Que les gens cessent d'exister quand nous cessons de les voir, et c'est pour nous qu'ils cessent d'exister, et encore que souvent provisoirement, pour réexister quand nous les revoyons, est chose commune mais dont je ne pouvais que m'étonner car cela n'était pas vrai pour moi qui allais imaginer leur existence sans que je les vois et je comprenais alors que là était l'origine de mes souffrances.
Qu'on ne souffrait qu'en imagination et que c'était imaginer les gens qu'on a quitté ou qui nous ont quitté alors qu'ils devraient cesser d'exister pour nous quand nous cessons de les voir; je voulais alors cessé de les voir en imagination comme il m'était arrivé de souvent revoir, alors que j'étais interne et ne les voyais plus, mes parents qui m'y avaient laissé pour faire à rebours la route qu'ils avaient faites pour m'y amener.
C'était sans doute une qualité mais je l'appelais un défaut ce qui faisait coexister longtemps après qu'ils ne soient plus des gens que j'avais aimés et avaient perdu toute existence: aussi bien l'imaginaire que je leur prêtais que la réelle qu'ils avaient eu. Ils étaient comme mort deux fois, mais pas encore assez pour moi qui les revoyais avec le même amour que je leur avais porté et comme si en moi rien ne mourrait.
Qualité de les faire revivre, défaut parce qu'ils étaient morts et ne revivraient jamais et qu'il fallait m'en consoler plutôt qu'entretenir par l'imagination le souvenir de cette présence qui n'est plus que fausse présence et réelle absence. Je n'arrivais pas à me faire à l'idée qu'ils puissent ne plus exister comme je n'arrivais pas à me faire à l'idée que ceux que je ne voyais plus continuassent d'exister sans que je puisse les voir.
Bien plus aimerions nous que ceux que nous ne voyions plus cessassent d'exister pour nous à l'instant où ne nous les voyions plus, car cela nous éviterait de souffrir qui est toujours souffrir en imagination. Il nous faudrait avoir moins d'imagination. Heureux celui qui n'a pas d'imagination car il ne souffre pas, aussi les gens sans cœur seraient des gens sans imagination.
Il faudrait vivre l'instant mais pour moi l'instant est peuplé d'êtres imaginaires, non visibles sinon que par moi et comme ils n'apparaitront plus à personne; beaucoup en effet ont cessé de les voir, et s'ils ne sont point morts pour moi ils le sont pour eux, et c'est il y a longtemps, aussi ils n'en souffrent pas comme je continue a en souffrir.
Quelqu'un vient de passer de ce côté là qui est du côté de mon imagination, c'est-à-dire si on ne l'aurait pas encore compris quelqu'un que je ne reverrais plus et que j'aimais, quelqu'un pour qui je suis mort déjà et qui devrait être mort déjà pour moi aussi si je fonctionnais comme il est courant de fonctionner: et c'est que les gens cessent d'exister quand on cesse de les voir, et c'est faire preuve de peu d'imagination.
Et comme je disais que l'imagination avait à voir avec le cœur alors c'est aussi faire preuve de peu de cœur; aussi bien rien ne se développe en dehors de l'imagination qui est en dehors du cœur et ils ne peuvent voir que ce qu'ils voient et ce qu'ils voient ne le voient pas avec les yeux de l'imagination ou du cœur qui est où tout peut se développer et jamais mourir.
Hier, ou était-ce avant-hier, ou avant avant-hier, j'allais à un autre enterrement. Encore quelqu'un que je ne reverrais plus. Il y a tant de défunts de mon vivant. S'il n'y avait cette satanée imagination qui me les fait voir quand j'ai cessé de les voir et qu'ils ont cessé de me voir. J'aimerais tant qu'elle soit vrai pour moi comme elle est vrai pour les autres cette maxime: "loin des yeux, loin du cœur".
Il faudrait que quand je cesse de les voir ils cessassent à leur tour d'exister pour moi, et cela serait vrai sans cette fichue imagination qui a tout photographié d'eux (et je comprends que les gens qui n'ont pas d'imagination ou de cœur prennent autant de photos) me les rendant encore plus vivant en me rendant leur moindres expressions comme pensées ou sentiments quand à l'heure actuelle il n'y a encore aucun appareil photo qui ne soit capable de rendre cette photographie qui est du cœur et de l'esprit en tant qu'il est imaginatif.