lundi 2 février 2026

Un homme triste


Je voyais bien qu'il était triste

Parfois il n'en dormait pas de la nuit

Qu'est-ce que tu as encore perdu que je lui dis

Hier c'était une femme

Avant hier un père

Qu'est ce que c'est encore aujourd'hui qui te rends triste

Une partie d'échecs que j'ai perdue qu'il me dit 

Je ne pus m'empêcher alors de rire

Bien malgré moi

Bien malgré lui

Je ne pouvais pas le comprendre qu'il me dit

Oh si que je te comprends que je lui répondis

Perdre encore perdre qu'il me dit 

Combien il te faudra encore perdre

Avant de perdre la vie que je lui dis

Alors l'homme me regarda et me vit

Oui c'est moi et à toi que je le dis

Combien il te faudra encore perdre

Avant de perdre la vie

Mais l'homme dit qu'on lui avait appris

A gagner sa vie et pas à la perdre 

Petit à petit

C'est bien dommage que je lui répondis

Qu'on t'es appris à gagner et pas à perdre

Pourquoi qu'il me dit et me regarda surpris

Parce que c'est si naturel de perdre qu'on l'oublie

Mais moi justement j'arrive pas à l'oublier

Mais si justement tu oublies que c'est naturel de perdre

Parce que tu penses trop à ce qu'on t'as appris   gagner

Parce que tout ce qu'on t'apprend on te l'apprend

Parce que c'est pas naturel

Tu crois que c'est naturel

Quoi qu'il me dit surpris

Mais regarde toi

Quoi enfin qu'il me dit

D'être triste comme tu es triste

De te mettre dans un pareil état

De pas dormir pour une partie d'échecs

Non qu'il m'avoua enfin

Mais c'est plus fort que toi

Oui c'est ça c'est plus fort que moi

Ne laisse pas

Quoi encore  qu'il me dit 

Que la société soit plus forte que toi

Que je lui répondis

Pourquoi la société

Qu'il me dit

Parce que c'est la société qui t'a appris a être comme ça

A pas aimer perdre

C'est ça à pas aimer perdre

Quand c'est la vie

C'est ça quand c'est la vie

J'ai tout compris qu'il me dit

Tu seras plus jamais triste alors que je lui dis

Mais c'est plus fort que moi qu'à son tour il me dit

Ne laisse pas la société être plus forte que toi qu'alors je lui crie

Je t'entends qu'il me supplie

Non tu ne m'entends pas que je lui crie

Pourquoi

Parce que

Quoi

Tu es triste


vendredi 30 janvier 2026

Echec et mat


L'existence n'est rien

Qu'un peu de vanité

Un peu de honte est vite passée

Disait celle qui nous a quitté

Mais je me suis quand même levé

Ce matin comme si de rien n'était

Pour jouer aux échecs sur Internet

Echec et mat est le mot de la fin

lundi 26 janvier 2026

Une histoire de cours d'eau


Il avait déjà trop attendu. Il fallait qu'il écrive cette histoire dont le titre lui était venu alors qu'il se promenait sur les bords de Marne: Une histoire de cours d'eau. Non pas parce qu'il allait mourir et que c'était dans les dernières volontés d'un mourant, parce que le plus grave ce n'est pas que les choses meurent, mais qu'elles meurent en nous alors que nous sommes encore vivant, et il sentait bien qu'elles étaient en train de se dissiper en lui comme dans le ciel on voit les nuages s'effilocher; de ce passé il n'en percevait déjà plus que des filaments épars qu'il perdrait comme à son âge on perd ses cheveux. Il ne voyait qu'un moyen pour y arriver et que ce qui l'avait arrêté jusque là ne l'arrêta plus et c'était de se laisser porter par deux cours d'eau: el rio Genil qui passait par Grenade et La Marne qui passait par Saint Maur, comme si c'était par lui que passaient ces deux fleuves comme son sang et par son sang ses amours afflueraient, remonteraient jusqu'à lui. Il se promènerait dans son passé comme il se promenait encore et sans désespérer d'arriver nulle part parce qu'il n'avait plus nulle part où arriver et que tout ce qui comptait maintenant pour lui c'était comme d'assurer un élément de continuité entre passé et présent comme une marche ininterrompue, car il ne crut pas bon non plus pour l'homme de s'arrêter de marcher, d'être stopper net dans cet élan créatif qu'on appelle la vie et qui n'a de cesse de nous pousser en avant. Il ne pouvait aussi que s'étonner que de petits pas et une force limité puisse néanmoins l'amener si loin, qu'il suffirait alors de ne pas renoncer à son histoire même s'il n'avancerait qu'à petits pas parce que petits pas à petits pas il l'écrirait son histoire de cours d'eau.

Quand on chemine le long d'un cours d'eau on ne se sent pas plus appartenir à une ville qu'à une autre par laquelle il passe aussi, de même il pourrait dire qu'il n'avait fait que passer par les différents âges de la vie sans appartenir à aucun; qu'il était cette même eau qui avait toujours parcouru la vie, lui à son bord comme lui au bord de l'eau que c'est ce qu'il aimait le plus être, sentir près de lui cette fluidité, cette vie liquide, il ne se ferait donc jamais à la terre, c'était trop dur pour lui; il n'avait que des mots simples pour dire des choses qu'il savait plus compliquées qu'elles lui apparaissaient; mais c'est comme l'amour il avait préféré le vivre plutôt que de se l'expliquer, il mettait cela sur le compte des choses obscures ou qu'il pressentait obscurément. Sylvie était morte il y avait à peine quelques mois et c'était elle Sylvie qui l'avait amené sur les bords de Marne, car il dirait plus sur les bords de La Marne qu'à Saint Maur; parce qu'il n'avait pas grand chose à voir lui avec Saint Maur, pas plus qu'avec Grenade; La beauté des lieux ne le retenait pas plus qu'elle ne retient l'eau de courir le long de ses bords sans jamais s'y arrêter. Sylvie était morte pour tous ceux pour qui les choses naissaient et mouraient comme elles naissent et meurent hors de nous mais en nous c'est bien différent; et on aurait pu dire de lui qu'il était bien différent de ceux-là pour qui les choses naissaient et mouraient parce qu'en lui rien ne mourait jamais, comme il n'aurait non plus dire quand elles avaient commencées comme si sur leur passage tout se fut effacé pour n'être plus qu'une étendue d'eau pareille à celle où il se prêtait à méditer sur la vie bien que ses méditations touchaient à la rêverie dans ce qu'elles ne pouvaient être contenues dans une forme stable et ne s'y maintenaient pas plus que ces montagnes d'eau qu'on appelle les vagues qui parfois frisent la surface de l'eau.

Sylvie n'avait jamais réussie, l'aurait-elle jamais voulu, a estomper totalement en lui Luisa, et semblait même depuis sa mort comme l'autoriser à y penser. Il savait pourtant qu'il ne rendait là encore qu'incomplètement et qu'imparfaitement ce qui se passait en lui où rien ne se dessinait aussi nettement que sur la terre ferme; c'était plutôt comme ses ondes à la surface de l'eau où des figures prennent forme et disparaissent et reprennent forme au gré ou non de la pensée, parce que parfois comme forcées par les circonstances de la vie. Il y avait d'ailleurs un petit nom qui était comme un petit nom affectif de Sylvie que petite on appelait Nisa et toute sa famille qu'il avait vu le jour de l'enterrement l'avait appelée Nisa; ainsi par une des ces occurrences de la langue il avait été renvoyé de Nisa à Luisa, comme si ces deux entités s'étaient fondues en une seule et qu'il en avait été le dupe comme on peut l'être des reflets dans l'eau, dans l'eau ou tout lui paraissait plus beaux, jusqu'au lumières de la ville, jusqu'à la ville elle-même dans l'eau, comme une ville submergée d'où tous les sons viendraient assourdies et les lumières moins vives ou scintillantes comme des étoiles. Aussi à la mort de Sylvie ce n'était pas l'ombre de Sylvie qui venait attrister ses jours, elle Sylvie qui avait été un soleil pour lui, mais bien celle de Luisa, qui pourtant elle, il l'avait appris de sa tante, survivait à un cancer du sein, ce qui était, selon le souvenir qu'il en avait, ce qu'il y avait de plus proéminent et de plus tendre et de plus féminin et aussi de plus trompeur en Luisa s'il en venait à considérer cette part de la personne qui ne lui est pas si visiblement attaché mais plus profondément enraciné, et que jamais on ne pourra lui enlever et qu'on appelle la personnalité. C'était une personnalité sèche Luisa comme le rio Genil qui était comme beaucoup de cours d'eau en Andalousie souvent à secs, arides; et davantage si on devait le comparer à La Marne, à ses eaux riches et généreuses et abondantes, et davantage encore si on devait la comparer à Sylvie qui lui avait laissé abondance de biens et d'amour.

Il n'était pas cependant sans ignorer que tous les cours d'eau finissent par se jeter dans la mer et, depuis que Sylvie n'était plus là, il lui semblait que les eaux de La Marne étaient allées grossir les eaux du rio Genil, de sorte que Luisa ne lui apparaissait plus aussi sèche et rigide qu'elle lui avait toujours paru, qu'elle profitait d'une tendresse et d'une douceur qui jusqu'alors lui aurait été inconnues, et qui n'avait été l'apanage que de Sylvie, mais tout commençait à se brouiller dans son esprit comme quand les larmes vous coulent et brouillent la vue; on aurait dit qu'il faisait eau de toutes parts, que lui même devenait eau et le devenant qu'il y avait de moins en moins quelque chose en lui qui fut ferme, solide, consistant, prêt à tenir envers et contre tout, qui ne se liquéfie en fait; et il pensait à cela comme à l'état intermédiaire, avant la disparition, comme si un jour ou l'autre on s'évaporait dans l'air tant il lui paraissait étrange que ce qui avait été une fois ne soit plus, et ceci de telle sorte qu'on ne put le voir davantage qu'on ne pouvait voir l'air mais seulement en lui sentir sa présence comme les anciens, les Kanaks, sentaient les esprits qui n'étaient autres pour lui qu'un air habité, mais il n'en était pas encore rendu là attaché comme il était à l'élément liquide, à La Marne, au rio Genil; les villes c'était autre chose qu'on aurait dit plus vivant ou de plus de vivants habités mais moins romantique, plus historique aussi, mais moins son histoire à lui et celle de la vie qui pour lui semblait toujours s'écouler le long des rives de nos existences particulières. Avait coulée celle de Sylvie le long des bords de La Marne, coulait encore celle de Luisa auprès d'il ne saurait dire quel fleuve car elle devait avoir abandonné maintenant le rio Genil, ce pauvre cours d'eau souvent à sec et son Grenade natal pour des rives plus riches et abondantes en eaux et source de vie comme on abandonne les ruines et vestiges d'un passé aride et desséché et stérile qui ne cessent cependant de vous hanter et de vouloir vous rappeler à lui, mais les femmes sont à l'existence, les femmes sont (à cette existence passagère qu'est la vie) à la vie, les femmes qui avaient été sa vie, comme les femmes qui sont la vie des autres, il les voyait coulant sans cesse et les hommes suivant comme lui leur cours d'eau, sans cesse aussi, et tout s'en allant, toujours s'en allant. 

Il avait poussé un peu plus loin la marche de la veille et c'était pousser un peu plus loin sa monture parce que ce qu'il faisait n'avait rien d'une ballade romantique en bord de Marne, c'était purement animal, un animal lâché dans la nature comme un prisonnier qui n'était pas sorti de ses murs, ou que très rarement, pendant près de quinze ans où l'avaient tenu les soins et l'attention qu'il devait porter à sa femme, et il s'était pendant tout ce temps répété à lui-même cette publicité idiote prononcée avec un accent espagnol que sa femme et lui s'étaient dite la première fois pour s'en moquer: "parce que vous le valez bien"; eh bien c'était parce que sa femme Sylvie le valait bien qu'alors qu'elle ne pouvait plus répéter avec lui cette phrase qu'il avait non seulement continué à se la répéter mais à l'observer lui-même comme pour se donner du courage à l'ouvrage et aller jusqu'au bout de son temps d'enfermement ou de peine; mais maintenant il était rendu à sa liberté, la liberté qui ne pouvait être que sauvage et éprouvé sauvagement, pas cette liberté de civilisé, que la civilisation se vantait tant de connaître et s'était sans doute celle qui s'était s'affranchi du temps et de l'espace, temps et espace qu'il mourrait lui de connaître comme pouvait le connaître un esclave ou un animal qui n'aurait que son corps pour l'éprouver, car pour lui ce qui ne pouvait être connu par le corps ne méritait pas d'être connu.

