samedi 21 mars 2026

La politique et les femmes


Il pensait que s'il devait écrire ce qu'il écrirait n'intéresserait pas grand monde parce que ses intérêts étaient ailleurs, ailleurs qu'en la politique et les femmes et que s'il les mettait ensemble ce n'était pas que les femmes s'intéressaient plus que ça à la politique mais qu'il avait remarqué que parmi ses amis ceux qui s'intéressaient aux femmes s'intéressaient également à la politique, c'est-à-dire avec une égale ferveur, ce qui lui faisait dire que les hommes politiques étaient des hommes à femmes, et il ne s'arrêtait pas aux représentants du peuple mais parlait du peuple dans une plus large mesure, des citoyens qui accomplissaient leur devoir de citoyens avec le même enthousiasme qu'ils accordaient leurs faveurs aux femmes, c'est-à-dire avec passion. Là aussi l'on pouvait donc trouver trahison et jalousie, amour et haine, toute la comédie humaine de sentiments et d'intérêts inextricablement mêlés; envies aussi et compétition féroce entre les hommes au point qu'il ne comprenait pas pourquoi Marx s'était limité au champ économique et à toutes ses injustices et inégalités quand il lui semblait qu'en recélait davantage et qu'il faisait plus rage dans la bataille que se livraient les hommes pour les femmes que pour les biens de ce monde; qu'alors qu'aujourd'hui avec la société d'abondance ajoutée à un Etat providence les femmes elles continuaient à manquer cruellement à certains tandis que d'autres n'en sauraient plus que faire tant elles se les disputaient, c'est-à-dire comme s'ils fussent uniques et c'est bien d'ailleurs ce qu'ils leur semblaient aux femmes, et c'est que les autres elles ne les verraient même pas.

Il y avait donc d'après lui chez les femmes un tel et curieux effet d'aveuglement qui était aussi un mélange de passions et d'intérêts conjugués qui auraient dû intéresser à la fois Marx et Freud et restait comme un champ vacant d'investigations, mais les femmes et la politique ne l'intéressaient toujours pas, pas suffisamment du moins pour qu'il s'y jette tout entier et il ne ferait que d'y penser un peu comme à une curiosité intellectuelle, de sorte qui sait si à exciter des esprits plus portés que lui à réfléchir sur le problème. Il y avait que les femmes faisaient beaucoup parler d'elles dernièrement et c'était pour se plaindre des hommes et de leur mauvais traitements; elles entraient aussi de plus en plus en politique. C'est que si elles devenaient l'égales des hommes il était naturel que les hommes et la politique soit devenus pour elles un sujet de préoccupation et d'occupation à l'instar des hommes et sans chercher pour autant à les singer sinon qu'elles ne devaient en effet pas être bien différentes que ces hommes qui s'intéressaient aux femmes et à la politique en s'attaquant elles ici et maintenant aux hommes et à la  politique. Et cela démontrait également que la bataille était bien là où Marx et Freud avaient achoppé, parce que s'il y avait l'amour il y avait aussi la guerre entre les hommes et les femmes, et aussi enflammée sinon plus la guerre que l'amour. Mais c'était une guerre de partisans et ceux qui s'occupaient de politique étaient qu'ils soient hommes ou femmes que des partisans qui se rejoignaient autant dans leur amour de l'autre que dans leur détestation ou exécration de l'autre, ce qui lui avait été souvent aussi curieux de constater.

Bien entendu, il se tenait loin des partis et des partisans ce qui fait qu'il ne prenait pas non plus part au butin, car il se demandait bien s'il ne s'agissait pas toujours et encore de la même chose, de butin et d'actes de pirateries: actes de violences commis à des fins privées. Les femmes aussi qui avaient atteintes leur majorité ou maturité politique voulaient avoir droit au butin et il ne s'agirait pas seulement donc des biens que la société dispensaient avec plus de largesse mais des hommes, et comme les hommes avaient eu droit aux femmes, à la même servilité, à la même docilité, à la même passivité, de la part de ces hommes, que celle dont elles avaient su faire part envers eux par le passé ou qu'elles voudraient définitivement reléguer au passé, au même rang que l'esclavage définitivement s'en affranchir, et non seulement s'en affranchir mais pourquoi pas, gagnant la bataille des hommes, les y soumettre à leur tour, trouver en eux cette servilité, cette docilité, cette passivité qu'il avaient trouver en elles, ce qui ne serait selon l'expression en usage qu'un juste retour des choses; voilà en peu de mots ce qu'il lui semblait vivre et en tant qu'homme faire les frais car, comme dans toutes les guerres, ceux qui en souffrent le plus sont aussi les moins privilégiés, les moins biens lotis, les plus exposés, et il lui semblait que les siens (voulait-il parler de sa famille ou d'une famille d'êtres qui aurait avec lui une certaine ressemblance?) avaient été les moins bien lotis en matière de biens matériel aussi qu'exposés à toutes sortes de pénuries, si bien que vis à vis de cette misère non pas matérielle mais sexuelle et affective ils auraient pu témoigner d'une égale indigence, parce qu'ayant perdu toutes les batailles comment n'auraient-ils pas perdu la première d'entre toutes: celle pour les femmes.

vendredi 20 mars 2026

Les quidams


Il était de ceux dont non pas la présence mais l'absence était remarquée, un quidam, c'est la définition qu'il donnerait d'un quidam, et cela n'avait cependant pas manqué de le surprendre: il ne s'attendait pas à tant.

Il ne s'attendait pas à tant quand le responsable de la salle de musculation s'enquit de la raison de son absence. Il ne s'était pas inscrit cette année. Etait-il malade? qu'il lui avait demandé. C'était dans la rue qui menait à la poste et il se tenait à quelques pas devant chez lui le président de la section Haltérophilie de Saint Maur qui s'entretenait avec un autre homme. Il lui dit son étonnement à savoir qu'on s'interrogeait sur lui et les raisons de son absence. Mais c'est qu'il y avait plus de dix ans, voire quinze, qu'il fréquentait la salle, qu'il s'entendit rétorquer. A quoi il ne sut quoi répondre évoquant le décès récent de sa femme puis qu'il s'était mis au Street workout, s'enfonçant comme on dit à chaque fois un peu plus dans des explications qu'il ne savait pas rendre, peu habitué qu'il était à manquer à qui que ce soit.

Cela n'avait pourtant rien de surprenant: toujours les gens auraient parlé en son absence: c'était aussi ce qui définissait le mieux les gens que de parler derrière le dos des autres parce qu'enfin personne n'avait fait signe de beaucoup sympathiser avec lui pendant ces dix à quinze ans qu'il avait fréquenté la salle de sport de la VGA à Saint Maur bien que tout le monde se soit montré correct et plutôt prévenant envers lui, mais gardant son quant-à-soi aussi que l'adresse de son chez soi réservée à des personnes de son choix, pour ne pas dire de meilleur choix et dont il ne pouvait pas se réclamer. Il fallait dire que sa qualité de sportif comme toutes ses qualités d'ailleurs, car ce n'était pas un être sans qualité, était médiocre, car c'était un être médiocre, un quidam enfin; bien sûr il répugnait à se reconnaitre comme tel mais comment pourrait-il se dire autrement et, ne pouvant se dire autrement, comment pouvait-il prétendre à autre chose qu'une déférence courtoise certes mais pas à de l'admiration; or s'il était bien une autre qualité qui pouvait définir les gens c'était le besoin d'admirer: condition sine qua non à leur besoin de relations, de relations dont ils pourraient faire montre, se prévaloir à l'occasion, n'étant eux mêmes que des quidams, c'est-à-dire ne pouvant se prévaloir d'eux-mêmes il leur fallait se prévaloir des autres qui ne le seraient pas, en tout cas pas à leurs yeux de quidams.

N'empêche que ça lui avait fait plaisir au quidam qu'on pense à lui et qu'on lui dise d'une certaine manière, qu'il exista pour les autres, et il ne pouvait prétendre comme dit antérieurement à une autre existence, à une existence plus haute dans l'esprit des gens qu'une simple reconnaissance non pas de sa présence mais de son absence: qu'il ne venait plus à compter parmi les effectifs de la salle de sport. Non, ce n'était pas non plus une question, du moins il s'interdisait de penser cela, d'inscription, de licence, qu'il n'avait pas payé cette année, car c'était une somme modique pour une salle quasi-municipale, la VGA, pas une de ses salles privées ou d'ailleurs personne ne se connait vraiment ni prend le temps de se connaître; ce n'est pas non plus qu'on y allait comme on va au café du coin mais il connaissait des gens qui allaient au café du coin et qui allaient aussi à cette salle et c'était dans cette salle qu'il les avait connu et non pas au café où lui n'allait jamais et n'aurait jamais pensé que des gens qui fréquentent les cafés soient aussi fréquentables et sympathiques comme ils s'avaient su se montrer avec lui ces quidams, car on pourrait le dire aussi de ces gens qui allaient au café du coin et se fréquentaient que c'étaient des quidams.

Il n'avait pas non plus délaissé la salle pour aller au café et c'était le seul lieu pour lui de sociabilisation que cette salle de muscu de la VGA où il devrait peut-être faire l'effort de retourner incessamment sous peu annonçant par là qu'il était toujours vivant, toujours de ce monde de quidams qui n'ont pas la prétention à une plus haute existence ou reconnaissance de cette existence mais aimeraient comme lui à savoir que leur absence soit remarquée; et il n'avait pu cacher son plaisir plus longtemps à entendre de la part du responsable de la salle sur lequel il ne s'était pas non plus étendu beaucoup à penser ni avec qui beaucoup épanché, mais dont il avait gardé une bonne impression, presque une sympathie naturelle qui serait celle des quidams entre eux, c'est-à-dire sans prétention. Ces hommes sans prétention mais de bonnes intentions étaient tout ce qu'il avait connu dans sa vie et aimer le plus, mais aimer serait un mot trop fort pour des quidams comme eux et comme lui, qu'il avait apprécié le plus serait plus juste de dire, car ils s'appréciaient entre eux il n'y avait nul doute à cela et cela d'ailleurs ne valait pas la peine d'être dit, si bien que c'était bien la première et la dernière fois que personnellement il le dirait et parlerait des quidams qui sans doute ne méritaient pas que l'on parle d'eux en aucun lieu ni en leur présence mais bien (et qui sait si en mal aussi) en leur absence.

jeudi 19 mars 2026

Les femmes bien pleines


Tayeb qui lui disait qu'il aimait les femmes bien pleines, eh bien, il ne savait pas lui s'il aimait les femmes bien pleines mais que ça lui avait fait du bien d'en revoir avenue Marceau et sur les Champs Elysées après qu'il soit sorti de l'Institut Cervantes parce que là il y avait une anorexique dont il avait lu le livre et qui en avait parlé de son livre et un peu de l'anorexie ce mal qui avait selon elle frappé et continuerait de frapper, il suffisait de la voir pour le constater, les adolescentes qu'elle n'était plus mais anorexique un peu encore vu son état de maigreur. 

Il avait même appris quelque chose sur l'anorexie parce qu'il avait toujours entendu dire que ces adolescentes voulaient plus manger pour ressembler aux icones de la mode et de la beauté quand Rosalio, l'autrice, parlait elle plutôt de reprendre possession de ce corps qui semblait ne plus lui appartenir mais à la société, lui commander enfin ce que la société ne lui commandait pas, de déplaire quand il voudrait plaire, toujours répondant aux injonctions de la sociétés, mais toujours Rosalio il répondait aux injonctions de la société, qu'il aurait aimé lui dire, dans un cas comme dans l'autre, dans un cas à une société qui fonctionnerait bien et dans l'autre à une société qui ne fonctionnerait pas bien.

Il voyait ces femmes bien pleines sur les Champs Elysées comme les aimait Tayeb qui aimait les femmes et la vie et c'était comme si Tayeb c'était la société et qu'il aurait appris ça de Rosario, l'écrivaine  et qu'il pouvait comprendre maintenant et grâce à elle, Rosario, pourquoi lui il aimait aussi ou plutôt les femmes qui étaient pas bien pleines, un peu maigres, on dit minces, parce que si c'était aussi la société c'était la société qui fonctionnait plus très bien. Et il pensait alors aux pigeons de Paris qu'il voyait bien gras un peu partout et qu'un peu partout on les nourrissait  comme la société nourrit ces femmes bien pleines jusqu'à cet homme un clochard qui pourtant ne devait pas avoir de quoi se nourrir et qu'il avait vu lui les nourrir aux pigeons de Paris et c'était marrant que ces pigeons de Paris le renvoyait aux champignons de Paris qui étaient bien pleins, eux aussi.

Mais si on y regarderait de plus près il pourrait y avoir un pigeon à qui il lui serait arrivé quoi que ce soit de mal, qui ait une patte en moins ou reçu un coup dans l'aile, et c'est ce qui était arrivé à Catalina la protagoniste dans le livre de Rosario, qu'elle avait été presque violée enfin sexuellement agressé, c'est-à-dire que ça lui avait pas plu, que ça avait dû pas être le bon moment ni la bonne personne et que ça peut arrivé des fois que ça coïncide mal quand tant d'autres fois ça peut bien coïncider, même s'il fallait forcer un peu, que ça se faisait jamais tout seul mais quand même naturellement dans la plupart des cas, et il repensait lui aux pigeons gras et bien nourris de Paris qui roucoulaient tandis que grassement et voluptueusement ils se déplaçaient en sautillant gaiement sur les pelouses récemment tondues de la capitale et à ses femmes bien pleines de la capitale aussi qui devaient bien manger, bien boire et bien baiser aussi comme on dit trop vulgairement, mais la vie aussi était vulgaire et c'est pourquoi il avait toujours eu un faible lui pour les femmes comme Rosalio ou presque comme Rosalio, minces mais pas maigres, il allait pas jusque-là, peut-être que la société de son temps non plus elle n'allait pas jusque-là.

