samedi 13 mai 2023

Le petit Blanc et la terre Kanak


Lui, le petit Blanc, en Nouvelle Calédonie, il n’avait rien compris quand son ami Kanak Avocat l’avait amené sur les terres de la tribu et lui avait dit que c’était à sa mère et aux autres, à la tribu, et que c’était la coutume, parce que pour lui, dans son pays, ce qui était à l’un n’était pas aux autres ; mais le pire n’était pas que lui le petit Blanc n’y ait rien compris mais qu’aucun Blanc, même averti de la coutume Kanak, n’y comprenne toujours rien ; c’est qu’il fallait aussi avoir lu ces quelques pages sur la propriété de Rousseau dans le Contrat Social, et pas seulement de les avoir lus, mais que ces dernières les renvoient comme elles l’avaient renvoyé à lui le petit Blanc à ce jour et à ce pays lointain sur les terres coutumières, et à ce que lui en avait dit son ami Kanak, Avocat. Il croyait en effet entendre Avocat quand c’était Rousseau qui lui disait : « En général, pour autoriser sur un terrain quelconque le droit de premier occupant, il faut les conditions suivantes. Premièrement que ce terrain ne soit encore habité par personne ; secondement qu’on n’en occupe que la quantité dont on a besoin pour subsister : En troisième lieu qu’on en prenne possession, non par une vaine cérémonie, mais par le travail et la culture, seul signe de propriété qui au défaut de titres juridiques doive être respecté d’autrui. » Il aurait juré qu’Avocat ne lui avait rien dit d’autre que cela sans jamais lui parler de titres de propriété qui étaient tout ce qui pouvait montrer et prouver dans le pays d’où il venait lui le petit Blanc que ces terres lui appartenait. Comment l’aurait-il  cru et compris quand ne l’aurait pas davantage crus et compris tous les Blancs qui pensent que les Kanaks n’ont pas le sens de la propriété alors qu’ils sont au plus près de comment pouvait la penser et la fonder en droit Rousseau et pas seulement Rousseau mais aussi Locke. Laissons Locke, Rousseau à lui seul peut faire autorité ; car Rousseau n’était pas contre la propriété et le droit de propriété mais il serait sans doute bien étonné lui-même que son sens de la propriété fut davantage celui du Kanak que celui de l’homme blanc. Et il écoutait encore Rousseau car il lui semblait toujours entendre Avocat : « De quelque manière que se fasse cette acquisition, le droit que chaque particulier a sur son propre fond est toujours subordonné au droit que la communauté a sur tous, sans quoi il n’y aurait ni solidité dans le lien social, ni force réelle dans l’exercice de la Souveraineté ». Allez dire cela à un propriétaire blanc, à un calédonien blanc par exemple, et il va vous recevoir à coup de fusil. Il croira pourtant être dans son bon droit, légitime à le faire, comme il l’était quand le pays des Blancs lui donna la terre des Kanaks, de la tribu, de la coutume, pour en faire sa propriété que légitimait maintenant un bout de papier, comment cela aurait-il pu en être autrement : il n’en était pas le premier occupant, et on ne lui demandait pas de la travailler mais de la défendre comme on défend une conquête (par les armes).

Mais lui le petit blanc qui avait grandi et une fois de retour au pays des Blancs avait lu Rousseau n’en appelait pas à la terre Kanak (il eut fallu  pour cela qu’il fut Kanak) mais à reconsidérer les fondements de la propriété et plus que la contester voir comment on a pu s’éloigner de ce qui la légitimait sur le plan humain comme sur le plan social ; ce qui amènerait inéluctablement à voir d’un autre œil (sans doute moins méprisant) la coutume et le droit coutumier (avant qu’il ne tombe dans l’oubli), et c'était comment les Kanaks habitaient la terre avant que ne vienne l’homme blanc leur dire comment il fallait l’habiter, car, quand on voit comment elle est habitée, c'est-à-dire occupée aujourd’hui, on ne voit plus qu’inégalités et injustices, richesses et pauvreté. Faut-il alors souhaiter la bienvenue au monde des blancs à nos frères Kanaks qui auraient oubliés la coutume et connaîtraient l’envie, l’avidité (le jamais assez), la cupidité (toujours plus) car Locke écrivait : « Si l’on passe les bornes de la modération, et que l’on prenne plus de choses qu’on n’en a besoin, on prend sans doute, ce qui appartient aux autres. » Avocat n’avait pas su lui montrer où commençaient et où finissaient les terres de la mère, de la tribu, de la coutume ; et comment l’auraient-il pu s’il n’y avait pas de bornes, pas de haies ou de barrières ou de clôtures, comme il y en avait dans le pays des Blancs. Et cela, mais lui le petit Blanc ne le savait pas encore, parce que les bornes de la modération étaient en l’esprit Kanak, parce qu’elles étaient celles de la coutume et d’Avocat qui ne prit de la terre mère et nourricière et tribale et coutumière que ce dont il avait besoin pour se nourrir, puis il dit au petit Blanc qu’il reviendrait pour la travailler. Sans doute ne la travaillerait-il pas beaucoup, non pas qu’il fût fainéant (comme il avait entendu les Blancs dire des Kanaks) mais que n’en ayant pas non plus retirer beaucoup sinon juste pour sa consommation, il rapporterait l’igname et le taro et le manioc à sa mère, il n’y avait aucune raison qu’il exigea beaucoup d’elle, la terre, ou plus qu’elle ne pourrait lui donner : le mode de culture Kanak n’était pas le mode de culture du pays d’où venait le petit Blanc. 

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