Un, deux, trois... ça venait des bords de Marne, une voix qui se voulait forte, appuyée, comptait; un entraîneur, un coach, comptait: un, deux, trois... Il avait compté lui-aussi et, il avait eu beau varier les exercices, invariablement il comptait: un, deux, trois... Pendant dix bonnes années il avait compté: un, deux, trois...dans les salles de culture physique de la région parisienne, oui, à raison de huit à dix heures par jour il avait compté. Les heures il ne les comptait plus mais le nombre de répétitions et de séries il les comptait et cela faisait au total, au cumul, beaucoup, beaucoup plus à compter. Alors quand il entendait compter ça lui faisait froid dans le dos et il comprenait que c'était ce qui lui avait le plus coûter jadis: compter. L'exercice, l'effort, le travail de force, ça l'avait jamais rebuté à lui mais compter, compter c'était trop répétitif, il n'avait jamais pu s'y faire. Ce job de prof de gym dans les salles s'y y avait pas eu à compter qu'il se disait... Il pouvait pas comprendre, il aurait pas aimé ça non plus qu'on compte pour lui, à l'armée déjà le une deux ça l'avait saouler, jamais il avait voulu marcher au pas, pas de défilé du 14 Juillet pour lui, pas de une deux, alors un, deux, trois...Rien que de penser à ce jeu des chiffres et des lettres qu'il voyait quand il allait chez sa grand-mère, comment elle pouvait aimer ça la grand-mère, mais il fallait qu'il s'y fasse si ça passait à la télé c'est que les gens aimaient ça compter et aussi qu'on compte pour eux. Un, deux, trois... Il avait tout essayé comme de varier le nombre de répétitions puis le nombre de séries selon les exercices mais il fallait toujours compter et c'était toujours passer par un, deux, trois... La nuit il lui était même arrivé de se surprendre à compter et c'était comme d'être réveillé par un cauchemar. Un, deux, trois... ça venait des bords de Marne, ça ne venait plus de lui, et pourtant...Un, deux, trois... C'était pareille à une torture, si on avait voulu le torturer il aurait suffit de compter: un, deux, trois... et un peu plus: un, deux, trois, quatre, cinq... ça aurait marché aussi car il allait jusqu'à dix lui et parfois jusqu'à vingt, non il n'aurait pas supporté qu'on compte. Le supplice de la goutte d'eau, on lui en avait parlé, et ça l'avait étonné qu'une simple goutte d'eau mais c'étaient des gouttes d'eau que l'on ne pourrait s'empêcher de compter qui vous tortureraient. Il y avait pire cependant à ses yeux, pire à ses yeux qu'à ses oreilles, et c'était cet enfermement mental qu'il ressentait quand on comptait, une prison gardée par des chiffres qu'il se représentait. Quand il avait quitté les salles c'avait été comme une grande libération, c'avait été pour remplacer la culture physique par la course à pied, c'avait été pour remplacer les chiffres par ces mots que l'on pouvait lire sur les tee-shirts que portaient certains joggeurs épris comme lui de liberté: "there's no finish line". Mais c'était pour les coureurs des bords de Marne que le coach comptait: un, deux, trois...Ils faisaient sans doute des exercices, des exercices qu'on pouvait faire en salle, des exercices où il fallait compter, où la répétition comptait: un, deux, trois...
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire