En Calédonie je me souviens je ramassais des bouses de vache et du crottin de cheval. Mon père et mon frère étaient là avec moi, c'était pour fermenter la terre calédonienne. En Calédonie je me souviens j'étais bouseux, sous un ciel bleu et un soleil d'enfer il fallait encore retourner la terre. Avocat m'avait amené sur celle de ses ancêtres où il n'y avait presque rien à y faire, les blancs se donnaient bien du mal pour rien, le Kanak mangeait à sa faim mais il y avait la Heineken, une bière d'importation qu'il buvait sans modération. A qui la faute? Combien de merde ne me faut-il pas retourner quand ne serait-ce qu'en pensée je retourne sur la terre calédonienne.
Il n'y avait pas le requin blanc australien mais le requin bleu et tous ces chiens de mer comme on les appelait parce qu'ils pouvaient vous mordre tandis que vous nagiez sur les récifs, si au lieu de leur montrer qui était le maitre vous preniez peur d'eux, quand ils venaient en meute on remontaient dans le bateau c'était plus sûr, ils étaient chez eux, c'était leur territoire, pareil pour le Kanak. Mais on pêchait le requin pour sa mâchoire. En Calédonie je me souviens j'étais pêcheur de requins. En vérité une ou deux fois seulement avec le père on est allé aux bouées relever les lignes qui se terminaient par un filin d'acier avec son hameçon où l'on accrochait en appâts un gros poisson pour le requin, souvent il avait tout mangé et n'était plus là à nous attendre bien sagement. Il avait tout cassé, tout bouffé, ou il avait senti l'entourloupe du pêcheur blanc, pareil pour le Kanak.
Je plantais des ananas sur un grand lopin de terre qu'on avait devant un grand bâtiment blanc qui aurait pu être un corps de ferme mais était un logement pour fonctionnaires comme on en attribuait avant pour ceux qui assuraient l'enseignement des blancs en brousse. En Calédonie je me souviens j'avais une plantation, j'étais planteur d'ananas. Enfin il ne m'appartenait que d'y travailler et de m'y piquer les mains. Mais ils venaient d'une propriété encore plus grande, de chez de vrais colons blancs mais c'est pas comme ça qu'on les appelait: on disait seulement les calédoniens blancs. Et le paternel directeur d'école connaissait la mère de Thomas, c'est elle qui les lui avait donnés parce qu'il s'entendait bien avec elle, sans doute parce qu'en Algérie il avait été lui-même ... mais ça c'est une autre histoire et peut-être aussi la même avec ses interminables prolongations ou ramifications si ce n'était l'arbre entier, la vieille souche qui venait prendre racine en des terres parfois lointaines.
Très vite cependant j'eus droit à la prison pour enfant. C'est comme ça et pas autrement que je parlerais des internats en Calédonie. On me transféra même de celui du Lycée Lapérouse à celui de Rivière Salée, puis retour à la case départ. Ne me demandez pas pourquoi, je n'avais que douze ans et ne savais pas très bien ce qui m'arrivait. Je plaiderais même innocent comme tous les coupables. Coupable d'être là au mauvais moment, d'y avoir vécu et grandi. Je revois encore cette grande tache de sang là où il y avait eu un échafaudage d'où un ouvrier était tombé. Elle est restée longtemps après et encore de ma mémoire ne s'est pas effacée. Il y avait l'encre indélébile qui tâchait mes vêtements parce que les grands s'amusaient avec leur stylo à m'en asperger et cette tâche de sang qui ne partait pas non plus, qui ne partira jamais. Les enfants se battaient. Les surveillants fermaient l'œil. C'était pas mieux que dans les prisons françaises dans les prisons d'outre mer. Avant moi sur l'île avait débarquée Louise Michel, ça m'aurait sûrement aidé d'avoir connaissance d'elle, comme un douloureux compagnonnage et j'aurais mieux compris les Kanaks et que la Calédonie ça avait été le bagne, pas une île paradisiaque. En Calédonie je me souviens j'étais bagnard.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire