Il avait déjà trop attendu. Il fallait qu'il écrive cette histoire dont le titre lui était venu alors qu'il se promenait sur les bords de Marne: Une histoire de cours d'eau. Non pas parce qu'il allait mourir et que c'était dans les dernières volontés d'un mourant, parce que le plus grave ce n'est pas que les choses meurent, mais qu'elles meurent en nous alors que nous sommes encore vivant, et il sentait bien qu'elles étaient en train de se dissiper en lui comme dans le ciel on voit les nuages s'effilocher; de ce passé il n'en percevait déjà plus que des filaments épars qu'il perdrait comme à son âge on perd ses cheveux. Il ne voyait qu'un moyen pour y arriver et que ce qui l'avait arrêté jusque là ne l'arrêta plus et c'était de se laisser porter par deux cours d'eau: el rio Genil qui passait par Grenade et La Marne qui passait par Saint Maur, comme si c'était par lui que passaient ces deux fleuves comme son sang et par son sang ses amours afflueraient, remonteraient jusqu'à lui. Il se promènerait dans son passé comme il se promenait encore et sans désespérer d'arriver nulle part parce qu'il n'avait plus nulle part où arriver et que tout ce qui comptait maintenant pour lui c'était comme d'assurer un élément de continuité entre passé et présent comme une marche ininterrompue, car il ne crut pas bon non plus pour l'homme de s'arrêter de marcher, d'être stopper net dans cet élan créatif qu'on appelle la vie et qui n'a de cesse de nous pousser en avant. Il ne pouvait aussi que s'étonner que de petits pas et une force limité puisse néanmoins l'amener si loin, qu'il suffirait alors de ne pas renoncer à son histoire même s'il n'avancerait qu'à petits pas parce que petits pas à petits pas il l'écrirait son histoire de cours d'eau.
Quand on chemine le long d'un cours d'eau on ne se sent pas plus appartenir à une ville qu'à une autre par laquelle il passe aussi, de même il pourrait dire qu'il n'avait fait que passer par les différents âges de la vie sans appartenir à aucun; qu'il était cette même eau qui avait toujours parcouru la vie, lui à son bord comme lui au bord de l'eau que c'est ce qu'il aimait le plus être, sentir près de lui cette fluidité, cette vie liquide, il ne se ferait donc jamais à la terre, c'était trop dur pour lui; il n'avait que des mots simples pour dire des choses qu'il savait plus compliquées qu'elles lui apparaissaient; mais c'est comme l'amour il avait préféré le vivre plutôt que de se l'expliquer, il mettait cela sur le compte des choses obscures ou qu'il pressentait obscurément. Sylvie était morte il y avait à peine quelques mois et c'était elle Sylvie qui l'avait amené sur les bords de Marne, car il dirait plus sur les bords de La Marne qu'à Saint Maur; parce qu'il n'avait pas grand chose à voir lui avec Saint Maur, pas plus qu'avec Grenade; La beauté des lieux ne le retenait pas plus qu'elle ne retient l'eau de courir le long de ses bords sans jamais s'y arrêter. Sylvie était morte pour tous ceux pour qui les choses naissaient et mouraient comme elles naissent et meurent hors de nous mais en nous c'est bien différent; et on aurait pu dire de lui qu'il était bien différent de ceux-là pour qui les choses naissaient et mouraient parce qu'en lui rien ne mourait jamais, comme il n'aurait non plus dire quand elles avaient commencées comme si sur leur passage tout se fut effacé pour n'être plus qu'une étendue d'eau pareille à celle où il se prêtait à méditer sur la vie bien que ses méditations touchaient à la rêverie dans ce qu'elles ne pouvaient être contenues dans une forme stable et ne s'y maintenaient pas plus que ces montagnes d'eau qu'on appelle les vagues qui parfois frisent la surface de l'eau.
Sylvie n'avait jamais réussie, l'aurait-elle jamais voulu, a estomper totalement en lui Luisa, et semblait même depuis sa mort comme l'autoriser à y penser. Il savait pourtant qu'il ne rendait là encore qu'incomplètement et qu'imparfaitement ce qui se passait en lui où rien ne se dessinait aussi nettement que sur la terre ferme; c'était plutôt comme ses ondes à la surface de l'eau où des figures prennent forme et disparaissent et reprennent forme au gré ou non de la pensée, parce que parfois comme forcées par les circonstances de la vie. Il y avait d'ailleurs un petit nom qui était comme un petit nom affectif de Sylvie que petite on appelait Nisa et toute sa famille qu'il avait vu le jour de l'enterrement l'avait appelée Nisa; ainsi par une des ces occurrences de la langue il avait été renvoyé de Nisa à Luisa, comme si ces deux entités s'étaient fondues en une seule et qu'il en avait été le dupe comme on peut l'être des reflets dans l'eau, dans l'eau ou tout lui paraissait plus beaux, jusqu'au lumières de la ville, jusqu'à la ville elle-même dans l'eau, comme une ville submergée d'où tous les sons viendraient assourdies et les lumières moins vives ou scintillantes comme des étoiles. Aussi à la mort de Sylvie ce n'était pas l'ombre de Sylvie qui venait attrister ses jours, elle Sylvie qui avait été un soleil pour lui, mais bien celle de Luisa, qui pourtant elle, il l'avait appris de sa tante, survivait à un cancer du sein, ce qui était, selon le souvenir qu'il en avait, ce qu'il y avait de plus proéminent et de plus tendre et de plus féminin et aussi de plus trompeur en Luisa s'il en venait à considérer cette part de la personne qui ne lui est pas si visiblement attaché mais plus profondément enraciné, et que jamais on ne pourra lui enlever et qu'on appelle la personnalité. C'était une personnalité sèche Luisa comme le rio Genil qui était comme beaucoup de cours d'eau en Andalousie souvent à secs, arides; et davantage si on devait le comparer à La Marne, à ses eaux riches et généreuses et abondantes, et davantage encore si on devait la comparer à Sylvie qui lui avait laissé abondance de biens et d'amour.