Il y avait bien une société qui s'aimait pas, qui aimait pas son corps, le corps social, comme Catalina qui n'aimait pas son corps, une société qui rejetait le corps social, comme Catalina rejetait son corps, et on aurait pu dire alors que c'était un phénomène de société, propre à cette société comme à Catalina, et que Catalina qui voulait pas de cette société, en faire parti, en faisait encore parti mais de façon maladive. Il avait cru comprendre quelque chose comme cela dans Freud, ce livre Malaise dans la Civilisation, et son explication de psy et son Surmoi qui était comme ce mal qu'on aurait voulu prendre sur nous et qui finalement aurait pris possession de nous, auquel on finirait par obéir malgré nous comme Catalina elle finirait malgré elle par obéir aux injonctions de la société, d'une société malade qui ne s'aimerait plus et comment pourrait-elle s'aimer si elle était malade. Il repensait à Tayeb et aux femmes bien pleines et qu'il faudrait qu'il arrête lui avec les femmes pas bien pleines, qu'il retourne aux femmes bien pleines comme on retourne à la vie, à une vie qui n'était peut-être plus la vie de son temps ni celles des femmes de son temps qui parlaient toutes de viol, comme si ça se passait toujours mal pour elles et avec les hommes, que la relation elle était plus bonne et qu'il fallait qu'elle soit bonne la relation pour qu'elles soient bien pleines. 

mercredi 18 mars 2026

Quand il sortirait de cette vie


Pourquoi s'était-il arrêté à cette phrase: "quand il sortirait de cette vie", sans doute voulait-il y donner suite: quand il sortirait de cette vie se sera avec une expérience humaine. Et c'était tout, ce serait tout. Non, il chercherait à en dire un peu plus long, en parlerait comme d'une expérience humaine triste et pauvre. 

Pauvre en humains car il ne les aurait pas beaucoup fréquenté les humains, pas suffisamment cependant, pensait-il, pour pouvoir avoir sur eux un jugement sûr comme ce Pollock Nageoire de l'Echange de Paul Claudel; il n'avait pas eu besoin de vérifier le nom de ce personnage ni du roman qu'il avait lu il y avait bien plus de vingt ans parce qu'il était au programme de la licence, l'UE de français qui lui avait mérité une bonne note et l'attention du professeur de Lettres de la faculté, chose assez rare pour qu'il l'eut noter; mais c'était surtout qu'il s'était dit plus que jamais qu'il n'était pas fait pour les affaires car Pollock Nageoire savait aussi bien estimer les choses que les gens tandis que lui semblait ignorer de chacun la véritable nature et s'il y en avait une qui leur fut personnelle. C'est surtout le caractère variable et trompeur de la nature humaine qu'il retiendrait, de sorte qu'il avait du mal à se former un jugement qui fut définitif et catégorique ou de les ranger en ennemis ou en amis qui étaient les deux camps qu'il leur avait vu former sans lui se décider, c'est en partie ce qui lui faisait dire qu'il n'était pas un homme rangé.

Triste parce que sa relation avec les humains souffrait d'un manque d'investissement affectif qu'il ressentait douloureusement. Il voyait bien que le cœur n'y était pas. Souvent leur effort était louable mais le cœur n'y était pas. Sa demande était excessive dans le sens que la demande excédait l'offre. Pourquoi avait-il toujours été comme cela? Il aurait tellement été plus facile pour lui de vivre avec une exigence moindre. C'était demander l'impossible et rendre par conséquent le possible invivable. Il était proprement invivable ou le deviendrait bien vite pour ses semblables peu habitués qu'ils seraient à placer la relation sur le même plan et à la même hauteur que lui. Ils voyaient qu'ils n'y étaient pas, qu'ils n'y étaient jamais et n'y seraient jamais aussi que dans la durée, c'était proprement épuisant que de le suivre, quasi inhumain, il fallait qu'il en prenne conscience et ramène sa prétention à la baisse; mais voilà il ne pouvait se satisfaire de si peu, de ce qui pour lui était si peu et qui sait si beaucoup trop pour les autres.

Enfin, quand il sortirait de cette vie ce ne serait pas sans l'ignorer et en cela il pourrait dire qu'il avait progressé en matière d'expérience humaine bien qu'il ne put pour autant changer les autres comme changer lui-même. Se résigner? Se résigner non plus. Vivre ne pouvait être se résigner mais espérer: "tu peux toujours attendre" qu'il se disait à lui-même et riait on ne sait si de lui-même ou des autres.

mardi 17 mars 2026

Le rocher


La mer s'est retirée dans le lointain

Il y a plus que la plage de sable fin

Et des dunes en guise de vagues

Et toi en solitaire qui  divague

La mer est plus qu'une image

L'eau n'est plus qu'un mirage

Sur la plage tout s'efface

Inutile de suivre la trace

Dans le creux du coquillage enfant

Ce que tu entends c'est que du vent

Et cette rumeur là ne vient pas de la ville

C'est dans ton cœur qu'il fait grand bruit

Mets tout de suite fin à tes pleurs

Plus rien qui ne berce ta langueur

Tu n'es plus ce rocher si fier

D'avoir eu à ses pieds la mer

Mais plus qu'un tout petit grain

Et la mer au loin au loin au loin

dimanche 15 mars 2026

Les hommes au travail


Il y avait des choses qu'il ne se disait pas à lui-même et qu'il lui faudrait écrire, écrire comme une forme de se parler à soi même avant de s'adresser aux autres car les écrits ne sont pas destinés par nature à la publication, a être entendu comme une conversation, comme une conversation ne s'adressent pas à quelqu'un de particulier, ce qui signifie bien qu'écrire est se parler à soi-même, se parler à soi-même quand il y a des choses qu'on ne se dirait pas si on ne les écrivait pas.

Maintenant qu'il ne travaillait plus il n'avait plus l'obligation d'être avec ceux qui travaillaient et comprenait enfin que s'il n'avait pas eu la force de travailler plus longtemps ce n'était pas le travail qui en était la cause mais qu'il n'avait pas eu plus longtemps la force d'affronter ceux qui travaillaient, que c'était ou avait été pour lui, et il ne mâcherait pas ses mots pour une réalité qu'il aurait du mal à rendre compte autrement, c'est-à-dire dans les détails d'une vie de travail qu'il ne voulait pas se rappeler et qui était celle de ses rapports avec eux, un enfer. L'enfer c'est les autres est une phrase incomplète: l'enfer c'est les autres au travail. 

En dehors du travail ce n'étaient plus les mêmes, du moins il lui semblait avoir affaire à des personnes différentes et il ne pouvait comprendre que se furent les mêmes. Son erreur sûrement avait dû d'être lui le même dans le travail qu'en dehors du travail, le même avec ses semblables qui n'étaient pas alors ses semblables puisqu'ils ne se montraient pas être les mêmes avec lui qu'ils étaient en dehors du travail. Il voulait souligner ce point qui était pour lui d'une extrême importance et gravité et remettait en question l'idée d'identité car il lui aurait été désormais bien difficile de juger d'une personne sans l'avoir vu et connu dans son travail. Est-ce que l'homme au travail était un ersatz de l'être humain? C'est la question qu'il se posait tandis que l'on parlait encore de l'accomplissement de l'homme dans son travail.

On était le Week end. Il ne mettrait pas le nez dehors de tout le Week end. Aussi il hésitait à sortir les jours fériés et n'avait jamais aimé prendre ses vacances avec les autres, les autres étant ceux qui travaillent, les loups pour l'homme, parce qu'encore une fois il fallait préciser que l'homme est un loup pour l'homme dans le travail mais en dehors du travail il avait connu plus d'agneaux que de loups; si bien qu'il avait bien du mal à croire que c'étaient les mêmes; il ne pouvait pas croire que c'étaient les mêmes auquel cas il n'aurait pas d'amis. Jamais il n'avait compté d'amis parmi ces collègues de travail. Depuis qu'il était retraité il avait des amis qui étrangement ne parlaient jamais ou que très rarement avec lui du temps où ils travaillaient, et surtout pas de leur ex travail; ils n'avaient pas tort, ça aurait été aussi déplaisant pour lui qu'à une femme d'entendre son mari parler de son ex; c'était alors un autre homme dont elle aurait préféré tout ignorer.

C'est que les rapports dans le travail c'est un peu comme les rapports dans les couples: ce qui n'a pas bien marché est de triste mémoire, ce qui a avilit la relation ne mérite pas mention, n'est pas une référence dans la relation; eh bien il se trouve que pour beaucoup de ses amis retraités faire mention de leurs rapports dans le travail ils l'évitent, en tout cas avec lui qui leur rend grâce pour cela. Ils n'auraient pas cependant cette difficulté qu'il a lui à sortir quand tout le monde sort, comprenez bien quand il dit que tout le monde est de sortie c'est qu'il inclut aussi ceux qui travaillent et qu'il redoute. C'est qu'il n'a plus (l'a t-il jamais eu?) ce minimum d'agressivité, de sauvagerie, de barbarie, d'absence de sensibilité, de brutalité, de grossièreté, de vulgarité, d'autorité bête et méchante, d'égoïsme, que pour lui il faut avoir au travail ou si l'on veut travailler. On parlerait plutôt de sociabilité au travail parce qu'il faudrait ajouter à toutes les qualités précédemment énoncés l'hypocrisie, les ragots ou dénonciations ou colportages ou commérages ou médisances et autres éléments indispensables ou inhérents au travail.

Il aurait tant aimé ne pas connaitre les hommes au travail pour pouvoir les aimer sans appréhension car ce qu'il pouvait appréhender le plus c'est d'avoir à travailler avec eux et d'entendre qu'ils s'affirment au travail lui donnait de l'urticaire et la boule au ventre comme quand il allait au travail parce que c'était les rejoindre et qu'ils allaient se comporter avec lui comme ils se comportaient entre eux, mais lui il supportait pas cette relation au travail, qu'ils puissent être comme cela au travail entre eux, se traiter de la sorte, que ce n'était pas humain de se traiter de la sorte et c'était qu'il était trop sensible ou qu'eux ne l'étaient pas; mais ç'est pas vrai qu'ils ne l'étaient pas parce que maintenant il connaissait leur sensibilité seulement qu'ils la laisseraient pas effleurer au travail et c'est juste ça qu'il leur reprocherait d'avoir oublié au travail qu'ils étaient humains comme ils pourraient l'oublier demain s'il y avait la guerre. Non! il resterait enfermé chez lui aujourd'hui dimanche et ne sortirait que lundi quand ils seront tous retournés au travail.

samedi 14 mars 2026

Notre corps et nous (ou états du corps)


Quelqu'un qui va dormir tout ce qu'il a envie c'est qu'on le laisse dormir et surtout qu'une fois endormi personne ne vienne le réveiller; pourquoi n'en serait-il pas de même pour quelqu'un qui va mourir, pourquoi n'aurait-il pas envie qu'on le laisse mourir et surtout qu'une fois mort personne ne le ramène à la vie; et c'est bien ce qui se produit. Maintenant si nous sommes bien réveillés et pas fatigués du tout on a effectivement pas du tout envie de dormir. On fait l'expérience d'états du corps différents qui amènent un état d'esprit différent si bien que quand on est dans le second état et c'est celui qui procède à notre vie en bonne santé on est pas du tout prêt à accepter la mort mais c'est trop tôt la considérer puisqu'elle ne correspond pas à notre état physique; il est naturel aussi de ne pas y penser, naturel à notre état de vie qui est celui du corps.

La religion ou la philosophie qui voudrait qu'on l'ait constamment à l'esprit, la mort, me parait ne pas tenir compte des états du corps, de sa prédisposition ou pas à l'accepter. Faire fi de son corps c'est bien tout ce que les religions et les philosophies ont faites jusqu'à présent et c'est aussi un déni du corps. Vouloir commander à son corps c'est comme vouloir commander à la nature et ne pas le laisser vivre c'est ne pas se laisser vivre; aussi le découvrir c'est nous découvrir en lui une vie; une vie qui ne se refuse rien, pas même la mort, comme on ne se refuse pas de dormir et sans nourrir l'espoir de se réveiller. Cet espoir est celui d'une humanité qui n'écoute pas son corps, son corps qui est sa nature propre. Il est bien connu que la société comme la civilisation veut avoir la main mise sur les corps comme sur la nature, en disposer à volonté, et c'est son point de vue qu'elle nous fait adopter de gré ou de force.

