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mercredi 4 juin 2025

Une pensée chien


Je n'ai plus de chien. Est-ce dire que je n'ai plus une pensée chien car longtemps j'ai pensé pour mon chien. J'étais mon chien. Je regardais comme regardait mon chien. Et jamais plus haut que les herbes. Jamais mon regard ne s'élevait jusqu'au ciel.

Les odeurs je commençais aussi à les flairer. Les autres chiens à ne pas les sentir si mon chien ne les sentait pas. Je remuais encore la queue pour les humains qui me plaisaient, et grognait contre qui je craignais; je pouvais aussi être chien.

Il n'y avait plus d'hôtel ou de restaurant ou de compartiment de train où l'on n'acceptait pas les noirs et les chiens, mais il y en avait encore où l'on n'acceptait pas les chiens, et comme je pensais pour mon chien je devais y penser. Je n'y pense plus depuis que mon chien n'est plus.

Je pensais à la gamelle de mon chien comme si c'était la mienne de gamelle et aux sorties de mon chien qui étaient aussi les miennes de sorties et à nos rencontres qui étaient des rencontres canines. C'est que mon chien me faisait mener une vie de chien.

Je commence a oublier ce que c'est qu'une vie de chien depuis que je n'ai plus de chien, comme ceux qui sont à la retraite commencent à oublier ce qu'est une vie de travail; aussi comme ils commencent à oublier ce que c'est penser travail j'oublis ce que c'est que penser chien.

Mais j'ai une pensée pour ceux qui ont un travail comme pour ceux qui ont un chien car ils sont en laisse et à l'autre bout de la laisse, que ce soit par un chien ou par un travail qu'on les tient, il y a la société et c'est elle qui tient la laisse.

Qui pense chien ou qui pense travail la société ne viendrait pas le lui reprocher mais qui pense comme qui n'a plus de travail et n'a plus de chien, c'est qu'il n'est plus tenu en laisse, c'est qu'elle pourrait se sentir par lui menacée la société.

Mais il y a la culture et après une pensée chien une pensée cultivée. La laisse devient plus subtile, moins visible, on la sent moins tirer à la société, on se sent plus libre parce qu'il y aurait une liberté de penser, du moins une pensée qui ne serait plus une pensée chien.

CITATION

Cool memories de Jean Baudrillard: "A Rome, Niccolini réussit à conjurer la hantise terroriste par la relance culturelle. Aux Romains qui n'osent plus sortir le soir, il offre des fêtes, des performances, des meeting poétiques, il fait descendre la culture dans la rue. Il combat la fête terroriste par la fête culturelle et publicitaire […] le seul moyen de lutter contre le terrorisme n'est pas de créer des institutions solides, c'est de mettre en scène une culture aussi sacrificielle, excentrique et sans lendemain que les actes terroristes eux-mêmes … "

samedi 13 avril 2024

Rip et Eliot


Il se disait que si les animaux avaient une pensée, et sans doute un jour leur en trouverait t-on une, comme on avait fini par en trouver une aux indiens d'Amérique aussi qu'une âme dont on les croyait tout aussi dépourvue; eh bien, il ne serait pas étonnant alors que les animaux trouvent le monde des humains plus cruel que le leur, car c'était une cruauté gratuite que celle des hommes et motivée par des états d'humeurs tandis qu'eux les animaux ne l'étaient que par nécessité. Et c'était pourquoi Eliot, son petit chien, s'était montré si doux et si gentil et si inoffensif, tandis qu'il suppléait à tous ses besoins alors que lui, toujours sujet à ses états d'humeurs, avait été comme un tremblement de terre dont les variations sur l'échelle de Richter sont toujours à craindre. Mais le pire c'était la mort d'Eliot. Il faut dire qu'il n'y a pas de légiste pour constater la mort des animaux ni pour en élucider les causes, pas d'enquête de faite. Il faut dire que la mort d'Eliot ressemblait beaucoup à un empoisonnement à moins que ce ne soit ces coups de pieds qu'excédé il lui aurait décoché atteignant de façon plus directe et qui sait si plus violente l'estomac d'Eliot, et provocant chez la pauvre petite bête maltraité les mêmes gémissements qu'une personne ayant mal au ventre. Il avait lui-même reçu de ces coups de pieds qu'il n'était pas près d'oublier et sans doute décochés avec la même lâcheté et le même sentiment d'impunité d'où cette expression de chien battu qui ne l'avait quitté que très récemment, c'est-à-dire un peu après Eliot, comme s'il lui avait dit à Eliot: "c'est à ton tour Eliot d'en chier comme j'en ai chié", car n'est-ce pas cela que l'on disait à l'armée. Eliot aurait pris le relais. Bien sûr, tout cela se passerait dans l'inconscient, comme disent les psy, parce que si cela était venu à sa connaissance il aurait mis fin à ce cycle infernal des souffrances reçues puis infligées. Il n'y aurait pas, à l'en croire, de méchanceté qui ne trouve son origine ailleurs que dans la souffrance et si méchanceté rimait avec lâcheté c'était parce qu'elle ne s'exerçait que dans le sens du plus fort vers le plus faible. Il pouvait également être tendre envers son petit chien adoré, faire preuve d'une tendresse dont il avait toujours manquée et que l'on pourrait cependant retrouver chez les êtres les plus frustes et les plus cruels, c'est-à-dire chez ceux qu'on croirait en être le plus démunis, aussi il pouvait bien caresser tendrement son petit chien adoré que le rouer cruellement de coups. Mais non, ce n'était pas de cela qu'il était mort Eliot, il eût fallu encore pour le dire que l'on détermine les circonstances et les causes exactes de la mort, et que l'on répartisse les charges, et que la culpabilité soit prouvée. Pour lui, mais l'on ne peut être parti prenante à son propre procès, Eliot, il n'y avait pas de doute, avait été empoisonné par tous ces gens qui ne l'aimaient pas à lui et pour se venger de lui. C'était couvert de baves qu'il l'avait emmené d'urgence mais déjà mort à la clinique vétérinaire. Il aurait fallu examiner cette bave et ce ventre gonflé. Pour sûr, les défenseurs des animaux sans autre forme de procès le condamneraient cependant à lui et pas à ceux qui l'auraient empoisonné à Eliot et par pure méchanceté dont seul les humains sont capables. Quant à lui, il se disait qu'il ne l'avait pas frappé si fort à Eliot, quoiqu'il n'y soit pas allé non plus de main morte, mais c'était avec le pied qu'il avait frappé, certes c'est une expression et on sait bien qu'il y a plus de puissance dans les jambes que dans les bras de cet être malfaisant qu'on appelle un humain. Un jour Eliot c'était même retrouvé à une distance considérable et comparable à celle d'un ballon de foot, il ne pesait guère plus lourd, quand on tire au but. Oui, on aurait pu l'accuser de maltraitance animale, on avait bien légiférer là-dessus comme sur la maltraitance des femmes ou des enfants (il resterait encore à légiférer sur celles des vieillards en ehpad) mais personne ne semblerait s'en inquiéter, et des cas de condamnations s'il y en avait eus il n'en était pas davantage fait de publicité pour que cela ne soit pas arrivé à ses oreilles comme à celles de tous ceux qui comme lui n'y seraient pas allés de main morte. Tout dernièrement, il y avait pas plus d'une semaine, c'était en qualité de témoin qu'il avait assisté impuissant à une scène d'une même exemplaire et extrême lâcheté que brutalité (mais sous couvert d'autorité) d'un maître qui devait aimer son chien au moins tout autant que lui qu'il s'était dit. Joignant le geste à la parole, et n'est-ce pas par ailleurs ce que l'on oublie trop souvent de faire quand il faut le faire, le maître réprimanda vertement son petit toutou, droit qu'avaient jadis les parents sur leurs enfants, et plus avant encore le mari sur sa femme, celui de son application pour le moins cuisante, quoique en la matière rien non plus ne puisse l'assurer (que ce temps était révolu) sinon qu'une plus grande dissimulation le laisserait paraître. Par contre, si publicité en était faite, à la différence de nos amis les bêtes c'était, selon lui, que plus on en parlerait moins on le ferait, c'est comme en amour, moins on le fait plus on en parle, puis il n'était pas sûr qu'il y eut entre aimer et châtier une grande différence, que le même sentiment ne préside pas à ces deux actes en apparence si contraire. Sûrement aurait-il partagé l'opinion des bourreaux et il se souvenait d'un de ses livres qu'on ne lit plus: Le bourreau affable de Ramon Sender, et surtout qu'on écrit plus parce que ça ne serait pas très vendeur à notre époque. Sender avait pourtant réaliser l'exploit de parler d'après un bourreau. Qui se permettrait aujourd'hui de parler d'après un terroriste. Conclusion, on ne comprenait pas davantage les terroristes que les bourreaux, même si ce n'étaient que des bourreaux de chiens.