Avant que Sylvie ne tomba malade il courait et elle l'avait suivi un jour à vélo sur les bords de Marne, ça avait été dur pour elle parce que s'il ne courait pas vite il courait longtemps et il l'avait amené presque aussi loin qu'il était allé aujourd'hui, presque mais pas aussi, parce que le jogging, et la mode était toujours au jogging, comme elle l'est toujours à la vitesse, ça permet certes d'aller comme de revenir plus vite, mais très rarement l'on va aussi loin qu'en marchant, aussi parce que tout est une course avec le temps, pas seulement dans l'espace, et ce semblant d'affranchissement dissimulait mal à ses yeux un véritable esclavage; son père et c'était aussi les paroles d'un mort qu'il évoquait lui avait dit, alors qu'il courait encore, qu'il marcherait un jour; des paroles qui l'avaient surprises sur le coup, en avait-il pressenti le caractère prémonitoire et un brin vexatoire parce qu'il plaçait jadis la course au dessus de la marche: ne marchaient selon lui que les enfants et les vieillards, et il aurait sans doute voulu que son père admira en lui le sportif accompli; en quoi son père ne se méprenait pas: il n'avait fait que se soumettre au goût de son temps, et son père connaissant sa véritable nature en avait démasqué l'imposture: son fils n'avait rien d'un sportif et n'aurait jamais rien d'un sportif bien qu'il en fit pour un temps son métier. Mais la pauvre Sylvie dû subir ces velléités de sportif car a elle aussi, à elle plus qu'à tous il voulait paraitre un sportif: si ça plaisait à son temps pourquoi ça ne plairait pas à Sylvie, n'étaient-ils pas tous les deux le produit de leur temps et comme lui ne se prêtaient ils pas au jeu des apparences.

Mais cette marche n'avait rien de sportif, elle était il faut le comprendre et comme dit précédemment, purement animal. C'était même celle d'un animal qui partait à la reconnaissance du territoire. C'est bien beau d'avoir voyagé dans des pays exotiques quand on ne sait pas ce qu'il y a à deux pâtés de maisons de chez soi. Il se sentait donc poussé comme un animal à faire cette exploration qui ne pouvait être que physique, la voiture, en aurait-il eue, n'aurait pu satisfaire à ce besoin répétons le purement physique. Il avait aperçu un ou deux renards la nuit sur les bords de Marne; eh bien, sa marche était silencieuse et rapide, presque furtive, comme celle de ces renards qu'il avait vus, jamais non plus il ne s'arrêtait, comme eux il était seul, et comme eux il était craintif ou pouvait ressentir le monde alentour comme hostile, hostile à l'animal sauvage et esseulé, que l'on pouvait percevoir comme une menace, même si les renards avaient eu peur de lui plus qu'il n'avait eu peur des renards et comme lui avait plus peur des gens que les gens de lui; mais Sylvie aurait eu peur des renards, il le savait, même si elle les aurait trouvé beaux, et ils étaient beaux mais d'une beauté sauvage qui ne se laissait pas approcher. Pas plus que lui il n'aimait les touristes parce que les touristes eux veulent toucher à tout ce qu'ils trouvent beau et sauvage. Non sa marche à lui sur les bords de Marne n'avait rien non plus de touristique.

Il n'allait pas s'arrêter aux guinguettes des bords de Marne et s'extasier devant ses grossières figures mal peintes de danseurs de bal musette, d'ailleurs il n'aimait pas ça lui danser, et comment aurait-il pu aimer ça s'il n'avait jamais appris à danser. ça avait dû être des lieux mal famés en des temps reculés qu'il se disait encore, puis qui s'étaient embourgeoisés subitement, or il n'aimait pas plus les bourgeois que les marlous; à Granada c'était pas loin du rio Genil, des bas quartiers où l'on devait danser le flamenco, et il croyait avoir échappé aux touristes de la Alhambra quand il les retrouva à un spectacle de flamenco, de flamenco pour touristes; non il n'avait aucune envie d'assister maintenant à un bal musette pour gogos; d'ailleurs c'était fermé, et il s'en réjouissait d'avance, mais c'était triste et c'était triste parce que ce n'était pas naturellement heureux, que ça avait besoin d'artifice, d'animation, pour être heureux. Luisa, il se souvenait, était fière de danser les sevillanas, et Sylvie disait qu'elle avait danser un jour sur une table; chez les deux c'était pure vantardise et concession faite à leur temps et au besoin de plaire, et à la tradition, et aux us et coutumes, les femmes sont plus que les hommes sujettes à tout ça et on peut pas leur en vouloir car plus que les hommes elles sont tributaires de leur temps et de la société de leur temps pour être plus précis, exact, et avec un conformisme qui cache néanmoins un désir d'affranchissement, car ni Luisa ni Sylvie n'avait, à ce qu'il sache, jamais souhaiter aller en discothèque, ce qui était pourtant plus le fait de leur génération, autre fait de masse comme le tourisme, auquel une personnalité singulière leur permettait d'échapper plus que leur volonté qui était la volonté commune et les soumettait au régime du commun des mortels.

C'est vrai qu'il lui paraissait, et bien qu'il fut seul, se promener en compagnie de ces deux femmes sur les bords de Marne parce qu'il se les rappelait presque aussi précisément que si elles avaient été là avec lui, les deux femmes de sa vie, quoiqu'il n'aima pas en parler en ces termes tant il ne lui plaisait pas que quelqu'un pu appartenir à quelqu'un d'autre qu'à lui-même; ainsi il n'aurait pas non plus aimé qu'elles parlèrent de lui comme de l'homme de leur vie que par ailleurs il pensait n'avoir pas été parce que, entre autre, seul le langage nous fait être ce que l'on est et qu'il ne parlait pas ce langage qu'elles ne pourraient donc partager qu'avec les autres hommes qui le parlaient. Il fut un temps attiré par ces façades illustres qui auraient sans doute attirées aussi leur attention et se rappelait un livre qu'il avait acheté, mais dont il avait dû se défaire lorsqu'il quitta son appartement de Paris pour venir rejoindre Sylvie à Saint Maur (et s'était surtout pour lui quitter la Seine pour la Marne); c'était un livre sur les façades de Paris et qui les recensait selon les époques; c'est là qu'il avait appris ce qu'était un décochement de façade pour rompre avec la monotonie aussi que d'autres trucs d'architectes pour donner à ces demeures, et fussent-elles de simples cubes qu'elles fussent le plus cube possible, le plus réduites à leur nature géométrique, qu'elles aient le plus l'allure dirait-on aristocratique ou de distinction, ou de cachet particulier, et c'était il fallait l'avouer plutôt bien réussi; mais qu'avait-il fallu qu'ils rajoutent les riches propriétaires des palmiers devant, pour faire Côte d'Azur sûrement, et non seulement ça cachait tout mais ça gâchait tout, ça faisait cliché, cliché Côte d'Azur. 

Quand il avait connu Sylvie, Sylvie et son appartement des bords de Marne, elle lui avait montré son podium, Sylvie était fière de son podium, c'était la mode avant, ce décochement, ce décalage dans une même et grande pièce; mais cette marche qu'est-ce qu'il lui en avait coûté à Sylvie de la franchir quand elle n'avait presque plus l'usage de ses jambes et qu'il avait dû faire intervenir un architecte d'intérieur pour qu'il remette tout au même niveau, et la pièce devint d'un coup plus spacieuse et Sylvie pu en disposer plus librement et sans risque; d'ailleurs c'était passé de mode et Sylvie elle même en aurait plus voulu de son podium, les femmes ça s'adaptent, c'est comme la vie, c'est comme l'eau, vous lui croyez avoir une forme quand elle n'a que la forme du milieu qu'elle recouvre ou dans lequel elle se moule; Luisa et Sylvie si elles l'avaient aimé elles n'avaient aimé qu'un misogyne, certes, mais il les suspectait à toutes les deux de ne pas non plus aimer les autres femmes, d'ailleurs elles étaient de ces femmes qui s'étaient faites, à la différence de beaucoup d'autres femmes, toutes seules, sans les hommes; et c'est pourquoi aussi il les avait aimées lui, à Sylvie et Luisa, parce qu'elles n'étaient pas comme toutes les autres femmes dépendantes des hommes qui étaient aussi celles qui en avaient le plus après les hommes, quand Sylvie et Luisa n'en avaient pas après les hommes, ni même après les hommes qui en avaient après les femmes; mais voilà encore de ces choses qu'il voulait dire avec des mots simples mais qui étaient très compliquées à comprendre, qu'il n'aurait même pas cherché lui à comprendre mais ne pouvait seulement pas s'empêcher de constater et de s'en étonner comme de toute contradiction apparente et qui cache une vérité sur la nature humaine que seule il lui intéressait de connaître, et plus que les turbulences de son époque dont il se désintéressait royalement.

De l'eau avait coulé sous les ponts de Joinville, de Champigny, où passait la Marne aussi que sous un pont de Grenade ou passait le rio Genil, avant que ne se répéta un événement qu'il aurait pu appelé inaugural; tant d'eau que ce bis repetita pu s'accomplir, il n'en avait pas eu conscience sur le moment mais les eaux du passé comme toutes les eaux finissent par se rejoindre et tout confondre et c'était certes confondant et presque honteux pour lui de se les rappeler en même temps que cette joie innocente et ce bonheur enfantin qui y avaient présidé. Quand il souleva de terre Luisa pour la jucher sur ces épaules ils n'étaient pas encore mariés, et loin de songer qu'ils le seraient un jour, Juan le frère était avec eux et ne put supporter que sa sœur se retrouva subitement et comme à califourchon sur et au-dessus de celui qui deviendrait son futur beau frère, mais il l'ignorait encore, et pourtant Luisa qui riait comme jamais elle n'avait ri devait s'y trouver bien à son aise et comme à sa place naturelle et dominante, mais Juan malmena le baudet jusqu'à ce qu'il se décida à la reposer sur la terre d'Espagne qui comptait pourtant à cette époque encore beaucoup d'ânes qu'on utilisait généralement pour les travaux des champs plutôt qu'à ces ébaudissements. C'est qu'il ne sentait pas sa force à cet âge là, non plus que sa joie amoureuse qu'il exprimait ma foi fort simplement et sans arrière pensée, et comme un âne toujours bien disposé a porter et supporter les autres eut pu le faire à sa place. Quand vint le tour de Sylvie, et ce fut beaucoup plus tard, il avait donc tout oublié, mais rien ne dit que les ânes aient une mémoire mais une fidélité à eux mêmes sans pareil, sans quoi on ne pourrait pas les exploiter comme on les exploite, et il était d'avis que ce n'était pas Atlas ou d'autres titans qui portaient le monde mais les ânes, et ceci depuis des temps ancestraux et immémoriaux. Sylvie aussi s'était donc retrouvée un jour et en un rien de temps sur ses épaules, et c'était sur les bords de Marne qu'elle lui faisait découvrir et déjà elle fatiguait Sylvie de marcher à ses côtés quand il l'a prit pour l'y projeter comme si elle n'avait rien pesé, et c'était qu'il était heureux et que quand on est heureux rien ne nous pèse. Que Sylvie aussi était heureuse et comme elle se laissait porter en riant elle aussi, et il n'y avait pas de frère pour l'en déloger ce qui fit qu'elle y resta plus longtemps et plus joyeusement, que personne ne vint ternir ce moment de bonheur inoubliable, mais les gens, ah! les gens et leur regard firent, oui, firent qu'il finit par la mettre à terre quand jamais elle n'aurait été pour lui un fardeau même plus tard quand elle tomba malade et qu'il eût aussi en quelque sorte et autrement à la porter et les gens de penser que ce fardeau qui ne lui avait jamais pesé lui pesa; c'est qu'il n'y a pas que les ânes mais aussi l'eau qui est porteuse et à qui rien ne pèse et l'eau c'est la vie, et l'eau c'est l'amour, à qui rien ne pèse.

Il ne pouvait manquer de s'interroger sur la solitude et se dire que beaucoup de ceux que l'on voyait se promener sur les bord de Marne et que l'on dira être seul devaient y être comme lui en compagnie d'une Sylvie ou d'une Luisa, invisibles certes aux yeux du commun des mortels, de ce commun des mortels qui pour être accompagné n'en était pas moins seul, car c'est à peine si, pour la plupart, il les voyait se tenir la main, contact qu'il n'aurait su, lui, refuser ni à Sylvie ni à Luisa, si cela lui fut encore permis; or ces gens qu'il voyait semblait pour la plupart d'entre eux bien s'en passer; mais cela ne s'arrêtait pas à ce qui pouvait par ailleurs être considéré comme une façon plus libre de se tenir, d'être ensemble, et sans doute serait-il perceptible comme une onde, un fluide qui passerait entre eux, mais pour cela il eut fallu que l'un pensa à l'autre comme lui pouvait penser maintenant à Sylvie et jadis avait pu penser à Luisa, en leur absence, quand c'était cette présence elle même qui devait l'empêcher; non: la présence physique n'était décidément pas ce qui nous rendait l'autre plus présent, et plus qu'il ne regrettait que Sylvie et Luisa ne soient réellement présentes à ses yeux il pouvait regretter de n'avoir pas été, lui aussi, plus sensible à leur présence alors qu'il en était encore temps. Comme dans les vitres des trains où passent les paysages il suffit qu'il fasse noir tout d'un coup, au passage dans un tunnel, pour que tous les visages s'y reflètent, qu'on s'étonne alors qu'on se croyait seul de s'y voir si bien entouré, on pourrait regretter qu'il n'y eut pas davantage de tunnels dans notre vie et moins de paysage qui nous isole malgré leur relative beauté toujours inhumaine en cela qu'on y est seul; certainement l'eau avait aussi ce pouvoir et c'est pourquoi les solitaires de La Marne tout en y promenant leur solitude s'y sentiraient moins seuls, et pouvaient regarder à la surface des eaux comme dans les vitres d'un train mais sans attendre pour autant de passer dans un tunnel. Les amoureux aussi, il les avait vus, appréciaient la proximité de l'eau, et il y voyait une correspondance entre ce courant qui passait entre eux et celui qui passait dans la Marne, tout aussi invisible et tout aussi réel. Aussi comment tous ces gens qui paraissaient insensibles à tout cela pouvaient-ils être sensible à la présence de l'autre à leur côté? Autrement ils auraient connu le bonheur et il ne les trouvait pas forcément heureux.

