Le crabe de palétuvier n'avait pas d'œil à proprement parlé mais ça ne l'empêchait pas de trouver ses petits yeux noirs et durs qui étaient à n'en pas douter ceux de son père quand il le regardait et peu importe s'ils étaient la culmination de petites antennes au bout arrondi et d'un noir foncé c'était bien lui qui le fixait ainsi. C'est vrai que le soleil tapait fort et qu'il y avait un bon bout de temps qu'il était là au bord de la rivière de Kouaoua, toujours le même bord qui était comme l'extrême limite où il pouvait trouver refuge et pêcher le crabe de palétuvier avec la nasse qu'il jetait à l'eau avec son appât au fond. C'était comme un panier à salade, en plus grand, qui s'aplatissait au sol et ne faisait panier que quand on le remontait. Mais de nouveau il s'aplatissait au sol et le crabe partait en crabe ce qui est de biais en dressant de grosses pinces menaçantes pour décourager toute tentative d'approche, et ça lui faisait penser au bras courts et forts du père quand il les agitaient menaçant et c'était comme les grosses pinces du crabe qu'il aurait fallu casser pour qu'ils desserrent leur étreinte quand il vous avait pincé, et encore. Il ne s'expliqua pas pourtant cette fureur qui lui prit contre le crabe de palétuvier. Il aurait dû être content de le pêcher après tout ce temps où il en avait même oublié ce qu'il était venu y faire sur ses bords boueux et puants près des palétuviers où venait mourir une pelouse galeuse aussi que boueuse et humide et chaude. Il en avait presque oublié la nasse jetée à quelques mètres du rivage et l'avait tiré de l'eau sans grande conviction ni peut-être même envie qu'elle ne fut pas vide comme elle l'était souvent. ça ne le dérangerait pas de rentrer bredouille, que le crabe ne soit pas au rendez-vous, qu'il n'ait pas faim surtout n'avait rien d'étonnant quand on pensait à tout ce que pouvait charrier la rivière d'eau boueuse qu'on eut dit fertile comme un champs de pommes de terre. A sa surface limoneuse il n'était pas rare de voir flotter des corps de poissons quand ce n'était pas d'autres charognes. Il se sentait bien, un peu seul, mais bien. Personne ici ne viendrait le déranger, le molester, lui gueuler dessus et peut-être aussi le ... ça lui mettait les larmes aux yeux rien que d'y penser. Il était dur au mal mais il y avait quelque chose qui lui faisait plus mal encore et qu'il était trop gamin pour le dire. Il aimait ses parents et c'était cet amour blessé qui lui faisait mal, plus mal que les coups. Alors il y avait la rivière et le crabe de palétuvier parce que chez lui on pêchait, et c'était pas pour passer le temps agréablement qu'on pêchait, parfois on vendait même le poisson aux tahitiens du coin tellement il y en avait. Son frère, un an de moins que lui mais plus costaud que lui il avait même été photographié avec un gros poisson qu'il tenait par la queue à bout de bras et à hauteur d'épaules parce qu'il était aussi grand que lui le poisson, mais il y en avait d'autres qu'il aurait même pas pu soulever de terre. Alors quand il ramènerait le crabe on lui demanderait pas où il avait été tout ce temps, même si parfois il pouvait douter de si on se rendait bien compte de sa disparition car il était coutumier du fait, dès que ça bardait à la maison et ça bardait souvent. C'est vrai qu'ils ramenaient, son frère et lui, toujours de sales notes de l'internat à Nouméa. Le crabe quand il l'avait vu, et il pouvait pas dire qu'il savait pas que c'était un crabe, mais tout de suite ça l'avait fait penser à quelqu'un qu'il aurait pas voulu tuer, qu'il croyait qu'il aurait pas voulu tuer, et c'est pourquoi il comprit pas cette envie qu'il lui prit de lui casser les pinces qu'il brandissait vers lui et ça lui avait d'abord fait peur que de les voir, aussi parce que c'était pas que ses pinces au crabe qu'il voyait, puis il les avait trouvé dérisoires et ça l'avait même fait rire mais d'un rire mauvais, il allait les lui casser ses pinces comme ça il pourrait plus les brandir contre lui. Et encore ses petits yeux noirs et farouches qui le fixaient rageurs. Il les lui crèverait bien si ça avait été des yeux qu'on aurait pu crever et cette impossibilité ferait qu'il ne s'en prendrait qu'aux pinces, ce crabe ne serait plus une fois sorti de ses mains qu'un mutilé de guerre. Comme il lui apparaissait grossier et maladroit il n'en serait encore que plus grossier et plus maladroit quand il lui aurait casser les pinces. ça lui ferait un bien moins joli trophée à rapporter à la maison et les pinces faudrait pas qu'elles se vident de leur chair non plus. En temps normal il aurait pensé à tout ça mais cette fois-là il fallait croire qu'il avait plus sa tête à lui. Ce crabe c'était pas qu'un crabe il le voyait bien mais il se l'expliquait pas pour autant. Il lui en voulait c'est tout et ça devait être parce qu'il avait été bien tranquille un moment, sans qu'on le dérange, sans qu'on vienne l'inquiéter. Il avait regardé longtemps le gros palétuvier en face, si longtemps qu'il avait fini par le trouver beau avec ses racines noueuses qui effleuraient la surface de l'eau et surtout très réconfortant, très rassurant dans son immobilité, c'était comme un gros bonhomme pacifique qui se tenait là à ses côtés sans rien dire, juste pour qu'il se sente un peu moins seul. Puis il avait fallu qu'il tire ce crabe de l'eau. C'était plus dans la boue qu'il remuait ce crabe sinon dans sa boue à lui, ce fond fangeux en lui qu'il remuait, jamais il s'était senti remuer comme ça ni imaginé qu'il y ait en lui tant de boue comme dans le fond de la rivière de Kouaoua, on s'y enfonçait jusqu'aux genoux au gué où un jour son frère et lui escortés de Kanak avaient traversé et c'était qu'ils cherchaient un endroit tranquille eux aussi mais pour se bagarrer. C'est ce qu'il voulait le crabe en agitant ses pinces, la bagarre. Eh bien, pour une fois il s'y refuserait pas, peut-être même que pour une fois c'est lui qui aurait le dessus. Et puis c'était son endroit tranquille à lui où justement il venait pour ne pas être battu. Il ne serait pas battu alors et il allait lui casser les pinces au crabe. Mais c'était pas facile de l'approcher sans se faire pincer. Il fallait pas qu'il le perde non plus, il allait vers la rivière et tout de travers qu'il y allait, ce qui rendait la pente encore plus penchée. Qu'il en avait de la force dans les pinces, on aurait dit que toute sa force était dans ses pinces. Les briser. Les briser c'était briser sa force. Qu'il était ridicule maintenant qu'il avait perdu ses pinces et qu'il agitait comme des membres fantômes. Il était aussi devenu inoffensif. Il le jetterait dans une marmite d'eau bouillante et le regarderait bouillir à petit feu et ses yeux rougir et ses pinces comme des armes inutiles reposer à côté de lui. Mais il ne le mangera pas.
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