Il n'était pas cependant sans ignorer que tous les cours d'eau finissent par se jeter dans la mer et, depuis que Sylvie n'était plus là, il lui semblait que les eaux de La Marne étaient allées grossir les eaux du rio Genil, de sorte que Luisa ne lui apparaissait plus aussi sèche et rigide qu'elle lui avait toujours paru, qu'elle profitait d'une tendresse et d'une douceur qui jusqu'alors lui aurait été inconnues, et qui n'avait été l'apanage que de Sylvie, mais tout commençait à se brouiller dans son esprit comme quand les larmes vous coulent et brouillent la vue; on aurait dit qu'il faisait eau de toutes parts, que lui même devenait eau et le devenant qu'il y avait de moins en moins quelque chose en lui qui fut ferme, solide, consistant, prêt à tenir envers et contre tout, qui ne se liquéfie en fait; et il pensait à cela comme à l'état intermédiaire, avant la disparition, comme si un jour ou l'autre on s'évaporait dans l'air tant il lui paraissait étrange que ce qui avait été une fois ne soit plus, et ceci de telle sorte qu'on ne put le voir davantage qu'on ne pouvait voir l'air mais seulement en lui sentir sa présence comme les anciens, les Kanaks, sentaient les esprits qui n'étaient autres pour lui qu'un air habité, mais il n'en était pas encore rendu là attaché comme il était à l'élément liquide, à La Marne, au rio Genil; les villes c'était autre chose qu'on aurait dit plus vivant ou de plus de vivants habités mais moins romantique, plus historique aussi, mais moins son histoire à lui et celle de la vie qui pour lui semblait toujours s'écouler le long des rives de nos existences particulières. Avait coulée celle de Sylvie le long des bords de La Marne, coulait encore celle de Luisa auprès d'il ne saurait dire quel fleuve car elle devait avoir abandonné maintenant le rio Genil, ce pauvre cours d'eau souvent à sec et son Grenade natal pour des rives plus riches et abondantes en eaux et source de vie comme on abandonne les ruines et vestiges d'un passé aride et desséché et stérile qui ne cessent cependant de vous hanter et de vouloir vous rappeler à lui, mais les femmes sont à l'existence, les femmes sont (à cette existence passagère qu'est la vie) à la vie, les femmes qui avaient été sa vie, comme les femmes qui sont la vie des autres, il les voyait coulant sans cesse et les hommes suivant comme lui leur cours d'eau, sans cesse aussi, et tout s'en allant, toujours s'en allant.
Il avait poussé un peu plus loin la marche de la veille et c'était pousser un peu plus loin sa monture parce que ce qu'il faisait n'avait rien d'une ballade romantique en bord de Marne, c'était purement animal, un animal lâché dans la nature comme un prisonnier qui n'était pas sorti de ses murs, ou que très rarement, pendant près de quinze ans où l'avaient tenu les soins et l'attention qu'il devait porter à sa femme, et il s'était pendant tout ce temps répété à lui-même cette publicité idiote prononcée avec un accent espagnol que sa femme et lui s'étaient dite la première fois pour s'en moquer: "parce que vous le valez bien"; eh bien c'était parce que sa femme Sylvie le valait bien qu'alors qu'elle ne pouvait plus répéter avec lui cette phrase qu'il avait non seulement continué à se la répéter mais à l'observer lui-même comme pour se donner du courage à l'ouvrage et aller jusqu'au bout de son temps d'enfermement ou de peine; mais maintenant il était rendu à sa liberté, la liberté qui ne pouvait être que sauvage et éprouvé sauvagement, pas cette liberté de civilisé, que la civilisation se vantait tant de connaître et s'était sans doute celle qui s'était s'affranchi du temps et de l'espace, temps et espace qu'il mourrait lui de connaître comme pouvait le connaître un esclave ou un animal qui n'aurait que son corps pour l'éprouver, car pour lui ce qui ne pouvait être connu par le corps ne méritait pas d'être connu.
Avant que Sylvie ne tomba malade il courait et elle l'avait suivi un jour à vélo sur les bords de Marne, ça avait été dur pour elle parce que s'il ne courait pas vite il courait longtemps et il l'avait amené presque aussi loin qu'il était allé aujourd'hui, presque mais pas aussi, parce que le jogging, et la mode était toujours au jogging, comme elle l'est toujours à la vitesse, ça permet certes d'aller comme de revenir plus vite, mais très rarement l'on va aussi loin qu'en marchant, aussi parce que tout est une course avec le temps, pas seulement dans l'espace, et ce semblant d'affranchissement dissimulait mal à ses yeux un véritable esclavage; son père et c'était aussi les paroles d'un mort qu'il évoquait lui avait dit, alors qu'il courait encore, qu'il marcherait un jour; des paroles qui l'avaient surprises sur le coup, en avait-il pressenti le caractère prémonitoire et un brin vexatoire parce qu'il plaçait jadis la course au dessus de la marche: ne marchaient selon lui que les enfants et les vieillards, et il aurait sans doute voulu que son père admira en lui le sportif accompli; en quoi son père ne se méprenait pas: il n'avait fait que se soumettre au goût de son temps, et son père connaissant sa véritable nature en avait démasqué l'imposture: son fils n'avait rien d'un sportif et n'aurait jamais rien d'un sportif bien qu'il en fit pour un temps son métier. Mais la pauvre Sylvie dû subir ces velléités de sportif car a elle aussi, à elle plus qu'à tous il voulait paraitre un sportif: si ça plaisait à son temps pourquoi ça ne plairait pas à Sylvie, n'étaient-ils pas tous les deux le produit de leur temps et comme lui ne se prêtaient ils pas au jeu des apparences.