Tayeb qui s'était occupé de Sylvie les derniers temps de sa vie sorti d'un placard un poisson argenté avec toutes ses écailles dorés. C'était sans doute, car à la place de l'arête centrale il y avait une fente, un porte serviette mais qui n'avait pas eu le temps de servir, qui arrivait trop tard sur la table desservi. Il y avait eu en Sylvie tant d'espérance de vie, de vie comme d'une fête, qu'elle aurait aimé goûté avec lui mais combien de rendez-vous manqués par sa faute avec cette vie allègre et insouciante dans sa course parce qu'il lui cherchait une profondeur qu'elle n'avait pas sinon oui creusée par la souffrance et le malheur qui n'attendrait pas. Il voyait maintenant en ce poisson au métal argenté tout un symbole et c'est presque s'il lui aurait voué un culte, mais c'était trop tard, il n'y avait pas de rédemption pour ce genre d'humain qu'il était et n'avait pas su nager comme un poisson dans les eaux du temps alors qu'elles couraient encore heureuses pour lui et pour Sylvie. L'argent, la dorure, à quoi bon s'il n'y a plus de vie. Mais quand il y a de la vie pourquoi refuser l'argent, la dorure, et c'est pourtant ce qu'il avait refuser en disant, quel nigaud il faisait, et pourtant elle le lui avait pardonné mais qui sait combien elle en avait souffert, puisqu'elle n'avait jamais sorti le poisson argenté avec toutes ses écailles dorés, que le clinquant, les dorures, l'argent, c'était pas la vie, qu'il disait ce nigaud. Il dit à Tayeb que ce devait être un porte serviette et que Sylvie savait vivre et recevoir, chose toutes deux dont il se sentait plus que jamais incapable, si encore elle avait été là, et puisqu'il avait pris conscience de ce qui avait pu déranger son bonheur et qu'il était prêt à s'amender, à mettre lui même à table le poisson argenté avec toutes ses écailles dorés, et à entretenir ses invités avec des propos légers, elle pourrait revenir, elle serait heureuse avec lui, car c'est pour elle qu'il ferait tout ça, même si lui il ne savait pas être heureux.

Son esprit passait inlassablement de l'une à l'autre. N'avaient-elles pas à elles deux occupées l'intégralité de sa vie jusqu'à aujourd'hui chacune prenant sa moitié, bien sûr c'est surtout en pensée qu'elles avaient été présentes, rarement une autre femme avait réussi à l'en distraire, alors pourquoi ne s'autoriserait il pas lui et de son plein gré de la poursuivre sa vie en leur double compagnie plutôt que de se dire qu'il était seul parce qu'elles n'étaient plus là avec lui; et il se rappelait un ami qui lui disait que s'il fallait considérer d'un côté tout ce temps que l'on passe à penser et à parler de l'amour et celui qu'on le fait ce ne serait guère différent que de regarder à travers une loupe un insecte que l'on ne verrait même pas à l'œil nu, comme par exemple ces araignées d'eau dont on voit plus souvent la toile que la bête; eh bien les femmes étaient comme ces araignées d'eau à tisser leur toile autour de nous et nous étions là tous pris à les attendre, si tant est qu'une proie désespère qu'on la désire et la mange. Il était toujours dans leur toile bien qu'il eut peur qu'elle s'effilocha ici et là, cessa de scintiller au-dessus des eaux, d'accrocher les rayons de soleil qui étaient autant de rayons d'amour, et qu'il ne vit plus qu'une eau sombre couler, comme un pêcheur et pêcheur il l'avait été, comme un vieux pêcheur alors qui sur les quais raccommode ces filets, voilà ce qu'il lui fallait être maintenant et ne rien perdre de cet amour bien qu'il n'ignora pas que dans cet amour comme dans tout amour il y avait aussi beaucoup de prédation; non, l'image qui lui venait à l'esprit n'était décidément pas celle de la rose mais de l'araignée, sans doute parce que la femme était pour lui attachée à l'élément liquide. 

Il ne savait pas très bien ce qu'il était allé chercher du côté de l'amour mais il dirait que jeune c'était un certain goût de l'absolu, celui qui l'avait poussé vers Luisa, à l'aimer absolument, et toutes les forces du corps bien sûr devaient y être tendu; plus tard quand il connu Sylvie ce n'est pas qu'il aima moins mais qu'il aima autrement et bizarrement le corps y était plus parti prenante, car il se disait par exemple que sans la femme il n'aurait tout simplement pas été offert à beaucoup d'hommes la possibilité d'aimer tout court, mais aussi plus particulièrement d'aimer un autre corps que le leur quoique pas bien différent du leur, comme d'aimer des jambes, des cuisses, des pieds, des mains, une tête, des yeux, des cheveux; s'il n'y eut un sexe différent qui rendit tout cela différents et aimables. Jamais Luisa n'avait été aimable comme l'avait été Sylvie, et ce n'était peut-être pas que sa faute mais une question d'âge et d'attentes correspondant à cet âge. Sans doute la tendresse avait pris le dessus sur le sexe, la tendresse comme une autre façon d'aimer plus complètement, plus "étendument", ne concernant plus seulement le sexe mais tout le corps, ceci est à préciser quand on considère trop facilement la tendresse comme dénuée de sexe ou pire, comme une faiblesse sexuelle, la tendresse au contraire transpire de sexe: il émane par tous les pores de la peau aussi que de l'esprit où jamais il ne se résume mais suinte, transpire aussi. Et s'il ne bandait plus c'était que la tête n'y était plus, la tête qui devait aussi y participer, mais c'est aussi que la sexualité ne s'arrêtait pas à un sexe qui bande parce qu'il ne pouvait non plus penser qu'il y ait un amour sans sexualité, que le sien soit un amour platonique car il continuait à aimer, et parler ainsi d'amour platonique c'était plutôt dénigrer l'amour, sa nature, son étendue, sa hauteur, il n'est pas platitude, mais il n'y a pas que la queue qui se lève sinon ce n'est que simple mécanique et quand la mécanique se détraque c'est en l'homme qu'il faut chercher, c'est en l'homme que quelque chose s'est cassé, c'est tout l'homme qui est brisé, et ce ne peut-être alors que le fait de l'amour, et ce que l'amour a défait l'amour peut le refaire, et ce que la femme a défait la femme peut le refaire, comme la vie, comme l'eau qui est la vie, et jamais ne se brise et toujours s'éprend et se reprend, et si on en sépare le cours elle le retrouve; il aimait voir le barrage, il aimait voir les écluses, l'eau que l'on prenait, l'eau qui toujours se reprenait. Encore une fois pour lui l'eau comme les femmes était un exemple de vie, avec ou sans retenue, et les aimer c'était aimer la vie, et s'en détourner c'était se détourner de la vie, voilà ce qu'il ne pouvait s'empêcher de penser comme il ne pouvait s'empêcher de penser à Sylvie, à une Sylvie bouillonnante de vie, comme les eaux d'un barrage qui après une chute se retrouvent blanches d'écume.

Il n'avait pas fait très beau ces derniers jours et puis il avait pris froid mais il n'avait pas cessé pour autant le cours de sa vie qui semblait comme le cours de l'eau ne jamais s'interrompre et indifférent aux intempéries, à ce qu'il pleuve ou qu'il vente ou qu'il fasse soleil dans sa vie ou que l'on vive ou que l'on meurt sur ses berges. Des fois il avait en effet l'impression que tout se déroulait en marge de lui, comme sur ses berges, et sans l'atteindre vraiment, ne faisait tout au plus que l'effleurer. Combien fallait-il que de personnes meurent dans son entourage et des plus chers pour que son cœur cesse de battre? Comment pouvait-il vivre encore après ceux qu'il avait tant aimé (et bien sûr il pensait à Sylvie en particulier). Il fallait croire que rien ne l'affectait quand surface, comme rien n'affecte que la surface de l'eau. C'est pourquoi il avait aussi décidé d'écrire au fil de ses pensées, ne rien cherché de profond parce qu'il n'y avait rien de profond en lui, ou s'il y avait quelque chose de profond eh bien  ce quelque chose de profond ferait naturellement surface, comme on avait vu souvent remonter les cadavres après un long séjour dans l'eau. Et puis l'eau charrie tout ce que l'on y jette, sans discrimination, sans choix sélectif, combien de saloperies sa vie charriait elle?   Toutes celles qu'on lui avaient faite aussi que toutes celles qu'on avaient faite aux autres. De quoi vous faire couler dans les profondeurs de l'être, dans un abime personnel de douleurs, mais non, imperturbable, il coulait certes mais comme l'eau coule, ce qui signifie qu'il vivait sa vie comme si de rien n'était quand ce de rien n'était était de plus en plus chargé d'immondices. Et puis ce n'est pas que ces derniers temps qu'il n'avait pas fait très beau, en réalité il n'avait jamais fait très beau dans sa vie qui n'en avait jamais cessé de s'écouler pour autant. Se suicider, allons donc, essayez donc de passer un nœud coulant à l'eau, c'est si fuyant. N'avait-il fait que suivre son cours ou que fuir la vie? Aller donc poser la question à l'eau. Une chose était sûr c'était que ce titre était bien choisi, que l'histoire de sa vie pouvait bien être une histoire de cours d'eau.

De temps en temps on parlait d'assainissement des eaux et ça le faisait bien marrer, autant parler d'assainissement de l'activité humaine que l'on sait sale par essence, car l'essence c'est le profit coûte que coûte, à la planète, aux eaux, bien sûr, qui charrient tout. Il pourrait s'y baigner, disaient les politiques, mais tout le monde se baignait et baignait dans une eau sale depuis des temps immémoriaux. Ce n'est pas à lui que l'on parlerait d'un âge d'or, où l'eau avait été propre, pas de ça entre nous messieurs, vous parlez à quelqu'un qui est allé en Nouvelle Calédonie, en outre-mer, ce bleu carte postale qui n'existe que sur vos cartes postales (heureusement le temps des cartes postales est passé), il faut s'éloigner du lagon à chaque fois davantage pour le trouver ce bleu carte postale tant votre nickel l'a pollué, votre entreprise industrielle à laquelle les Kanak peuvent désormais participer, désormais les Kanak ont leur mine et ne diront pas que c'est les zoreils qui polluent leurs eaux, qu'avant les zoreil l'eau était propre, ni en guise de reproche ils ne pourront le dire puisqu'ils participent à l'activité industrielle de l'île, à l'effort de production qui est aussi  effort de corruption entre autres des eaux qui n'ont cessés de couler et ne cesseront pour autant de couler, c'est-à-dire de polluer, de se répandre comme une épidémie qui n'épargnera personne ni aucun lieu du globe. C'est faut-il le répéter que l'activité des hommes n'est pas propre n'a sans doute jamais été propre et ne le sera sans doute jamais, et les eaux n'en sont que le reflet, un reflet certes de plus en plus opaque pour ne pas dire sale.

Quand il n'était qu'un sale gosse, et c'était le cas de le dire, il s'était jeté dans les eaux polluées de la rivière de Kouaoua, village minier de la côte Est de la Nouvelle Calédonie, et sans doute avait-il bu plus d'une fois la tasse à la santé de la SLN (société le nickel); et c'est à ça qu'il pensait quand il voyait des petits zoreils comme lui plongés dans les eaux non moins sales de La Marne. Il est vrai que les politiques de l'assainissement  étaient entre temps passés par là, mais c'était davantage avec leur discours qui avaient certes fait office de collecteurs d'impuretés plus qu'il n'avait vu de dragueurs de fond ni d'égouts qui n'y déversa plus ses eaux usées. Bien sûr, ils avaient construit des bassins du côté de Joinville prétendant à une eau plus pure, mais comme l'avait dit de son air malicieux Pascal c'était toujours l'eau de La Marne qu'elle fut enfermée et pacifiée et domestiquée dans ces bassins ou courue plus librement s'ébattre le long des berges.  Désormais il n'avait plus l'âge de s'y jeter et sa conscience s'était ouverte au mouvement écologique qui voulait suivre celui de la planète, pour ne pas dire celui des eaux de la planète. Il n'arrivait cependant pas à recouvrir celui de ses amours qui pas plus que lui ne semblaient en souffrir mais plutôt s'y baigner corps et âme, et il dirait même que pas plus que l'eau ne semblait souffrir de la pollution qui était aussi dans l'air du temps où ils vivaient tous. Mais qu'on ne lui dise plus que parce qu'il aimait il pouvait vivre d'amour et d'eau fraîche, c'était une expression éculée, jusqu'aux amours étaient pollués.

