Leroy il s'appelait. Il se souvenait de ce nom après tant d'années et était même allé le chercher sur Google: "Leroy Nouvelle Calédonie" qu'il avait donné comme indications au moteur de recherche parce que ça le renvoyait aussi en Nouvelle Calédonie quand il n'était qu'un adolescent chétif et souffreteux. Ses parents l'avaient envoyé à l'internat de Nouméa et à l'internat de Nouméa il y avait connu Leroy, de son prénom il ne s'en souvenait plus, tout le monde alors l'appelait Leroy. Il était encore là-bas mais sur le point de départ qui était le point de retour en France quand il entendit dire que Leroy se serait tué dans un accident de moto, à moins que ce ne soit l'autre, dont il avait oublié jusqu'au nom, mais qui était toujours avec Leroy, son complice, qui s'était tué en accident de moto, le truc c'est que ça lui fit de la peine comme s'il se fut agit de son meilleur ami quand il venait de perdre l'un des pires de ses ennemis qui étaient donc deux à l'époque, à cette époque soi disant dorée de l'enfance et dans un de ces pays soi disant de rêve du Pacifique. C'est pourquoi ami ennemi il ne savait plus très bien parce qu'il disait aussi que le meilleur ami pouvait cacher le pire ennemi mais découvrait maintenant que le pire ennemi pouvait cacher un ami parce qu'il réveillait sa sensibilité qui ne devrait jouer que pour son meilleur ami. A Leroy Nouvelle Calédonie il crut retrouver sa lignée dans des vieillards dont la rubrique nécrologique avait retenu le nom et lui annonçait le décès. C'était tous des vachers dont certains d'entre eux avaient gagné en célébrité. Et il se rappelait lui que Leroy avait dit à Rosina qu'il venait d'une famille de vachers mais il avait précisé aussi d'anciens bagnards, ce qui le turlupinait un max à Leroy d'être un descendant de bagnards, mais aucun faire-part de décès n'avait retenu ça, c'était pas un passé glorieux et que tous les "caldoches" tachaient d'oublier sur le Caillou, c'est comme ça qu'on appelait l'île de la Nouvelle Calédonie, le Caillou, qui avant de recevoir un internat avait reçu un bagne, c'est pourquoi il disait lui que l'internat c'était ni plus ni moins qu'un bagne pour enfants et c'était pas étonnant alors qu'il y eut vécu avec des descendants de bagnards, les "caldoches" qui sans doute juste retour des choses et revanche des temps s'étaient transformés pour lui le zoreil (c'est comme ça que les calédoniens blancs, les "caldoches", appelaient ceux venus de métropole) en tortionnaires. Il y avait de la marge entre ce vacher auréolé de gloriole post mortem et son ex bourreau. Car le vacher Leroy on était venu l'interviewer de son vivant. C'était un digne représentant des vachers, d'une famille de vachers, à en croire les gants qu'on prenait pour lui parler. C'est vrai qu'ils étaient pas commodes les Leroy, qu'ils avaient un caractère bien trempé les Leroy, et en écoutant sur Internet ce qu'il disait il crut réentendre cinquante après la voix de Leroy parce que s'était bien un Leroy qui parlait. Et une rage contenue, une rage qui devait avoir de l'âge, contenir des siècles de rage qui en troublait la voix. Il parlait du métier de vacher qui n'était pas un métier facile et quand on lui demandait pourquoi il le faisait alors ça semblait réveiller toute cette rage: "comme si on lui avait proposé autre chose à faire". C'est vrai qu'aux bagnards quand ils finissaient leur peine on leur donnait une terre Kanak et un fusil pour la défendre des Kanak, c'étaient eux les pionniers et descendants de pionniers qui avaient colonisés l'île et ça avait pas été facile et ça l'était toujours pas, alors qu'on les fasse pas chier avec la noblesse de leur tâche et du travail de la terre et de l'élevage des bêtes et des rodéos (c'était devenu Leroy une figure du rodéo calédonien) comme avec ce nouveau parlé "humanitaro-journaleux". Il traduisait là un peu le ressenti des Leroy qu'il croyait aussi un peu connaître et surtout mieux que le journaleux qui l'interviewait. Maintenant il comprenait mieux aussi ce qui s'était passé entre eux à l'internat.
