Tout le monde regardait dans la même direction. C'était suffisant pour qu'il détourne le regard. Il n'aimait pas les attroupements. Il n'aimait pas non plus que l'on fit que tout le monde regarde dans la même direction. Mais voyons, c'était du Street Art. Saint-Maur commémorait le Street Art. Un artiste était venu avec ses bombes et avait eu tout loisir de peindre une panthère noire ou bleue peu importe, sur le mur d'un local destiné jusque-là à d'autre usage, peu importe. Puisque aucunes forces de police ne l'avaient dérangé dans son travail. Elles étaient là cependant et c'était pour, entre autre, car il ne doutait pas que cela fut accompagné de discours bienveillants, que l'on pu en toute quiétude admirer le travail de l'artiste consacrant le Street Art comme un art à part entière. Il n'en fut pourtant pas toujours ainsi. Et tout le monde s'en réjouirait. Tout le monde aimait les combats d'arrière-garde comme tout le monde aimait les arrières mondes car il y avait des combats d'arrière garde comme il y avait, selon Nietzche, des arrières mondes, et c'était toujours pour nous faire mieux accepter le nôtre de monde. Ainsi, qui n'était pas contre l'esclavage? et qui n'était pas pour le Street Art?, c'étaient donc ce qu'il appelait lui des combats d'arrière garde. Ils pouvaient être menés à la fois par le plus parfait révolutionnaire comme par le plus grand bourgeois, mais c'était surtout des aussi modestes bourgeois que modestes révolutionnaires qui pouvaient sans risque pour le bourgeois faire valoir le révolutionnaire. C'est pourquoi Saint Maur pouvait recevoir le Street Art comme elle pouvait recevoir la révolution sans qu'il y ait péril en la demeure. Par ailleurs sa richesse ou meilleure fortune que tout autre ville moins bourgeoise lui permettrait de couvrir les frais de cette fête aux allures populaires. Et puis c'était une panthère qu'on y avait peint. Ce n'était pas sans lui rappeler l'abondance de ses reportages animaliers à la télé et en particulier de quelques uns sur la Nouvelle Calédonie où l'on parlait davantage de faune et de flore que de la population autochtone qui posait problème et l'on en parlait alors qu'on ne pouvait plus éviter d'en parler. Sinon l'on parlait folklore et bientôt tout ne serait plus que folklore (c'est-à-dire comme noyé dans le chloroforme).
Le Street Art ne faisait-il pas ses entrées dans le folklore? N'était-il pas propre à une certaine faune? Ou gagnait-il ses lettres de noblesse? Etait-il en passe de devenir de l'art? En tout cas il avait souvenance d'un temps où la chasse était ouverte à tout porteur d'une bombe susceptible d'en badigeonner les murs de la Capitale. Dans le métro parisien un coup de feu avait même été tiré une nuit en direction d'une bande de graffiteurs opérant sous tunnel. Les journaux en avaient parlé. Et plus récemment il avait lu de Norman Mailer dans Morceaux de bravoure et ce qu'il intitulait Pièces plutôt qu'articles, La foi du graffiti. Il pouvait y lire ce qui ne l'étonna pas en regard de ce qu'il en savait et ça se passait à New York sans doute au même moment où il avait pu être témoin des mêmes scènes et de la même chasse aux graffiti (pas encore du Street Art) à Paris: "Un jeune garçon est mort sous une rame de métro et un autre a failli mourir brûlé à cause d'une bombe inflammable ayant touché une étincelle; oui l'horreur pesait sur le mouvement et des patrouilles surveillent les entrepôts et ferment les entrées." Oui, il lui fallait avouer maintenant qu'il avait été plutôt choqué par le fait que son collègue, car il travaillait alors à la RATP comme agent de sécurité, ait pu tirer. Mais il ne le savait que trop bien, c'était sous la peur et la pression: les jeunes étaient plus fort en nombre et plus rapides aussi, ils leur échappaient, seul une balle aurait-il pensé pouvait les retenir. Quant à la pression c'était la pression des ordres reçus d'en haut. Il fallait mettre fin au plus vite à cette déprédation des lieux publics (pratiquement tous les trains de la Ratp étaient tagués) aussi que les murs dans les couloirs qui recevaient les signatures de leurs auteurs. Il pouvait encore lire dans La foi du graffiti de Norman Mailer: "ils passèrent près d'une pancarte: NE POLLUEZ PAS. GARDER VOTRE VILLE PROPRE."
Oui, cette époque qu'il avait connue semblait révolue et les dit alors pollueurs auraient reçu une reconnaissance tardive, du moins pour certains d'entre eux, du moins pour certains d'entre eux c'étaient maintenant des artistes du Street Art et tous ceux qui allaient louer leur travail et leurs mérites ne faisaient que mener un combat d'arrière garde, interviendraient quand ils ne posaient plus problème, quand ils n'étaient plus source de pertes mais de profits, car tout l'intérêt et l'intelligence de la société était de tirer profit de tout et de tous, et sans doute y avait-elle réussi aussi avec les pollueurs, pardon, avec les artistes du Street Art. Mais il aurait aimé les voir lui tous ces défenseurs du Street Art, tous ces combattants des combats d'arrière garde, quand le combat faisait rage et que comme en tous les temps troubles que peut traverser une société personne ne sait très bien où est la morale et où est le droit, le bien ou le mal, si du côté de la société ou du côté de l'humain, à moins d'être comme lui, de ne pas avoir perdu l'homme de vue, l'homme qui est toujours en butte contre la société, à chaque fois en tout cas qu'il veut se réaliser ou distinguer en tant qu'homme. Norman Mailer dit en tant qu'artiste: "L'acte délictueux a toujours eu un côté artistique… aucun délit ne peut être aussi automatique qu'un processus de production… mais les écrivains de graffiti étaient à l'opposé des délinquants puisqu'ils franchissaient les étapes de la délinquance dans le but de commettre des œuvres d'art"
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