samedi 28 juin 2025

La lisibilité


C'est parce que la vie n'est pas lisible en dehors des livres, qu'on lit. Qui saurait dire quand s'ouvre pour lui une page nouvelle du grand livre de la vie. Sans doute il le pressent et tout son être en frémit, mais il n'est pas ce frémissement le frémissement de plaisir de la lecture.

Il y a toute sa condition de mortel. La lecture est la lecture des immortels parce que le livre qui préside à toutes les vies est un immortel et c'est cette immortalité qui le traverse et nous traverse; aussi le drame, aussi la tragédie, peuvent être vécus en immortel. 

Alors tout deviendrait lisible, comme dans un livre. Un ami ne voulait pas répondre à la question de la vie après la mort. C'est que j'ai à peine vécu, dit-il, pour le savoir. Pour le savoir il lui faudrait ne pas mourir, peut-être juste dormir un peu, pour se réveiller ensuite.

Quant à moi il me faudrait connaître les gens plus longtemps. Je ne les connaitrais jamais assez pour dire que je les connais. Les gens ne sont pas lisibles en dehors des livres. Mais dans les livres les personnes deviennent des personnages.

Quel est le lecteur qui n'a pas en tête et comme référence tel ou tel personnage pour l'aider à "lire" tel ou tel personne; quand le personnage est immortel, quand la personne est mortel; il n'aura jamais le temps de la connaître, de tout "lire" sur elle.

Ce n'est pas tant que le livre veuille être immortel mais qu'il veuille immortaliser la vie pour la rendre plus lisible. On parle beaucoup du plaisir de la lecture mais pour y goûter, qui est goûter la lisibilité, il faut avoir le goût de l'immortalité, si amer aux pauvres mortels.

Car ce n'est pas l'immortalité qui est pour nous sans lisibilité mais bien la mortalité; et qui aime lire aime la vérité qui est lisibilité, qui est immortalité; elle ne manque pas à la fiction, elle manque à notre réalité, dans notre société.

Aussi la lecture est individualité, recherche de l'individu qui est de la lisibilité, qui est de l'immortalité, qui est de la vérité; plus l'individu perd de son individualité, plus il devient la société, moins la lecture lui devient nécessaire.

Elle est toute spiritualité, quand la société est toute matérialité. Elle est toute spiritualité sans Dieu. Elle a pu l'être avec Dieu. Elle peut l'être sans Dieu. Maintenant si la Société a remplacé Dieu elle ne pourra pas remplacer le livre sans retombées.

Plus de clarté tout est obscurité, plus d'immortalité tout est mortalité; plus de vérité qui soit lisibilité. Et surtout plus d'humanité. Il y a plus d'humanité dans un livre que dans toute l'humanité; aussi le goût de lire est le goût de l'humanité et par la lecture l'humain réanimé.

En parlant de lisibilité je voudrais enfin que l'on distingue la visibilité, qui est celle que nous donne nos sens dans la vie, de ce qui nous rend la vie lisible dans les livres et ne peut être réduit à ce que nos sens en perçoivent, sans quoi elle resterait proprement illisible.

CITATION

Alain écrivait le l4 octobre 1911: "Or, la conversation, si elle était noble et belle, saurait bien délivrer l'esprit, et le conduire sur ces lieux célestes d'où l'on voit les choses humaines comme il faut. Mais on ne trouve pas un Platon vivant tous les jours, avec qui l'on puisse parler humainement; et, si on le trouvait, aurait-on assez de richesses pour l'échange?"

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