samedi 28 février 2026

Nous sommes ceux qui allons disparaitre


Nous sommes ceux qui allons disparaitre sans être jamais apparus nulle part. Ceux qui sont sous les feux de la rampe ne peuvent pas nous voir, ce qui les éclaire nous plonge dans le noir. Notre traçabilité est sans histoire, fait divers, accessoire. L'invisible est notre royaume. Les écrivains parlent de leurs histoires qui attendent dans des caisses des semaines, des mois, des années, avant de sortir en plein jour; la nôtre ne sortira jamais. 

On les regarde, on les lit, on s'enthousiasme; ils sont la vie, on les remercie, ils nous prêtent vie à travers leurs personnages, leurs histoires (dans des livres, dans des films), à nous qui n'en n'avons pas, à nous à qui on dit de pas faire d'histoire, que ça va pas changer, que ça a toujours été comme ça, là-dessus on veut bien les croire. Si on sort des rangs on pourrait nous voir, serrez les rangs, un, deux, un, deux; ah! cette voix, ah! ces voix.

Des voix d'auteurs, des voix de chanteurs, des voix d'orateurs; que de voix vibrantes, tonnantes et tonitruantes, qui nous rassurent, qui nous font peur; qui nous mettent en branle, qui nous sommes de nous arrêter; nous les voyons tandis que nous les entendons quand ils nous entendent tandis qu'ils ne nous voient pas et disent tantôt que nous sommes la voix du peuple, tantôt la voix de la foule, tantôt la voix de la canaille, comment diraient-ils autrement s'ils ne nous distinguent pas les uns des autres, que nous sommes pour eux tous dans le noir.

A les en croire ils nous envient: c'est qu'ils voudraient apparaitre et disparaitre selon leur bonne fantaisie, être pourvu de cette anneau magique qu'il leur suffirait de frotter quand bon leur semblerait; l'incognito parfois leur plait mais c'est comme les manuscrits dans les cartons: il faut pas que ça dure trop longtemps. Eh bien, pour nous ça dure depuis qu'on est né et c'est pas près de finir qu'on aimerait bien pouvoir leur dire s'ils nous entendaient, comme on aimerait bien pouvoir se montrer s'ils nous voyaient.

Toute chose bien inutile. Et c'est à nous que s'adressent ces mots de la fin qu'on dirait sortis tout droit de l'évangile: "tout est vanité". Mais les vaniteux bon dieu c'est qui? Qui apparait à l'image? Qui apparait en caractère gras d'imprimerie? Pas nous, dit. Pas nous, pas nous, c'est ce qu'on dit aussi quand on est pris, mais quand on est pris c'est pour finir nos jours à l'ombre.

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