S'il lui fallait donc revenir en arrière, ce flash back tant apprécié des cinéastes et des nostalgiques d'un passé révolu, il reverrait Rip (Rip ç'avait été son premier chien) mort dans les mêmes circonstances mystérieuses ou non élucidées qu'Eliot. Ses parents avaient aussi prétendu à un empoisonnement et c'est vrai qu'on empoisonnait les chiens à Kouaoua, dans ce village de sauvages, parce qu'eux c'étaient des civilisés, parce qu'eux ils y apportaient la civilisation. C'étaient des enseignants en Nouvelle Calédonie ses parents mais parmi ses copains Kanak il n'y en avait aucun qui ne fut battu comme lui et son frère par ses parents, quand ce n'était pas la mère par le père. Bien sûr, ça avait lieu toujours entre quatre murs, quoique non pas toujours, car personne n'y trouvait alors rien à redire. Rip c'était un petit chien qui sans doute avait été destiné à l'enfant gâté, au petit qui garderait la maison, tandis que lui et son frère cadet on les enverrait à l'internat. Quelle était leur joie alors quand de retour de l'internat ils revoyaient Rip, et c'était presque leur unique consolation de l'internat et de la raclée qui les attendait pour mauvais résultats scolaires: leur scolarité était aussi déplorable ou à déplorer que leur état de santé. Malingre, rachitique, il se rappelait encore les affreux cachets de sodium et de potassium qu'il devait ingurgité parce que sa croissance semblait s'être arrêté. Rip n'était pas bien gros non plus qui devait manger tout ce qu'il trouvait, de là qu'il fût empoisonné était du moins facile à croire, bien qu'il ne fut pas non plus exonéré de coup de pieds à chaque fois qu'il aurait la malencontreuse idée de se mettre entre leurs pattes aux parents. Et quand on le leur appris et ce fut en leur montrant, à lui et à son frère, la petite tombe avec sa croix dans le jardin, ils pensèrent que c'était Rip qu'on avait enterré là et qu'il dût servir à fermenter la terre et la rendre plus productive, le paternel, faisant ainsi d'une pierre deux coups. Il fallait en finir aussi avec cet attachement maladif pour ce petit bâtard car les chiens de race c'étaient pour les riches et, bien qu'ils ne furent pas pauvres, Rip était un petit bâtard, pas un Yorkshire comme Eliot qui avait quand même son boire et son manger, et cet attachement maladif (considéré maladif pour eux tandis que d'autres passeraient pour des êtres sensibles) d'enfants qui auraient eu pour tout héritage cette violence ou méchanceté qui rime avec lâcheté et viendrait elle aussi de race: on dit encore que les chiens ne font pas des chats. Ils n'avaient jamais eu que des chiens, pas de chats. Pas plus de curé que de légiste pour Rip. Ça aura été un enterrement rapide et sans témoin. On avait même pas pris la peine de les renseigner quand ils s'étaient étonnés de ne pas trouver Rip. Il était mort empoisonné, c'était tout. Ou encore ce n'était qu'un chien après tout. Maintenant. Mais il était trop tard. Ça résonnait en lui maintenant comme si on avait dit avant, "ce n'était qu'un indigène après tout", en parlant d'un Kanak ou, "ce n'était qu'une femme après tout", en parlant d'une servante qui serait aussitôt remplacée. Lui s'était juré de ne jamais remplacer Rip. C'est sa femme qui avait voulu Eliot. Et maintenant qu'Eliot aussi était mort il s'était juré de ne jamais remplacer Eliot. Il n'avait pas oublier Rip. Il n'oublierait pas Eliot. Et puisque personne n'avait mené d'enquête il était en droit lui de se poser quelques questions, de s'interroger sur son passé, et sur la race humaine, et sur la race canine. Ces petits chiens se feraient tuer pour vous ou se laisseraient tuer par vous sans broncher. Rip jamais on l'avait emmener au vétérinaire et il mangeait les restes qu'on lui laissait et quand on lui en laissait, mais Rip c'était un petit bâtard. Eliot le petit York il avait droit à des croquettes et au vétérinaire pour les vaccins et pour les soins. Rip ç'a avait été un petit bâtard de la brousse calédonienne tandis qu'Eliot c'avait été un citadin de la région parisienne, presque un chien de riches, parce qu'il avait voyagé aussi en Europe Eliot et connu les meilleurs hôtels et restaurants, enfin parmi les hôtels et restaurants qui acceptaient les chiens, il fut un temps aussi où tous les hôtels et restaurants n'acceptaient pas les noirs. Ça ferait jaser aujourd'hui. Ça fera jaser un jour peut-être qu'on n'accepta pas les animaux de compagnie qui sont souvent d'ailleurs de bien meilleure compagnie que l'humain ne l'est pour l'animal, pour cette raison simple et déjà évoquée que l'humain est sujet à ses états d'humeurs et non pas l'animal, en tout cas qu'il s'en garde bien de le montrer, comme les enfants avant qui ne bronchaient pas. C'était de l'éducation que ça penseraient tous les pères fouettards de la terre, car les pères d'aujourd'hui qui ont perdu leurs fouets ne le penseraient plus. Mais lui qui avait botter le cul à Eliot comme il s'était lui-même fait botter le cul, qu'en pensait il ? Il pensait que ce n'était pas bien que ce qu'il avait fait comme ce qu'on lui avait fait. Et s'il s'empêchait de pleurer davantage sur Eliot c'est parce qu'il pensait qu'il pleurait aussi un peu sur lui-même, et ça il se l'interdisait comme il s'interdisait le psy. Mais où il s'en voulait le plus c'était de reproduire. Sa tante, la sœur de son père lui avait dit quelque chose à propos de schéma parental, qu'on répéterait toujours ce qu'on avait vu faire, et lui en avait bien rit comme il riait des conneries des psy, mais depuis Eliot il pensait qu'il y avait du vrai dans ce que disait sa tante ou les psy et ce n'était pas que cela lui fasse mieux comprendre ou pardonner à ses parents mais plutôt qu'il les détesta davantage pour ce détestable héritage qui était bien le seul qu'ils lui eurent légué. Pauvre Rip. Pauvre Eliot. Comme dans les westerns qu'aimait son père. Pas de justice. Des vies de chiens. Puis des morts de chiens. Pas de justice. On vous met sur terre puis on vous met six pieds sous terre sans plus de chichis que de justice sinon punitive et expéditive. Avec ou sans croix. C'était une croix en bois pour Rip qu'on avait fini par enlever du jardin tandis que Rip y engraisserait toujours la terre, la rendant chaque année plus fertile, la croix elle n'était pas utile. Eliot c'était une autre époque. Il n'avait pas voulu les cendres. Il était mort qu'on en parle plus alors. Mais il en parlait encore. C'était peut-être une question de remords. Mais n'a de remords que qui a une conscience, et quelle conscience si cruelle que celle qui peut infliger à une petite bête des coups ayant pu entraîner la mort quoique différée et ressemblant fort à un empoisonnement, mais c'est encore ce qu'il eût fallu déterminer et sans doute sa conscience aurait pu en être quitte, et la justice des hommes ce serait encore la justice pour les hommes, pour les acquitter comme de cette lourde peine que la mort d'Eliot lui faisait porter. Il voulait revoir Eliot. Il voulait s'en expliquer avec Eliot. Son père avait dit à la fin de sa vie que sans doute il avait été un peu dur avec eux (les frangins) et c'était un doux euphémisme. Sans doute n'était t-il pas, lui, capable d'en dire plus à Eliot, de reconnaître quelques excès de brutalité, de cruauté, et sa complète et entière responsabilité de la vie aussi que de la mort d'Eliot.

mercredi 18 janvier 2023

Le mort

 

Je revois encore mon chien mort. C’est vrai qu’il ne faut pas voir le mort, que sinon c’est la dernière image qu’on garde de lui. Ma mère en voyant mon père mort a dit que son homme n’était pas cet homme qu’elle voyait inerte. Et le mort n’a dû jamais remuer ma mère. Il n’y avait jamais en ma mère que la queue du vivant plus que le vivant qui pouvait remuer en elle et, que si elle pouvait remuer en elle. Le mort était un impuissant. Ma mère ne voulait pas d’un impuissant dans sa vie. Mais mon chien mort n’est pas mort pour moi qui suis vivant. Mon père non plus n’est pas mort pour moi qui suis vivant. Sinon pour d’autres pour qui ils n’ont jamais été qu’un corps, qu’un animal vivant, ou que seul intéresse le rapport au corps, le rapport animal. C’est le corps, c’est l’animal, qui n’est plus reconnaissable quand il est mort. Mais si celui que l’on a connu était plus que ça pour nous, alors ce plus que ça n’est pas mort avec son corps et son corps ne l’a pas rendu méconnaissable puisque l’on ne l’a pas connu que par son corps. Comme les corps sont interchangeables ma mère a changé de corps et pourquoi s’en étonnerait t-on quand ce de quoi l’on s’étonne c’est que je n’ai pas encore changé de chien, pris un autre chien, comme ma mère a pris un autre homme, et dire que cet autre homme ignore qu’il n’est pas plus pour elle qu’un chien, sans doute ma mère l’ignore aussi, comme elle ignore le mort.