Et si les états d'âme n'étaient rien d'autres que des états du corps qui nous les procurait. Il n'y a pas si longtemps que ça dans l'histoire de l'humanité comme dans celle de la médecine on parlait de sanguins, de bileux, de lymphatiques, le rapport au corps était clairement souligné; que cela ne soit plus aussi clair ne veut pas dire non plus qu'il n'y en ait pas de rapport, et l'expérience de tous les jours nous fait clairement appréhender la nature humaine selon des critères physiques qui certes s'ajustent ou se nuancent d'après la dite expérience pour être de moins en moins des préjugés et si jamais une science exacte une science humaine qui aurait fait ses preuves, de plus en plus ses preuves au cours de notre vie et de ses observations qui nous amèneraient à saisir de mieux en mieux la nature humaine en commençant par la nôtre qui aussi nous échapperait de moins en moins si nous étions, non pas à l'écoute de notre âme, mais de notre corps et de ses exigences. Ainsi tout le monde a fait l'expérience d'états euphoriques après quelque exercice physique, d'être parti triste à la salle de sport et d'en être revenu la gaité au cœur, d'être parti angoissé pour une promenade en forêt et d'être revenu plein de paix et de sérénité après ce retour à la nature qui est aussi un retour à notre corps.

Aussi si la mort nous est étrangère elle n'est pas étrangère à notre corps mais bien à la société dans laquelle nous vivons, comme d'ailleurs le corps l'a longtemps été pour ladite société qui ferait peut-être seulement mine aujourd'hui de le prendre en considération et plus dans les discours que dans les faits, l'ostracisme est bien entendu le rejet du corps de l'autre. Et comme c'est jamais nous qui mourons mais l'autre le rejet de la mort c'est d'abord le rejet du corps de l'autre. Si nous ne communions pas par le corps nous ne communions pas et la communion du saint esprit on a bien vu ce que cela à donné au cours des siècles: des morts et encore des morts. En perdant de vue le corps de l'autre on perd de vue la mort puisqu'on a dit que c'est toujours l'autre qui meurt et jamais nous. Il meurt loin de nos yeux dans des hôpitaux et dans des maisons de retraite, livré aux mains des spécialistes, certes bien plus compétentes que les nôtres mais bien moins familières. S'est-il jamais réconcilié avec son corps contre lequel on continue à se démener avec tous les moyens que la société met à notre disposition, l'état d'urgence car c'est ainsi qu'on l'appelle ne s'y prête pas ou moins que les veillées; ce n'est plus toute l'humanité, une humanité familière qui veille un corps, l'accompagne la compagnie des autres corps se familiarisant aussi avec la mort, mais une société mise en alerte par une mort imminente et anonyme et étrangère et qu'on voudrait pas de ce monde.

vendredi 13 mars 2026

Le lecteur de l'invisible


Lui était venu, et cela l'avait surpris, l'envie de relire un livre comme l'envie de revoir quelqu'un, dont sans doute la présence humaine lui avait semblé si forte, si prégnante, dans ses écrits, qu'on aurait dit lui vivant s'exprimant ouvertement sur ce qui lui tenait le plus à cœur. Jamais ou que très rarement il n'avait eu ce rapport avec ses semblables comme il lui semblait avoir dans ses lectures: la plus grande fiction était bien là: celle de croire pouvoir s'en approcher le plus parce qu'enfin le corps dans tout ça était absent or c'est le corps qui est vivant.

L'étrangeté de cette relation le frappait, relation qui bénéficiait d'une dispense du corps comme l'enfant qui voudrait bénéficier d'une dispense de sport comme d'une contrainte qu'on imposerait à son corps. Toujours l'on aurait fait la part plus belle à l'esprit qu'au corps aussi qu'appris à vivre par l'esprit plus que par le corps. Mais quand il pensait à Sylvie il la faisait aussi revivre. Rien n'est jamais aussi présent que dans notre esprit là où rien ne meurt.

Alors qu'il marchait dans le bois de Vincennes il s'était dit que la pensée qu'on ne voit pas pouvait arriver à faire qu'on ne voit pas ce qu'on voit et voit ce qu'on ne voit pas, et cela l'avait dérangé parce qu'il aimait ce paysage qu'il traversait tandis qu'il était occupé à ses pensées; parfois même il lui arrivait de lire en marchant comme dans ce sentier de la forêt à Boissy Saint Léger qu'il était allé chercher comme on va chercher un coin calme dans le seul but de s'y adonner au plaisir de la lecture.

Comme il y aurait des écrivains de salon il y aurait des lecteurs de salon quand à lui il lui fallait la nature pour lire comme à Jean Jacques Rousseau à en croire son promeneur solitaire il avait fallu la nature pour écrire. Il aurait pu en citer d'autres mais c'était l'un de ceux qui avaient réussi à se rendre vivant à ses yeux de lecteur. Mais ce qu'il avait eu envie de relire comme on a envie de revoir une personne que par ailleurs il n'avait jamais vue c'était Roland Barthes. Il ne saurait dire pourquoi la lecture de Roland Barthes l'avait marquée, pas plus que l'on ne saurait dire pourquoi telle ou telle personne nous avait marquée.

Cependant il fallait qu'il finisse de lire la educacion fisica de Rosario Villajos parce qu'elle se présenterait à lui comme à d'autres en chair et en os et dans quelques jours à l'institut Cervantes et qu'il aimerait finir son livre avant de la voir et de l'entendre, sans doute histoire de voir si elle répondait à l'idée qu'il s'en était faite et si ses paroles répondaient bien aussi à ses écrits; mais déjà il savait que ses écrits étaient allés plus loin parce qu'elle serait allé chercher plus profondément en elle et aurait comme tiré d'elle sa substantifique moelle, ce qui était une expression toute faite mais qui rendait pour lui une réalité invisible pareille à celle que peut rendre la lecture.

Une impression notable


Il lui fallait noter cette impression et réfléchir dessus parce qu'elle était forte et inhabituelle bien qu'il pourrait la rapprocher d'autres impressions similaires mais ce ne serait que pour mieux l'en distinguer. 

Au cours d'une de ses nombreuses promenades sur les bords de Marne et au lieu d'être gagné par une certaine lassitude, d'être blasé par un environnement qui l'avait pourtant ravi, il fut saisi par cette impression qu'il avait ressentie la première fois que Sylvie lui avait fait connaître son lieu de résidence. Elle le lui serait apparue en personne, et c'était huit mois au moins après son décès, qu'il n'aurait pas été aussi surpris et émue par l'endroit. Cependant, ce qui lui était arrivé paraitrait plus crédible qu'une apparition de la défunte, et c'est ainsi qu'il la reçue. 

Mais, à bien y réfléchir, c'était à peine croyable: comment pouvait-il avoir ressenti aussi fortement ce qu'il voyait, comme si c'était la première fois qu'il le voyait et en présence de la femme qu'il aimait, ce qui ne pouvait qu'avoir ajouté à son émoi, aussi que la beauté de sa femme à la beauté des lieux; et ceci qu'il s'y retrouvait bien des années plus tard, après qu'elle soit morte d'une longue maladie débilitante et après que bien des fois il eût pu trouver le lieu plutôt déprimant, ce qui d'ailleurs lui avait souvent fait renoncer à revenir en des endroits qu'ils avaient fréquentés ensemble.

Ainsi, il en avait été différemment quand sur les quais de la Seine et alors qu'il était en charmante compagnie, et c'était avant Sylvie, il avait eut le sentiment, un sentiment bien tragique celui-là, qu'il y reviendrait mais seul cette fois. Et cela c'était effectivement produit et il en avait été très malheureux. C'est ce qui arrive le plus fréquemment quand une personne chère nous a quitté et que nous sommes amenés à repasser par ces lieux qui ne manquent pas de nous la rappeler.

Ce n'avait pas été le cas cependant et ce n'est que maintenant s'interrogeant sur cette impression qu'il se rappelait que c'est exactement ainsi qu'il avait éprouvé les lieux quand pour la première fois il en avait eu connaissance et que c'était Sylvie et personne d'autre qui lui avait permise et procurer une telle émotion. Son amour aussi était neuf alors. C'était il y a plus de dix ans. Quand il ne songeait plus désormais qu'a quitter Saint Maur et les bords de Marne parce que Sylvie qui l'y avait amené les avait quitté et que justement cette impression lui avait semblé définitivement morte.

Excepté cette apparition, car bien qu'il n'y eut pas apparition il pourrait en parler comme d'une apparition pour le caractère éphémère de l'impression reçue et l'inhabituelle bonheur que sa fréquentation des bords de Marne lui avait procuré; fraîcheur aussi du sentiment auquel il avait coûté à sa mémoire d'opposer un franc démenti. Pourtant, quelques secondes, il avait été heureux comme il y avait longtemps qu'il n'avait plus été heureux et comme, il y avait fort à parier, il ne le serait plus jamais, car, entre-temps, il avait perdu Sylvie.

jeudi 12 mars 2026

Tabous et sexualité sur l'île


Pour commencer c'était pas vrai que sur les îles la sexualité elle serait plus libre. En tout cas pas en Nouvelle Calédonie et pas au temps où Kamadja il y était, à moins que les petits Kanak de l'internat ils soient, comme Kamadja qui était le plus déshérité des petits Blancs, les plus déshérités des petits Kanak, parce que c'était pas seulement matériellement qu'ils étaient dépourvus de tout mais aussi affectivement et aussi sexuellement, pour ainsi dire il manquait de tout et surtout d'éducation sexuelle quand on les avait tous envoyés à Nouméa pour leur éducation, l'autre, la scolaire, qui semblait être la seule pour laquelle les adultes avaient pensé à eux; enfin à s'en débarrasser, à les mettre à la charge de l'Etat et de ses institutions qu'on aurait pas pu dire non plus bienveillantes pour eux, car c'était pas non plus à l'Etat qu'ils étaient livrés, à sa surveillance, mais à eux-mêmes la plupart du temps, et c'est jamais bon ça que d'être livré à soi-même et à ses pulsions qu'il pensait Kamadja qui pensait toujours à retardement comme une bombe qui aurait pu exploser mais qui avait jamais explosé.

C'était Eros le grand responsable de toutes ses bagarres entre eux qui se déclenchaient comme autant de points d'incendies à l'internat et au lycée, pas les filles, parce qu'ils en parlaient jamais entre eux des filles, ça devait être tabou pour les petits Kanak, aussi chez son correspondant Abel Wadra de Maré qui l'accueillait chez lui certains Week end, mais comment aurait-il pu en parler avec lui le petit Blanc, c'était pas non plus son père pour ça, et lui non plus Kamadja il aurait pas pu lui parler de ce qu'il ressentait pour Wayéméné Helenne qui était aussi une Kanak de Maré parce qu'en ce temps là ça se faisait pas entre une Kanak et un zoreil. L'internat des garçons était séparé de l'internat des filles, et c'était pas l'absence d'envies de filles, mais l'absence de filles qui coupait court à tout. Sur le moment Kamadja il s'en serait pas douté que tout son malheur, que toutes ces bagarres, viendraient peut-être de là, bien que ça devait le démanger, seulement ça devait être comme un peu honteux pour tous ceux qui avaient à se satisfaire tout seul la nuit quand tout le monde dormait ou faisait semblant de dormir dans les dortoirs à la faible lueur de l'éclairage de sécurité et quand ils pleuraient pas tous le manque des parents, ce qui était honteux aussi et bien caché aussi.

La misère sexuelle elle commence très tôt et c'est sur toute une vie qu'elle peut se poursuivre après comme toutes les misères qui affectent la frange la plus défavorisée ou déshéritée qu'il se disait maintenant Kamadja parce que tout partait toujours des parents qui peut-être non plus n'avaient pas eu beaucoup de chances sur ce plan là et seulement des enfants; il voulait dire qu'ils avaient reçu pas plus d'amour qu'ils avaient à leur en donner en partage. Kamadja devait bien sentir tout ça mais pas pouvoir l'exprimer comme qu'y avait une grande différence entre lui le petit Blanc à l'intérieur des murs de l'internat et les petites Blanches à l'extérieur de ces mêmes murs, les externes qui occupaient les premières places dans la classe. On aurait dit qu'elles se moquaient de lui en le regardant où le provoquaient, il aurait pas trop su bien dire sinon qu'il avait retenu les chaussures à talon que l'une portait et des bas et une jupe, un chemisier un peu échancré; des vêtements qu'elle était seule à porter quoique sa copine assise à côté et qui le dévisageait aussi pendant toute la classe était habillée un peu de la même façon qu'il pourrait maintenant dire à la mode occidentale qui était la façon dont avait de s'habiller les Blanches sur l'île et ça devait être pour montrer qu'elles avaient une longueur d'avance sur eux les internes. Qui sait si on pouvait les retrouver sur cette plage de nudistes qu'il y aurait du côté de l'Anse Vata et du Casino, que c'était une plage privée où lui Kamadja et les Kanak n'auraient de leur vie jamais accès, mais seulement oui dire ou fantasmer dessus.

Elles auraient pu faire leur éducation sexuelle, mais voilà, c'était comme deux mondes qui se rencontraient jamais. C'était bien du même monde que devait venir celle qui était toute nue dans la voiture garée le long de la côte que les internes en rang devaient gravir pour se rendre de l'internat au lycée que Jésus Christ en personne il avait pas dû souffrir autant qu'eux tous en voyant ce dont ils étaient privé, que c'était comme un supplice des yeux, parce que tout passait par les yeux et que le corps lui il pouvait pas vivre ça, qu'il pouvait rien vivre à l'internat sinon les coups, les coups que les parents pouvaient plus leur infliger parce qu'ils étaient comme hors de portée mais qu'ils s'infligeaient les uns les autres à défaut de mieux. Pour les filles internes il y avait peut-être plus longtemps que l'éveil sexuel c'était fait sentir, qu'elles en pouvait plus d'attendre qu'ils se manifestent et que comme ils se manifestaient pas commençaient un peu à écarter les cuisses comme Rosina de Lifou et Helene de Maré qui se trouvaient sur les quelques marches qui séparaient l'internat des filles de l'internat des garçons quand Kamadja revenait de la brousse à Nouméa et les voyait là se moquer un peu de lui sur son passage, c'est qu'Eros c'est comme un petit diable moqueur et dont la moquerie dissimulerait mal l'envie, mais ça Kamadja il en avait pas idée.

