite histoire qui est celle des hommes et mériterait comme dans ce film un grand H quand elle prend la place de l'autre pour fraterniser, pour s'aimer et non se tuer.

Bien sûr il y a la solitude de l'enfant et la solitude du vieil homme et comme deux solitudes qui se rencontrent, et ce que mon esprit a apprécié c'est qu'ils le seraient seul surtout pour être en porte à faux avec le monde, mais que ce ne serait pas seulement dû aux circonstances mais aussi dû à leur nature propre et rebelle, non conforme, non orthodoxe, non politiquement correct, mais avec ce correctif majeur qui est celui du cœur. 

vendredi 18 juillet 2025

L'espérance de vie


Je crois que l'espérance de vie a remplacé la mort, qu'on ne dit plus je vais mourir mais qu'on mesure un peu ce qui nous reste à vivre comme un capital qui tendrait petit à petit à s'épuiser mais que la maladie peut réduire de façon plus ou moins drastique aussi qu'un accident cette fois-ci réduire à néant; mais il faut entendre que c'est toujours de la vie que l'on parle, à la vie que l'on songe, jamais à la mort.

Si bien que la mort vient soudain interrompre une espérance qui est espérance de vie, aussi courte fût-elle; et ce terme qu'elle met à la vie est toujours inattendue parce que l'espérance est elle toute tendue vers la vie; c'est sans doute aussi qu'on espère plus rien au-delà. Et ceux qui s'absentent en rien ne nous renvoient à la présence de Dieu sinon à leur propre présence que leur absence même nous rappelle en vain.

Je dis j'ai perdu quelqu'un. C'est l'expression la plus naturelle qui me vient. Elle ne dit rien de la mort. Elle ne dit rien de Dieu. C'est la parole d'un païen. Et elle l'est d'autant que quand je la profère, c'est, je le répète, tout naturellement qu'elle me vient. Il n'est pas sûr qu'elle fut venue ainsi à un homme d'un autre temps qu'on dira plus croyant. Car je peux encore avoir de la religion sans plus croire.

Car croire serait croire à une vie après la mort et pour cela il faudrait déjà penser à la mort, se pencher sur le sujet, or le sujet n'est plus d'actualité. On pense à la vie ici et maintenant et si l'on pense à son éventuel prolongement c'est encore ici et maintenant d'où l'euthanasie pose problème: c'est penser à la mort, c'est repenser à la mort comme on n'y pense plus, et quand on n'y pense plus.

Ils ne l'alimentaient plus. Ils ne lui donnaient que de la morphine. Autant dire qu'ils lui administraient la mort. Ce fut le plus pénible a accepter. Il ne s'agissait plus d'espérance de vie. Tout ce qu'on pouvait espérer pour elle c'était la mort et le plus tôt serait le mieux. La morphine n'avait pour effet que de lui éviter des souffrances inutiles. Comme la souffrance augmentait il fallait augmenter la dose bientôt mortelle.

Comment devenir l'artisan de la mort de l'autre si cher à notre vie, combien même ce serait pour lui éviter de souffrir, quand toutes nos espérances sont tournées vers la vie. C'est brutalement non seulement avoir à penser à la mort mais qui plus est l'accepter, la souhaiter. C'est si contraire à notre mode d'exister auquel correspond un mode de pensée d'où la mort est exclue, où tout est espérance et espérance de vie.

CITATION

De Marguerite Yourcenar dans l'Œuvre au noir: "Il faut chérir quelqu'un pour s'apercevoir qu'il est scandaleux que la créature meure..."

dimanche 29 juin 2025

Civilisation et privation


Ce que j'ai pu observer dans ma courte vie, et je la dit courte parce que je la voudrais plus longue, c'est que toute mon évolution personnelle et en elle je vois celle de toute l'humanité comme en celle de toute l'humanité je vois la mienne et parce que trop courte aussi la voudrait plus longue, est le fruit de la privation. A ce titre je crois bien que civilisation et privation soit synonyme.