jeudi 3 novembre 2022

Raison et sentiment (1)

 

Partout où mon sentiment peut se porter il se porte et je suis encore bien en peine de la perte de mon petit chien tandis que des êtres en apparence plus dignes d’amour par leur indifférence font barrage à ce que j’investisse en eux tout sentiment. Alors je ne les pleure pas comme je le ferais — et toujours pour la même raison que partout où mon sentiment peut se porter il se porte — devant ma télé d’un amour contrarié et totalement fictif, dont ni la passion ni les êtres n’ont jamais existé, car malgré que je le sache je ne peux retenir mes larmes. Et bien des années après je me souviens encore d’une émotion forte qui n’a été que le fruit de mon imagination, car il me plait parfois de donner moi-même existence à ce qui n’en n’a pas, qui est aussi ce que je crois l’on fait avec nos sentiments en leur donnant une existence qu’en dehors de nous ils n’ont pas, dont nous sommes l’unique cause ou source, et bien que nous la cherchons et croyons trouver en dehors de nous elle ne le serait jamais. Ainsi en est-il des êtres que j’ai aimés, et de comment je les ai aimés, que cet amour-là jamais je ne l’ai trouvé en eux, et ce n’est pas tant que je n’ai pas été correspondu en amour mais que si sentiment il pouvait y avoir de leur part il ne correspondait en rien au mien. Comment alors ne pas se défier de ses sentiments et ne pas s’en vouloir de pleurer comme d’aimer quand la réalité n’en a trace parce que tout y est placé dans notre imagination qui nous joue des tours pendables. C’est pourquoi je le crois on peut parler d’enfantillages et penser qu’il y a un âge où tout cela ne devrait plus avoir cours. Le mien est pourtant bien avancé et n’a là-dessus en rien changé. Faut-il souffrir pour se sentir vivre et n’ayant plus aucune raison à cela, et je disais à ce propos à une personne dont l’âge avoisinait le mien qu’ayant franchi des zones et montagneuses et ombrageuses nous voilà dans les plaines arides et grises qui ne devraient même pas donner de fruits à l’imagination et pourtant la forge des sentiments continue à souffler sur nous son air brûlant, est-il aussi vrai comme dit la chanson qu’on a vu souvent rejaillir le feu de l’ancien volcan qu’on croyait trop vieux ? Sans doute, et c’est toujours à pure perte qu’il se déverse, je parle des sentiments comme de la lave qui où qu’ils se portent ne doivent leur existence comme leur chaleur qu’à ce qui est en nous, au plus profond de notre être et nulle part ailleurs. Difficile alors d’en parler des sentiments comme on parlerait d’une chose et souvent c’est ce que l’on fait et en quoi l’on se trompe, quand ils ne font rien que donner aux choses comme aux êtres une couleur, une chaleur, voire une odeur, et nous permettre ainsi de les sentir et de les ressentir à loisir, en pensée comme en imagination, qui est aussi ce qui fait que nous nous sentions vivre, et c’est d’avoir pour eux quelque sentiment comme d’en souffrir.

mardi 11 octobre 2022

La mort d'Eliot

 

Les hommes je ne les ai pas aimés. Pourquoi dirais-je alors que les femmes ne m’ont pas aimé plutôt que les femmes je ne les ai pas aimées comme je l’ai dit des hommes qui ne m’ont pas non plus aimé, car pour que la réciproque soit vraie il faut d’abord que la proposition initiale soit vraie. Maintenant il en découle que tout cela (la proposition initiale comme la réciproque) peut être également faux, que demain je dise et pense le contraire de ce qu’aujourd’hui je dis et pense parce que mon petit chien Eliot est mort. Ses besoins. Ses caprices. Est-ce à eux que je dois cet attachement ? Comme une femme peut s’attacher à un enfant. Comme un homme peut s’attacher à une femme. En répondant à ses besoins et à ses caprices aussi. Serait-ce par quoi il m’a fait l’aimer ? Rien qu’à quémander et ce regard insoutenable qu’il me portait ne pourrait-il pas être celui d’une femme ? L’amour est peu exigeant en matière d’intelligence, une intelligence animale suffit, et qui sait si l’on n’aime pas davantage les êtres qui en sont le plus démunis. Comment avait-il pris tant de place puisqu’il laisse tant de vide ? Ce n’était qu’un petit animal à quatre pattes et avec une toute petite tête mais aussi charmante que la petite frimousse d’une femme. Et son regard. Le regard des bêtes me direz-vous ? Mais que pensez-vous du regard des femmes ? Oui, c’est ce regard que l’on n’oublie pas. Les paroles souvent sont de trop. On peut même être amené à les regretter. Je veux dire à regretter qu’il y en ait eu entre nous. Entre Eliot et moi, jamais une parole de trop. Non l’amour n’est pas cruel. Seule la mort est cruelle qui nous prive de tout amour.

samedi 8 octobre 2022

La femme et le chien

 

Il est là derrière qui me suit cahin-caha. C’est un vieux chien malade. On dirait maintenant qu’il le fait pour moi, pour moi qui croit toujours le sortir pour ses besoins, qu’il puisse les satisfaire quand incontinent il a déjà sans doute tout lâché dans l’appartement ou ailleurs. Il se contente d’avancer que très lentement et de regarder en ma direction comme en celle d’un long martyr que je lui imposerais à mes dires pour son bien, qu’un chien ça a besoin de prendre l’air et de voir un peu de nature. Mais n’est-ce pas moi au bout du compte qui ait besoin de prendre l'air et de voir un peu de nature, n’est-ce pas ce que l’on pourrait lire dans son regard triste et résigné ? 

Je ne peux m’empêcher de penser à un homme qui ne ferait plus l’amour à sa femme que parce qu’elle gémit, se disant alors qu’elle au moins y trouve son plaisir, qu’il répond à ses besoins, qu’il la satisfait. Mais il y a longtemps déjà que la femme gémit sans plaisir sinon pour qu’il y trouve le sien. Peut-être que le dernier plaisir de la femme est encore celui du comédien, celui de faire la comédie et c’est le plaisir de la comédie qui la fera gémir jusqu’au bout. Il y a ce mythe d’Eurydice aussi qui me revient : sur le chemin de retour des Enfers, Orphée devrait précéder Eurydice et il ne pourrait pas se retourner pour la voir. Surtout ne vous retournez pas pour regarder votre femme gémir car vous pourriez y surprendre ce regard triste et résigné qui est celui de mon vieux chien malade et fatigué de me suivre.

lundi 22 août 2022

Un bonheur animal

 

On n’y pense pas assez mais comment y penserait-on habitué comme on l’est à ne penser qu’à ce qui relève de l’esprit. Il y a un bonheur d’être dans l’air comme il y a un bonheur d’être dans l’eau et les deux sont un bonheur du corps, un bonheur animal. Tout de suite on pense jouissance et hormis la jouissance, et en deçà de la jouissance, qui est un plaisir qui s’épuise vite, une décharge de plaisir même plus qu’un plaisir, et encore moins un bonheur. On ne connaît donc pas le bonheur du corps qui est en deçà quand il est celui de se sentir vivre et de la mouette qui tout à l’heure se baignait et maintenant est dans l’air, et comme son regard mon regard qui voit Dieppe et la mer plane au-dessus des toits ; c’est un regard qui embrasse et qui distingue à la fois ce qu’il voit, mais qui ne réfléchit rien ; c’est un regard animal et tout l’animal est dans le regard ; il voit mais ce n’est pas un miroir. Non, comment pensez au bonheur animal si c’est un bonheur qui ne se pense pas, qui ne se réfléchit pas, qui ne se voit pas. On ne saurait même pas dire qu’on est heureux parce qu’il nous faudrait dire pourquoi et qu’il n’y a pas de pourquoi. Il n’y a de pourquoi que dans la société. Ainsi l’homme c’est éloigné de la nature. Ainsi l’homme c’est éloigné de l’animal. Et de là cet être social qui puise tout son contentement de la société avec ses pourquoi et ses comment, ses explications et ses justifications comme autant de réponses à ses questions, à celles de l’entendement. Mais la chaleur de l’air ou sa petite fraîcheur, cet ensoleillement qui est clarté et ombres paresseuses, l’agitation vaine et stérile de la mer bruissante, un peu comme le sang, pour rien dira t-on et pourtant. L’animal est là face à l’océan et son bonheur est un bonheur animal et c’est en quoi il n’y a pas de pourquoi et il est un bonheur qui n’a pas de nom, rien dans le langage humain qui puise en rendre compte. Il n’intéresserait pas l’homme. A moins plutôt qu’il n’intéresse pas la société qui ne serait pas la société de l’homme mais de l’être social. Elle est ce maître qui voudrait dresser son chien pour qu’il ne fasse rien de ce qu’un chien ferait s’il n’était pas dressé, elle a pour l’homme des ambitions de maître chien, elle le voudrait intelligent, elle le voudrait réfléchissant, et intelligent tout le temps, et réfléchissant tout le temps, et elle en fait un chien malheureux mais qui fait tout ce que son maître commande, son maître qui ne le laisse pas un instant être un chien. Nous aimons tellement nos bêtes. La société aime tellement les hommes. Mais ce n’est pas les hommes qu’elle aime mais l’être social. Mais ce n’est pas la bête en notre bête que nous aimons mais l’animal domestique. Il ne faudrait pas non plus qu’il sache qu’il puisse avoir un bonheur indépendant du bonheur qu’on lui donne, un bonheur qui ne nous doit rien, bien au contraire, un bonheur animal.