Et puis il y avait cette question des passerelles allant d'une rive à l'autre et lui qui aimait la mer il s'était toujours retrouvé près d'une rivière et confronté à ce problème de passerelles; c'est qu'en mer on ne pouvait pas voir l'autre rive et que ça devait ôter toute envie de construire des passerelles pour rejoindre l'autre rive et c'est bien ce que lui avait reproché son père de ne pas voir l'autre rive ou les ponts ou qu'il y avait des ponts qui la rejoignaient. Eh bien, qu'il se rassure le paternel il allait même jusqu'à les emprunter lui les ponts, mais il ne les trouvait pas naturel pour autant, ce lien qu'il ne voyait pas entre les choses c'est qu'il n'existait pas, c'est les hommes qui construisaient des liens comme ils construisaient des ponts mais c'était pas naturel et c'est bien ce qu'il n'aimait pas lui que ce ne soit pas naturel et quand son père disait qu'il ne les voyait pas il se trompait, en vérité il les trouvait seulement artificiels et ne voulait pas y consentir, s'y conformer, c'était la grande différence entre son père et lui, et comme il tardait à chaque fois davantage a emprunter un pont qui enjambait La Marne pour passer sur l'autre rive, ce qui ne faisait qu'allonger sa promenade ce manque d'empressement qu'il avait à prendre le premier pont venu, mais plus il avait de retenu à le faire plus il avait de plaisir et de soin à le faire; c'était un moment délicat celui du lien et il trouvait grossier que des voitures et des trains le fassent aussi bien, c'est pourquoi il préférait les passerelles aux ponts parce que réservés au passage exclusive des personnes humaines. Mais pour tout dire s'il y avait quelque chose qu'il préférait à tout et ne se lassait pas de regarder c'était l'aqueduc parce qu'il se disait que c'était de l'eau qui y passait et parce que c'était l'eau qu'il aimait plus que tout, ça ne s'expliquait pas ça et il aurait été bien en mal de l'expliquer au père que lui c'était l'eau qu'il aimait parce que c'était la vie et que la vie pour lui c'était le seul lien naturel entre les hommes et que c'est pourquoi il l'a suivait l'eau comme on suit le cours de sa vie à nulle autre pareille et à toute autre pareille comme l'eau qui est toujours la même et jamais la même. Mais il n'avait jamais pu lui dire tout ça au paternel de son vivant parce qu'il n'y avait pas vraiment eu de lien entre eux même s'il croyait que ce lien qu'on dit paternel lui donnait tous les droits sur lui, mais ce lien c'était encore un artifice, ça aurait été plus naturel qu'ils se parlent, et pas que ce soit seulement pour lui faire un reproche comme celui du pont qu'il ne voyait pas. En fait, c'était qu'il avait voulu récupérer ce vieux tableau dans la maison des parents et dont plus personne ne voulait parce qu'il était fait de toutes petites pierres de couleurs mais qui se faisaient la malle, entre autre celle du pont qui partait d'une île pour aller en rejoindre une autre, et que c'était comme deux personnes les deux îles et les pierres du pont qui ne faisaient que s'effriter avec le temps faisaient que bientôt il n'y aurait plus de lien entre elles deux et qu'il était temps qu'elles se décident à se parler sans se faire de reproche sans quoi il n'y aurait plus de passerelle entre eux, plus rien qui n'aille de l'un à l'autre, et c'est bien ce qui s'était passé entre son père et lui.

Il se rappelait encore, oui il avait l'âge des souvenirs, des souvenirs lointains, que dans la famille de Luisa sa première femme attitrée, si l'on peut considérer le mariage comme un titre bien qu'il ne soit  plus ad vitam aeternam, qu'on puisse le perdre, et il l'avait perdu autant qu'elle l'avait perdu, mais dans un cas comme dans l'autre, et c'est ce qu'ils auraient pu se souhaiter: pour mieux le retrouver; mais passons, dans la famille de Luisa on était pas peu fier d'avoir un ancêtre qui avait construit un pont on ne savait plus très bien où entre Granada et Motril en Andalousie. Quand il ne comptait pas lui parmi les siens d'ancêtres bâtisseurs. Il n'appartenait pas à cette race d'hommes qui avaient fait des ponts, des barrages, des écluses, comme il en voyait sur les bords de Marne. Mais ce n'est pas pour autant qu'ils se laissaient porter les hommes comme lui parce que c'était bien ce qu'on leur reprochait: de se laisser porter, or il n'avait pas souvenir que quiconque dans sa vie l'eut porté comme l'eau porte ou comme une mère africaine porte son enfant sur le ventre, la sienne de mère ne l'avait pas non plus porté sur son son ventre mais dans son ventre et parce qu'elle n'avait pas pu faire autrement après que son père l'eut engrossée; mais passons, non il n'était pas de ces hommes à qui l'on avait octroyé la force suffisante pour construire des digues, des barrages, des écluses, tout ce qui peut s'opposer ou contrarier ou vouloir diriger la vie courante, sinon qu'ils étaient cette eau courante elle même, et toujours la même, et toujours différente, à qui ont attribuait pas d'identité forte et marquante, qu'on disait anonyme, enfin cette eau qui fluait et qui supportait tout ce qui voulait la détourner de son cours, quand ce n'était pas l'arrêter, lui faire barrage, ou lui passer dessus avec toute la hauteur d'un pont souvent méprisant son cours mais parfois le suivant romantique, le temps d'un regard jeté. Et c'est ce qu'elle avait fait Luisa, elle avait jeté un regard du haut du pont de son grand père le bâtisseur, et elle l'avait vu lui l'eau qui coulait en bas du pont et ça l'avait attendri pour un temps à Luisa. Sinon tout ce qu'ils portent sur le dos les hommes comme lui d'épaves quand ce n'est pas de cadavres, de détritus, de ramassis de tout ce que les gens d'en haut jette dans les eaux sans considération pour ces mêmes eaux; et ils parlent d'assainissement après quand ils veulent la boire parce qu'ils peuvent pas faire autrement, parce que l'eau c'est la vie; et qu'elle aurait quand même voulu avoir un enfant de lui Luisa, c'est ce qu'elle a dit en tout cas quand elle a voulu se remarier à l'église, au pape, qu'il avait pas voulu lui avoir d'enfant d'elle, et c'était pas entièrement faux, comme ça aurait pas été entièrement faux non plus de dire qu'on avait pas voulu de lui dans sa famille à elle parce que dans sa famille à lui il n'y avait pas de bâtisseurs de ponts.

Avec Sylvie ils s'étaient mariés à la mairie, pas à l'église, pour eux, pas pour Dieu, et pour les papiers, c'était un papier comme un autre (ils n'auraient pas dit un titre), et les papiers il vaut mieux les avoir sur soi quand on vous les demande, et c'est tout ce qu'ils pensaient en se mariant, et qu'on ne dise pas que ce soit à mal, car c'était plutôt pour ne pas être en mal avec la société que pour être en bien avec Dieu. Jusque là, et bien de l'eau avait coulé avant sous les ponts (ils avaient filé un doux amour et s'étaient dit que l'important d'abord c'était qu'ils soient bien ensemble), et c'est vrai qu'ils avaient été bien ensemble et qu'ils auraient pu s'arrêter là et pas franchir le seuil de la mairie, mais c'était plus prudent pour l'avenir et parce que la vie n'est pas toujours un long fleuve tranquille qu'avait dit l'amie de Sylvie, et comment l'avenir n'allait-il pas lui donner raison à l'amie de Sylvie si l'on sait où ça débouche la vie et, comme on veut pas y aller, qu'y a toujours une maladie pour nous y aider. Sans quoi Sylvie elle était bien dans son amour pour lui et dans son amour pour la vie, si bien qu'elle l'avait entraîner dans la vie avec elle, l'amour c'est un courant impérieux auquel peu résistent, et pourquoi ils lui résisteraient s'il va dans le sens de la vie et, par conséquent, qu'il n'y en a pas d'autre et de meilleur à donner à sa propre vie de sens. C'est tout ce qu'il avait toujours pensé lui en tout cas: vivre d'amour et d'eau fraîche, que c'était ça la vie, et que tous ceux qui pouvaient le lui reprocher allaient à contre courant et qu'on pouvait pas plus lutter contre l'amour que contre l'eau qui aussi emportait tout, que contre la vie, que contre la maladie, que contre la mort. Sylvie avait bien au début essayé de lutter contre, puis elle avait tout de suite compris que c'était, même si c'est pas facile à accepter,  aller contre le sens de la vie. Sylvie elle avait été facile dans la vie, puis facile dans la maladie, c'est-à-dire jusqu'au bout bonne à vivre, et c'est pourquoi ça avait aussi été bon jusqu'au bout de vivre avec elle. Y en a qui comme ça on une intelligence de vie et tout le monde les aime pour ça. On peut pas dire la même chose de tous ceux qui sont intelligents mais ne savent pas vivre, qu'on peut se demander à quoi leur sert leur intelligence, peut-être, qui sait, si à construire des ponts. Luisa, la famille de Luisa, son père à lui qui lui avait dit que le problème avec lui c'est qu'il voyait pas les ponts, il leur répondrait qu'eux ils voyaient pas l'eau qui coulait dessous et encore moins dans quel sens elle coulait l'eau; et que lui il voyait bien les ponts et qu'il en avait même vus où il ne coulait plus d'eau dessous, et que pour sûr ces cons de ponts ils s'en étaient même pas rendu compte.

dimanche 25 janvier 2026

L'arbre de la connaissance


J'aurais aimé bouger

Mais il y a cet arbre dans ma chambre dont les branches qui s'étendent m'obligent de plus en plus à l'immobilité

Bientôt je ne pourrais plus écrire non plus

Ce n'est pas ainsi que je m'étais rêvé

L'amour est différent 

Qui me saisi différemment

Il faut que je m'ébranle

Mais je l'ai dit je ne peux plus bouger

A cause de l'arbre dans ma chambre dont les branches ont trop poussées

Par lui je me suis toujours senti empêché

Par lui je me sens plus empêché que jamais

A lui je livre de plus en plus ma destinée

Qui se trouve être de plus en plus enracinée

Dans ma chambre

Bien que sans racines j'ai toujours été

samedi 24 janvier 2026

La maladie de l'oubli


Sylvie cette nuit j'ai rêvé que je t'avais perdue

Que je t'avais perdue et je ne te retrouvais plus

Pas comme toutes ces fois où je t'ai cherchée

C'était une fois à Nice une autre fois à Paris

Quand la police m'a dit où j'allais te trouver

Toi tu souffrais de cette maladie de l'oubli

Qui a fini par t'emporter loin d'ici

Et de la police mais si tu me dis où tu es

A nouveau j'irai te chercher pour te ramener

Parmi nous qui ne t'avons pas encore oubliée

Ce n'est pas vrai que nous les gens on oublie facilement

Ce n'est pas vrai que nous les gens on aime facilement

Et c'est parce qu'on aime difficilement

Qu'après aussi on oublie difficilement

Et que la maladie de l'oubli est mortelle

Comme nous les gens


Sylvie j'allais oublier de te dire que Tayeb aussi t'as rêvée

Tu étais passée de l'autre côté du balcon que tu avais enjambé

Comment? c'était un mystère non élucidée  allais tu te suicider

Il m'a tout raconté et qu'il m'a appelé pour que je l'aide a te porter

Avec lui de ce côté-ci où nous aurions tous les deux aimés que tu restes

Mais qu'après il a voulu échanger avec toi un clin d'œil de complicité

Comme pour dire que vous aviez tout bien manigancé pour me faire peur

Et que ça avait marché mais que toi et il pleurait tu as rien répondu

Je suis sûr qu'il attend toujours ton Ah ouai et que tu fermes un œil

Mais pas les deux. 

vendredi 23 janvier 2026

L'autodafé


Toi qu'on malmène exploite si je te dis quitte ton travail

Tu me diras que si tu pouvais … et que c'est pour l'argent … 

Mais plus fort que l'argent il y a la morale de ton temps

Au fond de toi il y a un martyr qui se crève à la tâche et

Voudrait être un modèle pour les autres en se sacrifiant

Et qu'on brûle cet hérétique qui ne croit pas au travail

Même si demain on trouvera aussi absurde ton sacrifice 

Que celui qu'on dit mourra pour nous sur la Croix mais

Jamais on  dit que ce nous c'est ce que l'on veut faire

De nous 

     Les dindons de la farce pour avoir tout avaler

                                                                          Tout cru

jeudi 22 janvier 2026

Longtemps vous nous avez dit


Longtemps vous nous avez dit que tuer c'était mal

Et maintenant je vous vois venir

Vous et votre toupet nous dire

Que tuer c'est bien quand on le fait pour la patrie

Pour nos valeurs et je ne sais quelles conneries

Mais on n'aura une fois de plus pas le choix

Il faudra faire encore comme si on y croit

Je vous demanderais seulement alors de nous épargner

Pas nos vies parce que vous en ferez qu'à votre guise

Mais tout ce bourrage de crâne ce qui vous évitera

Des années plus tard d'avoir à débourrer l'animal

De manière à ce que l'on puisse répondre au mieux

A vos nouvelles demandes changeantes comme le temps

L'état poétique


L'état poétique c'est une fièvre mais sans courbature et sans fatigue. 

