Qu'est-ce qu'on est à côté de milliards d'êtres, on est rien si on est que soi-même, on est rien si on est pas aussi les autres et c'est ce qui arrive à l'écrivain, du moins dans ce qu'il écrit, et que les autres, les millions d'autres vont lire, d'autres qui comme lui, lui qui n'est pas écrivain mais lecteur, n'arrivent pas a être des millions d'autres mais en tant que millions d'autres se trouvent compris par l'écrivain dans ses écrits.
Mais l'écrivain aussi accourt au rendez-vous de ses lecteurs, sans doute veut-il mettre un visage sur ses lecteurs, se dire voilà qui me lit, en dehors de toute politique éditoriale et mercantile. Son lecteur n'est plus un lecteur idéal, dont il se ferait du moins une idée sans l'avoir jamais vu ni entendu et bien qu'il le voit peu et l'entende encore moins peut se dire: c'est pour ça que j'écris? Bien sur, il ne le dira jamais et peut-être encore le préfèrera t-il aux critiques et autres intermédiaires entre lui et son lecteur, à moins que tous l'en protège, et que s'il leur serait livré tout cru il serait mangé tout cru.
Ainsi, lui en tant que lecteur qui avait approché nombre d'écrivains, et pas seulement leurs écrits, il leur portait maintenant une attention clinique et se demandait quand il les voyait de quoi il pouvait bien souffrir pour s'être donné tant de peine à écrire tant de pages et à inventer tant de personnages, de déguisements et accessoires, de mises en scène… Leurs écrits ne livreraient qu'une part de la vérité sur le mal dont il souffrait et l'autre part il lui resterait à la découvrir en les voyant et les entendant. Leur souffrance était problématique. Il entendait par là que si elle ne semblait pas poser problème à des millions d'autres au point d'écrire un bouquin ce n'était pas leur cas, un cas certes pathologique. L'était-elle cependant seulement et suffisamment pour que ces millions d'autres se prêtent à les lire? C'est qu'ils en seraient affectés à un degré moindre mais que la lecture des dits ouvrages raviverait leur mal, ce mal que l'écrivain aurait réussit à extérioriser, pour ainsi dire à leur refiler.
Bien sûr, le mal devait déjà être en eux, leurs lecteurs, comme à l'état germinal et c'est à germer et se développer, voire s'épanouir ou tout du moins à sa prise de conscience qu'aurait aidé l'écrivain en étalant sa souffrance sur des lignes et des lignes écrites des fois à la va vite parce que le mal se ferait trop pressant et c'est à cela que l'on reconnaissait les grands malades, pardon, écrivains; quant aux autres la page blanche devrait les renseigner sur leur mal et les rassurer plutôt que de les inquiéter. C'est qu'il en avait marre de les entendre se plaindre de la page blanche qu'ils devraient accueillir comme une rémission de leur mal enfin soigné au bout de je ne sais combien de bouquins. Qu'ils entretiennent leur mal comme une source de revenus il n'était pas loin d'y croire et l'habitude d'écrire comme une habitude de se plaindre il n'était pas loin non plus d'y croire. Voyait-il là sur scène le malade imaginaire de Molière?, c'était la question qui lui venait à l'esprit à chaque fois qu'il voyait et entendait un écrivain. Et l'on pourrait dire d'eux comme on dit de beaucoup de maladies: qu'il y a une part physiologique et une part psychologique.
Mais le lecteur aimait son écrivain comme on aime son mal, car souvent c'était le mal dont il était lui-même affecté et le traitement que lui réservait l'écrivain qu'il aimait: jamais on ne l'avait aussi bien soigné et il pouvait regretter que son médecin ne lui ait pas prescris ce bouquin qu'il avait maintenant entre les mains et lui aurait fait le plus grand bien. Ce qui voulait bien dire que ce mal dont il souffrait c'était le mal social, c'était la société, dont ils souffraient tous bien qu'à des degrés moindres parce qu'ayant aussi une sensibilité moindre et l'écrivain ne faisait rien d'autre que de leur rendre sensible ce mal; c'était comme une piqure, un vaccin, une piqure de rappel; comme soigner le mal par le mal. En vérité c'étaient tous des incurables qui ne faisaient qu'entretenir leur mal, certains en en tirant des bénéfices et d'autres pas: il n'y a pas plus d'égalité devant le mal que devant le bien; ou encore on pourrait dire que chacun se soignait comme il pouvait: certains en écrivant, d'autres, les plus nombreux, en lisant et à en croire le ministère de la culture c'était un bien pour un mal.
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