lundi 26 juin 2023

Société et Civilisation


Kamadja avait toujours eu l'impression que le Kanak était plus sociable que lui, le petit Blanc, et cela venait à l'encontre de ce que l'on pouvait en penser parmi les siens: que c'était un sauvage, car le propre du civilisé n'était-il pas d'être sociable et de faire société ? Le Kanak il l'avait toujours vu en compagnie d'autres Kanak tandis que lui, le petit Blanc, il était toujours tout seul. Le Kanak avait des parents partout. Kamadja était un sans famille, car bien qu'il eut une famille cette famille n'était pas là pour lui. La tribu était toujours là pour le Kanak. Kamadja ne connaissait pas non plus les lois de son pays comme le Kanak connaissait les coutumes de sa tribu. Il lui semblait encore que tandis que les coutumes de sa tribu rendaient le Kanak plus fort les lois de son pays faisaient de lui un être faible: c'est-à-dire un enfant. En Calédonie où vivait le Kanak vivait aussi le calédonien blanc qui traitait Kamadja de Zoreil. Le Zoreil était un Blanc venu de France tandis que le calédonien blanc était un Blanc de Calédonie, c'était ainsi du moins qu'il se considérait parce qu'il y était (sur l'île) depuis des générations. Kamadja ne trouva alors d'amis que parmi les Kanaks quand les calédoniens blancs traitèrent en ennemi ce petit Blanc venu de France, la terre des Zoreils. Pas de solidarité donc entre Blancs. Pas de prétendu société des Blancs. Quand la société Kanak et même si on n'en parlait jamais en ces termes était elle bel et bien existante. Cela n'empêche toujours pas les Blancs de penser ensemble, et comme allant bien ensemble, civilisation et société, à croire que la société Blanche serait la seule société existante quand en réalité elle le serait de moins en moins existante, en tout cas concrètement, sinon comme une entité abstraite ou juridique, style une personne morale mais pas physique, car physiquement Kamadja aurait été bien seul s'il n'y avait eu les Kanaks: Abel Wadra, la femme d'Abel Wadra, le fils d'Abel Wadra, la tribu de la femme d'Abel Wadra (qui se rendait chez Abel Wadra); et à l'internat: Nakédé Pierre, Wayéméné Hélène, Rosina, Avocat, le frère d'Avocat Thomas, Cimutru Joseph ... Mais la vie de Kamadja intéresse peu ici comme la vie de l'homme intéresse peu la société des Blancs qui ne semble pas être la société des hommes comme l'est la société Kanak qui est la société des Kanak. De retour au pays des Zoreils Kamadja entendit parler des Blacks et de façon aussi dépréciative, basée tout autant sur cette idée que civilisation irait avec société (Blanche), et c'était de dire que le Black s'achetait une voiture alors qu'il n'avait pas de quoi se nourrir ce qui était bien la preuve que c'était un sauvage quand il aurait plutôt fallu y voir le fait que pour le Black importait plus la société que lui-même, qu'il pouvait vivre sans manger mais pas sans la société, et l'on sait combien en société il faut sauver (ou soigner) les apparences.

Dans son essai sur la technique Ortega y Gasset nous apprend que la technique ne vise pas directement à répondre aux nécessités dites premières de l'homme comme manger, se chauffer, se loger. Quand l'animal va directement chercher sa nourriture où un lieu où s'abriter et se chauffer, l'homme va planter et faire pousser ce qui le nourrira après, va se fabriquer un abri où il pourra ensuite trouver à s'abriter et à se réchauffer. L'homme passe donc par la technique. Mais il est une réflexion d'Ortega y Gasset qui nous intéresse plus ici. D'abord il dit que nous ne vivons pas la nécessité comme les animaux, au point qu'ils ne peuvent en réalité la penser sinon la vivre: ils ont faim ils vont manger, ils ont froid il faut absolument qu'ils trouvent tout de suite aussi à se chauffer; et s'ils ne trouvent ni l'un ni l'autre ils se laissent mourir. Il n'en est pas de même de l'homme, et Ortega y Gasset dira qu'il y a lui et sa circonstance, quand l'animal serait seulement sa circonstance où la nature, son milieu, dont il ne pourrait se détacher. L'homme par contre ne coïnciderait pas complètement avec la nature, et ne coïncidant pas totalement avec elle chercherait alors à la modifier. L'homme n'est pas sa circonstance, l'homme n'est pas la nature (il n'y est pas tenu comme l'animal) et plutôt qu'elle s'impose à lui il va s'imposer à elle: par la technique il va réformer la nature, l'assujettir à ses besoins. Par contre, et sans doute Ortega y Gasset, n'en disconviendrait pas, il est une autre circonstance ou milieu auquel l'homme ne déroge pas aussi facilement et c'est la société, la société qui serait le milieu de l'homme ou comme la seconde nature (celle qui se serait substituée à la première) de l'homme. Eh bien le Black qui s'achète une voiture plutôt que de quoi manger répondrait au mieux à cette seconde nature de l'homme qui est la société. " El hombre que se convence a fondo y por completo de que no puede lograr lo que él llama bienestar, por lo menos una aproximacion a ello, y que tendria que contentarse con el simple y nudo estar, se suicida." Ortega y Gasset dit ni plus ni moins que le bien être s'est substituer à l'être au point que celui qui ne pourrait l'obtenir ce bien être préférerait plutôt mourir que vivre.

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