Un soleil qui s'imprime sur la feuille et l'illumine ou bien l'obscure nuit. 

La poésie ce n'est pas le réel mais le soleil qui s'en détache et l'éclaire. 

Ou c'est la nuit qui l'efface, tout en étant à lui uni par toi poète maudit.


Tu ne les vois pas les poètes, tu voudrais leur parler,

La poésie te parle, c'est bien assez.

La poésie c'est la prière d'aujourd'hui pour gens instruit

De la gratuité de la vie

Et c'est avec des mots choisis qu'ils disent leur bénédicité

Parce qu'après ils festoient

Tu voudrais t'inviter à leur table mais s'il faut te repaitre

Que ce soit de poésie

A moins esprit grossier que tu te nourrisses de pâte et de riz

Et sans frugalité

mardi 20 janvier 2026

La conversation


On aurait pu parler encore longtemps

C'était juste histoire de s'entendre

Une conversation qu'on entretient (à petit feu)

Ça réchauffe le cœur des hommes

Les mots n'ont pas d'importance

On brûle des branches mortes

Bientôt plus que des cendres

Des cendres qui réchauffent encore

Quand la conversation s'est éteinte

Et qu'on se souvient plus de rien


Ça date de temps préhistoriques

C'est comme un rite de passage

Pour passer de l'un à l'autre

Des mots d'une bouche à l'autre

S'échangent en temps de parole

Qui ne souffrent aucun contrôle

Il faut que ce qu'il y a en l'autre sorte

Et ce qu'il y a en nous de la même sorte

Que je sache il n'y a pas mort d'homme

C'est tout le monde s'en sort en somme


Mais si la vie c'était comme une conversation

Si vive à nos débuts      un fleuve à gros débit

Et qui s'amenuiserait au fur et à mesure

Pour n'être plus qu'une rumeur lointaine

On aime ce mince filet de voix humaines

Ténu de plus en plus ténu fil de la vie

Et fil de la conversation qui nous échappe

On s'est tu mais on dirait qu'on nous parle

Encore mais d'où elles viennent ces voix

Mortelles  immortelles  d'ici  de l'au delà

lundi 19 janvier 2026

La connaissance humaine


Existe t-il une femme pour moi?

Je ne me la représente pas

Moi l'éternel déçu

Est-ce que jamais elle n'a parue?

Qui sait si dans un rêve?

Mais nos rêves sont trop terre à terre et trop émus

Puis je ne rêve pas d'une femme mais d'une inconnue

Qui m'aurait pourtant bien connu

Et que je connaitrais sans la connaître

Imparfaite connaissance humaine

Celle qui nous dispense de nos sens et de notre être

L'envie, la vie


J'ai une magnifique, une irrésistible envie d'écrire, d'abord l'envie ensuite le reste suit. Qu'est-ce que vous croyez! Les bâtisseurs de monde ne procèdent pas autrement. L'envie c'est comme la vie ça précède tout: avant il n'y avait rien, après il y a tout. Non, vous vous trompez, avant il y avait l'envie, avant il y avait la vie, après tout c'est inscrit naturellement, magnifiquement, irrésistiblement. 

Après en tout il faut que l'on voit qu'il y ait eu de l'envie, qu'il y ait eu de la vie, sans quoi on n'apprécie pas, parce que c'est ça qu'on apprécie en tout: l'envie, la vie, et qu'on appelle beauté, et qu'on appelle bonheur, et qu'on appelle la gloire, et qu'on appelle le pouvoir, et qu'on appelle comme vous voulez l'appeler, mais il ne faut pas se raconter des histoires c'est toujours au départ: l'envie, la vie.

dimanche 18 janvier 2026

Une vie un homme


Je suis encore dans mon lit aux matins de ma vie et j'entends le tendre gazouillis des oiseaux, il fait encore un peu nuit. Bientôt les hommes seront levés et je sais que je pourrais m'appuyer sur quelques sourires et paroles de réconfort, ne partage t-on pas le même sort?, qu'une tendresse au cœur à tout moment peut naître et agréablement me surprendre, n'aiment t-on pas et n'aient t-on pas aimé nous les hommes?

Me voilà si vite arrivé aux confins de l'existence humaine, triste et esseulé, replié sur moi-même, mais ne faut-il pas qu'il ait chanté dans ma vie pour déchanter aujourd'hui et toujours le tendre gazouillis des oiseaux à ma fenêtre, suis-je devenu sourd?, et les hommes bientôt levés vont me parler comme ils l'ont toujours fait, pourquoi n'entendrais je plus que leurs cris et leurs moqueries?

La bouée jaune (bis)


Jamais je n'atteindrais la terre ferme. Toujours entre deux rivages, qui sait si deux mirages. Le roulis, le tangage, c'est ce que je prends pour la vie. Le flot ininterrompu qui toujours nous mène et nous malmène. Qui a crié Terre! Toujours le flot qui nous berce. Et la vie qui a un goût amer. C'est l'eau, le sang, et le sel. Mais qui a le mal de mer? Le mal, c'est la terre.

L'homme est comme ce noyé qui sait nager. J'ai mis ma tête contre la sienne et je lui ai soufflé à l'oreille mon secret: il ne faut jamais désespérer de poser les pieds sur la terre ferme. La terre qui est un horizon toujours reculé. Il ne faut pas s'épuiser. La nage indienne est la plus recommandée. Je l'ai sauvé, mais je ne sais pas si je lui ai appris à nager sans désespérer. Il s'était accroché à une bouée.

samedi 17 janvier 2026

Je me suis déplacé un chouia


Je me suis déplacé un chouia

Tenu un peu à l'écart de moi

Juste le temps qu'il y est toi

Mais hier je suis revenu à moi 

Et comme qui revient à soi

Ravive son mal d'être seul

Je me suis dit que tu n'étais plus ici avec moi 

Qu'aucun train ne pouvait plus me ramener à toi

J'aurais pu me pendre à cette barre mais j'ai soulevé mon poids de corps

Dix fois parce que j'avais perdu le tien et voulais quand même être fort

Sans toi ma femme qui n'avait plus barre sur moi qui devais me reprendre

A toi sans quoi moi aussi j'étais mort et je n'avais plus qu'à me pendre

Nouveau détachement en prise directe avec le néant

Moi de toi convalescent et retombant sur mon séant

vendredi 16 janvier 2026

Le trapéziste


Je me suis jeter dans la vie

Comme on se jette dans le vide

La vie est sans filet

Que je me suis dit

Heureusement qu'avait un trapèze 

Je m'y suis accroché in extremis

Plus jamais ça

Que je me suis dit

Mais les gens ont applaudit

Comme si je faisais un numéro de cirque

J'ai recommencé pour leur faire plaisir

J'avais enfin vous comprenez mon public

Qui voulait que je me jette dans la vie

Comme on se jette dans le vide

Une bande d'abrutis

Que je me suis dit

Mais qui m'applaudit

Et toujours mon trapèze au vol je saisis

Puis ils ont voulu un brin de fantaisies

Saut périlleux double triple sauts périlleux

Yen avait jamais assez pour leurs beaux yeux

Le clou du spectacle

Que je me suis dit

C'est que je me rate

Comme dans un récit

Qu'y ait un incipit

Et une chute finale

jeudi 15 janvier 2026

Il était grand à faire peur


Il était grand à faire peur

Et se déhanchait qu'on savait qu'il avait eu un malheur

Ce n'est pas parce qu'on ne le voit plus

Que malheur il n'y a plus

Tout le monde l'aura oublié

Toi tu t'en es souvenu

De sa tronche de misère

Qu'on voyait bien qu'il avait vécu la galère

Il a dû porter sa poisse

Quelque part ailleurs

Qu'on ne voudrait pas y être

C'est comme exporter la guerre

Là où l'on n'est pas

Inconnu mon frère

Je te salue

Toi qui sur terre

As connu j'espère

Des jours meilleurs

Souvenirs souvenirs


A ma mère j'amenais des fleurs des champs

C'est que j'étais qu'un enfant

A mon père j'amenais des orties

C'est qu'il avait la main qui pique

Nous vivions alors en Normandie

Et j'étais asthmatique

Je respire plus lentement

Maintenant qu'ils sont partis

Et que seul je vis avec mes souvenirs du temps

Où il faut bien le dire je les aimais tant

Quel remue ménage depuis dans ma vie

Le muguet à la vierge au mois de mai

Me rappelle le visage de ma mère que j'aimais

Quand mon père cassait les lanières du martinet

Sur mon dos et celui de mon frère de lait

Y a de sang commun que celui qui a coulé

Qu'il aille en Enfer j'irais au Paradis

Lui et les siens qu'ils soient maudits

Mon père battait aussi la mayonnaise 

Les jours où il savait se montrer gentil 

Et c'est pas qu'il avait le vin mauvais

Vite j'allais chercher son Sidi Brahim

Avant qu'il tourne au vinaigre

Et lui rendais la consigne

Parce qu'il était radin

Pour nous pas d'argent de poche

Pour lui les livres de poche

La mère se taisait

Comme si c'était ce qu'elle avait de mieux à faire

Maintenant je dis qu'elle aille elle aussi en enfer

C'est vrai que je ne crois pas à Dieu ni aux Cieux

Sinon je serais pas pour eux si injurieux

Et que je me souviens du curé de paroisse

Qui avait chez lui une bonne à tout faire

On en parlait à Catenay c'était pas clair

Que le père leur donne à tous une bonne toise

Qu'je pensais moi qui l'aimais comme une mère

Parce qu'elle aurait pas laissé elle que le père

Sa volonté soit faite au ciel comme sur la terre

C'est que c'était une femme de caractère

Et qu'elle avait pas eu d'enfants

Et qu'elle l'aurait bien voulu 

Si le curé lui il avait pu

"Souvenirs, souvenirs je vous retrouve dans mon cœur"

Il faut bien que de temps en temps encore je pleure

mercredi 14 janvier 2026

Ah! l'abstrait


Nous voulons toucher la vie au plus près

Sa chair son os

Ah! l'abstrait

Comme nous nous en éloignons alors

Nous ne pouvons toucher le ciel des idées

Ni ce qui aime

Et voulons toucher

La chair

Jamais la chair des idées

Ah! l'abstrait

Pourrait-il être un corps parfait

Que nous ne saurions l'aimer

Ce n'est pas d'idées que nous sommes sevrés

Mais de lait

Et de bras qui embrassent

Notre cœur est à marée basse

Quand la mer écumante passoire se retire

Son dépôt le sel de la vie nous donne soif

Et ce liquide blanchâtre qui s'épanche

N'a pas la couleur des idées

Mais du lait

Et nous qui aimons marcher

Comme nous aimerions marcher 

sur la terre ferme des idées

Ah! l'abstrait

C'est concret?

Il faut lui donner son os

Il faut lui donner sa chair

Il faut lui donner son lait

Il faut lui donner sa terre

Il faut lui donner sa mer

Pour l'aimer

Les bons joueurs d'échecs peuvent jouer à l'aveugle

Mais la plupart aiment pousser les pièces de bois

Ah! l'abstrait

La guerre


Il y a des hommes qui aiment aller à la guerre

C'est bien pour ceux qui meurent de trouille à l'arrière

Qui voudrait faire marcher

Les culs de jatte au pas cadencé

On dirait qu'en temps de paix

Tous les interdits sont levés

Bien que qui a pitié

Meurt d'envie de tuer

C'est que ça pue à plein nez

Et pas qu'le condamné à suer

Sang et eau

Sans être matelot

Le pire est à venir 

Quand tout empire

Comme qu'on nous vire 

De notre havre de paix

Ya qui faudrait dessoûler

C'est qu'on l'a tant soûler 

En répétant qu'ont étaient tous frères

Qu'y voudrait plus y aller à la guerre

mardi 13 janvier 2026

Les fantômes du passé


Je n'aurais pas dû être à la fenêtre ni cet homme tout en bas que je voyais et m'étonnais de voir là, mais il y a tant d'endroits où je n'aurais pas dû être et où j'ai été. Et tandis que j'écrivais cela j'entendais à la radio sur France Culture: l'Algérie, la demande de réparation, Sétif, les fantômes du passé ressurgissaient là où je n'aurais pas dû être et où j'avais été, et avec Rafica l'algérienne avec qui j'avais été et n'aurais pas dû être non plus parce qu'elle avait dit dans son e-mail, pure vantardise, tout est vanité, que j'étais le septième sur la liste des réponses tardives qu'elle devait apporter. Tant mieux alors si je considérais plutôt que j'étais à la fenêtre avec cet homme qui avait, j'allais dire déjà, les cheveux blancs, et que je n'aimais pas voir ainsi dans le jardin d'une petite maison que je ne connaissais pas mais qui m'était familière comme si elle eût été mienne et lui, comme un peu embarrassé de lui-même, parce qu'il n'y a pas un outil que je lui vis prendre et l'aurait occupé mais rester là comme je restais à ma fenêtre, et c'était sans rien faire, et c'était autant que moi que je le trouvais irréel, si je n'avais écrit ces quelques lignes qu'il plaira j'espère à chacun de lire. 