mardi 28 juin 2022

être traité comme un chien

 

Etre traité comme un chien n’est pas être si mal traité quand on voit aujourd’hui comment les chiens sont traités par leurs maîtres, à quelques exceptions près qui soulèveront l’indignation générale. Cette expression : être traité comme un chien, serait–elle obsolète ? Il examinerait de plus près comment il avait été traité lui-même et comment il traitait son chien. En effet, il n’était pas sans ignorer que la façon dont il avait été traité soulèverait l’opinion publique. C’était sur des fesses bien rouges, quand ce n’était que sur les fesses, sur lesquels jadis s’asseyait l’autorité parentale. A bien y regarder il n’était pas sans s’être emporté contre Eliot, cet innocent animal qui n’avait fait que ce que son instinct le conduisait à faire et aussi l’inexpérience de ses jeunes années car déjà il lui voulait avoir une conduite d’adulte raisonnable et irréprochable. C’est pourquoi d’avoir traversé intempestivement la chaussée ou parce que quelque femelle le réclamait de l’autre côté lui avait valu quelques raclées à Eliot et que lui avait trouvé alors justes et bien mérités, et pour qu’il ne recommence plus qui était exactement ce qu’on lui avait dit à lui alors qu’il était traité comme un chien. Il reconnaissait maintenant que le fait de s’être emporté contre son petit chien avait été plus le fait de la peur que de l’acte lui-même et de son côté répréhensible. Il s’interrogeait alors si par le passé il n’avait pas causé quelques peurs à son père, quelques peurs qui lui auraient valu quelques raclées bien méritées à en croire le paternel, à en croire ses cris, ses admonestations, ses coups portés avec application et détermination. Non, c’était plutôt la colère et la fureur qui l'emportait et trahissait sa peur, le fait qu’il ait frappé à bras raccourci et fait n’importe quoi qui aurait pu entraîné sa mort. Une fois on aurait dit qu’il voulait le noyer en lui maintenant la tête sous l’eau. Il s’en rappela quand il jeta Eliot dans la Marne. Eliot venait de se rouler dans la merde. On lui apprit plus tard qu’il arrivait que les bêtes fassent cela. Eliot ne le fit jamais plus. Eliot faillit se noyer et bu la tasse comme lui l’avait bu autrefois. Qui l’aurait vu aurait pu douter qu’il aima son chien comme il prétendait l’aimer. Son chien lui-même ne pouvait pas prendre cela comme une preuve d’amour. Quant à mettre cela au rang de l’éducation c’est ce que l’on ne fait plus, pas davantage que les châtiments corporels et quand bien même on pourrait se prévaloir du résultat : Eliot ne se roule plus dans la merde. 

Enfin, il disait aimer son chien mais en quoi son chien le savait-t-il ? Au regard des traitements reçus son chien avait de quoi penser ce que lui pensait de ses parents : qu’ils ne l’avaient pas aimé. Certes il avait été libre, ce qui signifie livré à lui-même. Et peut-être ses parents s’en étaient-ils vantés comme lui de laisser son chien sans laisse prenant pour principe (d’éducation) ce qui était une absence de principe et d’éducation. On ne peut dire que son chien réclamait la laisse ou que lui la réclama mais peut-on dire aussi que lui ou son chien ait reçue une éducation ou soit éduqué. Non. Et sociable. Non. Il avait essayé la laisse comme il avait essayé la société. Mais il faut essayé la laisse sans trop tirer dessus. Il avait même vu des maîtres qui se laissait tirer par la laisse et pensé qu’on ne savait plus qui était le maître et qui était le chien. Il n’avait pas pensé plus loin. Il n’avait pas pensé que pour que la laisse ne casse pas il ne fallait pas tirer des deux côtés à la fois, en tout cas pas au même moment ; que tout n’était pas que force et épreuve de force. En tout cas la laisse avait évité à ses maîtres de s’en prendre à leur chien parce qu’il avait traversé intempestivement la route ou l’avaient retenu avant qu’il n’aille se rouler dans la merde, ce qui avait évité quelques émotions fortes aux uns comme aux autres. Au résultat une vie moins sauvage, moins faite de cris et de coups et d’accidents qui ne sont jamais que prévisibles si l’on entend l’éducation comme un moyen de les prévenir plutôt que de contrarier la nature. La laisse comme un début de soin et d’attention. Il prétendait aimer son chien mais quelle attention, quel soin — et on a vu que la manière et l’attention dont ce soin est porté est tout aussi important que le soin lui-même — pouvait en témoigner. Dernièrement il le lavait. Chose qu’il n’avait jamais faite jusqu’à ce que son chien soit incontinent. Eliot sentait le fauve. Qu’il le lava avec la brutalité qui lui était coutumière et lui avait sans doute été inculquée depuis son plus jeune âge pour les soins du corps comme de l’esprit, punissant la saleté et par là le corps et l’esprit qui pouvait en être porteur, n’avait rien d’étonnant et était devenu comme une seconde nature. A tel point qu’il pensa naturel qu’Eliot le vécu mal, car comment pouvait-il le vivre sinon comme une punition. Il coupait aussi les poils à Eliot ou plutôt passait Eliot à la tondeuse comme son père l’avait passé à la tondeuse, et il était tout aussi naturel qu’Eliot s’en sentit mal comme lui s’en était senti mal. Mais que toutes ces actions, tous ces soins, ne soient pas ressenti par Eliot comme ils n’avaient pas été ressenti par lui comme des témoignages d’attention et d’amour voilà qui le frappait maintenant. Il pensait avoir été traité comme un chien et voilà que réservant le même traitement à son chien il s’étonnait que ce dernier ne puisse pas y voir là de preuve d’affections ; enfin, lui laisse penser qu’il n’est pas traiter comme un chien, car qui dit que même les chiens n’aiment pas être traité comme des chiens, n’aiment pas avoir un traitement de faveur. Il fallait qu’il s’essaya à la douceur. Il essaya l’eau tiède plutôt que l’eau froide et de l’asticoter un peu moins rudement. Eh bien, croyez-moi, Eliot depuis réclame d’être lavé.

mardi 21 juin 2022

Mon chien et moi

 

Qu’est-ce que mon petit chien peut de moi percevoir sinon ce qui l’intéresse directement et il ne me voit alors pas autrement que comme un Dieu qui répondrait à ses besoins, encore que pas tout à fait, ce qui peut aussi le surprendre et faire qu’il me les rappelle et sollicite. Rien qu’à l’idée de ce que Dieu pourrait être à nos côtés comme je le suis de mon chien pourrait nous remplir de joie. Il ne serait pourtant pas plus là pour nous que je le suis pour mon chien. Et il faudrait se rappeler à lui comme mon chien se rappelle à moi sans que pour autant je lui cède. C’est ma toute puissance, et là est toute son impuissance. Elle ne se fait jamais autant sentir que quand il fait appel à moi. Autrement il se débrouille bien et par lui-même, c’est-à-dire sans moi comme je crois que les hommes se débrouillent bien et sans Dieu. En réalité, j’existe peu pour mon chien et il existe encore moins pour moi. Il y a tout un monde qui est le monde de mon chien et tout un autre qui est le mien. Chacun voudrait bien ramener l’autre au sien et n’est-ce pas ce que nous faisons avec Dieu si tant est que Dieu existe, c’est-à-dire que nous le voyons tel qu’il est, parce que si mon chien me voyait tel que je suis … Toute cette vénération pour son maître tomberait d’un coup net.

dimanche 27 mars 2022

Les hommes et les bêtes

 