Cilane le petit Kanak de Lifou il lui aurait finalement sauter dessus à Helene qu'il revoyait courant le manou déchirée que ça devait avoir été un viol ou une tentative de viol que c'était tout ce qui leur restait quand ils étaient empêcher de tout et qu'ils n'avaient non plus le temps de rien parce que les filles elles faisaient que passer comme un troupeau de bêtes sauvages craintives et apeurées  et que s'ils leur sautaient pas dessus au passage elles leur échapperaient: à situation anormale comportement anormal. La prédation, des prédateurs, mais ils manquaient de nourriture (le pain qu'il allait voler Kamadja à la cantine quand Cimutru Josef de Maré faisait le gué parce que le chef de table et les autres avaient tout raflé avant que le plat arrive à son niveau), et affectivement et sexuellement aussi c'était que des affamés. Puis grâce à Cilane Noêl il avait pu voir lui kamadja le petit Blanc les seins noires d'Helene qui lui était en temps normal interdit de voir et encore plus de toucher, Helene qui lui avait seulement montrer ses cuisses d'ébène en même temps que sa copine Rosina dans l'escalier, c'est que les filles de l'internat elles devaient aussi en mourir d'envies qu'il se passe quelque chose entre eux mais pas de cette façon là, la violente qui était la seule qu'ils avaient pourtant connus, de faire, d'approcher, et d'agir avec leur corps, que c'était à pleurer rien que d'y penser parce que Cilane il était pas méchant mais malheureux, à moins que ce soit la même chose que d'être méchant et d'être malheureux; et c'était grave alors parce que lui Kamadja on aurait pas pu dire non plus qu'il était heureux ou qu'il y en est un parmi eux d'heureux à l'internat. 

Kamadja il s'était pris beaucoup de coups de pieds dans les parties quand il s'était battu et s'était souvent et souvent malgré lui malgré qu'on l'appelle le provocateur à l'internat et c'était comme s'il cherchait les coups mais c'était pas vrai, ça il aurait pu le dire mais il avait jamais eu le droit à la parole, même chez lui, mais aux coups, si bien que les blouses blanches qui avaient examinés de près les internes, les internes jusqu'aux couilles, elles l'avaient tripoté et il avait pas aimé comment elles l'avaient tripoté et elles avaient pas jugé ça normal et Kamadja il l'avait vu à la tête qu'elles avaient faite et que s'il y avait eu les parents pour leur en parler qu'elles leur en aurait parlé, mais voilà il y avait pas les parents alors elles finirent seulement par lui dire méchamment que c'était fini pour lui et qu'au suivant, mais encore une fois il voyait bien qu'elles étaient pas contentes après lui mais qu'elles l'auraient oublié aussitôt parce que de toute façon il faisait lui aussi parti des oubliés du Pacifique sud. L'explication de Kamadja elle tenait peut-être pas debout, pas plus que son sexe, mais il y avait bien quelque chose qui fonctionnait pas bien avec lui son sexe, seulement Kamadja si elles voulaient pas voir il voudrait pas voir lui non plus et pour ce qu'il en faisait de son sexe ça changeait rien, ni alors ni beaucoup plus tard parce qu'il aurait pas beaucoup de femmes à mettre dans son lit quand il aurait un lit à lui et pas d'enfants; qu'il saurait jamais s'il aurait pu en avoir parce que de toute façon il en aurait pas voulu si c'était pour qu'ils vivent ce qu'il avait vécu lui Kamadja, lui et son sexe qui avait pris que des coups.

mercredi 11 mars 2026

Un bien pour un mal


Qu'est-ce qu'on est à côté de milliards d'êtres, on est rien si on est que soi-même, on est rien si on est pas aussi les autres et c'est ce qui arrive à l'écrivain, du moins dans ce qu'il écrit, et que les autres, les millions d'autres vont lire, d'autres qui comme lui, lui qui n'est pas écrivain mais lecteur, n'arrivent pas a être des millions d'autres mais en tant que millions d'autres se trouvent compris par l'écrivain dans ses écrits.

Mais l'écrivain aussi accourt au rendez-vous de ses lecteurs, sans doute veut-il mettre un visage sur ses lecteurs, se dire voilà qui me lit, en dehors de toute politique éditoriale et mercantile. Son lecteur n'est plus un lecteur idéal, dont il se ferait du moins une idée sans l'avoir jamais vu ni entendu et bien qu'il le voit peu et l'entende encore moins peut se dire: c'est pour ça que j'écris? Bien sur, il ne le dira jamais et peut-être encore le préfèrera t-il aux critiques et autres intermédiaires entre lui et son lecteur, à moins que tous l'en protège, et que s'il leur serait livré tout cru il serait mangé tout cru.

Ainsi, lui en tant que lecteur qui avait approché nombre d'écrivains, et pas seulement leurs écrits, il leur portait maintenant une attention clinique et se demandait quand il les voyait de quoi il pouvait bien souffrir pour s'être donné tant de peine à écrire tant de pages et à inventer tant de personnages, de déguisements et accessoires, de mises en scène… Leurs écrits ne livreraient qu'une part de la vérité sur le mal dont il souffrait et l'autre part il lui resterait à la découvrir en les voyant et les entendant. Leur souffrance était problématique. Il entendait par là que si elle ne semblait pas poser problème à des millions d'autres au point d'écrire un bouquin ce n'était pas leur cas, un cas certes pathologique. L'était-elle cependant seulement et suffisamment pour que ces millions d'autres se prêtent à les lire? C'est qu'ils en seraient affectés à un degré moindre mais que la lecture des dits ouvrages raviverait leur mal, ce mal que l'écrivain aurait réussit à extérioriser, pour ainsi dire à leur refiler.

Bien sûr, le mal devait déjà être en eux, leurs lecteurs, comme à l'état germinal et c'est à germer et se développer, voire s'épanouir ou tout du moins à sa prise de conscience qu'aurait aidé l'écrivain en étalant sa souffrance sur des lignes et des lignes écrites des fois à la va vite parce que le mal se ferait trop pressant et c'est à cela que l'on reconnaissait les grands malades, pardon, écrivains; quant aux autres la page blanche devrait les renseigner sur leur mal et les rassurer plutôt que de les inquiéter. C'est qu'il en avait marre de les entendre se plaindre de la page blanche qu'ils devraient accueillir comme une rémission de leur mal enfin soigné au bout de je ne sais combien de bouquins. Qu'ils entretiennent leur mal comme une source de revenus il n'était pas loin d'y croire et l'habitude d'écrire comme une habitude de se plaindre il n'était pas loin non plus d'y croire. Voyait-il là sur scène le malade imaginaire de Molière?, c'était la question qui lui venait à l'esprit à chaque fois qu'il voyait et entendait un écrivain. Et l'on pourrait dire d'eux comme on dit de beaucoup de maladies: qu'il y a une part physiologique et une part psychologique.

Mais le lecteur aimait son écrivain comme on aime son mal, car souvent c'était le mal dont il était lui-même affecté et le traitement que lui réservait l'écrivain qu'il aimait: jamais on ne l'avait aussi bien soigné et il pouvait regretter que son médecin ne lui ait pas prescris ce bouquin qu'il avait maintenant entre les mains et lui aurait fait le plus grand bien. Ce qui voulait bien dire que ce mal dont il souffrait c'était le mal social, c'était la société, dont ils souffraient tous bien qu'à des degrés moindres parce qu'ayant aussi une sensibilité moindre et l'écrivain ne faisait rien d'autre que de leur rendre sensible ce mal; c'était comme une piqure, un vaccin, une piqure de rappel; comme soigner le mal par le mal. En vérité c'étaient tous des incurables qui ne faisaient qu'entretenir leur mal, certains en en tirant des bénéfices et d'autres pas: il n'y a pas plus d'égalité devant le mal que devant le bien; ou encore on pourrait dire que chacun se soignait comme il pouvait: certains en écrivant, d'autres, les plus nombreux, en lisant et à en croire le ministère de la culture c'était un bien pour un mal.

Le noir n'est pas une couleur


Voilà ce qui se passait et qui faisait que tout le monde lui en voulait pour son histoire et c'est qu'il vivait avec les noirs ce qui était qu'il mangeait avec les noirs, qu'il buvait avec les noirs, qu'il dormait avec les noirs, qu'il travaillait avec les noirs; enfin qu'il faisait dans la vie tout ce que l'on fait dans la vie mais le faisait avec les noirs seulement parce qu'à chaque fois qu'il appuyait sur un bouton et que s'ajoutait une nouvelle personne il se trouvait qu'elle était noire; elle aurait pu être blanche qu'on lui disait alors parce qu'il n'avait pas le droit aux couleurs dans son histoire et que le blanc pas plus que le noir n'était une couleur; mais enfin ce n'était pas sa faute non plus si à chaque fois qu'il appuyait sur le bouton et il le faisait à chaque fois qu'on lui reprochait que son histoire n'était pas une histoire parce que ça n'avançait pas dans son histoire: attendez! qu'il disait alors et il appuyait de nouveau sur le bouton et c'était une autre personne noire qui arrivait dans son histoire avec laquelle alors il mangeait, il buvait, il dormait, il travaillait; enfin il vivait avec elle comme avec les autres personnes noires de son histoire. Mais ça c'est pas une histoire qu'on commençait à lui reprocher lasse de ce sempiternel recommencement; il aurait bien voulu alors leur parler de Nietzsche et de son éternel retour mais ils n'y auraient rien compris même s'il avait su leur dire que ça c'était son éternel retour à lui ou mis à leur portée à eux et que d'ailleurs c'était l'histoire de l'humanité. 

Bon, continue!, qu'on lui disait alors, et il rappuyait une fois de plus sur le bouton pour que l'histoire puisse continuer et c'était une nouvelle personne noire qui venait s'ajouter aux autres personnes noires pour manger et boire et dormir et travailler avec lui; enfin faire avec lui tout ce qu'on faisait dans la vie pour qu'on n'aille pas dire après que son histoire n'était pas vraisemblable. Mais ça n'avance pas dans ton histoire qu'on lui reprochait encore. Mon histoire c'est pas une partie d'échecs qu'il disait pour se défendre parce qu'aux échecs on n'a pas le droit de répéter plus d'un certain nombre de fois les mêmes coups et qu'il le savait, mais on pourrait pas vivre si c'était pareil dans la vie, qu'il disait, parce que bon dieu qu'est-ce qu'on pouvait répéter dans la vie au point que ça pouvait en devenir ennuyeux jusqu'à prendre des habitudes; et que c'est pas non plus la qualité qu'augmente dans la vie mais la quantité, mais ça c'était pas sympa pour lui et pour les personnes noires et c'est pourquoi il le dit pas. Mais dans la vie enfin, qu'on lui rétorqua, on se bat. C'est vrai qu'il répondit mais moi je m'entends bien avec les personnes noires et bien que la question se pose à chaque fois que j'appuie sur le bouton et que je m'attends à tout comme on peut s'attendre à tout dans la vie eh bien, il se passe rien comme souvent il se passe rien dans la vie, c'est-à-dire qu'on se bat pas la personne noire et moi mais qu'on mange ensemble, qu'on boit ensemble, qu'on dort ensemble, qu'on travaille ensemble; enfin qu'on fait ensemble tout ce qu'on fait ensemble dans la vie et sans se battre.

mardi 10 mars 2026

L'être et la pensée


S'il n'était pas étonnant que ceux qui utilisent la langue comme outil (ou instrument) en viennent à s'interroger sur la langue il ne l'était pas non plus qu'il vienne à s'interroger sur la pensée, à se demander plus particulièrement si l'on n'avait pas toujours penser comme l'on pensait. Et encore une fois il ne voulait pas faire appel à des connaissances historiques comme à toutes autres connaissances qu'il n'aurait pas expérimentées lui-même, c'est à dire de faire autre chose que de rendre compte de comment il pensait.

Eh bien, il pensait en homme de son temps. La plupart du temps c'était l'être rationnel en lui qui pensait, car il s'interdisait toute autre pensée que rationnelle. Il lui fallait être le plus logique et cohérent qu'il pouvait pour se prendre au sérieux et s'il voulait qu'on le prenne au sérieux, ces divagations n'intéressaient personne. En un mot il tentait d'approcher au plus près une pensée rigoureuse et scientifique et démonstrative et analytique et synthétique et dialectique; et comme l'ère était à la technique il fallait que sa pensée le soit aussi chargée d'éléments techniques à l'appui et si possible ait la précision du scalpel. Il savait sans le savoir que c'était cette pensée là qui avait la faveur de son temps.