Mais cette marche n'avait rien de sportif, elle était il faut le comprendre et comme dit précédemment, purement animal. C'était même celle d'un animal qui partait à la reconnaissance du territoire. C'est bien beau d'avoir voyagé dans des pays exotiques quand on ne sait pas ce qu'il y a à deux pâtés de maisons de chez soi. Il se sentait donc poussé comme un animal à faire cette exploration qui ne pouvait être que physique, la voiture, en aurait-il eue, n'aurait pu satisfaire à ce besoin répétons le purement physique. Il avait aperçu un ou deux renards la nuit sur les bords de Marne; eh bien, sa marche était silencieuse et rapide, presque furtive, comme celle de ces renards qu'il avait vus, jamais non plus il ne s'arrêtait, comme eux il était seul, et comme eux il était craintif ou pouvait ressentir le monde alentour comme hostile, hostile à l'animal sauvage et esseulé, que l'on pouvait percevoir comme une menace, même si les renards avaient eu peur de lui plus qu'il n'avait eu peur des renards et comme lui avait plus peur des gens que les gens de lui; mais Sylvie aurait eu peur des renards, il le savait, même si elle les aurait trouvé beaux, et ils étaient beaux mais d'une beauté sauvage qui ne se laissait pas approcher. Pas plus que lui il n'aimait les touristes parce que les touristes eux veulent toucher à tout ce qu'ils trouvent beau et sauvage. Non sa marche à lui sur les bords de Marne n'avait rien non plus de touristique.
Il n'allait pas s'arrêter aux guinguettes des bords de Marne et s'extasier devant ses grossières figures mal peintes de danseurs de bal musette, d'ailleurs il n'aimait pas ça lui danser, et comment aurait-il pu aimer ça s'il n'avait jamais appris à danser. ça avait dû être des lieux mal famés en des temps reculés qu'il se disait encore, puis qui s'étaient embourgeoisés subitement, or il n'aimait pas plus les bourgeois que les marlous; à Granada c'était pas loin du rio Genil, des bas quartiers où l'on devait danser le flamenco, et il croyait avoir échappé aux touristes de la Alhambra quand il les retrouva à un spectacle de flamenco, de flamenco pour touristes; non il n'avait aucune envie d'assister maintenant à un bal musette pour gogos; d'ailleurs c'était fermé, et il s'en réjouissait d'avance, mais c'était triste et c'était triste parce que ce n'était pas naturellement heureux, que ça avait besoin d'artifice, d'animation, pour être heureux. Luisa, il se souvenait, était fière de danser les sevillanas, et Sylvie disait qu'elle avait danser un jour sur une table; chez les deux c'était pure vantardise et concession faite à leur temps et au besoin de plaire, et à la tradition, et aux us et coutumes, les femmes sont plus que les hommes sujettes à tout ça et on peut pas leur en vouloir car plus que les hommes elles sont tributaires de leur temps et de la société de leur temps pour être plus précis, exact, et avec un conformisme qui cache néanmoins un désir d'affranchissement, car ni Luisa ni Sylvie n'avait, à ce qu'il sache, jamais souhaiter aller en discothèque, ce qui était pourtant plus le fait de leur génération, autre fait de masse comme le tourisme, auquel une personnalité singulière leur permettait d'échapper plus que leur volonté qui était la volonté commune et les soumettait au régime du commun des mortels.
C'est vrai qu'il lui paraissait, et bien qu'il fut seul, se promener en compagnie de ces deux femmes sur les bords de Marne parce qu'il se les rappelait presque aussi précisément que si elles avaient été là avec lui, les deux femmes de sa vie, quoiqu'il n'aima pas en parler en ces termes tant il ne lui plaisait pas que quelqu'un pu appartenir à quelqu'un d'autre qu'à lui-même; ainsi il n'aurait pas non plus aimé qu'elles parlèrent de lui comme de l'homme de leur vie que par ailleurs il pensait n'avoir pas été parce que, entre autre, seul le langage nous fait être ce que l'on est et qu'il ne parlait pas ce langage qu'elles ne pourraient donc partager qu'avec les autres hommes qui le parlaient. Il fut un temps attiré par ces façades illustres qui auraient sans doute attirées aussi leur attention et se rappelait un livre qu'il avait acheté, mais dont il avait dû se défaire lorsqu'il quitta son appartement de Paris pour venir rejoindre Sylvie à Saint Maur (et s'était surtout pour lui quitter la Seine pour la Marne); c'était un livre sur les façades de Paris et qui les recensait selon les époques; c'est là qu'il avait appris ce qu'était un décochement de façade pour rompre avec la monotonie aussi que d'autres trucs d'architectes pour donner à ces demeures, et fussent-elles de simples cubes qu'elles fussent le plus cube possible, le plus réduites à leur nature géométrique, qu'elles aient le plus l'allure dirait-on aristocratique ou de distinction, ou de cachet particulier, et c'était il fallait l'avouer plutôt bien réussi; mais qu'avait-il fallu qu'ils rajoutent les riches propriétaires des palmiers devant, pour faire Côte d'Azur sûrement, et non seulement ça cachait tout mais ça gâchait tout, ça faisait cliché, cliché Côte d'Azur.