Est-ce qu'il, lui, cet homme, les aurait rejoins pour visiter cette petite ville pour moi sans attrait et pittoresque à mourir. Je ne crois pas. Je revois en effet une vieille cathédrale où il y avait plus de touristes que de prières, ah! la prière, vieille ferveur populaire, mais l'on n'en était plus à s'agenouiller devant qui que ce soit de réel ou d'irréel, et l'envie me manquait autant que celle de faire du tourisme, ce qui pourrait presque paraître sacrilège en ces lieux; et l'on aurait dit aussi que les murs tristes de la cathédrale s'étendaient à toute la ville et que nulle part, pas même le long du fleuve, je n'aurais aimé les suivre, parce qu'ils ne m'auraient mené nul part, en tout cas pas à la rencontre des habitants de cette ville qui semblaient l'avoir déserté, livré au tourisme, mais dont la présence, à moins que ce ne soit leur absence, ne cessait de me hanter.

S'il n'y avait eu cette fille comme moi venue d'ailleurs, et je me souviens encore de son extrême blancheur, qu'on aurait dit aussi que c'est à peine si elle existait sinon par transparence, en filigrane comme sur un billet que j'aurais bien aimé froisser, cupide, fébrile, tandis que je pensais à ses longues jambes qui devaient arpenter les murs de la ville avec une grâce légère et juvénile au milieu de toute cette lourdeur de vieilles pierres, presque de ruine, et que je suivais sans les suivre, que je voyais sans les voir.

C'est qu'ont avaient parlé ensemble, elle et moi, après cette conférence sur la nouvelle fantastique (tenue par des intervenants extérieurs) où j'avais pris la parole en public (un public d'initiés) et qu'elle avait aimé ça que je prenne la parole en public, même si c'était d'une voix blanche, ou c'était pour cette voix blanche qu'on aurait dit une voix de fantôme qu'elle s'était sentie plus proche de moi, et rien que je n'ai pu dire par la suite n'eut mieux concouru à cette proposition, faite à la va vite certes, et qu'on eût dit que c'était presque sans y tenir, que je les accompagne, elle et les autres fantômes du passé, pour cette visite dans la ville, une ville où il n'y avait pas âme qui vive sinon ensevelie sous une fine pellicule de bruine.

Le ciel d'ailleurs était gris. Je le voyais bien de ma fenêtre qu'il était gris le ciel. Et si j'avais pu la voir mon âme j'aurais aussi vu qu'elle était grise mon âme, empreinte de cette tristesse que je croyais voir partout autour de moi se répandre: en tous les êtres, et en toutes les choses inertes aussi comme s'il n'y eut pas vraiment de différences entre eux. Pourtant j'aurais tout donné pour que cette fille soit avec moi dans cette petite chambre à regarder en bas la ville. Mais peut-être alors que nous n'y aurions même pas remarquer cet homme, le seul autochtone que je pus voir, du plus nettement que l'on put voir, et je le dis pour la maison et le jardin que c'était un habitant des lieux, parce que la ressemblance était frappante…  avec qui? Je n'aurais pu le savoir alors, mais comme me rappelant à lui, à lui qui viendrait à moi des années plus tard quand le temps aurait accompli son travail de sape et qu'il serait à son tour sorti des ruines de mon passé et de la bruine de cette ville où tout paraissait vivre enfoui.

C'est pourquoi je devais maudire cet homme parce que, entre autre, je ne pouvais le voir que si j'étais seul et que si sans doute lui aussi était seul, parce que de ma fenêtre je semblais guetter le moment où une femme vint le trouver et lui dire de rentrer, peut-être alors que si la jeune fille à la peau blanche était entrée dans ma chambre à coucher pour venir me chercher et s'était penchée à la fenêtre avec moi, alors il aurait disparu comme si on l'avait appelé à lui aussi de la maison d'en bas, de l'intérieur que je ne pouvais voir, de l'intérieur dont il ne pouvait me parvenir aucune voix de femme, que je ne savais à qui des deux le souhaiter, et ç'aurait été comme si un charme maléfique avait été rompu entre nous deux, quand rien en réalité, si l'on peut à ce niveau parler de réalité, ne vint l'interrompre.

Elle prenait, qu'elle m'avait dit, des médicaments pour tout, parce qu'il fallait savoir, qu'elle m'avait dit, que toutes les filles de son âge mêmes si elle ne s'en vantaient pas forcément prenaient des médicaments pour tout, et qu'elle faisait de la danse aussi, et quand elle ne faisait que marcher à mes côtés je la voyais danser et ça me donnait le vertige que de la voir danser, comme tout ce qu'elle disait et que je n'aurais même pas pu imaginer, encore moins croire. Ils iraient dans un café du "casco viejo" où l'on danse le flamenco et je serais son "caballero". Mais j'étais à ma fenêtre avec cet homme en bas qu'on aurait dit s'il m'avait vu qu'il ne me quittait pas des yeux, quand c'était moi qui le regardait, du moins c'est ce qu'il me semblait. Et pas de danseuse de flamenco, et pas un seul petit bruit de castagnettes, seulement un petit vent frais à ma fenêtre, et parce que je frissonnais je la fermais.

Je frissonnais comme seul peuvent frissonner les fantômes parce qu'il y a longtemps que je n'ai plus si fière allure, le profil du "caballero", même si c'était celui à la triste figure, qu'on dirait que je suis passé de l'autre côté de la fenêtre, que c'est moi maintenant l'autochtone de cette ville fantôme, que c'était moi déjà tout en bas, embarrassé de moi-même, et sur qui je portais un regard méprisant du haut de mes jeunes années et qui n'avait pas bronché, qui s'était même laissé regarder comme pour bien que je le reconnaisse et me décide à quitter ma chambre et m'empresse de les rejoindre eux les fantômes du passé parce qu'il y avait elle, celle qui aurait pu faire qu'un jour je ne sois pas lui, malgré tous ces médicaments qu'elle prenait et sa blancheur et sa maigreur, et que c'était une femme fantomatique, parce qu'une femme fantomatique ou pas ça vous fait être un homme et pas un fantôme, et que ça met fin à l'errance une femme, car c'était pour moi qu'un pauvre ère cet autochtone et qu'il le savait bien sans que j'ai à le lui dire que c'était un pauvre ère, et qu'il devait se sentir con, comme je pouvais me sentir con tout seul penché à la fenêtre de ma chambre, lui tout seul dans le petit jardin de sa petite maison, aussi con que les fantômes ces cons tout seuls comme des âmes en peine dans leur châteaux forts où ne viendraient plus les voir que des touristes et pour s'en amuser, comme dans cette ville où de grands esprits des lettres s'étaient penchés (de leurs fenêtres) sur le genre fantastique.

lundi 12 janvier 2026

Nous ne marchons pas dans les pas...


Nous ne marchons pas dans les pas de nos pères

Nous n'avons à vrai dire presque plus de terre

Nous ne sommes plus des travailleurs

Nous ne croyons à un avenir meilleur

Nous avons bien eu des femmes

Mais n'avons pas eu une femme

Pour nos enfants une mère

Plus rien à la régulière

Plus rien qui n'aille

Ya plus de gouvernail

Avons perdu nos morts

Sommes perdus vivants

Nous voguons entre ciel et mer

Sans plus mettre pieds à terre

En appelons à un dieu qui serait miséricordieux

Mais sans vraiment y croire ce qui est ennuyeux

Cependant reprenons à notre compte

Toutes les sornettes qu'on raconte

Avons passé le cap du vieux monde

Et ne voyons pas le nouveau monde

Je ne dirais rien d'un front soucieux qui n'est certes pas le mien

Ni que la venue incessamment sous peu d'un dieu qui pourtant vient

Passe par le cœur de l'homme qui en est comme le plus court chemin

Les livres


Les livres nous renseignent parfois mieux que les informateurs de la police et mieux que les journaux en lice du fond humain, capital sans fin de matière grise et de sentiments qui nous grisent comme la vitesse et le temps qui rapidement, infiniment, nous glisse entre les mains. 

J'ai appris hier en lisant que j'étais un humain parce que j'avais de lui les mêmes sentiments feint et l'esprit si vif comme quand le froid vous saisi et jette un doute sur vous ou sur autrui. Bien sûr les livres vont plus loin qui sont le fruit d'une imagination débridée bien que d'appellation contrôlée gouvernement oblige, et loi du mépris du lecteur et de son ressenti par les clairons de la république critique. 

Soit, je n'ai rien dit et me tiens motus et bouche cousue sur tout ce que je lis qui est sous sa censure quoiqu'un peu comique parce qu'hyperbolique. Mais qui n'a cure de tout ce qu'on affiche parfois trouve un livre dont tout le monde s'en fiche.

dimanche 11 janvier 2026

La rumeur


Et c'est éteinte la rumeur

Je ne crois pas qu'elle vienne du cœur

Je ne crois pas qu'elle soit l'âme sœur 

Mais je n'entends pas d'autres voix d'autres humeurs

Que ces voix que je ne vois et ne connaisse par cœur 

Qui ne viennent et ne troublent le silence et mon cœur 

Et c'est dans le monde comme une plainte qui se meurt

Ce n'est pas bien


Je crois que ce n'est pas bien

Un homme qui tout seul se tient

C'est un homme qui ne tient à rien

Et que rien ne tient

Un homme qui tout seul se tient

Mais je crois bien

Que j'en connais un

Qui m'a dit ce matin

Qu'on le traitait comme un chien

Lui qui est seul parmi les siens

Non ce n'est pas bien

Et ça ne rime à rien

Un homme qui se tient

Tout seul par la main

Homme sans lendemain

Et le pire enfin

C'est qu'il y en a plus d'un

samedi 10 janvier 2026

Voilà que tu te sens plus fort


Voilà que tu te sens plus fort

Mais inadaptés sont tes efforts

Car la pente jadis montante

Aujourd'hui est descendante

Qui demande moins d'efforts


Pourquoi tant de peines

Qu'il fallait pas t'épargner

Quand ça en valait la peine

Pour les dispenser à tort

En pleine saison morte


Quand il n'y a plus personne qui ne sorte

A quoi bon alors mettre le nez dehors

Comme pour dire que t'es pas encore mort

Ça changera quoi dis à ton triste sort

Prie crie dit miséricorde lis écris dors

L'indifférence


L'indifférence ça fait

Un creux à l'estomac

Et personne qui ne le voit

Comme des coqs perchés

Petite éminence

Sur son tertre

A l'autre tertre

Au regard qui se perd

Et c'est dispute en l'air

Tandis que l' estomac

Se creuse y faut voir

Combien toi tu es las

De tant d'indifférence

Pour ce qui n'est pas bosses

Pour ce qui n'est pas roses

C'est ridicule

C'est dérisoire

Ces promontoires

Ces monticules

Et tandis que tu chois 

Ton bec hélas 

Qui croasse

Que tout le monde voit

La vague qui croisse

Et pas qui se cache

En son ventre creux

vendredi 9 janvier 2026

Je bande donc je suis


Pour l'homme qui n'arrive pas à dormir

Tout ce qui est bon à le faire dormir est bon pour lui

Pour l'homme qui n'arrive pas à manger

Tout ce qui est bon à le faire manger est bon pour lui

Pour l'homme qui n'arrive pas à bander

Tout ce qui est bon à le faire bander est bon pour lui

Mais pour l'homme qui n'arrive pas à penser

Croyez vous que tout ce qui est bon à penser est bon pour lui

Être un homme


A qui pense à la divinité, ou mieux, à qui se prend pour un dieu, je dirais: attendez! Êtes vous bien sûr déjà d'être un homme? 

J'entends de l'être du matin au soir, parce que l'on passe d'un état à l'autre si souvent et si facilement que je ne pourrais quant à moi assurer qu'à tous ces états par lesquels on passe l'homme puisse y répondre, du moins que la conception qu'on s'en fait de l'homme puisse y correspondre. 

J'étais chien ce matin et j'aurais pu aboyer et mordre si j'en avais eu la faculté, pour ne pas dire la gueule; 

je me suis épanoui assez tard dans la journée et on aurait dit à mon sourire que j'avais fleuri et ce serait ce que l'on aurait pensé de moi si j'avais été une fleur, que j'avais souri; 

Quand il a commencé à faire nuit et que je me suis senti comme dégagé de toute cette clarté diurne on aurait dit cet arbre que le vent a fini par défaire de sa charge de neige et découvert son tronc gris et nu et bientôt obscurci, on ne voyait plus ma blanche chevelure, j'étais gris et noirci. 