Si je dis qu'il savait sans le savoir c'est parce qu'il avait aussi une autre approche ou appréhension de la réalité aussi que du monde où il vivait, mais ça c'était la pensée qu'il se refuserait souvent d'avoir, qu'il prenait presque comme fautive et la faute, l'erreur, était bien ce qu'il fallait éviter à tout prix et dont la rentabilité n'était pas prouvé, or l'efficacité et la rentabilité étaient ce qui avait permis la modernité. Pourtant il n'était pas non plus sans s'empêcher de penser que les meilleurs découvertes… que l'intuition… que l'inspiration… enfin que la pensée créatrice… n'était pas la pensée technicienne ou celle qui ne pensait que ce qu'elle avait appris à penser; ce qui éviterait certes le plus possible les erreurs mais ne permettrait pas d'avancer sur le chemin de la pensée.  

Sans doute l'homme vivant une ère nouvelle ne s'était pas tout à fait débarrasser d'un ancien mode de pensée dont cependant il se défiait. On sentait bien une situation ou une personne ou une action, de faire ceci plutôt que cela, mais on ne s'arrêtait pas là, et si notre pensée moderne et calculatrice calculait le contraire de ce que l'on avait senti l'on s'en tenait à ce que l'on avait calculé ou estimé rationnellement juste ou vrai d'après donc notre raisonnement qui ne voulait pas s'embarrasser d'impressions ou de sentiments; tout cela étant d'après nous bien vague et bien nébuleux; car c'est ainsi que nous la jugerions et condamnerions cette pensée que l'on qualifierait d'intuitive.

Souvent pourtant il s'était avéré qu'il avait vu juste alors qu'il s'était trompé dans ses calculs; que sa première connaissance ou appréhension de la réalité, d'un fait ou d'un ensemble de faits, d'une situation ou d'une personne ou d'un ensemble de personnes, quand il avait voulu réfléchir dessus, faire appel à sa raison, il n'avait fait que de s'en éloigner. Cela en était troublant. Il en venait même à craindre cette pensée comme on peut craindre la vérité et ce qu'elle lui apprenait. Cette démarche de l'esprit n'était pas scientifiquement prouvée, on pouvait même la mettre sur le compte d'une pensée hérétique tellement la foi dans le progrès et la civilisation était grande chez lui comme chez ses contemporains. Pourquoi cependant, se disait-il, l'homme se priverait d'une pensée qui en d'autres temps l'avait aidé en son existence; et si elle n'était sans doute pas parfaite qui dit que celle d'aujourd'hui l'était et qu'il ne devait pas chercher entre les deux un heureux compromis.

Il lui fallait encore parler de deux autres pensées et dont l'une voudrait aussi la mort de l'autre, et c'était la pensée laïque qui s'opposerait à la pensée religieuse. Et qu'il croit encore en Dieu ou n'y croit plus ne changeait rien à l'affaire s'il était encore imprégné du sentiment de la faute ou de la culpabilité aussi que du rachat de cette faute ou culpabilité et mû par l'esprit de sacrifice. La pensée matérialiste ne lui était pourtant pas étrangère et pouvait gouverner tout autant sa conduite. Est-ce qu'on pouvait parler pour autant de vestiges du passé et d'une pensée archaïque? Est-ce que ce que l'homme avait pensé un jour il ne le penserait pas toujours? Ne pourrait pas plus s'en défaire que de sa peau, que de sa chair, n'était-ce pas consubstantiel à son existence, à la précarité de son existence? Et pourquoi devait-il s'en défendre? Cela n'enrichissait-il pas sa pensée? Ne fallait-il pas se défendre plutôt de la pensée unique?

Il lui fallait donc laisser coexister en lui plusieurs modes de pensées, toutes pour lui de précieux alliées pour déchiffrer le monde et ses habitants. Il lui faudrait aussi relire la philosophe espagnole Maria Zambrano parce qu'il avait bien aimé l'entendre parler de "razon poetica" d'une raison poétique car pour elle, grosso modo la vérité, sa découverte, passerait autant par la raison que par la passion, le sentiment, plutôt que d'apprendre à s'en défendre au nom d'une raison objective. Il avait aussi entendu parler d'une pensée non seulement métaphorique mais mythologique qui aurait été la pensée des premiers hommes sur la terre et ne voyait pas pourquoi il faudrait s'en défaire au nom d'une pensée si pragmatique (technique et spécialisée) fragmentaire et non totalement dépourvue de partialité parce que se voulant essentiellement utilitaire. Quant à sa réflexion sur le langage (conducteur de la pensée), il n'avait que très peu goûté à la linguistique qui était l'approche universitaire décortiquant le langage comme s'il se fut agit d'un oignon avec toutes ses pelures et d'où d'après coup, une fois décortiqué il n'en resterait rien; ne l'intéressait pas la pensée comme objet scientifique à l'étude, comme objet de langage et n'existant pas en dehors du langage, quand pour lui elle ne faisait que l'irriguer, lui donner vie, bien que nourrit en même temps de langage; non, il n'aimait pas la voir réduite à cette pelure d'oignon, que rien ne la transcende.

dimanche 8 mars 2026

Les loups solitaires


Il avait appris a être avec les autres non pas en étant avec les autres, mais en lisant. Par la lecture il avait maintenu le contact quand il l'avait directement perdu par justement son inaptitude a être avec les autres. Cela ne faisait donc pas de lui un sauvage mais un être civilisé, car le propre de l'être sauvage serait plutôt d'être en relation directe avec les autres, d'entretenir avec eux ce rapport sauvage auquel l'être civilisé répugnerait de plus en plus, trouvant à chaque fois plus d'intercesseurs ou d'intermédiaires pour l'en dispenser. Selon lui cette inaptitude n'était pas qu'une inaptitude personnelle mais qui tendrait au fur et à mesure de l'avancée du progrès et de la civilisation à s'étendre: les gens seraient de moins en moins aptes à se parler, à communiquer entre eux.

Nonobstant, quel enthousiasme soulevait en lui la moindre relation humaine ou possibilité de relation humaine, ces années de lecture étaient loin de l'avoir endurci, d'avoir fait de lui un loup solitaire, et il était le premier à lamenter les moyens modernes de communication qui à chaque fois semblaient se dispenser davantage de la présence humaine, sans doute parce qu'elle était celle qui lui avait le plus manqué et par conséquent rendu inapte à l'affronter, mais cette généralisation d'une inaptitude dont il souffrait n'était pas la meilleure chose qui arrivait aux autres et il aurait voulu les en prévenir. C'était chose bien inutile car ignorant cet état de manque et rendus insensibles à l'autre comme peuvent l'être à la souffrance ceux habitués à la côtoyer et, comme pour s'en préserver, les trop fréquentes et trop obligés relations humaines qu'ils avaient endurées devaient les amener inéluctablement à préférer à leur tour une relation sans contact.

Etait-ce viable? C'était une fois de plus cette préoccupation qui tourmentait son esprit: qu'on ne serait plus dans la vie mais dans l'existence et que si ce n'était pas viable se serait "existenciable"; quel affreux néologisme ne venait-il pas de créer, mais ce n'est pas lui qui l'avait créer mais la civilisation et le progrès et cette société qui en était issue. Encore une fois il ne s'agirait pas de vivre mais d'exister de cette existence par exemple que les réseaux sociaux pouvaient donner à des milliers de followers. La confrontation au réel deviendrait-elle de plus en plus pénible et y serait-on de moins en moins préparés, de moins en moins outillés pour, parce que tous les outils contribueraient plutôt à nous l'épargner, que nous nous refugierions de plus en plus facilement et en grand nombre dans le virtuel où l'on tuait plus facilement l'autre mais pas nos désirs ni notre folie des grandeurs et de la toute puissance, ne rencontrant plus d'obstacles, ne souffrant plus l'obstacle. Celui-ci par contre prenant place de façon de plus en plus insurmontable dans la vie réelle. 

En guise de société il y aurait bientôt plus qu'une horde de loups solitaires, ses semblables, et loin de s'en féliciter, se disant que par là l'humanité se rapprocherait de son humanité, il se disait que l'on ne peut partager que ce qu'il y a et non pas ce qui manque, non pas ce qui fait défaut et ne peut par conséquent nourrir aucune relation humaine; qu'ils seraient bientôt tous de relations humaines affamées mais ne sachant plus trop bien comment faire s'entredévoreraient, donnant libre cours à leurs pulsions effrénées parce que trop longtemps contenues et ne sachant plus comment les exprimer autrement, et qu'alors cette civilisation aura atteint son plus haut point de barbarie, point jamais atteint par ce qu'elle dénommait des sauvages mais qui savaient encore vivre en tribus quand eux ne savaient même plus vivre en famille, en famille loin de contenir le même nombres d'individus apparentés que la tribu; et comment pouvaient-ils encore parler de société, qui faisait encore société? 

samedi 7 mars 2026

La société des amis


Comment décrire le malaise de la société sans s'éloigner de ce que l'on connait le mieux, quoiqu'encore et sûrement imparfaitement, c'est-à-dire de soi-même. A ce soi-même si les voisins lui font la gueule et qu'avec sa famille il est plus ou moins brouillé, et ne sommes nous pas à une époque ou tout un chacun a des voisins qui lui font la gueule et une famille avec laquelle il est plus ou moins brouillé; et que de son pays il n'a pas connu le meilleur, et comment en aurait-il connu le meilleur si son pays traversait des temps difficiles auxquels il ne semblait pas lui-même être bien préparé ni bien adapté, et que ce pays lui demande maintenant d'être européen, maintenant qu'il a du mal à se sentir même appartenant à un pays, même appartenant à une famille.

Quand il faudrait repartir depuis le début et le début ce serait la société des amis; quand non plus il ne pourrait se réclamer de beaucoup d'amis, ni beaucoup d'amis se réclamer de lui en ces temps où une amnésie générale semble condamner l'espèce humaine à ne considérer plus personne d'autre que soi-même et la devise: "aide-toi, le ciel t'aidera". Quand ce soi-même rendu si vulnérable par son isolement ne peux que considérer l'Etat comme une abstraction sans figure humaine et l'Europe comme une lointaine figuration d'un supra Etat, toujours une abstraction plus grande, plus abstraction et plus sans figure humaine. Il aurait suffit pourtant à ce soi-même de compter parmi les siens des gens de tous pays, alors il se serait même ouvert à l'Afrique où à l'Asie, fût-il dans sa chair blessé parce que c'est dans sa chair qu'il s'ouvre comme qu'il se referme, comme le fait une blessure.

Et je disais que de son pays il n'a pas connu le meilleur, mais il n'en a pas non plus connu le pire, donc pas de blessure, pas de souffrance dans sa chair, qui humanise, et il ne faut pas se tromper sur le sens d'humaniser, il y a qui s'humanise dans le bien comme qui s'humanise dans le mal, solidaire pour faire l'un comme pour faire l'autre, quand l'abstraction éloigne aussi que l'indifférence, ce n'est pas qu'il faille prendre parti mais que le parti est pris qui est toujours celui des blessures aussi que des amis, et c'est ici que l'on en arrive à considérer la société des amis, aussi pour le pire et le meilleur, mais c'est ainsi que les hommes vivent et meurent. Et ce reportage pour l'illustrer où l'on voit et entend un ancien combattant dire que s'y on y allait c'était pour les copains, parce que les copains y étaient allés". Ainsi soit-il.

Désolé messieurs les politiques si vos grands discours n'y sont pour rien et n'y changeront rien: vous ne ferez pas d'une abstraction une réalité ou quelque chose qui est figure humaine ou de l'humain s'approche quelque peu mais plutôt s'éloigne. Il faut reprendre depuis le commencement, il faut injecter de l'humain, c'est-à-dire de la vie; et personne ne commande à la vie sinon aux existences; aussi que de mornes existences sans vie n'avez-vous pas faites, créer de toute pièce, pas de quoi en être fier; quand il aurait mieux valu laisser à ces existences le temps de reprendre goût à la vie après la saignée exercée sur elles, après les avoir laissées ces existences comme exsangues, alors qu'elles ne demandaient qu'à vivre. Tuer des vies en temps de paix c'est ne pas laisser des existences vivre, on dit encore s'épanouir, et la condition préalable et indispensable à cet épanouissement c'est la société des amis avant la société des nations unies, il n'est que de voir ce que ça donne votre Europe et vos Nations Unies. Au bas mot, le copinage en haut lieu ne suffit pas. Pensez à la société des amis.

jeudi 5 mars 2026

L'homme et la nature


Ce que le progrès et la civilisation avaient apporter à notre existence n'était pas sans nous avoir éloigné de la vie, d'où l'on pouvait à juste titre craindre pour elle, c'est-à-dire en fait pour nous, quand paradoxalement c'est pour nous, pour notre existence, que nous avions tout fait jusque là et continuons à œuvrer. D'où en premier lieu cette prise de conscience nécessaire que vie et existence ne vont pas de paire, qu'il faut faire la distinction entre eux. L'existence ne serait que la vie ramener à nous mêmes, pour ne pas dire à un nombre limité de nous mêmes si l'on considère les guerres par exemple comme un geste de préservation de notre territoire ou de la bonne existence qu'on y mène on ne peut pas dire par contre que les guerres aillent dans le sens de la vie; on ne peut pas le dire davantage de l'exploitation des hommes que de l'exploitation de la planète, sinon que nos yeux sont trop rivés sur notre petite existence personnelle qui c'est elle trop éloignée de la vie.

