Tayeb a mis son petit chapeau, chaussé ses mocassins, et ainsi apprêté est sorti faire un tour qu'il a dit, mais Tayeb ne sort pas faire un tour comme moi je sors faire un tour et la rue n'est pas pour Tayeb ce qu'elle est pour moi. Il y a entre Tayeb et moi quelque chose qui s'est perdu et que je crois Tayeb est à chaque fois déçu de ne pas trouver, quoiqu'il ne saurait dire quoi.
C'est quand je revois mon frère sortir dans les rues de Motril, une petite ville agricole et industrieuse de la province de Granada en Espagne que je comprends mieux Tayeb. Mon frère avait une façon sans doute inconsciente de bomber le torse et il saluait à la ronde tout autant qu'il était salué. C'était sa sortie dans les rues de Motril sans but particulier ou autre que celui-là qui semblait le motiver.
Quand je sors et je sors moins, qui sait si pour cela, je n'envisage pas une seule seconde d'être reconnu ou de reconnaitre, je ne salue pas et je ne suis pas salué; il manque à ma promenade la société des autres, mais je ne la sollicite pas plus qu'elle ne me sollicite; je sors prendre l'air et l'expression rend bien ce rien que je sors prendre.
Ce rien cependant doit peser à Tayeb car je ne crois pas que Tayeb fasse l'effort (que je ne fais plus) de s'habiller pour rien. Mon frère m'avait fait part du plaisir qu'il avait à se promener ainsi dans les rues de Motril, c'est ce plaisir qui doit manquer aux sorties de Tayeb. Quant à moi j'ose dire que cela ne me manque pas, plus, que le contraire ne serait pas forcément pour me plaire.
La rue comme un lieu de sociabilité quand c'est la nature que je vais chercher quand je sors de chez moi, et je ne vois pas les rues animées sinon de solitaires comme moi. Il m'arrive cependant de saluer et que l'on réponde à mon salut; d'un côté comme de l'autre on est surpris, oserais-je dire agréablement surpris, ce n'est pas toujours le cas et l'on ne voudrait pas déranger.
J'ai vu mon frère s'arrêter dans les rues de Motril et discuter, Tayeb n'est pas encore rentré de sa sortie, peut-être a t-il trouvé avec qui discuter, mais la plupart du temps il dit qu'il n'a pas aimé le regard des gens et qu'il a même craché par terre. J'ai moi même regardé des gens qui ont ensuite crachés par terre: à croire qu'on ne sait plus saluer ni regarder sinon mal, de travers.
La rue comme un lieu d'insécurité aurait pris la place de la rue comme un lieu de sociabilité et si ce n'est pas une réalité ce serait tout du moins un sentiment partagé qui ferait qu'on se regarde mal, de travers, et qu'on ne se salue plus. A quoi bon le petit chapeau de Tayeb et le torse bombé de mon frère si la rue n'est plus ce qu'elle était.
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