Il avait posé un verre à demi rempli d'eau sur la table de nuit près de son lit et commençait à écrire. C'est ce même verre d'eau se disait-il que l'on pose au chevet d'un malade et qu'il avait vu l'avant-veille posé sur une petite table à proximité de l'auteur qui allait devoir tenir l'auditoire suspendu à ses lèvres; peu d'écrivains y satisferaient car c'était selon lui une tâche bien plus ardue que de tenir son lecteur, toujours pour cette idée qui ne le quittait plus qu'un lecteur ce n'est qu'un pur esprit tandis qu'un spectateur c'est aussi un corps qui s'agite ou qui s'endort; il avait d'ailleurs lui-même un peu fermé les yeux et les avait seulement ouvert par correction lors de son apparition sur scène. L'écrivain en question, même si ce n'était pas de lui dont il aurait voulu parler au départ, méritait cependant le coup d'œil.
C'était une femme plus très jeune, mais encore assez belle et habillée avec goût, une longue robe ou tunique qui s'arrêtait néanmoins aux genoux, à moins qu'elle l'y tint là relevée dans cette position assise où elle avait croisé les jambes, de longues jambes fines qui lui semblait bien faites et lui rappelait celles d'une danseuse pour leur maigreur comme pour leur fermeté apparente, des bas noires les recouvraient bien qu'il aurait deviné dessous une chair plutôt blanche; cela se terminait dans de petits escarpins ou chaussures de femmes, à vrai dire il n'y connaissait pas grand chose en matière d'habillement féminin, ma foi très élégantes, mais s'y connaissait-il en matière d'élégance féminine? Il lui faudrait plutôt dire simplement qu'il se laissa aller un moment à les contempler tant toute la grâce de cette personne pour lui y reposait; c'était aussi sans doute parce que le discours retenait moins son attention.
Il s'étonnait même de la banalité des propos aussi que de leur naïveté feinte, qui sait, mais feinte ou pas, cette dernière n'était pas faite pour lui déplaire. Il se rendait compte aussi de ce hiatus qui pouvait exister et l'avait souvent surpris avec ces interlocuteurs qui répondaient toujours à côté de la question, mais maintenant il lui paraissait mieux le comprendre: c'est qu'ils se répondaient plus à eux-mêmes qu'aux autres et aux questions qu'ils se posaient plus qu'aux questions qu'on leur posait. En langage vulgaire: ils étaient à côté de la plaque. Et c'est ce qu'elle lui semblait être: à côté de la plaque, en quoi elle ne lui plaisait que davantage parce que n'en répondait que mieux à l'idée qu'il se faisait d'un écrivain.
Et l'on en revenait au verre d'eau et au malade. Un écrivain ne serait pour lui qu'un grand malade, entre autre de la société, qui chercherait à se soigner en écrivant et en proportion de son degré de contagiosité il communiquerait son mal à ses lecteurs, mal bien sûr qu'ils imputeraient tous à la société, ce qui ne seraient pas entièrement faux vu qu'ils seraient tous les produits de cette dite société. L'autrice n'avait pas idée de combien elle en était le produit le plus raffiné culturellement et vestimentairement de cette société. Elle disait d'ailleurs, parlant à propos de tout et de rien, qu'elle aimait ou, il ne s'en souvenait plus très bien, qu'elle avait beaucoup de manteaux; dans ces propos décousus qu'elle tenait sur elle-même et sur les autres il y avait aussi, il s'en rappelait maintenant, qu'elle n'aurait jamais pu lire un essai mais que oui elle avait lu à Roland Barthes et c'est parce qu'il parlait d'écriture et du roman et qu'elle s'était reconnue en ce qu'il disait du romancier.
Mais c'était surtout qu'elle avait parlé de ce problématique rapport qu'elle avait non pas tant (elle tenait à le préciser) avec l'amour qu'avec l'amitié, enfin avec les hommes, chose qu'elle tue mais pour lui il n'y avait plus de doute: c'était une coquette comme l'avait été en son temps Colette, toute proportion gardée. Et dire qu'il s'était rendu à la Maison de la Poésie pour entendre une coquette ce qui n'avait par ailleurs, il lui fallait l'avouer, rien de déplaisant, mais non plus rien de très sérieux, presque d'un peu affligeant parce qu'il avait vite fait le tour de ses préoccupations qui étaient de soigner les apparences et elle termina, après avoir lu quelques passages de son œuvre, dans un anticonformisme douteux s'élevant, quoique modérément et pleine de compréhension, contre tous ce qui étaient plaintes et lamentations, pour abonder vers un positivisme de bon ton.
Après les caprices d'une pensée exprimées soigneusement en beaux caractères d'imprimerie, dans la meilleure prose, elle se rangeait donc à cette injonction de son temps: être positif. Il ne put alors s'empêcher de penser malgré lui qu'à cette maladie d'écrire, symptôme sans doute d'un mal social, ne pouvait le guérir que la société elle-même par l'impression et la publication de ce mal dont le patient se sentirait alors immédiatement soulagé et, une fois guéri, il était compréhensible qu'il eut envers la société un sentiment de profonde gratitude et se sentit dans l'obligation de l'exprimer sinon par écrit (mais ce serait démentir sa vocation première) du moins lors d'interventions publiques. Il se jurait de ne plus jamais être ce public qui est toujours un bien trop bon public mais qu'il soignerait son mal d'écrire en écrivant, un verre d'eau posé sur la table de nuit près de son lit, c'est-à-dire comme il venait de le faire.
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