Puis c'est à peine si on aurait dit une plante qui respire quand j'ai dormi, peut-être le sifflement du vent, peut-être le ronflement d'un moteur qui n'arrive pas à démarrer, je ne saurais vous le dire puisque je dormais ni si encore j'étais ce qu'on appelle un homme endormi 

parce qu'on croit qu'être un homme c'est établi une bonne fois pour toutes les mauvaises fois où l'on végète ou bien fait la bête.

jeudi 8 janvier 2026

Kamadja et le temps long


Le temps long c'est celui qui ne connait pas de fin, qui se prolonge à l'infini, qui n'est pas mesurable, celui d'une attente sans attente; enfin qui sait si ce n'est pas celui des îles et celui de l'enfance aussi que celui de la vieillesse, un prolongement inattendu de la vie qui n'en fini plus. Kamadja dans l'enfance de l'âge n'avait jamais vraiment goûté qu'à ce temps long et dans ce temps long même les choses les plus présentes prenaient la couleur de l'absence et inversement il pouvait sentir la présence des absents aussi bien que s'ils avaient été là avec lui Kamadja, car rien ne mourrait jamais vraiment tant que lui était en vie.

C'était quand il avait les yeux fermés qu'il voyait le mieux, que tous les objets et toutes les personnes retrouvaient leur emplacement naturel, le père était une ceinture à la main qui leur courait après autour de la table, la mère se prélassait sur le canapé du salon et le petit frère enfermait bien à clé dans le coffre fort qu'on lui avait fabriqué à cet effet tout ce qu'il ne voulait pas qu'on lui prenne, même pour jouer avec; Wayéméné Helène était toujours avec Rosina assises sur les deux marches qui séparaient l'internat des filles de l'internat des garçons où Kamadja les verrait sans oser faire le moindre petit geste de reconnaissance et elles riraient sur son passage du rire bête qu'on a à cet âge là; Leroy le caldoche le tenait toujours à bout de bras la tête collée contre les casiers de l'étude en bon vacher qu'il était comme si Kamadja eut pu l'encorner; les cocotiers de la baie Laugier berçaient toujours leurs palmes sous l'alizé; le bateau à la coque orangé et au soixante seize chevaux Mercury sillonnait toujours le lagon laissant trainer derrière lui comme une frange d'amertume l'eau retournée par ses hélices…

Mais le temps long ce n'étaient pas seulement des images que Kamadja voyait sans les voir mais bien le temps où il s'éternisait. Kamadja n'était pas un voyageur du temps; Kamadja n'avait pas fait un voyage en Nouvelle Calédonie dont il s'en serait retourné comme un touriste; Kamadja ne s'inscrivait pas comme eux dans le temps court qui est le temps qui court et Wayéméné Helène ne serait une vielle femme que pour ceux qui la verraient vieillir quand pour lui elle ne serait jamais qu'une jeune fille qui l'attendait toujours dans les escaliers avec son amie Rosina et avait en le voyant un rire gêné. La collection de coquillages que ses parents avaient voulu ramener sur le continent et qui dans le container s'étaient abimés étaient restés pour Kamadja tels que sur le récif ils les avaient trouvés; Kamadja n'avait pas plongé dans cet abîme du temps ou si profond qu'il ne le voyait plus passer. L'éternité n'avait pas un goût amer. Kamadja n'était pas amer. Il n'avait pas aimé et puis cessé d'aimer, mais aimait toujours ce qu'il n'avait jamais cessé d'aimer. Et c'était d'un amour sans retour. Dans le temps long il n'y a ni aller ni retour. On y est, c'est tout.

Cette conception du temps ne fait pas les grands voyageurs encore moins les voyageurs au long cours. Il pouvait en parler avec Nakédé Pierre le Kanak philosophe qui n'avait jamais écrit un livre de philosophie mais se tenait toujours à ses côtés pour les questions du temps; ils s'étaient quittés Nakédé et Kamadja mais Nakédé lui avait dit qu'il pouvait partir où qu'il voulait lui Kamadja mais qu'ils se quitteraient jamais pour autant et il avait raison Nakédé mais Kamadja qui était très malheureux de le quitter ne le savait pas encore. Aussi il avait dit Nakédé que Kamadja ne rapporterait rien de Nouvelle Calédonie et ce qui était vrai pour la collection de coquillages des parents s'avérait vrai pour une soi disant collection de souvenirs qui est ce que les gens rapportent de leur voyage, mais c'était pas un voyage que Kamadja avait fait en Nouvelle Calédonie et y aurait pas plus de souvenirs qu'il y eut de coquillages sinon brisés, pas intacts, que Kamadja chercherait même pas à reconstituer ou à retrouver, et parce que les parents parlaient aussi de coquillages volés dans le container Kamadja lui ne pourrait pas parler de temps volé ou envolé parce que tout était bien présent comme il l'avait toujours été et c'est juste que Kamadja ne connaissait pas le passé ni le futur.

On aurait dit que Kamadja vivait dans le temps long et que c'était aussi celui de Nakédé et que Nakédé le savait qui lui disait encore que lui Kamadja il n'aurait ni passé ni futur et c'était comme si Nakédé en plus d'un philosophe s'aurait été un grand sorcier et qu'il l'aurait emboucané à Kamadja parce que c'est vrai que Kamadja il a pas eu de futur sur le continent et qu'il pourrait pas non plus parler de la Nouvelle Calédonie comme de son passé parce que c'était toujours présent en lui la Nouvelle Calédonie, qu'il avait juste vécu tout au présent Kamadja et qu'après c'était difficile d'en parler au passé qui était comme s'inscrire dans le temps court, un temps qui passe quand y avait rien qu'était bien passé dans la vie de Kamadja et qui n'en finissait pas de s'éterniser en vain. Nakédé c'était le même Nakédé de toujours, stoïcien avant les stoïciens, stoïcien après les stoïciens, mais Nakédé l'était stoïcien de toujours et sans les connaître, c'était le stoïcisme à l'état pur, on aurait pu mettre un renard sous ses habits qui lui dévorait le ventre qu'il aurait pas bronché Nakédé dur à la douleur comme il était, et costaud avec ça, et pacifique comme jamais costaud on a vu, c'est que sa force elle était pas là à faire l'événement, elle était dans le temps long, sur le continent y a personne qui vit dans le temps long lui avait dit Nakédé avant qu'ils se quittent mais pour Nakédé ils s'étaient pas quittés et Nakédé il avait raison mais Kamadja tarda à le comprendre et en a souffert de pas le comprendre plus tôt. 

Nakédé il aurait pu avoir toutes les femmes qu'il voulait et Kamadja comprenait pas qu'il en voulu pas de femmes Nakédé. Kamadja il le comprit cependant quand il perdit sa femme et après qu'une autre femme l'eut quitté, c'est que les femmes ça s'inscrit pas dans le temps long. Y avait encore cette femme qu'ils avaient tous vue les internes qui en rang remontaient la côte qui menait au Lycée Lapérouse et elle était à poil dans une voiture où elle faisait l'amour. Kamadja avait tout de suite pensé à ces deux chiens qu'il avait surpris dans une rue en terre battue de Kouaoua et qui arrivaient pas à se séparer, qui étaient restés collés l'un à l'autre et qui hurlaient parce qu'ils pouvaient pas se décoller. La femme et l'homme ils avaient pas pu se décoller quand tous les internes ils étaient passés à côté de la voiture. Mais Nakédé stoïque il n'avait même pas regardé comme tous les autres internes, certains s'étaient même collés aux vitres de la voiture, certains qui auraient aimé s'y coller à la femme comme si c'était une chienne et qu'eux ils étaient des chiens. Kamadja il avait aimé Nakédé pour ça et c'était juré qu'il serait comme Nakédé et Kamadja il avait pas regardé parce que Nakédé n'avait pas regardé.

Mais quand on vit dans le temps court c'est comme ça: on est pressé et on se presse les uns les autres et on n'aime pas les nonchalants comme Kamadja et Nakédé qui lui avait appris à être comme ça à Kamadja. Faut pas se presser, faut rien presser non plus contre soi comme si c'était rien que ça aimer parce que si c'était rien que ça aimer dans le temps court c'était pas pareil dans le temps long et Kamadja pouvait toujours dire qu'il aimait Wayéméné Hélène même s'il n'avait jamais pu la presser contre lui à Wayéméné Hélène comme il pouvait toujours dire qu'il aimait Sylvie, la petite Nisa, même si elle était morte et qu'il pouvait plus non plus la presser contre lui, c'est que c'était pas un chien Kamadja et c'était grâce à Nakédé qui avait jamais montré qu'il était un chien et c'est qu'il l'était pas Nakédé parce que ceux qui le sont finissent toujours pas se trahir. Nakédé il était droit dans ses bottes et c'est pour ça aussi que personne venait le chercher et qu'il se battait pas comme les frères Cilane et comme il avait vu aussi Kamadja les chiens se battre et c'était sans doute pour une chienne, Nakédé il se serait pas battu pour une chienne parce que Nakédé même s'il était pas stoïcien il avait déjà tout compris.

Le temps long c'est une découverte tardive de Kamadja et qu'il avait toujours appartenu à ce temps là qui était celui de Nakédé et qu'il avait fallu Nakédé pour que ça germe dans son esprit et qu'il en ait conscience et c'est pourquoi maintenant il le savait, on aurait dit qu'il était d'une autre planète quand il était sur la même planète que ceux qui vivaient sur le continent et c'était dans le temps court et c'était pas comme lui qu'ils vivaient qui était vivre comme Nakédé Pierre qu'eux ils n'avaient pas eu la chance de connaître ou qu'ils auraient oubliés comme ils finissent par tout oublier ceux qui vivent dans le temps court où rien ne dure jamais. Il aurait fallu aussi qu'ils aillent en Calédonie et pas pour voyager parce que Kamadja il le rapportait de là-bas et pas comme on rapporte un souvenir, que c'est à peine s'il savait en parler et qu'il aurait aimé que Nakédé en parle pour lui, mais Nakédé il aurait même pas eu besoin d'en parler pour qu'on y croit et qu'on en ait envie du temps long, il aurait suffi de le voir à Nakédé comme Kamadja continuait de le voir et c'était mieux quand il avait les yeux fermés.


CITATION

"Que le temps devant vous jeunes gens est immense et il est court/ A quoi sert-il vraiment de dire une telle banalité/ Ah prenez le donc comme il vient comme un refrain jamais chanté/ Comme un ciel que rien ne gêne une femme qui dit Pour toujours." ARAGON, Le roman inachevé.

mercredi 7 janvier 2026

Kamadja et la solitude


Kamadja l'avait pas attendu d'être vieux pour connaître la solitude et la première chose qu'il aurait fait s'il avait eu à qui parler, quelqu'un de confiance à qui se confier, c'est de lui en parler un brin de la solitude et il aurait commencé par lui dire que la solitude il fallait pas s'en effrayer mais commencer par l'apprivoiser, qu'elle se montrait pas trop sauvage la solitude si on savait s'y prendre avec elle, et que même elle était réparatrice, qu'enfin lui Kamadja s'est toujours grâce à elle qu'il avait réparé tout ce qui allait pas bien chez lui, qu'il lui devait beaucoup à la solitude, que quand ça allait pas bien qu'on lui laisse un peu de solitude et ça irait tout de suite mieux après.

Alors quand il voyait les gens se plaindre de la solitude il comprenait pas bien pourquoi Kamadja parce que dans la solitude y a personne qui pouvait vous faire du mal et que la solitude elle elle pouvait vous faire que du bien, que c'était même le meilleur médicament contre toutes les peines de cœur et que les peines de cœur elles pouvaient pas venir de la solitude mais bien de tous ceux qui vous laissaient et qu'il fallait pas confondre le fait d'être laissé par les autres et le fait d'être seul, que c'était pas sa faute à la solitude si les autres vous laissaient et qu'il fallait pas s'en prendre à elle après comme étant à l'origine de ses souffrances, qu'elle y était pour rien elle la solitude.

Quand ses parents avaient laissés Kamadja à l'internat c'était pas la première fois qu'ils le laissaient et que Kamadja était malheureux qu'on le laisse tout seul, seulement il avait pas encore bien apprivoisé la solitude. Il avait cherché pourtant avec des pinceaux et du papier Canson, que c'était tout ce qu'il avait entre les mains à Kouaoua quand il était seul dans sa chambre, que les parents étaient partis sans lui, à peindre, et c'était la rivière d'eaux boueuses de Kouaoua village minier, les cocotiers de la baie tranquille avec son sable noir, et les baraques en bois ou la SLN logeait ses ouvriers, puis les maisons en dur peintes en blanc des zoreils, tous ou presque des fonctionnaires, et bien sûr le bleu de la mer et du ciel et du jaune pour le soleil, c'est que Kamadja aimaient les couleurs, mais il savait pas peindre.