Quand il avait connu Sylvie, Sylvie et son appartement des bords de Marne, elle lui avait montré son podium, Sylvie était fière de son podium, c'était la mode avant, ce décochement, ce décalage dans une même et grande pièce; mais cette marche qu'est-ce qu'il lui en avait coûté à Sylvie de la franchir quand elle n'avait presque plus l'usage de ses jambes et qu'il avait dû faire intervenir un architecte d'intérieur pour qu'il remette tout au même niveau, et la pièce devint d'un coup plus spacieuse et Sylvie pu en disposer plus librement et sans risque; d'ailleurs c'était passé de mode et Sylvie elle même en aurait plus voulu de son podium, les femmes ça s'adaptent, c'est comme la vie, c'est comme l'eau, vous lui croyez avoir une forme quand elle n'a que la forme du milieu qu'elle recouvre ou dans lequel elle se moule; Luisa et Sylvie si elles l'avaient aimé elles n'avaient aimé qu'un misogyne, certes, mais il les suspectait à toutes les deux de ne pas non plus aimer les autres femmes, d'ailleurs elles étaient de ces femmes qui s'étaient faites, à la différence de beaucoup d'autres femmes, toutes seules, sans les hommes; et c'est pourquoi aussi il les avait aimées lui, à Sylvie et Luisa, parce qu'elles n'étaient pas comme toutes les autres femmes dépendantes des hommes qui étaient aussi celles qui en avaient le plus après les hommes, quand Sylvie et Luisa n'en avaient pas après les hommes, ni même après les hommes qui en avaient après les femmes; mais voilà encore de ces choses qu'il voulait dire avec des mots simples mais qui étaient très compliquées à comprendre, qu'il n'aurait même pas cherché lui à comprendre mais ne pouvait seulement pas s'empêcher de constater et de s'en étonner comme de toute contradiction apparente et qui cache une vérité sur la nature humaine que seule il lui intéressait de connaître, et plus que les turbulences de son époque dont il se désintéressait royalement.
De l'eau avait coulé sous les ponts de Joinville, de Champigny, où passait la Marne aussi que sous un pont de Grenade ou passait le rio Genil, avant que ne se répéta un événement qu'il aurait pu appelé inaugural; tant d'eau que ce bis repetita pu s'accomplir, il n'en avait pas eu conscience sur le moment mais les eaux du passé comme toutes les eaux finissent par se rejoindre et tout confondre et c'était certes confondant et presque honteux pour lui de se les rappeler en même temps que cette joie innocente et ce bonheur enfantin qui y avaient présidé. Quand il souleva de terre Luisa pour la jucher sur ces épaules ils n'étaient pas encore mariés, et loin de songer qu'ils le seraient un jour, Juan le frère était avec eux et ne put supporter que sa sœur se retrouva subitement et comme à califourchon sur et au-dessus de celui qui deviendrait son futur beau frère, mais il l'ignorait encore, et pourtant Luisa qui riait comme jamais elle n'avait ri devait s'y trouver bien à son aise et comme à sa place naturelle et dominante, mais Juan malmena le baudet jusqu'à ce qu'il se décida à la reposer sur la terre d'Espagne qui comptait pourtant à cette époque encore beaucoup d'ânes qu'on utilisait généralement pour les travaux des champs plutôt qu'à ces ébaudissements. C'est qu'il ne sentait pas sa force à cet âge là, non plus que sa joie amoureuse qu'il exprimait ma foi fort simplement et sans arrière pensée, et comme un âne toujours bien disposé a porter et supporter les autres eut pu le faire à sa place. Quand vint le tour de Sylvie, et ce fut beaucoup plus tard, il avait donc tout oublié, mais rien ne dit que les ânes aient une mémoire mais une fidélité à eux mêmes sans pareil, sans quoi on ne pourrait pas les exploiter comme on les exploite, et il était d'avis que ce n'était pas Atlas ou d'autres titans qui portaient le monde mais les ânes, et ceci depuis des temps ancestraux et immémoriaux. Sylvie aussi s'était donc retrouvée un jour et en un rien de temps sur ses épaules, et c'était sur les bords de Marne qu'elle lui faisait découvrir et déjà elle fatiguait Sylvie de marcher à ses côtés quand il l'a prit pour l'y projeter comme si elle n'avait rien pesé, et c'était qu'il était heureux et que quand on est heureux rien ne nous pèse. Que Sylvie aussi était heureuse et comme elle se laissait porter en riant elle aussi, et il n'y avait pas de frère pour l'en déloger ce qui fit qu'elle y resta plus longtemps et plus joyeusement, que personne ne vint ternir ce moment de bonheur inoubliable, mais les gens, ah! les gens et leur regard firent, oui, firent qu'il finit par la mettre à terre quand jamais elle n'aurait été pour lui un fardeau même plus tard quand elle tomba malade et qu'il eût aussi en quelque sorte et autrement à la porter et les gens de penser que ce fardeau qui ne lui avait jamais pesé lui pesa; c'est qu'il n'y a pas que les ânes mais aussi l'eau qui est porteuse et à qui rien ne pèse et l'eau c'est la vie, et l'eau c'est l'amour, à qui rien ne pèse.
Il ne pouvait manquer de s'interroger sur la solitude et se dire que beaucoup de ceux que l'on voyait se promener sur les bord de Marne et que l'on dira être seul devaient y être comme lui en compagnie d'une Sylvie ou d'une Luisa, invisibles certes aux yeux du commun des mortels, de ce commun des mortels qui pour être accompagné n'en était pas moins seul, car c'est à peine si, pour la plupart, il les voyait se tenir la main, contact qu'il n'aurait su, lui, refuser ni à Sylvie ni à Luisa, si cela lui fut encore permis; or ces gens qu'il voyait semblait pour la plupart d'entre eux bien s'en passer; mais cela ne s'arrêtait pas à ce qui pouvait par ailleurs être considéré comme une façon plus libre de se tenir, d'être ensemble, et sans doute serait-il perceptible comme une onde, un fluide qui passerait entre eux, mais pour cela il eut fallu que l'un pensa à l'autre comme lui pouvait penser maintenant à Sylvie et jadis avait pu penser à Luisa, en leur absence, quand c'était cette présence elle même qui devait l'empêcher; non: la présence physique n'était décidément pas ce qui nous rendait l'autre plus présent, et plus qu'il ne regrettait que Sylvie et Luisa ne soient réellement présentes à ses yeux il pouvait regretter de n'avoir pas été, lui aussi, plus sensible à leur présence alors qu'il en était encore temps. Comme dans les vitres des trains où passent les paysages il suffit qu'il fasse noir tout d'un coup, au passage dans un tunnel, pour que tous les visages s'y reflètent, qu'on s'étonne alors qu'on se croyait seul de s'y voir si bien entouré, on pourrait regretter qu'il n'y eut pas davantage de tunnels dans notre vie et moins de paysage qui nous isole malgré leur relative beauté toujours inhumaine en cela qu'on y est seul; certainement l'eau avait aussi ce pouvoir et c'est pourquoi les solitaires de La Marne tout en y promenant leur solitude s'y sentiraient moins seuls, et pouvaient regarder à la surface des eaux comme dans les vitres d'un train mais sans attendre pour autant de passer dans un tunnel. Les amoureux aussi, il les avait vus, appréciaient la proximité de l'eau, et il y voyait une correspondance entre ce courant qui passait entre eux et celui qui passait dans la Marne, tout aussi invisible et tout aussi réel. Aussi comment tous ces gens qui paraissaient insensibles à tout cela pouvaient-ils être sensible à la présence de l'autre à leur côté? Autrement ils auraient connu le bonheur et il ne les trouvait pas forcément heureux.
