vendredi 13 mars 2026

Le lecteur de l'invisible


Lui était venu, et cela l'avait surpris, l'envie de relire un livre comme l'envie de revoir quelqu'un, dont sans doute la présence humaine lui avait semblé si forte, si prégnante, dans ses écrits, qu'on aurait dit lui vivant s'exprimant ouvertement sur ce qui lui tenait le plus à cœur. Jamais ou que très rarement il n'avait eu ce rapport avec ses semblables comme il lui semblait avoir dans ses lectures: la plus grande fiction était bien là: celle de croire pouvoir s'en approcher le plus parce qu'enfin le corps dans tout ça était absent or c'est le corps qui est vivant.

L'étrangeté de cette relation le frappait, relation qui bénéficiait d'une dispense du corps comme l'enfant qui voudrait bénéficier d'une dispense de sport comme d'une contrainte qu'on imposerait à son corps. Toujours l'on aurait fait la part plus belle à l'esprit qu'au corps aussi qu'appris à vivre par l'esprit plus que par le corps. Mais quand il pensait à Sylvie il la faisait aussi revivre. Rien n'est jamais aussi présent que dans notre esprit là où rien ne meurt.

Alors qu'il marchait dans le bois de Vincennes il s'était dit que la pensée qu'on ne voit pas pouvait arriver à faire qu'on ne voit pas ce qu'on voit et voit ce qu'on ne voit pas, et cela l'avait dérangé parce qu'il aimait ce paysage qu'il traversait tandis qu'il était occupé à ses pensées; parfois même il lui arrivait de lire en marchant comme dans ce sentier de la forêt à Boissy Saint Léger qu'il était allé chercher comme on va chercher un coin calme dans le seul but de s'y adonner au plaisir de la lecture.

Comme il y aurait des écrivains de salon il y aurait des lecteurs de salon quand à lui il lui fallait la nature pour lire comme à Jean Jacques Rousseau à en croire son promeneur solitaire il avait fallu la nature pour écrire. Il aurait pu en citer d'autres mais c'était l'un de ceux qui avaient réussi à se rendre vivant à ses yeux de lecteur. Mais ce qu'il avait eu envie de relire comme on a envie de revoir une personne que par ailleurs il n'avait jamais vue c'était Roland Barthes. Il ne saurait dire pourquoi la lecture de Roland Barthes l'avait marquée, pas plus que l'on ne saurait dire pourquoi telle ou telle personne nous avait marquée.

Cependant il fallait qu'il finisse de lire la educacion fisica de Rosario Villajos parce qu'elle se présenterait à lui comme à d'autres en chair et en os et dans quelques jours à l'institut Cervantes et qu'il aimerait finir son livre avant de la voir et de l'entendre, sans doute histoire de voir si elle répondait à l'idée qu'il s'en était faite et si ses paroles répondaient bien aussi à ses écrits; mais déjà il savait que ses écrits étaient allés plus loin parce qu'elle serait allé chercher plus profondément en elle et aurait comme tiré d'elle sa substantifique moelle, ce qui était une expression toute faite mais qui rendait pour lui une réalité invisible pareille à celle que peut rendre la lecture.

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