Je voyais ce jeune homme tard dans la nuit et je crois que j'étais le seul à le voir dans le sens où il ne s'aperçut pas de mon passage et je sus aussitôt que je le connaissais déjà quoique très peu. Je me rappelle d'une photo d'il y a longtemps où je figurais et surtout de ce qu'il me surprit d'y trouver un couple que je n'avais pas vu alors et qui lui m'avait regardé comme je regardais ce jeune homme dans la pleine force de l'âge au milieu de ses amis et savourant un moment de vie dont il n'aurait pas plus souvenir que de m'avoir vu car il me connaissait comme je le connaissais.
Mais il est faux de dire cela: jamais quelqu'un ne nous connait comme nous le connaissons ni ne nous voit comme nous le voyons. C'est beau de saisir un être humain dans l'élan de sa vie, il est de la même beauté, car cette beauté ne lui appartient pas en propre, qu'un cerf surpris, par le passé et tandis que j'y courais encore seul et librement, dans la forêt de Fontainebleau. Il y avait en lui une certaine insouciance que je croyais remarquer et qui est aussi inconscience du temps qui passe, et c'est qu'il est encore lui-même dans ce qui passe.
Tandis que je suis comme cette photo un arrêt sur l'image, arrêt qu'il ne prendrait pas la peine de prendre emporté comme il le serait dans l'élan de la vie et je reviens sur ce mot car il me semble que c'est ce qui porte la jeunesse, qu'elle est en plein élan de la vie, car là encore cet élan ne leur appartiendrait pas en propre mais appartiendrait plus aux forces de la vie qu'on dit aussi les forces de l'âge et il était en pleine force de l'âge; et comme il faisait chaud avait ôté sont tee-shirt pour exhiber un corps plat et lisse qu'on aurait dit sans muscle mais qu'on devinait souple et agile et léger et capable de traverser le temps avec cette même souplesse et agilité et légèreté.
J'aimerais ce jeune homme comme si c'était moi ou voilà une homosexualité latente se demanderait qui tomberait sur ces lignes quand je peux seulement regarder plus librement les hommes que les femmes parce que je m'en émeus moins et qu'il m'en sera moins fait grief. Aussi que je connais plus d'hommes que de femmes parce que j'ai dit et maintiens que je connais ce jeune homme tandis que je ne connais vraiment aucune femme, j'entends suffisamment pour la regarder sans qu'elle en soit dérangée. Il est brillant mais ne le sait pas encore trop et l'avenir que je lui prédis tient plutôt à la sensibilité que je lui connais, et ce qu'elle lui réserve comme déconvenues me le fait aimer davantage.
Il fait médecine et joue aux échecs à l'aveugle. Il a dû cependant faire une année ou deux des études de physique pour relancer ses années de médecine, Il avait échoué en première année. Mais c'est quand on lui parle qu'on reconnait à la douceur de sa voix sans aspérités qu'il est encore jeune et tendre. On a sans doute vu beaucoup de jeunesse se perdre en perdant la douceur de cette voix sans aspérités, mais repose encore en lui comme en toute jeunesse l'espoir d'une humanité meilleure. Enfin, peu importe ce qu'il en sera, mon émotion est toute poétique et c'est ce moment poétique que j'aurais aimé rendre, semblable à celui que la nature peut nous procurer parce qu'il est une nature de l'homme, changeante, naissante, croissante, mourante, comme toute nature qu'il lui est donné d'observer.
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