Encore un qui n’aime pas les chiens qu’il lui sortit parce que passablement énervé T chassait du pied le petit Yorkshire qu’il ne voulait pas trouver dans les parages et encore moins dans ses pattes à lui. C’est étonnant qu’il lui dit, que vous, ceux qui n’aimez pas les chiens, vous aimez les chiennes. T le regarda stupéfait. Oui, poursuivit-il, tous ceux de mes amis qui aiment les chiennes n’aiment pas les chiens. Il faut choisir dit T qui semblait avoir enfin compris et à bien choisir on choisit les chiennes. C’étaient mal parler des femmes il faut le reconnaître ou de ces femmes qu’ils aimaient que d’en parler comme des chiennes, mais ils n’auraient pas été là non plus pour le contredire ces hommes qui aimaient les femmes s’il avait déclarer : ce sont toutes des chiennes. Il les avaient même entendu eux le dire comme aussi louer la femme et même aller jusqu’à citer les poètes qui louaient la femme, citer des vers qu’ils connaissaient par cœur et qu’avaient dû entendre les femmes qui les avaient entendu parler des femmes mais avec lui il pouvait enfin se lâcher un peu et dire : c’est toutes des chiennes. Qu’il arrête d’embêter son chien qu’il lui avait encore dit à T et qu’il en avait connu un autre comme lui qui embêtait son chien et c’était M qu’il avait comme lui héberger un temps, le temps qu’il se retrouve une femme, parce que sa femme l’avait plaqué, et il l’avait entendu aussi à M parler à d’autres femmes qu’à la sienne comme il aurait aimé, lui, parler aux femmes, lui que les femmes laissaient interdit, mais à la sienne de femme M il aurait voulu la tuer et on ne pouvait pas aimer les femmes et dire ce que disait alors M de sa femme qui avait, à l’en croire, l’art de le mettre en colère et de le … la chienne avec ce chien que si lui M il lui mettait la patte dessus, parce qu’il n’aimait pas les chiens lui M, il n’avait même jamais aimé les chiens lui M, et il fallait le croire à M parce qu’il avait cassé la patte au petit York... Cette contradiction qui n’était pas sans avoir sa logique, une logique interne, de ces hommes qui aimaient les chiennes et pas les chiens, il l’avait retrouvée chez tous ses amis qui aimaient les femmes : qu’est-ce qu’ils pouvaient être misogynes et il fallait croire qu’il n’y avait pas comme eux les misogynes pour aimer les femmes, car on ne pouvait pas dire non plus qu’ils n’aimaient pas les femmes les misogynes, qui est ce que l’on pense des misogynes. GB, qui était une femme, lui avait dit qu’il n’y avait pas comme T pour aimer les femmes, que T aimait les femmes au point qu’il lui serait impossible de rester trop longtemps avec une femme. Un autre point commun qu’ils avaient c’est d’avoir eu plusieurs femmes et des fois plusieurs femmes en même temps. JP en avait même parler comme d’un cadeau que les femmes pouvaient faire à l’homme à l’occasion, et il fallait voir JP quand il disait cela et qu’on savait l’âge qu’il avait JP, parce qu’on aurait dit un enfant qui venait de recevoir un cadeau tellement il ouvrait les yeux en grand JP.  De JP il n’en parlerait plus mais c’était juste pour montrer comment ils pouvaient les aimer aux femmes ces hommes à femmes et c’était comme des enfants qui ont grandi trop vite, avec ce mélange d’innocence et de malice, de soumission et de perversion, la maman qu’on aurait aimé mettre dans son lit mais il aurait fallu se crever les yeux avant alors à les entendre ils y avaient pas plus amoureux qu’eux mais en vérité ils voyaient bien les faux aveugles, les faux dévots de la femme, ce qu’ils faisaient et avec qui ils le faisaient, que c’étaient toutes des chiennes sauf … qu’ils disaient, les bandes d’hypocrites, et parmi eux ceux qui se mentaient à eux-mêmes étaient les plus hypocrites de tous, pire que ceux qui ne mentaient qu’aux femmes, c’était juste pas possible pour lui d’aimer les femmes comme ça, il n’y avait qu’eux qui savaient aimer les femmes comme ça, et les femmes le disaient, et GB, qui était une femme, lui disait en parlant de T, qu’est-ce qu’il peut aimer les femmes T. Et les femmes toutes des chiennes si elles aimaient être aimées comme ça par ceux qui n’aimaient pas les chiens mais qui étaient avec les femmes comme les chiens sont avec les chiennes, et comme son chien ils aimaient toutes les chiennes, ne faisaient pas plus de différence entre une femme et une autre que son chien ne faisait de différence entre une chienne et une autre ; comme il avait pu voir M avec une grosse black une fois, black ou pas black, grosse ou pas grosse, c’était une chienne, pardon, une femme pour M, et c’était pas T, et c’était pas R, et c’était pas JP, qui lui auraient donné tort à M, ils n’étaient pas racistes eux, qui aimaient les femmes, n’importe quelle femme, comme on aime la bonne chair, et plus il y en avait et plus ils aimaient, et les maigres ça leur faisait pas peur non plus. Puis, à quoi bon réfléchir à tout ça, s’il n’y comprendrait jamais rien lui aux femmes et à leur façon de les prendre qui était de les prendre comme des chiennes qu’ils n’osaient pas dire eux mais faire ; enfin, si, avec lui ils se vantaient de ça, et ils disaient mêmes que les femmes aimaient ça, qu’on les prenne comme des chiennes, quand lui il ne savait plus trop si c’étaient eux qui aimaient ça ou si c’étaient les femmes qui aimaient ça ; mais au bout du compte il s’en foutait un peu que ce soit eux ou que ce soit les femmes qui aiment ça, car ce qui l’intriguait le plus à lui c’était ce point commun entre eux qui aimaient les chiennes et c’était qu’ils n’aimaient pas les chiens parce qu’il avait entendu dire aussi que ceux qui aiment les bêtes aiment les êtres humains, mais R qui aimait pas les chiens mais les chiennes, enfin, pardon, les femmes, lui avait tout de suite dit que cet amour pour les bêtes était suspect à ses yeux, qu’Hitler aussi avait un chien, que lui avait dit R, on le voyait même jouer avec son chien, et sur le coup il se rappelait lui aussi une déclaration de BB, de la BB nationale, qu’elle disait aimer plus son chien que son fils, qu’on dise alors que ceux qui aimaient les animaux aimaient les êtres humains c’était aller vite en besogne et c’était aussi dire que les êtres humains c’étaient des animaux, rien de plus et peut-être même moins que des animaux, toujours à en croire BB et autres défenseurs des bêtes. Mais enfin ce point commun entre eux c’était à peine croyable, car il n’y en avait pas un qui n’aimât les chiens comme lui aimait son chien. R avait eu presque peur : qu’est-ce qu’il fait là celui-là entre mes pattes qu’il avait alors dit en remuant ses jambes pour s’en débarrasser comme on se débarrasse d’une araignée, de la peur, de la répugnance. Ce n’est qu’un petit York qu’il lui avait dit à R pour calmer un peu le jeu tout en prenant soin que cela ne se reproduise plus. R était gentil, très gentil, le plus gentil des hommes à femmes qu’il ait jamais connu, et il avait même fini par dire R que le petit York était le seul a venir l’accueillir, c’était même aussi celui des hommes à femmes qu’il connaissait qui était resté le plus longtemps avec la même femme, si bien que bientôt il ne le considèrerait même plus comme un homme à femme mais R lui rappelait de temps en temps toutes ces femmes qu’il avait eues et comment il les avait traitées et qui semblait être comment il fallait les traiter, au lit seulement précisait le gentil R, au lit seulement il fallait les traiter comme des chiennes disait le gentil R parce qu’il était gentil, JP aussi était gentil, T n’était pas méchant, mais M... Enfin, pour en revenir à ce sentiment qu’ils avaient tous envers les chiens, il pouvait aller de la simple indifférence à la plus forte répugnance. Pas un cependant qui ne les aimât comme lui pouvait aimer son petit York. Tous ils le considéraient comme un chien. Ce genre de considération que ceux qui avaient un chien et aimaient leur chien comme lui aimait son chien, n’avaient pas ou plus pour leur chien et pour leur femme non plus. C’est que ce n’était pas pour eux qu’un chien leur chien et sans doute avaient-il tort de penser cela. C’est que leur femme non plus n’était pas ou n’était plus (si elle l’avait jamais été) une chienne pour eux, et sans doute aussi avaient-il tort de penser cela quand elle continuait à l’être pour d’autres hommes comme ceux qui aimaient les chiennes et les traitaient comme telles, parce que disaient-ils elles aimaient ça les chiennes. Lui il n’était pas sans se rappeler avoir entendu ça dans un film porno où la femme dit-on n’est pas à son mieux, mais à lui il lui avait pourtant semblé que la femme y était à son mieux et que c’était l’homme qui n’y était pas à son mieux, que l’homme il faisait ce qu’il pouvait pour être un chien mais que si l’on avait mis un chien à la place de l’homme le chien il aurait fait ça mieux que l’homme, et il avait compris alors lui pourquoi les hommes qui aimaient les chiennes n’aimaient pas les chiens.

jeudi 21 octobre 2021

L'amour du genre humain

 