Il y a cette phrase qui est dans tous les esprits de se reconnecter avec la nature, mais c'est en tant que la nature c'est la vie, ce n'est pas de faire une petite ballade supplémentaire dans la nature, histoire de se changer les idées et de pouvoir reprendre les affaires qui nous occupent avec plus d'énergie puisée une fois de plus à cette même nature. Ce serait plutôt de considérer que si l'on appartenait ou réappartenait un peu plus à la nature qu'à la société on abonderait un peu moins pour cette dernière, du moins prendrait une certaine distance avec elle, tomberait moins dans ces excès du progrès et de la civilisation, freinerait nos ambitions qui sont celles de cette dernière, serions moins enclins à nous battre pour notre place en elle parce que nous ne voudrions pas délaisser pour elle notre place dans la nature ou perdre de notre propre nature d'homme, la vendre au diable ce qui est souvent au progrès et à la civilisation qui a bon dos car c'est notre lucre qui passe avant: eh bien, il nous faudrait plus qu'une petite ballade dans la nature pour perdre toutes nos habitudes qui se sont inscrites en nous comme une seconde nature: celle de l'homme civilisé dit encore l'être social.

L'être social qui a participé a bien des massacres au nom de cette nouvelle religion le progrès et la civilisation quand il suffirait à l'homme d'écouter non pas cette société qui l'étouffe, qui étouffe tout ce qu'il y a de vivant en lui et qui est ce qu'il devrait écouter. Ce qu'il y a de vivant en lui ne peut pas ne pas voir ni entendre le vivant, quand l'être social qui n'est pas l'être vivant a montré lui qu'il le pouvait malgré toutes ces lois et toute sa morale, a tel point qu'il a pu faire perdre foi non pas en Dieu mais pire qu'en Dieu en l'être humain, ce qui n'a fait que davantage nous conforter dans l'idée de se protéger, de se préserver de toutes forces vivantes, quand ce ne sont que les forces de la société comme de la civilisation et du progrès qui peuvent constituer une réelle menace pour le vivant si ce n'est pas pour lui et en conformité avec lui, c'est à dire la vie, c'est-à-dire encore lui, qu'elles œuvrent. 

Que mon cœur s'aigrit, que mon esprit s'agite, devient fébrile, quand il n'y a que ma place dans l'existence et la part d'existence que l'on me fait qui m'occupe; mais me voilà plonger dans la nature qui est aussi ma propre nature et à son écoute: elle fait alors fi de l'existence à laquelle chacun est livré sans merci par cette grâce retrouvée qui n'est qu'en nous, en notre nature que la nature rappelle ou à laquelle elle nous renvoie, et c'est en cela qu'elle nous fait du bien ou est à même de nous en faire: en ramenant l'être humain au premier plan, son cœur, son esprit, se défiant de l'être social, prenant ses distances vis à vis de lui; ne se laissant pas emporter avec lui dans cette course effrénée à ce que l'on appelle gagner sa vie quand il ne s'agit en réalité que de gagner sa place dans la société qui s'est tant éloignée de la vie et de l'homme, c'est-à-dire du vivant et quand la gagnant nous nous perdons.

Les petits plaisirs de la vie


Pour faire part au monde, et d'ailleurs à quel monde?, de ses réflexions, fallait-il pour plus de crédibilité qu'il prenne ce ton grave et sentencieux et autoritaire et neutre et objectif que seul prête la science dont il était totalement dépourvu, ce qui serait entre autre tromper son monde, et ne rien lâcher de ses sentiments qu'il suspectait cependant de se cacher derrière toute philosophie d'autant plus qu'elle voudrait s'en montrer dénués. Non! Il se refuserait cette hypocrisie et ferait part de ce qu'il avait sur le cœur autant que de ce qu'il avait à l'esprit de dire. Dans un premier temps il aurait voulu intitulé: Vie et existences le thème qu'il aborderait mais vu son étendue et le peu de temps dont il disposait pour en disserter il s'était dit que pour cette fois-ci il se contenterait de le limiter à cette réaction quasi épidermique qu'il avait quand on parlait des petits plaisirs de la vie.

C'était sa mère qu'il avait entendu la première fois parler des petits plaisirs de la vie, depuis il avait pris en horreur cette expression et cherchait simplement à s'en expliquer. D'abord il ne s'agirait pas des petits plaisirs de la vie mais bien de l'existence que l'on confondait fréquemment avec la vie, car en effet tout ce qui se rattachait à l'existence ne pouvait au mieux que procurer des petits plaisirs mais jamais prétendre atteindre au bonheur; c'est que le bonheur était plus grand, plus généreux, plus ouvert; n'avait en quelque sorte rien à voir avec notre existence étroite et mesquine et pingre et propre donc aux petits plaisirs, à se refermer sur eux comme elle se referme sur nous incapables que nous sommes d'en sortir comme nous le sommes de sortir de notre société et de notre époque ou une huitre de sa coquille. A ses meilleurs moments, de plus de compréhension et de mansuétude pour le genre humain auquel il ne manquait pas d'appartenir, il se disait que c'est tout ce qu'il leur restait et qu'il ne fallait pas encore leur ôter, quand jamais lui plus que les autres n'atteindraient au bonheur, et il s'imaginait maintenant ces crabes aux pinces trop courtes qu'il avait vu battre dans le vide.

Si dans son penchant au pardon, et dieu sait comme l'on se pardonne facilement, ce qui est sûrement la pire lâcheté non pas seulement vis à vis des autres ou de soi-même mais de la vie, il ne se voyait arrêter par le fait que c'était justement ces petits plaisirs qui venaient contrarier notre accès au bonheur comme notre attachement à l'existence était souvent un manquement à la vie. Pour illustrer ses dires il parlerait de l'amour et de la nature comme les deux portes ouvertes sur le bonheur que si nous avions un jour entr'ouvertes nous avions aussitôt fait de les refermer pour ne pas justement perdre ces petits plaisirs dont nous sommes si friands, qui sont en un mot toute notre existence faite à eux, qu'à eux, et qui se trouverait alors surdimensionnée et c'est cette "surdimension" qui l'aurait toute effrayée et entrainé derechef un mouvement de recul, nous cantonnant dans nos retranchements, c'est-à-dire dans notre existence.

Oh! non, on allait surtout pas s'oublier dans l'amour comme s'oublier dans la nature, ça aurait été se perdre, ça aurait été perdre ces petits plaisirs de l'existence; alors autant ramener à nous l'amour et la nature. Ce n'est plus alors qu'un pauvre amour intéressé que le nôtre, ce n'est plus alors qu'une pauvre nature réduite à nos besoins que la nôtre. Mais les voilà à notre portée et des deux on peut jouir sans crainte, les faisant entrer dans les petits plaisirs. Certes on s'est éloigné de la vie comme du bonheur car ce n'est qu'à chaque fois qu'on se connecte avec la vie qu'on trouve le bonheur comme à chaque fois qu'on entre en contact avec l'amour ou avec la nature, tout aussi dangereux pour nous l'un que l'autre, car ce n'est pas épargner sa petite existence et risquer de la perdre comme tous ces petits plaisirs connexes, ça va pour une partie de pêche ou de chasse comme pour une partie de jambes en l'air; mais se perdre en l'autre et l'autre en nous comme se perdre dans la nature, c'est perdre ses repaires, c'est risquer de ne plus se retrouver au prix du bonheur, un bonheur qui peut nous coûter cher, trop cher, ou serait-ce que l'on est trop peu généreux de nous même, que l'on est trop attaché à l'existence et à ses petits plaisirs qu'il faudrait sacrifier mais pèsent trop lourd sur la balance qu'ils finissent toujours par la faire incliner de leur côté.

mercredi 4 mars 2026

L'existence


Dans le ciel tourmenté de son âge, un zigzag, un éclair, c'était la vie.

Mais comment saisir cette lumière qui illumine tout sur son passage.

La vie c'est par surprise que ça vous prend.

Le reste c'est de l'existence dénuée de sens.

On dit vivre pour ces quelques instants quand on devrait dire vivre que quelques instants.

Et que le reste c'est que de l'existence bon sang! rien que de l'existence sans queue ni tête.

C'étaient les paroles de l'affreux jojo qui lui remontaient au cerveau: 

On passe sa vie à parler d'amour mais combien de temps on passe à le faire.

Carver mêlant et vie et poésie écrivait simplement: "le bonheur est si rare".

Mais ce qu'on appelle le bonheur ne serait-ce que la vie

Et le reste, le reste, le reste ne serait que de l'existence

Un ciel vide de tourments où ne zigzaguent pas d'éclairs

Le calme plat en mer où le pêcheur dit que rien ne mord.

A quoi bon le cumul des ans comme le cumul des mandats

si c'est pour rien faire de mieux, juste un duplicata.

Pour les ayants droit à cette même et pauvre validité. 

mardi 3 mars 2026

Mens sana in corpore sano


Il se mettrait désormais au service exclusif de son corps. Il ne fallait cependant pas entendre par là qu'il répondrait à tous les appétits dudit corps, bien au contraire, ainsi dernièrement il avait décidé de le priver de nourriture. Son corps s'était dans un premier temps rebellé pour finir par se soumettre à ce nouveau régime de vie et c'était bien là où il voulait en venir: que son corps lui donne d'autres occasions de vivre car selon lui on ne vivait pas de la même façon l'estomac plein que l'estomac vide et quoiqu'il eut la possibilité de le remplir de ne pas le faire était comme de lui dire: allez montre moi comment on vit l'estomac vide? C'était une expérience nouvelle mais pas si nouvelle que ça puisqu'il se retrouvait dans un état voisin de celui qu'il avait connu par le passé quand la maladie le tenait au lit très affaibli, sauf qu'il ne l'était pas autant et ne souffrait de rien en particulier, c'était plutôt comme un apaisement total des sens. Il se disait aussi que si l'époque en était encore aux saignées peut-être que grâce à ces dernières il connaitrait un état similaire. Il y avait aussi sa libido qu'il traitait avec rudesse en se masturbant régulièrement de sorte qu'il n'ait pas à demander à d'autres corps de répondre aux exigences de son corps à lui.

Le vieux prof de gym n'avait jusque là eut sur son corps comme sur le corps d'autrui qu'un regard extérieur, celui que l'on porte sur les choses; son corps comme celui des autres n'avaient jamais été qu'une chose parmi les choses et jamais l'idée ne lui aurait traversé l'esprit que le corps pu être plus que ça: tout au mieux un instrument que l'on mis au service de la puissance musculaire ou sexuelle et dont les défaillances ne pouvaient intéresser personne. Et si son corps avait pu faire l'objet de défaillances cela n'avait pu qu'aviver sa honte et forcer son mépris comme son autorité sur un corps instrument qui ne voudrait pas répondre à sa volonté, à ses sollicitations comme aux sollicitations des autres. Ce dernier lui aurait gâché sa vie, il le jugeait avec sévérité comme s'il pu avoir une vie indépendante de la sienne, comme si la vie de son corps n'était pas sa vie à lui et en tant que telle ne pourrait être jugée en matière de performances ou de défaillances mais d'expériences ou d'états différents et méritant tout autant son attention plutôt que son rejet.

Cette réflexion tardive le réconcilia immédiatement avec son corps au point qu'il décida alors, ayant quitté le service de la société, de se mettre, comme dit précédemment, au service exclusif de son corps qui n'était plus seulement un corps mais sa vie, et même, à l'en croire, le seul moyen d'agir sur sa vie serait celui d'agir sur ce corps, et d'accepter sa vie d'accepter ce corps, bien décidé à passer par tous ces états parce que tous ces états sans exception aucune étaient des états de vie, c'était à eux qu'il se soumettait quand il disait qu'il se soumettait à son corps ce qui était une approximation et comme toutes les approximations pas tout à fait exacte.

Tayeb qui vivait avec lui depuis la maladie de sa femme qui venait de les quitter faisait le ramadan et il avait donc décidé de l'accompagner dans son jeûne. Ce n'était pas une expérience religieuse qu'il voulait vivre mais il comprenait mieux pourquoi la religion en passait par le corps et ce n'était pas seulement pour donner une certaine hygiène de vie à une population, mais qu'on n'était pas en ces temps anciens sans savoir que ce qui affectait le corps affectait l'esprit; aussi lui sans être musulman n'en passait pas moins par une expérience spirituelle qui était celle d'un corps qui fait le jeûne. Ce qui était nouveau pour lui Tayeb le vivait depuis l'enfance et il ne pouvait s'empêcher d'envier Tayeb pour cela, de s'être connu si tôt dans cet état là qui était un état de vie différent de celui des gens à l'estomac plein. Tayeb avait du ventre mais encore une fois cela n'avait rien à voir avec les apparences auxquelles le prof de gym restait encore trop attaché; non il ne s'agissait pas seulement d'esthétique corporelle (de perdre un peu de poids) mais d'aventure spirituelle, et sans que son esprit ne soit forcément religieux il pouvait encore y goûter.