Tayeb qui s'était occupé de Sylvie les derniers temps de sa vie sorti d'un placard un poisson argenté avec toutes ses écailles dorés. C'était sans doute, car à la place de l'arête centrale il y avait une fente, un porte serviette mais qui n'avait pas eu le temps de servir, qui arrivait trop tard sur la table desservi. Il y avait eu en Sylvie tant d'espérance de vie, de vie comme d'une fête, qu'elle aurait aimé goûté avec lui mais combien de rendez-vous manqués par sa faute avec cette vie allègre et insouciante dans sa course parce qu'il lui cherchait une profondeur qu'elle n'avait pas sinon oui creusée par la souffrance et le malheur qui n'attendrait pas. Il voyait maintenant en ce poisson au métal argenté tout un symbole et c'est presque s'il lui aurait voué un culte, mais c'était trop tard, il n'y avait pas de rédemption pour ce genre d'humain qu'il était et n'avait pas su nager comme un poisson dans les eaux du temps alors qu'elles couraient encore heureuses pour lui et pour Sylvie. L'argent, la dorure, à quoi bon s'il n'y a plus de vie. Mais quand il y a de la vie pourquoi refuser l'argent, la dorure, et c'est pourtant ce qu'il avait refuser en disant, quel nigaud il faisait, et pourtant elle le lui avait pardonné mais qui sait combien elle en avait souffert, puisqu'elle n'avait jamais sorti le poisson argenté avec toutes ses écailles dorés, que le clinquant, les dorures, l'argent, c'était pas la vie, qu'il disait ce nigaud. Il dit à Tayeb que ce devait être un porte serviette et que Sylvie savait vivre et recevoir, chose toutes deux dont il se sentait plus que jamais incapable, si encore elle avait été là, et puisqu'il avait pris conscience de ce qui avait pu déranger son bonheur et qu'il était prêt à s'amender, à mettre lui même à table le poisson argenté avec toutes ses écailles dorés, et à entretenir ses invités avec des propos légers, elle pourrait revenir, elle serait heureuse avec lui, car c'est pour elle qu'il ferait tout ça, même si lui il ne savait pas être heureux.
Son esprit passait inlassablement de l'une à l'autre. N'avaient-elles pas à elles deux occupées l'intégralité de sa vie jusqu'à aujourd'hui chacune prenant sa moitié, bien sûr c'est surtout en pensée qu'elles avaient été présentes, rarement une autre femme avait réussi à l'en distraire, alors pourquoi ne s'autoriserait il pas lui et de son plein gré de la poursuivre sa vie en leur double compagnie plutôt que de se dire qu'il était seul parce qu'elles n'étaient plus là avec lui; et il se rappelait un ami qui lui disait que s'il fallait considérer d'un côté tout ce temps que l'on passe à penser et à parler de l'amour et celui qu'on le fait ce ne serait guère différent que de regarder à travers une loupe un insecte que l'on ne verrait même pas à l'œil nu, comme par exemple ces araignées d'eau dont on voit plus souvent la toile que la bête; eh bien les femmes étaient comme ces araignées d'eau à tisser leur toile autour de nous et nous étions là tous pris à les attendre, si tant est qu'une proie désespère qu'on la désire et la mange. Il était toujours dans leur toile bien qu'il eut peur qu'elle s'effilocha ici et là, cessa de scintiller au-dessus des eaux, d'accrocher les rayons de soleil qui étaient autant de rayons d'amour, et qu'il ne vit plus qu'une eau sombre couler, comme un pêcheur et pêcheur il l'avait été, comme un vieux pêcheur alors qui sur les quais raccommode ces filets, voilà ce qu'il lui fallait être maintenant et ne rien perdre de cet amour bien qu'il n'ignora pas que dans cet amour comme dans tout amour il y avait aussi beaucoup de prédation; non, l'image qui lui venait à l'esprit n'était décidément pas celle de la rose mais de l'araignée, sans doute parce que la femme était pour lui attachée à l'élément liquide.
