lundi 3 juin 2024

Le droit à la différence


Je n'entends pas tant que ça que l'on revendique le droit à la différence quand on voudrait l'égalité des hommes et des femmes aussi que la disparition des classes sociales. Il y a là dessus un italien avisé qui s'est exprimé quand il a dit que le prolétariat avait une identité qui s'est perdu avec le temps et le désir de vivre comme les bourgeois, parce que c'était le modèle dominant et qui n'en admettait déjà pas d'autre que le sien de mode de vie. Cet italien n'était rien d'autre que Pasolini dans ses "écrits corsaires", mais et pour cause (il n'est pas si redoutable) l'on connaît davantage le metteur en scène que l'écrivain, celui qui amuse, qui divertit, quand il n'a cessé aussi d'alerter l'opinion publique, quand il a été le premier lanceur d'alerte sur cette société qu'on voudrait être la société du semblable parce que l'autre serait ingouvernable. Il y a aussi un exemple d'actualité: le Kanak. Un témoin sur France Culture s'exprimait. Venu lors de son service militaire en Nouvelle Calédonie il y avait pris femme et racines et n'entendait plus en partir: "c'est un beau pays". Des touristes qui dû les évènements en cours étaient du même avis: "c'est dommage parce que c'est un beau pays". Et tous s'entendaient à ce que l'on fasse entendre raison à ceux qui semblaient l'avoir perdue. Cette raison qui est bien sûr toujours celle du plus fort. Lui qui semblait-il se serait marié à une Kanak car il n'arriva jamais à le dire, il n'était pas contre les Kanak, mais les Kanak ne voudraient pas vivre comme nous, ils reviendraient même dans leur tribu se refusant à la vie occidentale. On pouvait vivre ensemble mais chacun chez soi, qu'il disait encore aux journalistes de France Culture. L'exemple australien n'était pas si loin qui avait mis les aborigènes dans des réserves. Sinon ils devaient acceptés de vivre comme nous. Et quand était-il du droit à la différence? Il n'y avait pas de doute là-dessus et pas d'autre alternative: ils mourraient ou vivraient comme nous et la danse Kanak serait comme la danse des indiens (on pourrait même en faire des films, des westerns calédoniens) et comme la danse des tahitiens, un folklore pour touristes friands d'exotisme et qu'attendrit "les peuples premiers" pourvu qu'ils ne dérangent pas leurs vacances et ne les oblige pas à repartir vers d'autres destinations que cette île si belle: "dommage, c'est un beau pays". Dommage quoi? Qu'il y ait encore des Kanak qui revendiquent un vivre Kanak. Et c'est pas dommage aussi que soit en train de se perdre ce vivre Kanak et que bientôt il n'y ait plus un Kanak pour le revendiquer. Et c'est pas dommage que tous les hommes vivent partout pareil, soit partout semblables. Non, je n'entends pas que l'on revendique ici le droit à la différence. Si les choses continuent comme ça, et elles vont bon train, on revendiquera bientôt le droit à la différence comme on revendiquerait le droit à la baignade sans s'être aperçu qu'il n'y a plus d'eau pour la baignade: tous les hommes seront semblables, les Kanak comme nous autres, et les femmes qui sont déjà en bonne voie de l'être seront semblables aux hommes. "la couche traditionnelle des rentiers a disparu, et avec elle ont disparu ses fils les moins ennuyeux, … les Excentriques.". Ici ce n'est pas la disparition de la classe la moins fortunée que lamentent Fruttero et Lucentini, encore deux italiens, dans "La prédominance du Crétin", mais c'est que ce qu'on regrette en réalité ce n'est pas qu'il n'y ait plus de misère ou qu'il n'y ait plus de privilèges mais qu'il n'y ait plus de gens différents, vraiment différents, c'est-à-dire vraiment dérangeants, comme les Kanak qui n'arrêtent pas de se battre, comme les femmes qui n'arrêtent pas de se plaindre. Mais enfin c'est une femme. Mais enfin c'est les Kanak. Et aucun de ceux précédemment cités n'a encore atteint notre degré de soumission (contrairement à ce que l'on pourrait penser par esprit machiste et par esprit raciste). Pour eux alors je ne revendique pas le droit à l'égalité, pas plus que le droit au semblable, mais le droit à la différence.

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