Certains diraient qu'il ne vivait plus que replié sur son corps, mais le corps n'était pas pour lui matière à repli mais à ouverture, c'était même ce corps qui allait s'ouvrir à la mort comme à un monde étranger, qui sait si à une vie inconnue qui pourrait être le néant, le sommeil du corps n'était pas non plus pour lui déplaire et à rejeter, ni le pire que l'on put craindre. Il n'avait plus de prétextes pour garder le lit comme la maladie, mais il n'avait pas davantage de prétextes non plus pour vivre hors du lit que dans le lit. La séparation n'était plus si nette et effective comme n'était plus si nette et effective pour lui la séparation entre la vie et la mort. Quant à ce qui est d'exister, il existait pour de moins en moins de monde, ce qui l'affectait de moins en moins depuis qu'il se sentait seulement attaché à cette vie du corps qui était la sienne, sa vie, et non pas la vie du corps comme on l'entendait et la détachait de soi comme si on en avait une autre. Et dire qu'il était à son service était dire qu'il en jouait, qu'il en jouait avec de plus en plus d'expertise, de maestria.

Il fallait encore qu'il se fasse jouir, c'était fou cette libido, à en écœurer les religieux comme les pudibonds sans religion, la jouissance comme un état extatique, intéressant aussi, et sans obligation de faire jouir l'autre ou de jouir de l'autre, intéressant aussi, notre jouissance et la jouissance faisait partie de notre vie pourquoi la rendre tributaire de l'autre ou en accuser l'autre de ne pas nous la procurer ou de mal nous la procurer quand il n'en revient qu'à nous de jouir de nous, de notre vie, de notre vie qui est notre corps. Mais là aussi il fallait voir ce que l'esprit y trouvait et ce n'était pas indépendamment du corps parce que là dans la jouissance plus qu'ailleurs on voyait où la vie se trouvait et c'était dans le corps, notre vie dans notre corps et pas ailleurs, ce qui n'empêchait pas qu'il y eut comme un esprit du corps qui ne perdait rien du plaisir du corps. Bon, il n'en parlerait pas à Tayeb qui ne voulait pas entendre parler de sexe pendant le ramadan mais lui il se masturberait.

Il avait d'ailleurs sa propre idée sur la jouissance du corps et qui ne datait pas d'hier car il prétendait que le simple exercice physique porté certes à son paroxysme amenait à la jouissance sinon du moins à des états jouissifs ce qui signifierait que les zones érogènes du corps n'étaient pas si limitées qu'on le pensait et que d'ailleurs comme le corps ne se limitait pas au corps et qu'il avait en l'esprit un précieux allié celui-ci ne serait pas non plus indifférent à sa jouissance. La scatologie n'étant pas son truc il lui en coûtait par conséquent de rendre cette observation qu'il avait pu faire sur Eliot son petit chien et de son vivant, quand il déféquait encore, et c'était comme si l'acte l'avait comme on dit soulagé mais comme jouir nous soulage, impression animale qu'il avait alors recherchée et retrouvée surtout dans la difficulté ou l'effort qui est toujours accompagné de soulagement après accomplissement et c'est ainsi que tout pouvait se trouver relier à une fonction biologique ou en avoir découlée et s'être étendue comme (et paradoxalement) localisée fortement, tout cela ôtant, qu'on le lui pardonne, tout romantisme à la chose, comme tout caractère sacré.

Ah! ah! ah! C'est bien parler de la jouissance monsieur le prof de gym mais vous n'avez encore rien dit de la souffrance. Le sport c'est la souffrance mis à la portée des bien-portants. Pour être original c'est original. Pour être original ça n'en est pas moins vrai. Voilà donc notre sportif qui éprouve sa virilité à sa capacité à souffrir. On pourrait dire aussi sa volonté de puissance. Sans doute. Sans doute. Y aurait-il autre chose? Oui! Tandis que l'intellectuel que résume le fameux "Je pense donc je suis" se sent être parce qu'il pense; le sportif lui ne se contenterait pas d'être, de cette conscience d'exister sans se sentiment de vivre qu'il ressent d'autant plus fortement qu'il souffre et qu'il souffre par le corps parce que c'est le corps qui est vivant et qui éprouve le besoin de se sentir vivant, il ne souffre pas pour souffrir; cette souffrance n'est pas si gratuite qu'on l'imagine ni si soumisse à la volonté de puissance (société et existence); c'est le corps qui exulte, elle n'est pas non plus si éloignée, séparée, de la jouissance, pas plus qu'elle ne l'est de l'esprit et surtout pas de la vie.

dimanche 1 mars 2026

Le verre d'eau


Il avait posé un verre à demi rempli d'eau sur la table de nuit près de son lit et commençait à écrire. C'est ce même verre d'eau se disait-il que l'on pose au chevet d'un malade et qu'il avait vu l'avant-veille posé sur une petite table à proximité de l'auteur qui allait devoir tenir l'auditoire suspendu à ses lèvres; peu d'écrivains y satisferaient car c'était selon lui une tâche bien plus ardue que de tenir son lecteur, toujours pour cette idée qui ne le quittait plus qu'un lecteur ce n'est qu'un pur esprit tandis qu'un spectateur c'est aussi un corps qui s'agite ou qui s'endort; il avait d'ailleurs lui-même un peu fermé les yeux et les avait seulement ouvert par correction lors de son apparition sur scène. L'écrivain en question, même si ce n'était pas de lui dont il aurait voulu parler au départ, méritait cependant le coup d'œil. 

C'était une femme plus très jeune, mais encore assez belle et habillée avec goût, une longue robe ou tunique qui s'arrêtait néanmoins aux genoux, à moins qu'elle l'y tint là relevée dans cette position assise où elle avait croisé les jambes, de longues jambes fines qui lui semblait bien faites et lui rappelait celles d'une danseuse pour leur maigreur comme pour leur fermeté apparente, des bas noires les recouvraient bien qu'il aurait deviné dessous une chair plutôt blanche; cela se terminait dans de petits escarpins ou chaussures de femmes, à vrai dire il n'y connaissait pas grand chose en matière d'habillement féminin, ma foi très élégantes, mais s'y connaissait-il en matière d'élégance féminine? Il lui faudrait plutôt dire simplement qu'il se laissa aller un moment à les contempler tant toute la grâce de cette personne pour lui y reposait; c'était aussi sans doute parce que le discours retenait moins son attention. 

Il s'étonnait même de la banalité des propos aussi que de leur naïveté feinte, qui sait, mais feinte ou pas, cette dernière n'était pas faite pour lui déplaire. Il se rendait compte aussi de ce hiatus qui pouvait exister et l'avait souvent surpris avec ces interlocuteurs qui répondaient toujours à côté de la question, mais maintenant il lui paraissait mieux le comprendre: c'est qu'ils se répondaient plus à eux-mêmes qu'aux autres et aux questions qu'ils se posaient plus qu'aux questions qu'on leur posait. En langage vulgaire: ils étaient à côté de la plaque. Et c'est ce qu'elle lui semblait être: à côté de la plaque, en quoi elle ne lui plaisait que davantage parce que n'en répondait que mieux à l'idée qu'il se faisait d'un écrivain. 

Et l'on en revenait au verre d'eau et au malade. Un écrivain ne serait pour lui qu'un grand malade, entre autre de la société, qui chercherait à se soigner en écrivant et en proportion de son degré de contagiosité il communiquerait son mal à ses lecteurs, mal bien sûr qu'ils imputeraient tous à la société, ce qui ne seraient pas entièrement faux vu qu'ils seraient tous les produits de cette dite société. L'autrice n'avait pas idée de combien elle en était le produit le plus raffiné culturellement et vestimentairement de cette société. Elle disait d'ailleurs, parlant à propos de tout et de rien, qu'elle aimait ou, il ne s'en souvenait plus très bien, qu'elle avait beaucoup de manteaux; dans ces propos décousus qu'elle tenait sur elle-même et sur les autres il y avait aussi, il s'en rappelait maintenant, qu'elle n'aurait jamais pu lire un essai mais que oui elle avait lu à Roland Barthes et c'est parce qu'il parlait d'écriture et du roman et qu'elle s'était reconnue en ce qu'il disait du romancier. 

Mais c'était surtout qu'elle avait parlé de ce problématique rapport qu'elle avait non pas tant (elle tenait à le préciser) avec l'amour qu'avec l'amitié, enfin avec les hommes, chose qu'elle tue mais pour lui il n'y avait plus de doute: c'était une coquette comme l'avait été en son temps Colette, toute proportion gardée. Et dire qu'il s'était rendu à la Maison de la Poésie pour entendre une coquette ce qui n'avait par ailleurs, il lui fallait l'avouer, rien de déplaisant, mais non plus rien de très sérieux, presque d'un peu affligeant parce qu'il avait vite fait le tour de ses préoccupations qui étaient de soigner les apparences et elle termina, après avoir lu quelques passages de son œuvre, dans un anticonformisme douteux s'élevant, quoique modérément et pleine de compréhension, contre tous ce qui étaient plaintes et lamentations, pour abonder vers un positivisme de bon ton. 

Après les caprices d'une pensée exprimées soigneusement en beaux caractères d'imprimerie, dans la meilleure prose, elle se rangeait donc à cette injonction de son temps: être positif. Il ne put alors s'empêcher de penser malgré lui qu'à cette maladie d'écrire, symptôme sans doute d'un mal social, ne pouvait le guérir que la société elle-même par l'impression et la publication de ce mal dont le patient se sentirait alors immédiatement soulagé et, une fois guéri, il était compréhensible qu'il eut envers la société un sentiment de profonde gratitude et se sentit dans l'obligation de l'exprimer sinon par écrit (mais ce serait démentir sa vocation première) du moins lors d'interventions publiques. Il se jurait de ne plus jamais être ce public qui est toujours un bien trop bon public mais qu'il soignerait son mal d'écrire en écrivant, un verre d'eau posé sur la table de nuit près de son lit, c'est-à-dire comme il venait de le faire.

samedi 28 février 2026

Nous sommes ceux qui allons disparaitre


Nous sommes ceux qui allons disparaitre sans être jamais apparus nulle part. Ceux qui sont sous les feux de la rampe ne peuvent pas nous voir, ce qui les éclaire nous plonge dans le noir. Notre traçabilité est sans histoire, fait divers, accessoire. L'invisible est notre royaume. Les écrivains parlent de leurs histoires qui attendent dans des caisses des semaines, des mois, des années, avant de sortir en plein jour; la nôtre ne sortira jamais. 

On les regarde, on les lit, on s'enthousiasme; ils sont la vie, on les remercie, ils nous prêtent vie à travers leurs personnages, leurs histoires (dans des livres, dans des films), à nous qui n'en n'avons pas, à nous à qui on dit de pas faire d'histoire, que ça va pas changer, que ça a toujours été comme ça, là-dessus on veut bien les croire. Si on sort des rangs on pourrait nous voir, serrez les rangs, un, deux, un, deux; ah! cette voix, ah! ces voix.

Des voix d'auteurs, des voix de chanteurs, des voix d'orateurs; que de voix vibrantes, tonnantes et tonitruantes, qui nous rassurent, qui nous font peur; qui nous mettent en branle, qui nous sommes de nous arrêter; nous les voyons tandis que nous les entendons quand ils nous entendent tandis qu'ils ne nous voient pas et disent tantôt que nous sommes la voix du peuple, tantôt la voix de la foule, tantôt la voix de la canaille, comment diraient-ils autrement s'ils ne nous distinguent pas les uns des autres, que nous sommes pour eux tous dans le noir.

A les en croire ils nous envient: c'est qu'ils voudraient apparaitre et disparaitre selon leur bonne fantaisie, être pourvu de cette anneau magique qu'il leur suffirait de frotter quand bon leur semblerait; l'incognito parfois leur plait mais c'est comme les manuscrits dans les cartons: il faut pas que ça dure trop longtemps. Eh bien, pour nous ça dure depuis qu'on est né et c'est pas près de finir qu'on aimerait bien pouvoir leur dire s'ils nous entendaient, comme on aimerait bien pouvoir se montrer s'ils nous voyaient.

Toute chose bien inutile. Et c'est à nous que s'adressent ces mots de la fin qu'on dirait sortis tout droit de l'évangile: "tout est vanité". Mais les vaniteux bon dieu c'est qui? Qui apparait à l'image? Qui apparait en caractère gras d'imprimerie? Pas nous, dit. Pas nous, pas nous, c'est ce qu'on dit aussi quand on est pris, mais quand on est pris c'est pour finir nos jours à l'ombre.

vendredi 27 février 2026

La grand-mère c'était Tatie Danielle...


La grand mère c'était tatie Danielle qu'on disait et c'était pas faux. Mais il voudrait dire autre chose avec parce que la grand-mère elle l'avait toujours accueilli chez elle quand même ses parents ne voulaient pas de lui. Pour commencer si elle était méchante la grand-mère c'est peut-être parce que personne n'avait été gentil avec elle. C'est vrai que ses enfants l'avait accueilli chez eux et qu'il y avait même accompagné lui à la grand-mère chez ses enfants où elle faisait des ménages, ce qui veut pas dire non plus que c'était que pour ça qu'on l'invitait à la grand-mère mais personne n'ignore comment ils fonctionnent les vieux pour qu'on veuille toujours d'eux, et comment ils cherchent toujours à se rendre utiles pour juste avoir encore un peu leur mot à dire; et c'est là où ça pêche: le mot qu'elle avait à dire la grand-mère il était pas toujours bon à entendre et c'était qu'il était aussi jamais gentil, surtout pour les belles sœurs, c'est un grand classique, mais lui il avait assisté à ce grand classique et c'était pas beau à voir, pas flatteur pour la grand-mère qui se retrouvait bientôt seule avec lui dans une grande maison vide. C'était qu'on profitait que la grand-mère soit là pour partir, qu'on viendrait rien voler, mais c'était aussi que la grand-mère il fallait se la supporter. Déjà les vieux, à vrai dire, on les supporte de moins en moins. C'était pas sûr pourtant que la grand-mère elle aimait personne; c'était plus sûr de dire qu'à la grand-mère personne ne l'aimait, excepté lui, lui qui devait passer pour un idiot dans toute la famille et c'était pas tout à fait faux non plus si l'on considérait que c'était de l'amour à peine perdu qu'on pouvait avoir pour la grand-mère qui avait été trompé en amour en commençant par son mari le grand-père qui lui par contre leur avait laissé un bon souvenir à tous dans la famille. 