Il ne savait pas très bien ce qu'il était allé chercher du côté de l'amour mais il dirait que jeune c'était un certain goût de l'absolu, celui qui l'avait poussé vers Luisa, à l'aimer absolument, et toutes les forces du corps bien sûr devaient y être tendu; plus tard quand il connu Sylvie ce n'est pas qu'il aima moins mais qu'il aima autrement et bizarrement le corps y était plus parti prenante, car il se disait par exemple que sans la femme il n'aurait tout simplement pas été offert à beaucoup d'hommes la possibilité d'aimer tout court, mais aussi plus particulièrement d'aimer un autre corps que le leur quoique pas bien différent du leur, comme d'aimer des jambes, des cuisses, des pieds, des mains, une tête, des yeux, des cheveux; s'il n'y eut un sexe différent qui rendit tout cela différents et aimables. Jamais Luisa n'avait été aimable comme l'avait été Sylvie, et ce n'était peut-être pas que sa faute mais une question d'âge et d'attentes correspondant à cet âge. Sans doute la tendresse avait pris le dessus sur le sexe, la tendresse comme une autre façon d'aimer plus complètement, plus "étendument", ne concernant plus seulement le sexe mais tout le corps, ceci est à préciser quand on considère trop facilement la tendresse comme dénuée de sexe ou pire, comme une faiblesse sexuelle, la tendresse au contraire transpire de sexe: il émane par tous les pores de la peau aussi que de l'esprit où jamais il ne se résume mais suinte, transpire aussi. Et s'il ne bandait plus c'était que la tête n'y était plus, la tête qui devait aussi y participer, mais c'est aussi que la sexualité ne s'arrêtait pas à un sexe qui bande parce qu'il ne pouvait non plus penser qu'il y ait un amour sans sexualité, que le sien soit un amour platonique car il continuait à aimer, et parler ainsi d'amour platonique c'était plutôt dénigrer l'amour, sa nature, son étendue, sa hauteur, il n'est pas platitude, mais il n'y a pas que la queue qui se lève sinon ce n'est que simple mécanique et quand la mécanique se détraque c'est en l'homme qu'il faut chercher, c'est en l'homme que quelque chose s'est cassé, c'est tout l'homme qui est brisé, et ce ne peut-être alors que le fait de l'amour, et ce que l'amour a défait l'amour peut le refaire, et ce que la femme a défait la femme peut le refaire, comme la vie, comme l'eau qui est la vie, et jamais ne se brise et toujours s'éprend et se reprend, et si on en sépare le cours elle le retrouve; il aimait voir le barrage, il aimait voir les écluses, l'eau que l'on prenait, l'eau qui toujours se reprenait. Encore une fois pour lui l'eau comme les femmes était un exemple de vie, avec ou sans retenue, et les aimer c'était aimer la vie, et s'en détourner c'était se détourner de la vie, voilà ce qu'il ne pouvait s'empêcher de penser comme il ne pouvait s'empêcher de penser à Sylvie, à une Sylvie bouillonnante de vie, comme les eaux d'un barrage qui après une chute se retrouvent blanches d'écume.
Il n'avait pas fait très beau ces derniers jours et puis il avait pris froid mais il n'avait pas cessé pour autant le cours de sa vie qui semblait comme le cours de l'eau ne jamais s'interrompre et indifférent aux intempéries, à ce qu'il pleuve ou qu'il vente ou qu'il fasse soleil dans sa vie ou que l'on vive ou que l'on meurt sur ses berges. Des fois il avait en effet l'impression que tout se déroulait en marge de lui, comme sur ses berges, et sans l'atteindre vraiment, ne faisait tout au plus que l'effleurer. Combien fallait-il que de personnes meurent dans son entourage et des plus chers pour que son cœur cesse de battre? Comment pouvait-il vivre encore après ceux qu'il avait tant aimé (et bien sûr il pensait à Sylvie en particulier). Il fallait croire que rien ne l'affectait quand surface, comme rien n'affecte que la surface de l'eau. C'est pourquoi il avait aussi décidé d'écrire au fil de ses pensées, ne rien cherché de profond parce qu'il n'y avait rien de profond en lui, ou s'il y avait quelque chose de profond eh bien ce quelque chose de profond ferait naturellement surface, comme on avait vu souvent remonter les cadavres après un long séjour dans l'eau. Et puis l'eau charrie tout ce que l'on y jette, sans discrimination, sans choix sélectif, combien de saloperies sa vie charriait elle? Toutes celles qu'on lui avaient faite aussi que toutes celles qu'on avaient faite aux autres. De quoi vous faire couler dans les profondeurs de l'être, dans un abime personnel de douleurs, mais non, imperturbable, il coulait certes mais comme l'eau coule, ce qui signifie qu'il vivait sa vie comme si de rien n'était quand ce de rien n'était était de plus en plus chargé d'immondices. Et puis ce n'est pas que ces derniers temps qu'il n'avait pas fait très beau, en réalité il n'avait jamais fait très beau dans sa vie qui n'en avait jamais cessé de s'écouler pour autant. Se suicider, allons donc, essayez donc de passer un nœud coulant à l'eau, c'est si fuyant. N'avait-il fait que suivre son cours ou que fuir la vie? Aller donc poser la question à l'eau. Une chose était sûr c'était que ce titre était bien choisi, que l'histoire de sa vie pouvait bien être une histoire de cours d'eau.
De temps en temps on parlait d'assainissement des eaux et ça le faisait bien marrer, autant parler d'assainissement de l'activité humaine que l'on sait sale par essence, car l'essence c'est le profit coûte que coûte, à la planète, aux eaux, bien sûr, qui charrient tout. Il pourrait s'y baigner, disaient les politiques, mais tout le monde se baignait et baignait dans une eau sale depuis des temps immémoriaux. Ce n'est pas à lui que l'on parlerait d'un âge d'or, où l'eau avait été propre, pas de ça entre nous messieurs, vous parlez à quelqu'un qui est allé en Nouvelle Calédonie, en outre-mer, ce bleu carte postale qui n'existe que sur vos cartes postales (heureusement le temps des cartes postales est passé), il faut s'éloigner du lagon à chaque fois davantage pour le trouver ce bleu carte postale tant votre nickel l'a pollué, votre entreprise industrielle à laquelle les Kanak peuvent désormais participer, désormais les Kanak ont leur mine et ne diront pas que c'est les zoreils qui polluent leurs eaux, qu'avant les zoreil l'eau était propre, ni en guise de reproche ils ne pourront le dire puisqu'ils participent à l'activité industrielle de l'île, à l'effort de production qui est aussi effort de corruption entre autres des eaux qui n'ont cessés de couler et ne cesseront pour autant de couler, c'est-à-dire de polluer, de se répandre comme une épidémie qui n'épargnera personne ni aucun lieu du globe. C'est faut-il le répéter que l'activité des hommes n'est pas propre n'a sans doute jamais été propre et ne le sera sans doute jamais, et les eaux n'en sont que le reflet, un reflet certes de plus en plus opaque pour ne pas dire sale.
