C'est à Albert Camus que j'emprunte cette opposition entre la totalité et l'unité mais pour la détourner un peu mais en le détournant un peu je ne ferais que poursuivre une pensée et la rappeler, ce qui est encore s'inscrire dans une tradition comme de la trahir car c'est penser à ses frais tout en louant sa pensée qui est la pensée de midi. Dans l'homme révolté Camus lui-même semblait voir dans les sociétés totalitaires un détournement de la révolution parce que recherchant cette totalité et ayant perdu de vue l'unité.
Voilà pour ce qui est de Camus qui s'intéressait encore à l'homme en général quand ce n'est que l'homme en particulier qui m'intéresse. Celui-ci fut-il un révolté il n'aurait pas fait la révolution à lui tout seul, pas plus que la société totalitaire à lui tout seul, parce qu'il est singulier. Et je crois pouvoir ajouter que Camus préférait l'homme révolté à la révolution où l'homme révolté ne semble pas avoir trouvé son devenir, pas plus que dans les sociétés totalitaires.
Mais j'ai un ami qui voyait juste quand il me disait Philippe on n'est pas tout à fait innocent, il faudrait voir notre part de culpabilité et de responsabilité dans tous ça, et il pensait à la marche de la société. De lui aussi je voudrais continuer la pensée tout en la trahissant car la répéter ne serait pas la prolonger et je voudrais aussi l'associer à celle de Camus opposant unité et totalité parce que nous aussi et à notre échelle individuelle on ne rechercherait pas l'unité mais la totalité.
Combien de fois n'ai je pas voulu être tout, c'est-à-dire ceci et cela, par exemple être un grand sportif, être un grand intellectuel, être un grand joueur d'échecs, il n'y aurait pas en réalité d'espace que je ne veuille occuper de ma petite personne, de ma présence comme de ma toute puissance; et dans cette recherche de la totalité n'ait jamais voulu que tout ramener à moi, ne me refusant d'être rien, voulant être tout.
Résultat me voilà tout dispersé, homme de mon temps sans le savoir en quête d'unité mais se perdant dans la totalité qui est ce qu'il ne peut être; homme ne pouvant être tout qui pour être tout a renoncé a être un. Perdant sa singularité, se perdant dans la totalité parce que rejetant (l'on dit plus aimablement voulant repousser ses limites) ses limites qui seraient à ses yeux un aveu d'impuissance à quoi il préfèrerait la toute puissance qui n'est alors que déperdition d'énergie, de celle de son être propre et singulier.
Le pays de l'homme c'est l'homme. A lui seul il est tout un pays avec ses frontières parce qu'il n'est pas de pays sans frontières comme il n'est pas d'homme sans limites qui pourtant dans son désir et sa volonté hégémonique d'expansion les refuse, les transgresse; et ainsi enquiquine tout le monde et ainsi voulant être tout n'est rien. L'unité de Camus c'était le oui et le non du révolté quand le nihiliste ne fait que dire non, pour le nihiliste ce serait tout ou rien; il faudrait réapprendre à dire oui à ce que nous sommes malgré les limites parce que sans elles nous ne saurions être, parce que être quelqu'un ce n'est pas être tout le monde.
CITATION
Pindare: "deviens ce que tu es"
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