Il le revoyait sur sa chaise sa pipe à la bouche, mais il lui avait jamais rien dit le grand-père, il était même pas sûr que le grand-père avait des sentiments pour lui comme on peut en avoir pour les petits enfants; il ne saurait pas dire pourquoi mais il avait ses réserves lui sur le grand-père en tant qu'homme, parce que les hommes ils se sentent entre eux, et lui il avait senti que le grand-père il le sentait pas, et lui il l'avait pas bien senti non plus au grand-père. Son seul défaut pourtant et que tout le monde lui pardonnait et voyait même comme flatteur pour le grand-père c'était qu'il avait eu beaucoup d'aventures dans sa vie. Quand il l'avait connu lui au grand-père il en menait pas large parce que c'était la grand-mère qui avait à charge de s'occuper jour et nuit de ce grand malade, de ce noceur devenu diabétique, qui devait maintenant garder le lit, plus question de sortir. N'empêche que la grand-mère elle était pas de ces femmes que si leurs maris perdent leur boulot ou la santé elles le quittent aussitôt, si elles ne l'ont pas quitté avant et pour moins que ça. Si elle l'avait pas quitté avant la grand-mère, au temps de ses fredaines, c'était pas pour le quitter maintenant qu'il était malade le grand-père. Après elle aurait fait tout un cirque quand il est mort le grand père, c'est la belle sœur qui le disait, mais il n'était pas sûr lui que c'était du cirque qu'elle avait fait la grand-mère le jour de l'enterrement, et c'était pas parce qu'elle avait dit qu'elle le détestait, comme elle s'était confiée, qu'elle l'aimait pas, au contraire, ce qu'il faut comprendre par là c'est qu'y a que l'indifférence qui tue l'amour; les gens indifférents c'est des gens qui ne s'aiment pas, il en dirait pas autant lui des gens qui se détestent parce qu'il les voit bien se battre puis se jeter dans les bras l'un de l'autre, ce qui n'est pas non plus se réconcilier parce qu'ils se sont toujours aimés. Le grand-père par contre lui avait semblé indifférent à tout.

C'est en quoi il reconnaissait lui les grands égoïstes, ceux qui ne vivent que pour eux et qui n'aiment personne d'autre qu'eux. La grand-mère elle avait toujours vécu pour les autres, même s'il l'avait connu toute seule, depuis que le grand-père il était mort, toute seule qu'elle était dans son petit appartement de Levallois Perret la grand-mère, juste en face du cimetière qu'on pouvait voir de la fenêtre du salon où elle regardait la télé toute la journée. Un jour qu'il était passé la voir et qu'il avait l'intention comme à son habitude d'y dormir et d'y manger et ce n'était pas parce qu'il n'avait pas où dormir et où manger mais qu'il mangeait mieux et qu'il dormait mieux chez la grand-mère, il y avait trouvé Guy ce fils dont elle parlait si mal, qu'il avait reçu une bouilloire pleine d'eau chaude Guy quand il était tout petit et que ça expliquait qu'il était fou et faisait dans la vie que des bêtises, la honte de la famille Guy, pas comme l'autre, Jo, qui avait réussi et qu'elle lui préférait la grand-mère, chez qui ils allaient pour le ménage et pour garder la maison quand ils étaient pas là et qu'elle y allait quand même et que lui il l'accompagnait parce qu'il fallait prendre le train et que c'était loin de la gare à pied. Mais, fallait-il le rappeler, aux deux fils elle n'était pas indifférente la grand-mère, et on pourrait pas dire la même chose de sa mère à lui, sa fille à elle, mais qui se réclamait du papi comme tout le monde dans la famille et comme tout le monde dans la famille disait pis que pendre de la mamie. Si lui il avait fait que les écouter comme si seulement il avait écouté ce que la grand-mère lui avait dit de Guy il ne l'aurait pas aimé à la grand-mère. Mais Guy quand il était venu chez la grand-mère c'est aussi parce qu'il n'avait pas où aller. Plus de femmes, et Guy c'était comme le grand-père il avait eu sa collection de jolies femmes et avait gagné des cents et des mille dans ce qu'il faisait, mais ça avait jamais été bien clair ce qu'il faisait Guy jusqu'à ce qu'il se retrouve en prison et avec interdiction bancaire et plus de femmes avec qui dépenser, c'était là, après la prison, qu'il avait déboulé chez la grand-mère et que lui l'avait vu à Guy. Guy il parlait de se foutre en l'air, mais c'était un jouisseur Guy, qui a vu un jouisseur se foutre en l'air sinon avec une nana bien foutue. Il était content lui de le voir à Guy mais c'était comme le papi c'était pas réciproque, c'est qu'il occupait la place Guy maintenant et que pour un bon moment il allait bien mangé et bien dormir chez la grand-mère tout en disant qu'il allait se foutre en l'air et que la grand-mère elle était méchante, il avait même rajouter Guy en riant qu'il fallait voir ce qu'elle lisait la grand-mère.

Souvent lui il avait accompagné la grand-mère au marché de Levallois Perret et c'était quand il y avait plus grand monde et que les marchands cassaient les prix pour se débarrasser de la marchandise qui était plus très fraîche mais faisait la bonne cuisine de la grand-mère, jamais il avait aussi bien mangé que chez la grand-mère quand elle disait qu'elle allait faire réchauffer les restes et c'est qu'elle avait qu'une toute petite pension de réversion du papi. On lui reprochait d'être pingre à la grand-mère, pas au papi d'avoir été une poche percée, mais Guy on savait qu'il dépensait tout avec ses femmes, les chiens ne font pas des chats qu'on dit. A la fin du marché toujours elle passait la grand-mère, c'était son petit plaisir, et s'il lui restait quelques sous, devant l'étalage de livres pour en acheter un ou deux d'occasion qu'on pourrait voir aujourd'hui dans les boites à livres où elle les aurait eu gratuits. Mais jamais à lui il lui serait venu l'idée de les feuilleter. C'est ce qu'il avait fait Guy quand il était chez la grand-mère et qu'il lui avait dit tu sais ce qu'elle lit ta grand-mère? Non, lui il voulait pas savoir, pour lui un livre c'était aussi intime qu'une femme et il n'était pas de ceux qui parlaient des femmes librement ou pour s'en vanter. Ta grand-mère elle lit des livres cochons qu'il avait dit Guy. Un jour qu'il avait la fièvre il avait dormi dans le grand lit de la grand-mère avec la grand-mère dedans et le crucifix au-dessus d'eux, et, en face du lit, une statue de la vierge qui lui avait fait peur quand il s'était réveillé au milieu de la nuit et de sa fièvre parce qu'elle était fluorescente la statue et que lui il avait cru à une apparition. Mais la grand-mère elle l'avait jamais touché, seulement que le petit lit dépliant dans le salon pour un malade c'était pas ce qu'il y avait de mieux, et qu'elle avait passé son temps à le recouvrir après lui avoir administré un grog bien chaud, parce qu'il fallait qu'il transpire qu'elle pensait la grand-mère pour que le mal le quitte. Jamais personne s'était occupé de lui comme la grand-mère.

Mais il fallait pas parler à la grand-mère des malheureux. Jamais il lui avait vu donner une pièce aux malheureux à la grand-mère qui marchait au milieu des rues de Levallois Perret comme une princesse et qu'on l'écrase si on voulait, fallait-il pas être malheureux pour être comme ça? Mais c'est qu'elle était digne la grand-mère, digne comme seul savent l'être les malheureux et que jamais elle aurait mendié elle la grand-mère, c'est qu'elle n'avait pas vu qu'il lui dit un jour comme lui un mendiant qui était si digne qu'on aurait pas dit qu'il mendiait et que si on lui donnait la pièce c'était avec le plus grand respect. Par une froide nuit d'hiver elle l'avait appelé pour qu'il l'accompagne à l'hôpital, qu'elle se sentait pas bien qu'elle avait dit la grand-mère et que ses yeux lui faisaient mal, qu'elle n'y voyait presque plus rien, et ils y étaient allés tous les deux à pied. Elle avait pas bronché la grand-mère qui avait marché plus que jamais au milieu de la route; on avait pas voulu la garder à l'hôpital et il avait bien fallu qu'ils reviennent toujours à pied, il s'en rappelait parce qu'il avait neigé cette nuit-là et qu'il avait eu bien peur de la perdre à la grand-mère qui avait eu encore la force de faire en rentrant une soupe bien chaude avec les restes et du pain à tremper dedans. Elle avait pas eu froid aux yeux non plus la grand-mère, elle qui lui disait quand il l'a quittait d'être prudent parce qu'à longueur de journée elle voyait à la télé qu'il y avait des agressions partout et à n'importe quel moment du jour et de la nuit, ce qui était une exagération qu'il lui disait à son tour parce qu'alors il faisait parti des effectifs de sécurité du métro et qu'il trouvait les journées bien longues et bien ennuyeuses. Mais tout le monde voit le monde de sa fenêtre et lui parce qu'il était gentil verrait le monde gentil qu'elle aurait pensé la grand-mère tandis qu'elle le verrait méchant elle le monde. Ceci dit en passant elle lui préférait son frère Bernard qui était un méchant mais qu'elle disait qu'il avait bon fond, possible qu'il est son frère bon fond comme elle disait la grand-mère, mais c'était pas parce qu'il avait bon fond Bernard qu'elle l'aimait la grand-mère parce que lui aussi il avait bon fond, mais parce qu'il était méchant et que les méchants entre eux lui il irait pas jusqu'à dire qu'ils s'aimaient mais qu'ils se sentaient entre eux, et peut-être même qu'ils sentaient cette souffrance en eux, ce mal d'amour en eux et que ça les rapprochait un peu parce que la souffrance ça rapproche entre eux ceux qui souffrent, pas les autres qui s'en éloigne.

Lui il avait bien compris que ça servait à rien d'être gentil avec eux parce qu'ils le prenaient mal, que c'était trop tard pour être gentil avec eux quand le mal était fait en eux, qu'ils ne comprenaient que les mauvais traitements quand ils n'avaient jamais connu que les mauvais traitements et qu'ils n'en sortiraient pas de là, comme des chiens enragés qu'ils étaient, c'était plus tôt qu'il aurait fallu leur sourire, que la vie leur sourit. Et c'est pourquoi il avait plus que de la pitié et de la compassion pour la grand-mère et pour son frère mais qu'il avait arrêté de voir la grand-mère comme il avait arrêté de voir son frère. C'est vrai que de toute façon la grand-mère était morte et que son frère lui était à moitié mort, et que s'il avait voulu les revoir il aurait pas pu, parce que d'eux il ne restait rien ou presque rien, et c'est pour cela aussi qu'il se rappelait la grand-mère quand elle était encore vivante et qu'elle lui disait entre autre gentillesse que son frère avait bon fond et que, son père qui l'avait battu, comme son frère l'avait battu, s'il n'avait pas été là pour sa mère, sa mère qu'il battait aussi, sa mère qui était sa fille à la grand-mère, elle aurait mal fini. C'est que la grand-mère elle validait tout ce qui était force et exercice de la force et qu'elle voyait pas en lui un agent de sécurité qu'elle lui avait dit aussi quand lui il se la jouait encore à la Starsky et Hutch, en quoi elle se trompait pas non plus la grand-mère parce qu'on avait fini par le mettre en inaptitude, et c'était ce qui lui pendait au nez qu'elle avait dit la grand-mère, comme le jour où il lui avait présenté Luisa sa femme, cette femme n'est pas une femme pour toi qu'elle lui avait dit la grand-mère, et c'était vrai aussi qu'elle l'était par resté longtemps sa femme Luisa. Autant dire que la grand-mère n'avait jamais un mot gentil même pour lui qu'elle aimait cependant. Allez y comprendre quelque chose surtout si vous pensez que les méchants ils aiment personne quand plutôt ils pensent que personne ne les aime à eux et c'est ce qui les rendrait méchant aux méchants et qui fini par faire que plus personne ne les aime aux méchants; parce qu'à l'heure qu'il est et qu'il se la rappelle il ne pourrait même plus dire si lui encore il l'aimait à sa grand-mère qui l'avait pourtant si souvent nourri et hébergé et quand tout bébé la sœur de sa mère l'aurait ramené chez la grand-mère, il fallait pas l'oublier ça non plus, c'était elle la grand-mère tatie Danielle qui lui avait changé les couches et lui avait donné la tétée. Après comme elle avait pas pu le garder il avait pas bien grandi, souffert de l'asthme, souffert de rachitisme, souffert de mauvais traitements, mais ça c'était une autre histoire, et surtout pas la faute de la grand-mère.