Il avait par le passé suivit à la Sorbonne quelques cours au département de littérature comparée, lui avait plu ce rapprochement que l'on pouvait faire entre les cultures, ce pont que l'on pouvait tendre entre des mondes qu'à prime abord rien ne rapprochait.
Il s'en était rappelé dernièrement car ce papillonnage, cette habitude qu'il avait de lire plusieurs livres à la fois, d'en abandonner la lecture en cours, puis de la reprendre, donnait un temps à la réflexion comparative.
Aussi la Part maudite de Georges Bataille le renvoyait étrangement à l'Œuvre au Noir de Marguerite Yourcenar (qu'il avait délaissé pour ce dernier entre autres) si l'on considère que l'un appartient au genre essai tandis que l'autre est un roman.
Ce passage d'une économie médiévale à une économie capitaliste qu'expliquait la Réforme et plus que Luther Calvin, séparant en quelque sorte les affaires de ce monde de celles de l'autre monde: "indépendance des lois économiques", "abdication de la souveraineté morale du monde religieux".
Il le comprenait comme une explication psychologique qui venait se substituer à l'explication purement économique pour ne pas dire marxiste, Marx s'en tenant essentiellement à l'économie, mais Bataille tout comme Marx restait dans le monde des idées bien qu'étant tous deux matérialistes (et non pas idéalistes).
Tandis que la romancière l'avait entrainée dans un monde qui lui avait paru certes beaucoup moins clair que celui des idées mais plus familier qui était celui qu'il avait toujours connu et pouvait bien s'imaginer n'avoir pas complètement changé sinon s'être renouvelé.
Dans ce monde comme dans le sien qui était avant tout un monde fait d'êtres humains et d'institutions humaines: la famille, la société, le commerce (l'entreprise), la religion (l'église); autant de puissances en conflit qui ne pouvaient pas se résumer à un conflit d'idées.
Ainsi il acceptait mieux cette idée de changement de mentalité "Ce qui du point de vue de l'économie, se jouait de décisif dans la Réforme touchait moins l'énoncé des principes que l'inclination des esprits", parce que dans mentalité s'inscrit la nature humaine.
L'idée faite chair, difficile pour autant par la suite de l'extirper puisqu'elle s'est inscrite en nous de sorte que l'on ne puisse pas imaginer avoir un jour pensé autrement quand c'est justement cette pensée d'un autre temps que l'Œuvre au Noir nous révèle.
Les conditions matérielles de leur existence ne sont pas économiques mais humaines comme il n'y a pas que de la matière inerte mais aussi de la matière vivante, et les idées qui vivent en nous meurent avec nous; ce qu'il en reste après difficile à dire sinon qu'elles seront désincarnées.
Le travail du romancier est de les incarner tandis que l'essayiste nous les livre toutes nues, elles nous apparaissent alors plus clairement, seulement il faut savoir qu'elles n'ont jamais existées de la sorte: c'est comme de voir des squelettes ambulants et de se dire qu'ainsi marchent les hommes.
CITATION
Dites moi comment démêler cette inextricable méli mélo d'hommes et d'occupations pour en tirer une seule idée claire. Extrait de l'Œuvre au Noir de Marguerite Yourcenar:
" Il y avait aussi un neveu, ou un bâtard d'Henry-Juste, qui avait mal tourné. Le père du banquier passait pour avoir été Trésorier des Flandres, comme son fils, ou rapporteur au Conseil de la Régente, comme le Philibert d'aujourd'hui. De la maison Ligre, inoccupée depuis longtemps, le rez-de-chaussée était loué à des artisans ; Zénon revisita la fabrique qui était naguère le domaine de Colas Gheel; une corderie l'occupait."
A peine peut on en penser ce qu'on pense (ou s'imagine) d'après une peinture de Brueghel l'Ancien.
AUTOCITATION
Qui me dit que si une idée prévaut sur une autre ce n'est pas parce qu'elle est exprimée avec plus de force qu'une autre.
Quand les gens entrent dans leur existence liée ils sortent de leurs idées libres.
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