Il faut commencer par ne plus rien en attendre. On en a trop attendu. D’où la perte des illusions. Tandis que n’en attendant plus rien sinon que du mal on ne  peut qu’être agréablement surpris. Ce n’est pas exactement ce que l’on peut appeler être positif. Etre positif est en fait la négation du genre humain : le refus de le voir autrement que positivement. Cette illusion positive n’est que la continuité de l’hypocrisie bourgeoise. On ne veut voir que ce qui plait à voir. De même, on aime les loups, mais quand on dit que l’homme est un loup pour l’homme on n’aime pas voir en l’homme ce loup là. Il ne peut cependant avoir d’amour du genre humain si l’on n’aime pas voir ce loup là qu’est l’homme. Car c’est bien lui que l’on prétend aimer quand on prétend aimer le genre humain. Où alors on est cet écrivain qui dit aimer ses lecteurs quand il n’a pas idée de qui sont ses lecteurs mais que seulement l’idée qu’ils le lisent lui plaise. Il en est ainsi de ceux qui disent aimer le genre humain qu’ils prennent pour leur public qui est bon public. Mais ne pas aimer le genre humain quand on fait parti du genre humain pose problème, un problème personnel plus qu’un problème au genre humain. Il peut bien se passer de nous. Mais nous de lui ? Heureusement, il y a les chiens. Ou serait-ce que le fait que beaucoup de gens du genre humain ait un chien ne signifie rien ? Et comme on aime sa descendance on aime les chiens ou le chien ne descend t-il pas du loup ? Le mien de chien s’appelle Eliot. Je n’attends rien d’Eliot sinon qu’il ne fasse pas pipi sur le tapis, ce qu’il fait parfois. Je ne sais pas si je le pardonnerais à quelqu’un du genre humain.

vendredi 15 octobre 2021

Ce n'est qu'un chien

 

Il est là à attendre que quelque chose tombe de mon assiette. On ne peut plus manger tranquille. A tout instant cependant je serais pour lui donner si je ne pensais que ce n’est qu’un chien. Aucune mauvaise conscience de ma part. Il a sa gamelle : ce n’est qu’un chien. A quoi il prétend ce chien : aux restes de mon festin. Je ne veux même pas le regarder. Il ne demande que ça que je le regarde. Sûrement en se disant que si je le voyais je lui cèderais. Ce qu’il ne sait pas c’est que je le vois sans le regarder, mais ne lui cèderais rien : ce n’est qu’un chien.

J’arrive à la fin de mon repas. J’ai bien déjà manger tout ce qu’il y avait de bon à manger. Pourquoi ne pas lui céder alors ce misérable morceau, peut-être qu’il le mangerait. Il le mange en effet et sa reconnaissance est sans commune mesure avec ce que je lui ai donné. Je pourrais me laisser aller à dire que cela me réjouis plus que je ne l’aie réjoui. Je dois bien avoué aussi que si j’ai fini par lui céder c’est parce qu’il n’y avait que lui et moi, et pas tout ceux que j’entends dire avec moi : ce n’est qu’un chien, et à qui parfois il me vient pourtant l’envie de répondre : et si ce n’était pas qu’un chien.

mardi 29 juin 2021

Pourquoi j'aime mon chien

 

Je ne sais pas si c’est pour cela qu’on aime les chiens mais ce que j’aime en mon chien c’est cette manière qu’il a de me faire connaître ses besoins : celui de boire, de manger, de sortir faire ses nécessités. Il ne peut y avoir manière plus délicate parmi les humains qui ont l’usage de la parole et c’est d’abord, vous l’aurez compris, parce qu’il ne profère aucune demande verbale ; je veux dire aussi par-là qu’il n’aboie pas. Il me regarde ou plutôt il attend et sans doute longtemps que je le regarde pour que je remarque qu’il attend quelque chose de moi. Ça se lit dans ses yeux, où vous me direz il n’y a cependant rien d’écrit, et c’est en quoi aussi je le donne comme plus délicat dans sa manière de s’exprimer que nos plus grands écrivains, il exige aussi beaucoup plus d’effort de la part de son lecteur. Quand cela ne suffit pas pour que je le comprenne il part dans la direction de la cuisine où il y a sa gamelle que je constate alors être vide : plus de croquettes ou plus d’eau. Il n’a pas pousser le moindre aboiement qu’il réserve sans doute pour donner l’alarme sachant mes connaissances très limités en matière d’aboiement et mon incapacité à les distinguer et interpréter : sans doute que contrairement à ce que l’on pense (tel maître tel chien) plus son maître est bête plus son chien doit redoubler d’intelligence pour se faire comprendre par lui. Je dois dire aussi à mon corps défendant que je ne supporte pas plus les chiens qui aboient que les humains qui aboient, et qu’alors je n’ai qu’une hâte c’est de les faire taire ou de m’en éloigner. Pour sortir, il se tient devant la porte, longtemps, longtemps, très longtemps, jusqu’à ce que je me décide à l’ouvrir et à sortir avec lui, et ceci toujours sans un mot. Quand on dit qu’il ne leur manque que le langage je ne suis pas d’accord non plus. Ils deviendrait comme nous : à tout vouloir qu’on leur cède tout de suite parce qu’ils l’ont demandé à claire et distincte voix. Mon chien lui fait preuve d’une patience infini qui n’a d’égale que l’infini douceur avec laquelle il me regarde sans aller pour autant jusqu’à m’implorer car il a sa dignité : il se laisserait plutôt mourir. Tayeb qui répond au moindre besoin de ma femme malade d’Alzheimer ne saurait cependant pas répondre aux besoins de mon chien, car il y a autre chose que je dois dire sur Eliot c’est qu’il m’observe plus que je l’observe et que par conséquent il me connaît plus que je le connais. Par contre, il ne connaît pas Tayeb. Quand vous parlez à quelqu’un vous n’avez pas besoin de le connaître pour lui parler, pensez-vous. Voilà quelque chose encore qu’il faudrait corriger : quand on dit que se parler permet de se connaître. Mon chien lui a besoin de me connaître pour savoir comment s’adresser à moi, comment être compris de moi, tandis que de parler pourrait nous donner seulement l’illusion de se connaître. Mon chien n’est pas dupe. Combien de maîtres doivent s’étonner de voir à quel point leurs chiens les connaissent, c’est-à-dire jusqu’à leur état d’humeur, jusqu’à leur état d’esprit, et les préviennent sans qu’ils ne se soient encore trahis par un mot ou par un geste. S’ils ne le montrent pas toujours ce n’est pas par ignorance mais encore une fois parce qu’ils savent faire preuve d’une grande délicatesse. Ils n’aimeraient pas qu’on ait à regretter de s’être montré à eux sous un mauvais jour, et encore moins qu’on ne leur fasse regretter de nous y avoir vus comme de mauvais bougres, quand bien même nous pouvons être assuré de leur absolu discrétion. Ce n’est pas vrai non plus qu’il vieillisse comme nous que disait un brave homme qui s’était inquiété de mon Eliot qui n’avançait plus et à qui j’avais répondu qu’il était vieux et malade. Ils vieillissent certes, mais pas comme nous. Leur résistance à la douleur est sans commune mesure. Si dans leur sommeil la douleur les surprenant sans volonté leur arrache un gémissement il n’y ajoute rien : on ne trouvera pas chez eux de comédie de la douleur et encore moins de malade imaginaire. Quant à la vieillesse ils l’ignorent et se perdent encore moins en lamentations à son sujet. Ce qui n’est pas mon fait, ce contre quoi je ne peux rien, je l’ignore, qui est toute la philosophie des stoïciens, elle est celle des chiens plus que celle des humains. Et je ne sais pas si c’est pour cela que l’on aime les chiens mais c’est encore pour cela que j’aime mon chien.

lundi 19 avril 2021

L'autorité

 

Chat échaudé craint l’eau froide, qu’on dit. En serait-il ainsi de nous aujourd’hui avec l’autorité ? Elle aurait trop coulée sur nous et en coulant sur nous nous aurait trop ébouillantés, si bien que nous craindrions aujourd’hui jusqu’à l’autorité froide et normative des technocrates en passant par l’autorité tiède des démocraties. En résumé il n’y a plus aucune autorité que nous ne supportions. Reconnaîtrions-nous encore celle de la compétence comme légitime ? Les compétences à vrai dire sont diverses et par là même contestées. Le problème de l’autorité est donc réellement posé. Je ne parle pas de la justifier. Il y aura bien plus habile que moi et bien plus intéressé que moi à la justifier. Je ne doute pas que l’on s’y emploie toujours et en haut lieu. Mais là où je me trouve, et là où je me trouve est là où se trouve tout un chacun, la question qui se pose à nous est celle de si l’on doit accepter l’autorité en bloc et sans discuter, c’est-à-dire comme souvent elle nous vient et s’impose à nous. L’autorité à l’état brute. Nous ne la comprenons pas et parce que nous ne la comprenons pas la contestons. C’est celle qui exigerait de nous d’y croire, d’avoir foi en l’autorité, qui est ce que nous aurions perdu en perdant la foi en nos dirigeants. A ce propos il me revient avoir lu dans une note critique au Post-scriptum aux Miettes philosophiques de Sören Kierkegaard : « On s’imagine que les critiques contre le christianisme viennent du doute ; c’est une erreur ; elles viennent de l’insubordination, du déplaisir que l’on a à obéir, de la révolte contre toute autorité ». J’y pensais encore en promenant mon chien car je n’appellerais pas à Dieu pour en appeler à l’autorité mais à mon chien qui sait si pour en appeler à Dieu ou à l’autorité. Je ne le tiens pas en laisse à mon chien parce que je n’aimerais pas que l’on me tienne en laisse à moi. Mais j’observe qu’il m’écoute alors qu’il est appelé par ailleurs par ces appétits et ses instincts. Je lui évite ainsi de lécher ou de manger ce qui ne lui profiterait pas, en un mot, de la merde. C’est pareil quand il veut traverser et qu’il se ferait écraser, il m’écoute. Plus d’une fois il fut sauvé par cette voix sèche et autoritaire qu’il ne comprend pas. Mais vous me direz que nous ne sommes pas plus des chats que nous ne sommes des chiens. C’est ce qui reste pourtant à démontrer : que nous pouvons nous passer d’autorité.

