De la chambre de ses parents jamais ne s'étaient élevés jusqu'à lui ces petits rires joyeux et c'était la femme d'Abel, son correspondant à Nouméa où il était interne, qu'il entendait. Il aurait aimé voir ainsi sa mère joyeuse quand c'est le souvenir d'une femme nue courant précipitamment vers la salle de bains, qu'il en avait gardée, et c'était sûrement après leurs ébats amoureux à elle la mère et à lui le père c'était-il dit quand il eut atteint non pas cet âge dont on parle comme étant l'âge de raison mais plutôt l'âge viril qui le trouva avec pas plus de raison qu'avant mais plutôt débordant de passion. La femme d'Abel était aussi mince qu'il était gros Abel, mais, chose étrange, il y avait autant de grâce dans cette femme mince que dans cet homme gros. Il croit aussi qu'il les avait aimé tout autant et plus que ses vrais parents. Il n'avait pourtant pas la même couleur de peau que lui mais qu'Avocat et Nakédé et Cimutru, et Wayéméné Hélène qu'il aimait comme on aime à cet âge où l'on ne sait pas encore vraiment bien ce que c'est qu'aimer. Il n'avait jamais non plus, n'en déplaise à Freud, autant désiré cette femme, c'est-à-dire la femme de son correspondant, que la femme de son père, et de l'entendre rire si joyeusement, comme il devrait aller de soi quand on s'offre une bonne partie de plaisir, lui plaisait et lui déplaisait à la fois car il n'en était pas la cause. D'ailleurs il ne saura jamais comment faire rire les filles qui est dit-on la première chose que l'on doit obtenir d'elles si l'on veut en obtenir plus. Il ne savait pas encore non plus tout à fait, ou bien qu'obscurément, ce que ce "plus" pouvait bien vouloir dire. C'est dans l'appartement du correspondant Abel Wadra et parmi de grands livres en cuir rouge, des encyclopédies, qu'il en trouva un qui devait faire toute son éducation sexuelle. C'était tabou dans ce pays de tabous qu'était la Nouvelle Calédonie et personne ne lui en parlait. Les encyclopédies étaient imagées. Son premier livre pornographique fut donc une encyclopédie et souvent il y allait davantage pour regarder ce qui y était représenté que pour lire ce qui y était écrit. Ce petit rire joyeux qui venait de la chambre il l'associa donc immédiatement à ce qui pouvait s'y passer et qu'il avait vu dans l'encyclopédie. C'était l'après midi, à l'heure de la sieste, qu'ils s'enfermaient tous les deux dans la chambre.
Un jour cependant elle n'avait pas rejoint Abel dans la chambre mais sommeillait sur le canapé du salon. C'est en tout cas dans une pose alanguie qu'il l'a trouva quand il allait pour se saisir de l'encyclopédie. Abel avait dû sortir et il ne se rappelait pas qu'il y eût d'autre personne que lui et la femme de son correspondant. Il en eut le souffle coupé et resta interdit de longues minutes à la regarder. C'était la première fois qu'il se sentait aussi attiré par le corps d'une femme et ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Il y avait aussi et tout aussi fort en lui ce sentiment d'interdit: c'était la femme d'Abel Wadra, et toujours les femmes lui avaient semblé appartenir à quelqu'un et que c'était un droit inviolable que celui de la propriété, que l'on pouvait allé jusqu'à se battre et à tuer pour défendre ce droit, cette exclusivité; et bien qu'il n'ait pas encore les mots pour exprimer tout cela il le ressentait aussi vivement que l'envie qu'il avait d'elle. Mais devant elle il ne pouvait pas non plus prendre l'encyclopédie et c'est un sentiment de honte qui l'envahi et son visage devint tout rouge comme s'il avait été pris en faute, mais elle n'avait pas ouvert les yeux, peut-être ne l'avait-elle même pas entendu venir: il marchait pieds nus, c'était une habitude que de marcher pieds nus et l'on sentait le sol sous ses pieds, sa fraîcheur quand il faisait chaud. Il ne pensait à rien non plus ou