Quand il n'était qu'un sale gosse, et c'était le cas de le dire, il s'était jeté dans les eaux polluées de la rivière de Kouaoua, village minier de la côte Est de la Nouvelle Calédonie, et sans doute avait-il bu plus d'une fois la tasse à la santé de la SLN (société le nickel); et c'est à ça qu'il pensait quand il voyait des petits zoreils comme lui plongés dans les eaux non moins sales de La Marne. Il est vrai que les politiques de l'assainissement étaient entre temps passés par là, mais c'était davantage avec leur discours qui avaient certes fait office de collecteurs d'impuretés plus qu'il n'avait vu de dragueurs de fond ni d'égouts qui n'y déversa plus ses eaux usées. Bien sûr, ils avaient construit des bassins du côté de Joinville prétendant à une eau plus pure, mais comme l'avait dit de son air malicieux Pascal c'était toujours l'eau de La Marne qu'elle fut enfermée et pacifiée et domestiquée dans ces bassins ou courue plus librement s'ébattre le long des berges. Désormais il n'avait plus l'âge de s'y jeter et sa conscience s'était ouverte au mouvement écologique qui voulait suivre celui de la planète, pour ne pas dire celui des eaux de la planète. Il n'arrivait cependant pas à recouvrir celui de ses amours qui pas plus que lui ne semblaient en souffrir mais plutôt s'y baigner corps et âme, et il dirait même que pas plus que l'eau ne semblait souffrir de la pollution qui était aussi dans l'air du temps où ils vivaient tous. Mais qu'on ne lui dise plus que parce qu'il aimait il pouvait vivre d'amour et d'eau fraîche, c'était une expression éculée, jusqu'aux amours étaient pollués.
Et puis il y avait cette question des passerelles allant d'une rive à l'autre et lui qui aimait la mer il s'était toujours retrouvé près d'une rivière et confronté à ce problème de passerelles; c'est qu'en mer on ne pouvait pas voir l'autre rive et que ça devait ôter toute envie de construire des passerelles pour rejoindre l'autre rive et c'est bien ce que lui avait reproché son père de ne pas voir l'autre rive ou les ponts ou qu'il y avait des ponts qui la rejoignaient. Eh bien, qu'il se rassure le paternel il allait même jusqu'à les emprunter lui les ponts, mais il ne les trouvait pas naturel pour autant, ce lien qu'il ne voyait pas entre les choses c'est qu'il n'existait pas, c'est les hommes qui construisaient des liens comme ils construisaient des ponts mais c'était pas naturel et c'est bien ce qu'il n'aimait pas lui que ce ne soit pas naturel et quand son père disait qu'il ne les voyait pas il se trompait, en vérité il les trouvait seulement artificiels et ne voulait pas y consentir, s'y conformer, c'était la grande différence entre son père et lui, et comme il tardait à chaque fois davantage a emprunter un pont qui enjambait La Marne pour passer sur l'autre rive, ce qui ne faisait qu'allonger sa promenade ce manque d'empressement qu'il avait à prendre le premier pont venu, mais plus il avait de retenu à le faire plus il avait de plaisir et de soin à le faire; c'était un moment délicat celui du lien et il trouvait grossier que des voitures et des trains le fassent aussi bien, c'est pourquoi il préférait les passerelles aux ponts parce que réservés au passage exclusive des personnes humaines. Mais pour tout dire s'il y avait quelque chose qu'il préférait à tout et ne se lassait pas de regarder c'était l'aqueduc parce qu'il se disait que c'était de l'eau qui y passait et parce que c'était l'eau qu'il aimait plus que tout, ça ne s'expliquait pas ça et il aurait été bien en mal de l'expliquer au père que lui c'était l'eau qu'il aimait parce que c'était la vie et que la vie pour lui c'était le seul lien naturel entre les hommes et que c'est pourquoi il l'a suivait l'eau comme on suit le cours de sa vie à nulle autre pareille et à toute autre pareille comme l'eau qui est toujours la même et jamais la même. Mais il n'avait jamais pu lui dire tout ça au paternel de son vivant parce qu'il n'y avait pas vraiment eu de lien entre eux même s'il croyait que ce lien qu'on dit paternel lui donnait tous les droits sur lui, mais ce lien c'était encore un artifice, ça aurait été plus naturel qu'ils se parlent, et pas que ce soit seulement pour lui faire un reproche comme celui du pont qu'il ne voyait pas. En fait, c'était qu'il avait voulu récupérer ce vieux tableau dans la maison des parents et dont plus personne ne voulait parce qu'il était fait de toutes petites pierres de couleurs mais qui se faisaient la malle, entre autre celle du pont qui partait d'une île pour aller en rejoindre une autre, et que c'était comme deux personnes les deux îles et les pierres du pont qui ne faisaient que s'effriter avec le temps faisaient que bientôt il n'y aurait plus de lien entre elles deux et qu'il était temps qu'elles se décident à se parler sans se faire de reproche sans quoi il n'y aurait plus de passerelle entre eux, plus rien qui n'aille de l'un à l'autre, et c'est bien ce qui s'était passé entre son père et lui.
