Il y a ces deux bonhommes que je voyais et ne revois plus et aimerais revoir se promener sur les bords de Marne et y bavarder comme ils y bavardaient parce que je crois que l'air des bords de Marne leur convenait aussi qu'ils convenaient aux bords de Marne par l'air qu'ils avaient.
J'ignorais à qui ils me faisaient penser et pourquoi à la fois ça ne m'étonnait pas et ça m'amusait plutôt de les voir sur les bords de Marne entre Saint-Maur-des-Fossés et La Varenne. Mais comment aurais-je pu le savoir si je me les étais toujours représentés sans jamais les voir.
Ma lecture de Bouvard et Pécuchet remonte à bien longtemps mais c'est sûr maintenant c'est à eux que je pensais en les voyants et c'est eux maintenant qui manquent aux bords de Marne où ils discutaient âprement bien que poliment et prenant en passant le temps de me saluer.
Le vif de la conversation parfois aussi les arrêtait, mais jamais ils ne s'arrêtaient de parler entre eux. Je voyais bien qu'ils auraient aimé aussi me mêler à leur conversation et c'est en quoi il me paraissait qu'ils devaient aborder les thèmes si chers à Bouvard et Pécuchet.
Je ne pourrais ici en faire mémoire ne m'en souvenant plus moi-même, mais je sais que les hommes parlent plus bas quand ils parlent affaire et froncent un peu plus le sourcil que ces deux là qui auraient été à la fête si La Grande Librairie et ses invités s'étaient joint à eux.
Il y a des amoureux sur les bords de Marne, qui reviennent comme revient le printemps, et, en toutes saisons, des joggeurs et des amateurs de marche nordique, puis qui promène son chien et qui les enfants des autres. Mais Bouvard et Pécuchet je ne sais pas où ils ont bien pu passer.
Le temps des Bouvard et Pécuchet est-il définitivement révolu et ces deux-là n'étaient alors que des retardataires? J'aurais dû fixer la date où pour la dernière fois je les ais vus sur les bords de Marne et à côté de celle de monsieur le maire on mettrait une plaque à leurs noms.
C'est trop tard, et puis personne ne me croirait, non! plus personne ne me croirait, parce que s'il y a toujours des spécialistes en littérature pour rire de Bouvard et Pécuchet qui, dites-moi, aujourd'hui, serait capable de tenir une conversation de façon aussi soutenue que la leur.
Non! je le crains, mes deux personnages ne referont plus surface. De l'eau a coulé depuis. Sans doute les a emporté. D'ailleurs sur les bords de Marne comme ailleurs on ne parle plus que santé et sécurité, ou ne parle plus, ou ne parle plus qu'à son portable, ou qu'à son chien.
Ah! s'il y a trois jours à peine au lieu de parler en homme de mon temps à une femme cultivée j'avais un peu, ah! ne serait-ce qu'un peu, été Bouvard et Pécuchet, plutôt que celui qui rapporte des bribes de conversations et de pensées d'un temps ignare qui ne croit plus au progrès.
CITATION
Il ne faudrait pas pour autant ignorer ce qu'à écrit le philosophe Ortega Y Gasset dans Meditaciones del Quijote: "Una noche en el Père Lachaise, Bouvard y Pécuchet entierran la poesía - en honor a la verosimilitud y al determinismo."
Mais, Alain dans ses Propos, en a davantage après Flaubert que contre nos deux compères: " Bouvard et Pécuchet, livre cruel […] Vouloir n'être jamais pédant, c'est une tâche presque impossible, et qui tue son homme neuf fois sur dix […] Il y a un ridicule que je n'épargne guère, c'est la crainte du ridicule. Elle est partout dans Flaubert […] Et c'est par peur du ridicule qu'il a dessiné son pharmacien Homais, banale flatterie à ceux qui trouvent plus facile de ne rien savoir du tout que de savoir à moitié."
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