pas plus qu'un petit animal sensuel, livré à ses sens, à ce que ses yeux voyaient et c'était ce corps d'indigène (la femme d'Abel était de Lifou tandis que lui était de l'île de Maré) drapé dans les vêtements traditionnels qui était d'un tissu léger et fleurie qui lui collait à la peau, sûrement avait-elle chaud comme lui avait chaud, c'était l'heure de la sieste l'heure la plus chaude, d'une chaleur humide comme il y a sous les tropiques et colle à la peau, à cette peau noire et satinée dont il aurait prisé toute la valeur si elle avait été nue devant lui quand il n'en voyait luire et briller comme un joyau que les jambes et les bras. Et ce joyau n'était pas de pierre mais de chair et il avait envie de cette chair comme de la manger. Il avait faim d'elle et il devait retenir sa faim. C'était terrible. Il pensait n'avoir jamais eu aussi faim dans sa courte vie, dans sa vie qui ne faisait que commencer. Plus tard il aimera sans avoir aussi faim et mangera avec moins d'appétit. Mais cela il ne le savait pas encore. Heureusement sinon il aurait tenter l'impossible car cette femme ne lui était pas offerte et elle se serait sans doute refusée à lui. Il n'en était cependant pas sûr à ce moment là car il y avait dans sa disposition quelque chose qu'il ressentait comme un appel, un appel muet, un appel qui ne voulait pas se faire entendre ou que lui seul pourrait entendre, et il ne savait pas encore que c'était l'appel de la chair.
Jamais plus il ne put regarder la femme de son correspondant comme il l'avait regardé ce jour-là et bien que rien ne ce fut passer entre eux et qu'il eût quitter le salon sans même avoir pris l'encyclopédie avec lui pour l'amener dans sa chambre où il se livrerait à ces plaisirs solitaires qui ne le quitteraient plus et seulement par la force de l'imagination. Et il se l'était en effet imaginé, après l'avoir laissée seule se reposer dans le salon, tout en se masturbant à quelque distance d'elle et dans le plus grand silence. C'était la première fois, croyait-il. Ce qui ne put qu'ajouter à sa honte. Il y avait loin de ses plaisirs joyeux à son plaisir honteux, de son plaisir solitaire à ces plaisirs à deux. Mais l'amour qu'il avait pour Abel resterait intact, sans tâche, aussi que celui qu'il avait pour elle, sa femme. Comme il les avait aimé à tous les deux quoique pas de la même manière, ou plutôt à elle il n'avait pas été loin de l'aimer autrement et c'eût été dommage, non il ne regrettait rien, même si elle l'eut aussi désiré mais cela il ne le saura jamais, et en ce cas elle avait su aussi bien que lui le faire taire ce désir. Il ne croit pas non plus qu'ils auraient ri. Il n'avait jamais su faire rire les femmes, pas plus que son père à lui, tandis que Abel Wadra lui savait. Il n 'aurait pas voulu que la femme d'Abel Wadra courut comme sa mère précipitamment vers la salle de bain et lui laissa cette image honteuse, presque effrayante, de l'amour. Il préfèrait garder l'image de cette femme sur le divan, désirable et désirée, qui assoupit avait éveillé ses sens. Il aurait aimé savoir peindre comme Gauguin les femmes de couleurs. Il aurait aimé savoir les peindre puisqu'il ne savait pas les faire rire. C'était une triste consolation que d'en parler maintenant et cela encore il aurait aimé mieux savoir le faire. Décidément on ne lui avait rien appris et il devait tout apprendre par lui-même, mais si aimer ne s'apprend pas alors il aurait au moins su aimer sans trop le montrer, certes sans trop le montrer et si sans en rire sans en pleurer. Mais Dieu que la femme d'Abel Wadra était belle, elle n'aurait jamais été aussi belle que ce jour-là, ce jour-là où il aurait pu tout gâcher, où toute cette beauté aurait pu être souillée, et la propriété d'un autre, d'un autre qu'il aimait, violée.
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