Et le reproche que je pourrais me faire est de n'avoir pas su me priver assez: y avait-il de la nourriture que je me jetais dessus, sur les femmes j'aurais fait de même, j'entends avec le même appétit, et en cela je pourrais déjà dire que les femmes se refusant à moi, et par la privation que j'en ai eu, ont contribués à mon évolution. D'autres privations ont été le fait de la société dans laquelle je vivais et la place que j'y avais.

Cependant si la privation n'est pas de son fait elle ne répond pas à une intelligence et volonté de qui se sachant être ce qu'il est voudrait être meilleur et pour autant ne le devient pas non plus tout à fait; c'est pourquoi il faut entendre que les sociétés civilisés regorgent de sauvages trop bien nourris tandis que dans les pays où l'on compte des peuples dit primitifs il y a plus de civilisés qu'on ne pense.

Et ce serait par cet effort que nous ne faisons plus et qu'ils feraient alors sur eux mêmes. Je ne suis pas sans penser aux canaques de Nouvelle Calédonie et en particulier à mon ami Cimutru Joseph qui est devenu directeur de trois écoles à Maré tandis que je devenais chômeur en région parisienne. Certes, j'appris que beaucoup de canaques finirent plus mal que moi pour avoir rejetés comme moi notre société civilisée. 

Mais sans aller plus loin que l'Espagne et chaque été dans un petit village du bord de mer au fin fond de l'Andalousie où j'étais dans les années soixante le petit français et c'était ma société et son degré de civilisation qui me faisait voir comme on me voyait, tandis qu'aujourd'hui du moins sur le plan du développement économique et politique l'Espagne a rattraper la France.

Mais surtout les enfants avec qui cet autre enfant que j'étais jouait, et parmi eux je peux compter Alfonso qui était fier d'avoir un ami français qui pouvait lui en apprendre la langue si prisée alors, dont je ne pouvais pas comprendre qu'il ne fut pas toujours disponible et c'est qu'il était à l'étude qui le tenait enfermé de longues heures de la journée et sans doute aussi de la nuit jusqu'à sa licence de physique.

Dans le même temps celle que j'aimais me résistais, non pas qu'elle ne m'aima pas mais qu'elle étudiait la médecine et voulait être médecin avant que d'être ma femme. Certes, il m'eut fallu des parents et une société qui au lieu d'être répressifs m'expliqua tout cela et c'est qu'il n'y a pas de civilisation sans privation. Elle se privait de moi et je fus privé d'elle mais c'est elle maintenant le médecin et moi le bon à rien.

Inutile de se martyriser sur le tard, c'est plut tôt qu'il aurait fallu y penser, mais encore aurait-il fallu que je sache à quel point la civilisation chrétienne est celle de la privation, du sacrifice; le martyr n'est-il pas ce petit génie qui n'aura pas d'enfance. Que je n'ai pas eu non plus d'enfance, voire de jeunesse, c'est pour en faire partie malgré moi de cette société de la privation qui est la société civilisée.

Comme on disait à l'armée "tu marches ou tu crèves" dit la société (dite) civilisée à l'homme (dit) civilisé quand déjà comme Jean Jacques Rousseau j'aimais le bon sauvage sans savoir cependant qu'en lui comme en tout homme il y a l'amour de la civilisation et le goût de la privation. Mais la société ne le dit pas assez ou assez fort ce qu'elle est, qu'elle est la société de la privation.

Elle laisserait plutôt entendre qu'elle est la société de la consommation, pour ne pas dire de l'abondance. C'est aussi que plus que l'intégrer et c'est ce qu'elle exige de tous mais fait mal et c'est par la force; il faudrait avoir en nous intégré la société ce qui n'est pas donné à tout le monde sinon à ceux que privilégie ou favorise le milieu, la naissance, mais aussi et seulement l'intelligence et la volonté.