Il ne prenait plus sa douche qu'en cachette, pas avant de se coucher, mais après, quand tout le monde dans le dortoir s'était couché et dormait, parce que sinon il prenait des coups de fouet. Y avait que des vachers et fils de vachers et petit fils de vachers qui pouvaient manier le fouet comme Leroy maniait le fouet, et Leroy l'avait montré à son ami et complice qui faisait comme lui et ça claquait dans son dos les coups de fouet, parce qu'il avait eu le temps de se retourner (à force d'en prendre c'était devenu comme un réflexe) et de se protéger les parties quand il avait pas eu le temps de se retourner sinon ça faisait trop mal, mais ça glissait aussi dans les douches et s'il se sauvait il tombait sur le carrelage mouillé et ça faisait mal aussi de tomber sous les coups de fouet. En fait, en guise de fouet, c'étaient des grandes et longues serviettes de bain que Leroy et son complice utilisaient et maniaient il fallait le reconnaître comme lui n'avait jamais réussi à faire avec la sienne de serviette qu'il mouillait aussi pour se défendre de ses agresseurs et à la manière de ses agresseurs, mais lui il était pas vacher ni fils de vachers ni petit-fils de vachers, son père à lui était un fonctionnaire français qui n'en saurait rien de tout ce qu'on lui faisait, parce qu'il se garderait bien de lui dire, et parce que son père à défaut de fouet maniait la ceinture pour le corriger, et c'était pas mieux ce qu'il lui faisait son père avec la ceinture, et ça faisait tout aussi mal qu'un fouet. Mais sa serviette a lui elle claquait pas comme celle de Leroy, en tout cas pas aussi fort que celle de Leroy, et atteignait moins souvent sa cible, c'était un combat inégal, non, il prendrait sa douche après, quand ils dormiraient Leroy et son complice, parce qu'ils finiraient bien par allé se coucher Leroy et son complice plutôt que de rester à l'attendre comme ils devaient restés à l'attendre parce qu'il ne les voyait pas lui quitter les douches à Leroy et son acolyte qui était peut-être celui qui se tuerait en moto plus tard parce que Les Leroy c'est à cheval qu'ils montaient eux et après le bétail qu'ils s'en prenaient d'habitude les Leroy à coup de fouet et lui c'était pas du bétail, mais il devait se faire la main sur lui Leroy. C'est le métier qui entrait. Parce qu'il devait être qu'un apprenti vacher Leroy à l'âge qu'il avait alors et à lui il lui avait pas encore poussé des cornes, que c'est les femmes qui vous font pousser les cornes et lui il connaissait pas de femmes encore, et c'était qu'un novillo inoffensif à qui il était facile et sans risque de s'en prendre. Peut-être qu'il était mort le Leroy qu'il avait connu. Peut-être que le bourreau était mort avant sa victime. Ça lui ferait pas plaisir non plus à lui de l'apprendre, il en aurait comme un petit pincement au cœur, c'est bête à dire mais à Leroy il l'aurait bien tué s'il avait pu sur le moment, sur le moment où il le fouettait avec sa longue serviette au bout mouillée tenue par ses longs bras de vacher en herbe, de vacher de merde, mais maintenant c'était trop tard, il y avait comme péremption, et puis il revoyait aussi Leroy qui restait à l'internat le Week end quand beaucoup s'en retournaient chez eux et qu'il avait vu sur le visage de Leroy un peu de cette douleur qu'il savait bien lui de quoi elle venait, de ce que personne ne venait les chercher, de ce qu'ils étaient un peu comme les oubliés de la terre, lui et tous les Leroy de la terre, alors qu'ils viennent pas à eux les journaleux avec leur discours "humanitaro-journaleux" parce que ça marcherait pas de se faire de l'argent sur leur détresse à lui et aux Leroy comme sur celle de l'humanité souffreteuse. Parce que qui sait si ce Leroy qu'il avait vu sur Internet c'était pas le Leroy qu'il avait connu à l'internat et qui avait vieillit tout comme lui et qui sait si l'âge les avait pas rapprochés, s'ils étaient pas tous les deux des victimes, des victimes et des bourreaux à la fois, parce que c'est ça que les humanitaro-journaleux ne comprendraient jamais.
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