Il se rappelait encore, oui il avait l'âge des souvenirs, des souvenirs lointains, que dans la famille de Luisa sa première femme attitrée, si l'on peut considérer le mariage comme un titre bien qu'il ne soit plus ad vitam aeternam, qu'on puisse le perdre, et il l'avait perdu autant qu'elle l'avait perdu, mais dans un cas comme dans l'autre, et c'est ce qu'ils auraient pu se souhaiter: pour mieux le retrouver; mais passons, dans la famille de Luisa on était pas peu fier d'avoir un ancêtre qui avait construit un pont on ne savait plus très bien où entre Granada et Motril en Andalousie. Quand il ne comptait pas lui parmi les siens d'ancêtres bâtisseurs. Il n'appartenait pas à cette race d'hommes qui avaient fait des ponts, des barrages, des écluses, comme il en voyait sur les bords de Marne. Mais ce n'est pas pour autant qu'ils se laissaient porter les hommes comme lui parce que c'était bien ce qu'on leur reprochait: de se laisser porter, or il n'avait pas souvenir que quiconque dans sa vie l'eut porté comme l'eau porte ou comme une mère africaine porte son enfant sur le ventre, la sienne de mère ne l'avait pas non plus porté sur son son ventre mais dans son ventre et parce qu'elle n'avait pas pu faire autrement après que son père l'eut engrossée; mais passons, non il n'était pas de ces hommes à qui l'on avait octroyé la force suffisante pour construire des digues, des barrages, des écluses, tout ce qui peut s'opposer ou contrarier ou vouloir diriger la vie courante, sinon qu'ils étaient cette eau courante elle même, et toujours la même, et toujours différente, à qui ont attribuait pas d'identité forte et marquante, qu'on disait anonyme, enfin cette eau qui fluait et qui supportait tout ce qui voulait la détourner de son cours, quand ce n'était pas l'arrêter, lui faire barrage, ou lui passer dessus avec toute la hauteur d'un pont souvent méprisant son cours mais parfois le suivant romantique, le temps d'un regard jeté. Et c'est ce qu'elle avait fait Luisa, elle avait jeté un regard du haut du pont de son grand père le bâtisseur, et elle l'avait vu lui l'eau qui coulait en bas du pont et ça l'avait attendri pour un temps à Luisa. Sinon tout ce qu'ils portent sur le dos les hommes comme lui d'épaves quand ce n'est pas de cadavres, de détritus, de ramassis de tout ce que les gens d'en haut jette dans les eaux sans considération pour ces mêmes eaux; et ils parlent d'assainissement après quand ils veulent la boire parce qu'ils peuvent pas faire autrement, parce que l'eau c'est la vie; et qu'elle aurait quand même voulu avoir un enfant de lui Luisa, c'est ce qu'elle a dit en tout cas quand elle a voulu se remarier à l'église, au pape, qu'il avait pas voulu lui avoir d'enfant d'elle, et c'était pas entièrement faux, comme ça aurait pas été entièrement faux non plus de dire qu'on avait pas voulu de lui dans sa famille à elle parce que dans sa famille à lui il n'y avait pas de bâtisseurs de ponts.
Avec Sylvie ils s'étaient mariés à la mairie, pas à l'église, pour eux, pas pour Dieu, et pour les papiers, c'était un papier comme un autre (ils n'auraient pas dit un titre), et les papiers il vaut mieux les avoir sur soi quand on vous les demande, et c'est tout ce qu'ils pensaient en se mariant, et qu'on ne dise pas que ce soit à mal, car c'était plutôt pour ne pas être en mal avec la société que pour être en bien avec Dieu. Jusque là, et bien de l'eau avait coulé avant sous les ponts (ils avaient filé un doux amour et s'étaient dit que l'important d'abord c'était qu'ils soient bien ensemble), et c'est vrai qu'ils avaient été bien ensemble et qu'ils auraient pu s'arrêter là et pas franchir le seuil de la mairie, mais c'était plus prudent pour l'avenir et parce que la vie n'est pas toujours un long fleuve tranquille qu'avait dit l'amie de Sylvie, et comment l'avenir n'allait-il pas lui donner raison à l'amie de Sylvie si l'on sait où ça débouche la vie et, comme on veut pas y aller, qu'y a toujours une maladie pour nous y aider. Sans quoi Sylvie elle était bien dans son amour pour lui et dans son amour pour la vie, si bien qu'elle l'avait entraîner dans la vie avec elle, l'amour c'est un courant impérieux auquel peu résistent, et pourquoi ils lui résisteraient s'il va dans le sens de la vie et, par conséquent, qu'il n'y en a pas d'autre et de meilleur à donner à sa propre vie de sens. C'est tout ce qu'il avait toujours pensé lui en tout cas: vivre d'amour et d'eau fraîche, que c'était ça la vie, et que tous ceux qui pouvaient le lui reprocher allaient à contre courant et qu'on pouvait pas plus lutter contre l'amour que contre l'eau qui aussi emportait tout, que contre la vie, que contre la maladie, que contre la mort. Sylvie avait bien au début essayé de lutter contre, puis elle avait tout de suite compris que c'était, même si c'est pas facile à accepter, aller contre le sens de la vie. Sylvie elle avait été facile dans la vie, puis facile dans la maladie, c'est-à-dire jusqu'au bout bonne à vivre, et c'est pourquoi ça avait aussi été bon jusqu'au bout de vivre avec elle. Y en a qui comme ça on une intelligence de vie et tout le monde les aime pour ça. On peut pas dire la même chose de tous ceux qui sont intelligents mais ne savent pas vivre, qu'on peut se demander à quoi leur sert leur intelligence, peut-être, qui sait, si à construire des ponts. Luisa, la famille de Luisa, son père à lui qui lui avait dit que le problème avec lui c'est qu'il voyait pas les ponts, il leur répondrait qu'eux ils voyaient pas l'eau qui coulait dessous et encore moins dans quel sens elle coulait l'eau; et que lui il voyait bien les ponts et qu'il en avait même vus où il ne coulait plus d'eau dessous, et que pour sûr ces cons de ponts ils s'en étaient même pas rendu compte.