samedi 11 mars 2023

La tribu des hommes

 

Encore aujourd’hui, Avocat, je me souviens de toi qui me disais que tu avais plusieurs pères quand le tien tu ne l’avais pas plus connu que moi j’ai connu le mien, mais la tribu de Kouaoua regorgeait de pères pour toi. Je parlerais en ce qui me concerne de la tribu des hommes qui est encore plus étendue que la tribu de kouaoua, et ajouterais que parmi les nombreux pères que j’y ai trouvé aucun d’eux ne m’a battu comme celui qui était tenu pour être le mien. Mais comme je n’en avais encore qu’un je ne pouvais pas te comprendre Avocat ni comprendre la coutume de ton pays kanak. Elle est cependant plus juste que nos lois qui ne font malheureusement pas tout pour nous, tandis que vos coutumes font beaucoup pour vous. Ainsi on dit que la famille est mourante mais ce n’est pas de la famille des hommes qu’on parle sinon d’une vieille institution étatique (et rachitique) pour ceux qui se sont retrouvés un jour sans tribu : les hommes blancs que là-bas sur la Grande Terre vous appelez les zoreils. Sache qu’ici et pour cause on vit plus mal le fait de n’avoir pas connu son père où sa mère, et c’est qu’ils confondent les personnes et les sentiments pour s’accrocher à ceux qui n’en n’ont jamais eu pour eux et n’en n’auront par conséquent jamais ; quand plutôt que de les rechercher en vain il devrait, mais ils n’ont pas reçu ton enseignement et ne peuvent pas suivre ton exemple, prendre père ou mère en chacun ou chacune qui vis-à-vis d’elle ou de lui se comporte comme tel, ne désespérant pas ainsi de n’en avoir pas. C’est alors que j’appris que le droit établi n’établissait rien, car s’il n’y avait rien il ne faisait pas qu’il y ait quelque chose, que l’on puisse appeler lien familial, mais qu’il pouvait s’établir de lui-même ce lien et de par la nature humaine qui s’y prêtait, tandis que la loi de son propre chef ne pouvait forcer qui n’en ressentait aucun. Et votre coutume plus souple que notre loi est aussi plus le signe du vivant. Sous votre coutume j’aurais été moins malheureux ou heureux plus longtemps, car je le suis maintenant que j’ai compris que nous étions tous membres de la tribu des hommes où il y a autant de frères, de sœurs, et de parents, que nous en voudrions avoir. Alors je te passe le bozou comme on dit dans ton pays d’outre mer et rappelle à notre mémoire notre père commun et défunt, correspondant à Nouméa, Abel Wadra de la tribu de Maré je crois, à toi mon frère Kanak qui de quelques ans était mon aîné et te demande de me pardonner s’il fallut tant d’années pour qu’arrive jusqu’à moi l’esprit qui déjà animait tes ancêtres. J’ai moi-même aujourd’hui l’âge d’être père et grand-père mais n’ayant pas d’enfants je n’aurais pas non plus de petits enfants, crois-tu que pour autant je m’en lamente, non, bien au contraire, j’ai tous ceux de la terre que je voudrais et qui en tant que tel me voudraient, car j’ai l’âme d’un père et celle d’un grand-père, je la sens en moi comme toi Avocat tu peux sentir en toi l’esprit de tes ancêtres ; ce n’est pas mettre au monde qu’il faut pour cela mais être au monde et dans la tribu des hommes.

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