vendredi 12 février 2021

Toutes mes idées me viennent de mon chien

 

Toutes mes idées me viennent de mon chien. Vous me direz alors que je n’ai pas beaucoup d’idées. Mais que direz-vous donc si je vous disais maintenant que je n’ai encore que la moitié des idées de mon chien car il y a, sans aucun doute, une bonne moitié qui m’échappe, et cela parce que je l’observe moitié moins qu’il ne m’observe. Je me dis comme vous que ce n’est qu’un chien. Mais voulez-vous que je vous dise ce que je viens il y a peu de remarquer chez lui. Non, d’abord il faut vous dire ce que je me suis dit à moi-même que très tardivement alors que la simple observation de mon chien me l’aurait fait savoir depuis longtemps. Je me suis dit que les femmes ne montraient pas de façon si démonstrative que les hommes qu’elles étaient libres et disponibles bien qu’elles le soient tout autant, contrairement à ce que l’on peut penser, et que si elles l’étaient moins la tendance à le montrer plus ou à le montrer tout court devrait chez elles se faire sentir encore plus âprement et pourtant… Qu’il faudrait donc que je sois sensible à des demi signes où à ce que l’on ne pourrait même pas appeler signe mais disposition à signifier. Trop habitué que je suis en tant qu’homme, et je l’avoue assez grossier n’y allant jamais par quatre chemins pour montrer à une femme qu’elle me plaît, je devais m’attendre à de nombreuses déconvenues, et n’y voyant rien comme je m’attendais à y voir pensa souvent là où il n’y avait pas d’acquiescements plus qu’ostensibles essuyer un refus catégorique. Eh bien, non, et voilà tout mon passé révisé à la hausse grâce aux lumières sur lui portées par mon chien. C’est que mon chien jamais rien ne me dit et on le dirait tout aussi privé de langage que les jolies femmes qu’il m’a été donné de croiser. Il lui faut pourtant me signifier ce qu’il veut. Je vous parle, vous m’aurez bien compris, à nouveau de mon chien. D’abord je voudrais dire que ce n’est pas un chien grognon et encore moins aboyeur, que c’est un petit chien tout ce qu’il y a de mieux éduqué et cela va sans dire sans l’éducation que j’aurais pu lui apporter et qui n’aurait été que fort rudimentaire par rapport à la sienne. De qui lui viendrait-elle ? Demander cela aux femmes très belles et dont les manières ne font qu’ajouter à leurs charmes plutôt que lui nuire, ce qui est la marque pense t-on d’une grande éducation. Elle est en réalité celle d’une belle âme, d’une âme bien faite. Il n’y a sans quoi pas d’éducation qui tienne et la vulgarité naturelle est toujours plus légère à supporter que celle qui se donne de grands airs. Mon petit chien non plus ne se donne pas de grands airs. Il est tout ce qu’il y a de plus naturel. Et c’est de façon tout aussi naturel que je le trouve placé là où je ne peux éviter de le voir. Il tourne son joli petit minois de côté mais si je passe un peu trop près, ou si je vais d’un pas un peu trop pressé, ou trop lourd, ou trop vif, ou trop nerveux, je ne sais quel instinct le fait s’écarter de mon chemin. Je pense le déranger mais je ne le dérange point, il voulait tout simplement se rappeler à moi mais ne voulait le faire à vive voix. Il ne veut pas s’imposer. Peut-être, me direz-vous, me dirons cela surtout ceux qui n’ont pas de chien ou ceux…,  que je me fais des idées. C’est souvent ce que l’on dit à un homme sensible aux charmes féminins, je veux dire par là à ceux qui en connaissent toute la grâce et arrivent à lire là où les autres ne voient que gribouillis. Quant à moi je ne suis pas loin de croire que mon chien fasse mon éducation sentimentale. Il n’y a pas plus patient que lui et plus sensible aux moindres de mes mouvements, non seulement physiques mais d’humeurs, qu’il arrive à lire, oui, il me faut le dire, comme arriverait à les lire une femme, je pense il est vrai à celles qu’il ne nous ait pas toujours donné de croiser. Et — je parle de nouveau de mon chien et de mes humeurs — si souvent il s’en effraie, je ne m’étonne plus que s’il me fût donné de croiser une femme comme j’aime à en parler et à croire qu’il en existe, elle se fût comme lui écartée pour me laisser passer mon chemin.

jeudi 28 janvier 2021

La promenade du chien

 

Il est à mes côtés. Sa crotte est tombée dans la paix du soir comme si de rien n’était. Des ouvriers ramassent des barrières, ils ont des casques, des gilets, mais pas d’outils d'ouvriers. Sur la route qui s’approche une femme à bicyclette. Je la regarde passer. Elle tourne la tête à gauche, à droite, comme une bête affolée ou est-ce que je me trouve au carrefour de sa vie ? Il va bientôt faire nuit. Il faut rentrer. Mon petit chien a le pas lent et détaché des étrangers. Ce qu’il a flairé personne ne peut le deviner. Il a plus de flair qu’un policier. Il s’attarde comme ceux qui savent qu’on ne les attend nulle part. Hier à la même heure je croisais le regard d’un clochard à l’air rigolard. Qui aurait pu lui donner l’aumône ? Et moi qui crus m’en tirer à bon compte en lui faisant l’aumône d’un regard. Ce soir les yeux de mon chien me le rappellent. Il n’y a pas encore d’étoiles dans le ciel mais la nuit sera claire. J’ai un livre dans ma main car mon chien traîne plus qu’un chien de traîneau. C’est à peine si je peux en déchiffrer les mots bientôt plus aussi qu’une traîne de mots. C’est bien peu de chose pour un homme un chien et un tout petit chien c’est une bien petite chose qui quand il fait froid et qu’il pleut tremblote. Mais voilà il a fait sa crotte et on rentre.

vendredi 8 janvier 2021

La beauté

 

Il y a une femme que je vois à chaque fois que je sors mon chien et je peux vous dire que c’est la plus belle femme que je vois quand je sors mon chien. Elle fait partie du paysage qu’il m’est donné de voir mais je la contemple presque comme une œuvre d’art. C’est une œuvre d’art vivante et je crains qu’il lui arrive ce qu’il arrive au vivant : qu’elle vieillisse. L’éternité n’est pas pour nous mais l’éternité est pour la beauté. Je suis aussi pour la beauté. Qui ne serait pas pour la beauté ? Mais je ne peux que m’interroger sur la nature de la beauté qu’il m’est donné d’aimer. Comment mon chien la voit-il ? Mon chien, qui courrait plus librement après son chien que moi après elle, que voit-il de sa beauté ? Je m’interroge sur la sexualité de la beauté ? Y a-t-il pour l’homme une beauté qui soit asexuée ? Et tant de choses découlent de sa beauté. Je la vois gentille. Je la vois polie et bien éduquée. Est-ce que toutes ces choses sont vraies ? Toutes ces choses qui vont ou que je mets avec sa beauté mais qui par leur subjectivité peuvent m’amener à en douter. Car je ne peux douter de toutes ces choses sans douter de sa beauté ni de sa beauté sans douter de toutes ces choses. Je crois que pour l’homme une chose belle est une chose bonne, et qu’une chose bonne ne peut être qu’une chose belle. Et qu’une chose bonne est souvent une chose bonne à manger et qu’un plat n’est que meilleur quand il est bien présenté : il faut qu’il nous fasse saliver. Et peut-être que tous les matins quand je vois cette beauté je salive comme mon chien quand il voit sa chienne à ses côtés.

Mais ce qu’il m’est donné et qui n’est pas donné à mon chien c’est d’idéaliser. J’idéalise la beauté. La beauté n’est peut-être que ma faim et ma soif idéalisées. Mais moi je dis que j’ai faim et que j’ai soif de beauté. De beauté et d’éternité. Quand je reviens à la maison il y a une femme qui m’attend. Elle n’est plus celle qu’elle a été. Mais mon regard est celui de quelqu’un qui a aimé ce qu’il a regardé. Quand l’expert qui a vu des tas de tableaux ces tas de tableaux lui permettent d’apprécier à sa juste valeur le tableau qu’il a devant les yeux. C’est ainsi du moins que parle mon siècle qui est un siècle d’experts, capables d’expertise, d’apprécier, mais incapables d’aimer la beauté, c’est-à-dire de voir en la beauté l’éternité. Seul celui qui a aimé la beauté a vu en la beauté l’éternité. Ma femme n’est plus celle qu’elle a été pour tous ceux qui ont beaucoup vu mais n’ont jamais vu en la beauté l’éternité et en l’éternité la beauté. Quand je vois ma femme je ne vois pas des tas de tableaux que je compare et que j’estime, je ne suis pas expert en œuvres d’art. Mais, parce que j’ai aimé, une fois en elle j’ai vu la beauté, et comme qui a vu la beauté j’ai vu en la beauté l’éternité de la beauté. Qui en la beauté n’a jamais vu l’éternité de la beauté n’a jamais vu la beauté. Et qui dit apprécier la beauté à son juste prix ignore ce que c’est que d’aimer la beauté.