Il aurait pas su donner une couleur à la solitude, il aurait jamais cessé de peindre Kamadja s'il avait su peindre la solitude, quand c'était ce qu'il fallait qu'il arrive à faire sortir de lui, toute cette solitude, parce qu'il y en a qui en meurt de la solitude et c'est comme d'une bête sauvage, pensait Kamadja, si vous savez pas l'apprivoiser, et c'est pourquoi il aurait aimer en parler comme pour la faire sortir de lui et qu'elle le dévore pas de l'intérieur comme le paternel avait été dévoré par son cancer et cette guerre qu'il était allé faire en Algérie et n'avait jamais réussi à en parler. Mais si Kamadja avait été sauvé de la solitude il le devait d'abord à la nature calédonienne, trop belle qu'il aurait dit s'il avait parlé comme les gosses d'aujourd'hui. Kamadja livré à la nature calédonienne il était plus livré à la solitude, c'était la nature qui le prenait, il ne faisait plus qu'un avec elle. C'était pas un décors et il n'avait jamais su peindre qu'un décors Kamadja, c'est pourquoi n'étaient jamais ressortis sur le papier Canson lui et sa solitude, que pour sûr c'est ce qui devait faire du bien à peindre et après du bien à voir à tous ceux qui regardaient sans savoir même pourquoi ça leur faisait du bien.

A l'internat y avait plus de nature, plus de cette nature où Kamadja s'était senti si bien avec sa solitude, c'était plutôt comme dans les prisons où les prisonniers ils peuvent pas se sentir bien avec leur solitude, même pas l'apprivoiser, où elle doit leur sauter au visage leur solitude et les griffer et les mordre et les tuer même, leur solitude, s'ils s'arrivent pas à l'exprimer. Sans doute Kamadja il avait bien souvent failli mourir avant de réussir à l'apprivoiser sa solitude. C'est que ça se fait pas naturellement ni par la force des choses. Et quand on a plus rien à contempler y a plus qu'à rêver, mais le rêve éveillé c'est le plus dur de tous les rêves: il faut apprendre à pas être là où l'on est, c'est comme s'évader, et Kamadja il avait dû apprendre à pas être là où il était, que c'était la seule façon qu'il avait de s'évader de l'internat. C'était mieux quand même quand les Kanak le soir au dortoir ils grattaient la guitare, ça l'aidait à s'évader ou à rêver ou à être bien avec sa solitude, encore mieux s'y avait une fenêtre qui restait ouverte et pouvait s'envoler comme un petit oiseau qui aurait été là enfermé toute la journée. Kamadja alors ça le grisait sa solitude et tout d'un coup il se mettait à aimer tout le monde et tout le monde l'aimait, puis il s'endormait.

Mais la vraie vocation de la solitude pour Kamadja c'était pas de vous faire voir la vie en rose mais de réparer ce qui dans la vie avait été cassé et comme y avait beaucoup de choses qui avaient été casées dans la vie de Kamadja, Kamadja avait besoin de beaucoup de moments de solitude pour les réparer et ça pouvait pas tomber mieux parce que si jamais la solitude avait été généreuse ça avait bien été pour Kamadja. Quand il arrivait dans la solitude il était dans un état déplorable mais il savait Kamadja que c'était de cet état déplorable dont on accusait la solitude quand elle n'y était pour rien et commençait par ne pas lui en vouloir qui était comme de vouloir se sentir bien avec elle, ce qu'il n'arrivait pas sans difficultés. Ses parents lui manquaient tellement et que ses amis, ce qu'il considérait être ses amis aient été plus des amis que ce qu'ils savaient se montrer être envers lui, soit dit en passant presque indifférents, et que Wayéméné Helène l'eut aimé, ne serait-ce que regardé quand il la regardait, de sorte qu'il y ait au moins un regard qui atteste de son existence quand personne ne lui parlait. C'est alors que Kamadja dû commencer à parler avec la solitude puisqu'il n'arrivait pas à la peindre. On sait déjà que c'est une manière d'apprivoiser les bêtes que de leur parler même si elles ne comprennent rien à ce qu'on leur dit; eh bien c'est pareil avec la solitude, il faut lui parler même si elle ne comprend rien à ce qu'on lui dit.

Sans s'en rendre bien compte Kamadja dû passer de plus en plus de temps à parler avec la solitude et c'est ce que d'autres appellent peut-être penser, encore que ce serait penser à rien de précis parce que dès que Kamadja commençait à penser à quelque chose de précis ou à quelqu'un de précis il perdait le contact avec sa solitude et c'était ce qu'il y avait de plus terrible pour lui qui s'était tellement habitué à sa compagnie que de la perdre. Sans doute que ça expliquerait les mauvais résultats scolaires de Kamadja qui se trouvait dans l'impossibilité de fixer son attention parce que la solitude elle est partout comme l'air diffuse et que se concentrer c'est la perdre. Il le sentait bien qu'elle était partout quand il était tout seul dans Nouméa à se promener parce que c'était le mercredi de sortie des internes et qu'il lui parlait à sa solitude parce qu'il n'avait personne à qui parler et que ça en était presque mieux quand on s'y habituait. Il avait essayé la même chose mais ça avait pas marché avec les poissons de l'aquarium de Nouméa parce qu'il y en avait de bizarres qu'il n'avait jamais vu ailleurs que là et qu'il s'était dit que l'un d'eux ce devait être la solitude et qu'après l'avoir vu il pourrait enfin la peindre la solitude.

mardi 6 janvier 2026

???


La petite Nisa était pleine de vie

Vous le diront ceux qui l'ont connue

Moi c'est à sa fin de vie

Quand elle n'en pouvait plus

Qu'à elle je me suis uni

Quand d'autres n'aiment plus

Qu'elle m'a donné sa vie

Maintenant comme qui a bu

je me réveille la nuit

Croyant que je l'ai vue

Qu'elle est dans mon lit

Où qu'elle a disparue

La jolie Sylvie

Elle qui tant fut

C'est impossible que j'me dis

Qu'elle ne soit plus 

lundi 5 janvier 2026

Le premier amour de Kamadja


Que nous montre les comédiens sinon que tous les sentiments peuvent être joués et Kamadja se disait alors que si tous les sentiments pouvaient être joués il n'y en avait aucun qui puissent être vrais, et que ce qui serait vrai donc c'est que quand on ne jouerait pas les sentiments on serait alors le jouet des sentiments et que lui Kamadja qui avait cru dur comme fer aux sentiments il n'en aurait jamais été que le jouet.

Mais si c'était une idée de Kamadja c'était pas non plus une idée que Kamadja pouvait accepter, même s'il ne croyait pas à la raison, que les gens étaient guidés par la raison, mais plutôt qu'ils se laissaient mener par leurs sentiments bien qu'il apprit encore à ses dépends que les adultes l'étaient davantage par leurs intérêts qui pouvaient être par exemple de mettre les enfants à l'internat et les vieux en maison de retraite, mais pour lui enfant, pour lui Kamadja, c'étaient qu'eux les sentiments, ils n'ont qu'eux les enfants pour s'orienter, c'est leur boussole et s'ils l'a perdent ils sont comme déboussolés les enfants et Kamadja se sentait un peu parfois déboussolé, qu'on aurait dit qu'il cherchait sa boussole après avoir perdu ses parents.

Qu'est-ce qui lui avait pris alors d'aimer Wayéméné Hélène? Il pourrait même pas s'en vanter comme il avait vu faire tous ceux qui avait une fille qu'ils disaient qui leur courait après, c'était pourtant une fille comme une autre Hélène, rien que ce nom quand il le prononçait il lui faisait de l'effet mais il ne l'épelait jamais que quand il était tout seul et pour lui même, comme si ce nom avait un pouvoir magique, celui de faire apparaitre Hélène là où qu'il serait lui Kamadja. Et il l'avait jamais dit non plus à Cilane Noël qui, il ne savait pas comment, sinon parce que c'était un malin Cilane qui l'avait deviné que Kamadja en pinçait pour Hélène. Mais ce qu'il ne savait pas c'est que Kamadja se sentait empêché par Cilane comme par sa conscience, que jamais ça c'était vu et que ça se voyait alors un noir avec une blanche, un zoreil avec une Kanak, et que Cilane qui était un Kanak était plus légitime que lui sur ce coup là, et que c'est tout ce qu'il pensait Kamadja.

Aussi Kamadja n'aurait pas pu savoir ce qui lui était passé par la tête à Cilane ce matin où il était sorti des rangs et s'était dirigé droit vers lui comme un fou et malgré la présence du surveillant, mais Kamadja il allait pas se laisser faire qui sortit des rangs aussitôt pour lui montrer à Cilane qu'il n'avait pas peur, mais c'était pas vrai qu'il n'avait pas peur, toujours il tremblait Kamadja comme quand le père lui frappait dessus mais les coups du père ça avait du bon qu'il avait plus peur des coups même s'il tremblait, seulement Kamadja il aurait aimé être comme ces héros dans les films qui ne tremblent jamais et c'était pas le cas quand Cilane lui vint dessus. Mais il faut dire d'abord qui était Cilane, rien de moins que celui qui courait le plus vite, de sorte qu'on pensait à lui dès le collège comme à un futur champion d'athlétisme avec Tchan l'asiatique qui courait presque aussi vite que Cilane.

De toute façon il lui laissait pas le temps Cilane de lui expliquer que lui Kamadja et comme il était un zoreil il n'allait pas se mettre avec une Kanak et c'était pas du racisme ça pour Kamadja mais de la loyauté, une priorité qu'il n'avait pas et qu'il laisserait donc l'autre passer sans lui couper la route et risquer l'accident; seulement l'accident il était là, inévitable comme tous les accidents. Cilane s'était un frappeur mais Kamadja s'était un encaisseur et il savait aussi éviter, mais frapper c'était pas son truc, un truc qu'il faisait plutôt à contre-coeur et pour se défendre, de la légitime défense qu'il apprendra après que ça s'appelait, mais de toute façon le surveillant ne leur laissa le temps de rien et Cilane dû se calmer tout seul et Kamadja se reprendre de sa frayeur car on n'aurait pas pu dire qu'il n'avait pas eu peur parce qu'il en tremblait encore et pendant un bon bout de temps comme après les colères du père.

Sans le surveillant il aurait pu lui arriver ce qui était arrivé à Avocat, une scène dont par on ne sait quel hasard Kamadja fut témoin et c'était dans les dortoirs et cette fois-ci il n'y avait pas de surveillant. Et c'était Cilane l'ainé, plus grand et plus fort encore que Cilane junior, qui fit irruption dans le dortoir et se lança aussi comme un fou sur Avocat qui cherchait quelque chose dans son armoire (les armoires étaient coincées entre les rangées de lits superposés) et eut à peine le temps de se retourner pour prendre un grand coup de poing en pleine gueule. Avocat s'effondra et tout droit (comme plus tard Kamadja verra s'effondra à la télé les tours jumelles) mais comme monté sur des ressorts il rebondit et asséna à son tour un énorme coup de poing au frère de Cilane qui à son tour s'effondra; l'étonnant c'est qu'ils en restèrent là tous les deux et qu'il n'y eut pas d'autre explication ou d'échange de points de vue que ces deux formidables coups de poings. Il n'y eut jamais non plus d'explications entre Kamadja et Cilane à propos d'Hélène.

Kamadja essayait de se la sortir de la tête sans que les parents lui ait dit que c'était pas une fille pour lui parce qu'il faut pas oublier qu'il y avait pas de parents pour Kamadja mais l'internat, et il eut même pas le temps non plus Kamadja de se la sortir de la tête qu'il y eut un autre événement tragique qui allait frapper comme l'œil du cyclone ou comme tout ce qui touchait à la Nouvelle Calédonie. Sans doute qu'il guettait son passage, juste pour la voir, il ne lui aura jamais rien dit encore moins fait de mal, dans les escaliers qui menaient du collège à l'internat des filles. C'était bien elle Wayéméné Hélene mais son manou était tout déchiré qu'on dirait qu'une bête sauvage lui avait sauté dessus et Kamadja pensa tout de suite à Cilane mais c'était peut-être pas Cilane et il ne le saura jamais, mais Hélène on aurait dit une bête toute affolée, elle la première de la classe, la plus intelligente de tous, Kamadja en fut tout retourné mais elle eut même pas un regard pour lui, et comment l'aurait t-elle eut si elle aurait plutôt préféré que personne ne l'a voit en cet état.

Y a encore quelque chose qui s'est passé avec Wayéméné Hélène mais que c'est à peine si on peut le raconter sans passer pour un autre fou et c'est vrai que Kamadja était aussi fou de Wayéméné Hélene que Cilane Noël donc il faudra peut-être mettre sur le compte de la folie ce qui va maintenant vous être rapporté et c'est qu'il la guettait toujours dans les escaliers et la regardait toujours sans rien dire mais, est-ce que c'est ce qui arrive à chaque fois que le mirage de l'amour s'estompe et qui est celui des sentiments trompeurs, de ceux dont si on en joue pas on en est le jouet, que la tête de Wayéméné Hélene grossissait démesurément jusqu'à occuper plus de place que son corps, jusqu'à ce qu'il ne voit plus d'elle que sa tête et pas ce corps dénudé sous le manou déchiré. Et Kamadja n'était pas sans penser ce que n'importe quel Kanak aurait pensé à sa place et c'est que Wayéméné Hélène avait été emboucané et que personne ne voudrait plus d'elle après que sous son manou déchiré tout l'internat l'eut désirée.