Ayant eu, comme tout un chacun, maille à partir avec l'amour, je voulus en savoir un peu plus long sur lui. Ce mot si galvaudé qu'on met à toutes les sauces m'en faire une idée plus précise et personnelle. Qui sait si rabattre le caquet à tous ces propos vantards et superflus qu'on a sur l'amour. Je me demandai aussi en considération de ma propre personne si en parlant d'amour blessé ce n'était pas d'orgueil blessé qu'on parlait.
Mais ce qu'on aimerait ne serait ni soi-même ni l'autre, me dis-je encore, mais son désir: on n'aimerait que son désir et la preuve serait que quand il n'y a plus de désir il n'y a plus d'amour, voilà que tout d'un coup on n'aimerait plus l'autre et c'est qu'on ne le désirerait plus. J'avais conscience de venir de mettre une grande claque à l'amour que j'avais auparavant tant idéalisé.
Jamais je n'avais autant rabaisser l'amour: les femmes ne penseraient et n'aimeraient que par leur vagin et les hommes ne penseraient et n'aimeraient que par leur queue, et sans doute par dépit amoureux je plaçais là la plupart des femmes comme la plupart des hommes quand souvent je les avais entendu dire que ce n'était pas tout, que ce n'était pas qu'un plan cul l'amour.
De l'autre côté il y avait ce philosophe, Jankélévitch, qui avait dit que l'amour c'était pas être aimé mais aimer, que le plus crétin d'entre nous pouvait être aimé mais que peu savait aimer, à qui j'avais pourtant envie de répondre malgré la grande admiration que je lui portais qu'il n'avait pas dû beaucoup souffrir de n'être pas aimé, car c'était avoir peu de compassion pour tous ceux qui ne l'étaient pas en retour et en souffraient.
C'était ni plus ni moins que considérer l'amour comme un sens unique: aimer sans être aimer, aimer sans réciprocité, quand l'amour ne ferait à mes yeux qu'appeler à grands cris la réciprocité, c'est-à-dire l'amour de l'autre; quand sans l'amour de l'autre notre amour ne pouvait être qu'un amour frustré, et puis il se trompait sur nous car beaucoup de ceux que j'avais rencontré aimaient sans être aimé.
Mais c'était, il est vrai, à leur grand dam. Certes ils voulaient tous être aimés mais devaient souvent se contenter d'aimer sans être aimer en retour, accepter d'être des substituts comme Maria Dols la narratrice de Los Enamoramientos de Javier Marias. Il y a cette image des dominos qu'on peut trouver dans son roman: celui de derrière appuyé sur celui de devant, chacun s'appuyant ainsi sur qui s'appuierait sur un autre ou une autre.
Et être d'accord avec Maria Dols serait se résoudre à n'être les uns pour les autres que (si je traduis mot à mot de l'espagnol): "compagnie provisoire et divertissement et sexe, au mieux avec camaraderie et contenu affectif". Et c'est le point de vue de l'amante d'un homme marié que l'on voudrait étendre à tous considérant comme Jankélévitch que l'amour serait aimer plus qu'être aimé, ce qui en fait ne satisfait personne.
Il serait à désespérer de l'amour comme de l'autre, l'amour (pour résumer) qui serait rencontre impossible avec l'autre ou seulement rencontre avec notre désir avec lequel au bout du compte on resterait bien seul à se masturber, histoire de faire passer le désir de l'autre, histoire aussi de voir si le désir passé il reste encore l'autre, l'autre comme désir inassouvi ou toujours renouvelé.