A  Sylvie

jeudi 17 décembre 2020

L'animal de compagnie et la paresse du pouvoir

 

Nous appartenons si pleinement à notre société que nous ne pouvons ni penser ni agir en dehors d’elle, ni même imaginer, ni même rêver en dehors d’elle. C’est encore d’après elle que nous estimons le règne animal, et dans le règne animal il y a nos animaux de compagnie. Et voilà que nous les aimons tellement que nous voulons les comparer à nous et les soumettons à tous ces tests et exercices « performatifs » qui rendent plus compte de ce qu’est notre société que de ce qu’ils sont. On les voudrait comme nous, qu’ils répondent à notre société comme nous lui répondons, c’est oublier qu’ils appartiennent au règne animal dont nous sommes sortis. Ils vont alors se révéler être dans notre société aussi idiot que l’enfant sauvage qui n’aurait pas connu d’autre société que la société des animaux sauvages au sein de laquelle il avait sans doute développé son intelligence et tous ses sens qui avec les bêtes et la nature devaient fonctionner en pleine adéquation ou rendement (mais ce terme qui nous renvoie  à la nôtre est sans doute peu approprié au règne animal). Inversement, nous qui nous sentons (et nous le sommes) si intelligent au sein de notre société ne nous montrerions nous pas à notre tour idiot si nous nous retrouvions dans la nature obligés de vivre au milieu des animaux sauvages. Notre pauvre petit animal domestique lui, que nous avons détourné de la nature et des siens, se retrouve sans autre société que celle de son maître. J’entends par là que toute sa société se limite à son maître, et que c’est seulement dans ce rapport avec son maître qu’on pourrait s’étonner des facultés qu’il peut développer.

J’avais un peu malmené le mien qui tous les soirs vient me rejoindre, se tenant près de mon lit jusqu’au petit matin. Il m’avait boudé jusqu’au soir. Je l’avais alors un peu caressé, sans doute histoire de me faire pardonner. Ce que l’on peut être faible envers ceux que l’on aime. Croyez-vous que cette faiblesse ils l’ignorent ? Tous ceux qui ont un animal de compagnie savent bien que non. Eliot, c’est le nom de mon petit chien, tenait à marquer le coup. Je le trouvais effectivement au petit matin près de mon lit. Mais il y avait néanmoins une différence avec les autres jours : Eliot avait attendu que je m’endorme pour venir retrouver sa place à mes pieds. Considérez maintenant qu’il y a toujours deux chemins : le chemin le plus long et le chemin le plus court. La balade est le chemin le plus long. Tous les jours Eliot et moi partons en balade. Un jour où il pleuvait, sans que je ne lui ai rien dit, quel chemin croyez-vous que mon chien a pris lui qui n’aime pas la pluie ? Pour observer ses réponses intelligentes de votre chien il faut cependant lui laisser la possibilité de s’exprimer librement ce qu’il, on peut aisément le comprendre, ne peut pas faire s’il est tenu en laisse, encore moins si vous le dressez. Auquel cas il ne peut qu’être méchant et bête et justifier chaque fois un peu plus la laisse et le dressage, et vous confortez dans votre position de maître. 

En ce sens on peut parler de paresse du pouvoir. On dit que les chiens observent beaucoup leur maître. En effet, non seulement ils répondent à ses commandements mais ils captent et préviennent ses moindres désirs ou hésitations. Par contre, bien souvent le maître lui se limite à constater si son chien répond ou pas à ses ordres, s’épargnant tout effort supplémentaire d’observation et de compréhension. Imaginez maintenant qu’il ne soit pas en laisse et qu’il soit encore moins dressé, il est fort possible qu’il agisse alors en tant qu’être libre et vous aurez un vrai échange, beaucoup plus riche mais beaucoup plus exigeant. Il pourra contester votre autorité et s’il se trouve qu’il en a plus que vous il pourra même vous l’imposez. C’est le risque à courir pour le connaître mieux. Pour cela il faudra encore l’observer comme jamais vous l’aurez observé jusque-là. Alors vous constaterez qu’il cherche à communiquer avec vous et que quand il reste incompris de vous il peut faire preuve d’inventivité cherchant un autre moyen de se faire entendre de vous, puis qu’il peut enfin finir par céder mais qu’il saura aussi vous montrez qu’il vous en veut pour cela, comme vous témoignez de l’affection en guise de remerciements s’il a obtenu de vous ce qu’il voulait. Pour tout dire : il y a un « marchandage » qui peut s’installer entre vous et lui comme dans tout couple. Mais tout le monde peut connaître la paresse du pouvoir et après avoir enlevé la laisse à son chien lui remettre, c’est tellement plus rassurant pour le maître, ça lui épargne tellement de soucis et d’inquiétudes, d’efforts de compréhension, et mieux encore : de passer d’un pouvoir absolu à un pouvoir relatif pour ne pas dire d’un pouvoir fort à un pouvoir si faible qu’on ne sait plus qui est le maître.

vendredi 9 octobre 2020

Le gros câlin

 

Qu’est-ce qui nous pousse à faire un gros câlin à notre animal domestique et celui-ci effrayé à s’écarter ? Là où nous ne voyons que sentiment il ne verrait qu’instinct. Il n’est pas sûr que nous voyons les choses plus justement que lui ou plutôt (car y a-t-il là une quelconque réflexion de part et d’autre ?) que nous ressentions les choses plus justement que lui. Si l’on considère vers quoi s’acheminent ou en quoi se terminent nos câlins d’ordinaire. En tout cas, notre animal lui ne fait pas la différence entre  sentiment, affection, et instinct ; et quand les spécialistes des grands fauves s’extasient devant l’affection ou le sentiment que peuvent manifester les animaux entre eux il se peut qu’ils fassent la même erreur anthropomorphique que nous. Au mieux cette effusion de sentiments ou affection ne serait vécu par notre animal que comme des préliminaires, préliminaires qui paradoxalement seraient pour l’animal plus naturels et systématiques que pour nous et notre instinct défectueux. Il est ainsi fort possible que ce que nous appelons sentiments ou affection ne soient là que pour nous rappeler à nos instincts. Quand nous donnons à nos sentiments ou à notre affection une existence à part entière et indépendante, la marque de notre humanité, et que nous ne sommes pas gouvernés pas notre instinct, il se peut que nous nous leurrions quand l’animal lui ne se trompe pas sur nous et sait reconnaître l’instinct partout où il se manifeste.

jeudi 30 juillet 2020

Les joies du corps


Son poil si lustré est devenu terne, ses yeux si coquins le sont beaucoup moins ; il est devenu incontinent, boiteux, cagneux, chiasseux et chassieux a les yeux ; c’est qu’on dirait un petit vieux et s’il ne sait pas ratatiné, voûté, il ne se tient guère mieux. En moins de vingt ans il est devenu ce que l’on devient en deux, trois, fois plus de temps. Qu’elle est la moyenne d’âge des chiens qu’on abandonne ? Il n’y a pas de maison de retraite pour eux. J’aimerais lui passer mon livre et lui dire : tiens ! Passe à la lecture maintenant que tu ne peux plus courir, et ce n’est pas dans le but de l’instruire, car qu’est-ce qu’on s’en fiche de mourir plus pauvre ou plus riche d’esprit, si ce n’est qu’aux réjouissances du corps qui failli celles de l’esprit qui demeure n’ont désormais plus rien à envier. Pour les bêtes ! Qui ne peuvent jouir que de leur corps, l’éternelle jeunesse, tandis que nous autres pouvons vieillir. C’est pourquoi elle m’apparaît dans toute sa cruauté la vieillesse qui le fait boiter. Dire qu’il a quatre pattes pour marcher. Son impuissance est plus notoire. Sa défection plus grande. La trahison du corps plus manifeste. Je me rappelle quand il courait. Ses plaisirs étaient les plaisirs du corps. Ses joies étaient les joies du corps. Je l’enviais. Qui ne l’aurait pas envié ? Qui ne l’aurait pas envié n’a jamais su ce qu’est avoir un corps dispo et frais, qui lui impose tout mais aussi lui dispense tout. Et maintenant je le plains car il n’a plus rien ou plutôt ce corps comme j’ai le mien. Sauf que je me promène un livre à la main, tandis que c’est à grande peine que derrière moi mon chien se traîne.