mardi 23 juin 2026

La marge

 

Ce que j'aimais dans les cahiers d'autrefois c'était cette large marge qu'il y avait à gauche quand on écrivait normalement (selon l'usage) à droite de cette marge, or cette marge n'existe plus dans la plupart des cahiers d'aujourd'hui, comment ne pas y voir un signe des temps. Il y aurait toujours des marginaux, des gens pour s'inscrire dans la marge mais plus de marge.

Certes, c'est un gain d'espace (public ou sociétal?) mais est-ce pour autant un gain de liberté? C'est un peu comme faire crédit ou ne plus faire crédit à ce qui s'inscrit en marge. Les notes ont aussi perdu de leur notoriété. C'est la page écrite ou la page vierge mais pas le gribouillis (ou ce qui ne fait plus que figure de gribouillis) dans la marge.

On s'inscrit toujours naturellement à droite mais il n'y a plus de gauche où s'inscrire même de façon gauche et maladroite car la référence à toujours été à droite mais jamais la marge. Notre positionnement à toujours été celui du corps ou à partir du corps, ne parle t-on pas aussi de corps électoral. Je ne crois pas que sur les bulletins de vote il y ait jamais eu une marge.

L'écolier non plus n'aurait plus droit à la marge. On ne l'a pas vu se rétrécir jusqu'à disparaitre mais disparaitre du jour au lendemain. Disparaitre les cahiers qu'en cela j'appelle les cahiers d'autrefois mais peut-être est-ce pousser le bouchon un peu loin que de dire comme les cahiers d'aujourd'hui sans marge est la société d'aujourd'hui une société sans marge.

Je ne suis pas à proprement parler un marginal mais je n'ai pas trouvé ma place dans la société, cela serait-il le fait qu'il n'y ait plus de marge, et cet ami qui me dit qu'on ne peut pas être en dehors de la société, qu'il y a la société et c'est tout, en dehors "la nada", et c'est là mon ami tout le mal existentiel: plus de marge.

Plus de marge c'est un peu comme plus de soupape de sécurité, cette petite valve de la cocotte minute qui tourne en sifflant a toujours attiré mes regards d'enfant et la clé de sol si je ne m'abuse en marge de la portée. Toute la musicalité de la société s'en trouverait perturbé. Les Grecs de l'Antiquité ne parlaient-ils pas d'harmonie et cet homme (Diogène) qui vivait dans un tonneau vivait-il toujours dans la société ou en marge?


NB

Quand Napoléon envahit l'Allemagne et s'approcha de Weimar Goethe dit à peu près ceci: "je voudrais être ailleurs mais il n'y a pas d'ailleurs." Mais il y avait un ailleurs pour Baudelaire: les nuages. Baudelaire dont l'âme voulait être "n'importe où! n'importe où! pourvu que ce soit hors du monde!" écrivait aussi! "J'aime les nuages! les nuages qui passent …  là-bas … là-bas … les merveilleux nuages!"

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