Sans doute ne me verrai-je pas partir mais ce sont ceux que j'ai vus partir qui m'aideront à mourir si tant est qu'il me faille être aidé en pareille entreprise où il ne m'est rien demandé, mais de mon vivant c'est à eux que je pense plus qu'à la mort et ce n'est pas qu'ils en soient les représentants mais qu'ils étaient tout comme moi vivant et peut-être même plus vivant que moi mais sont mort quand même.
Aucune préparation à la mort chez eux, que je sache, mais comme ils surent vivre ils surent mourir et je crois pouvoir ajouter que ceux qui eurent la vie la plus douce eurent la mort la plus douce; j'entends ceux qui ne furent pas brutalisés par la vie ne furent pas brutalisés par la mort, mais si c'est une règle elle peut encore connaitre des exceptions et je crois pouvoir ajouter que je les ai trouvés tous calmes après.
C'est un peu se moquer mais pas d'eux sinon de nos inquiétudes et je rie des miennes grâce à eux et si je ne puis assurer tout à fait qu'ils m'aideront à mourir je puis déjà assurer que malgré cette tristesse que j'ai eu à les perdre ils m'aident déjà à vivre ce qu'il me reste à vivre sans eux. C'est une peine plus grande que la mort, leur mort que ma mort, que je ne pleurerai pas comme j'ai pleuré la leur.
Il y aura bientôt un an que ma femme est morte et un mois seulement que m'a été accordé sa pension de réversion: c'est une bonne nouvelle m'a t-on demandé tandis qu'on me faisait savoir que je l'avais obtenue. Oui c'est une bonne nouvelle que je répondis. Scélérat. Etait-ce une bonne nouvelle pour toi que ta femme meurt? Mais quelque mois après c'était une bonne nouvelle? La pension de réversion de ma femme m'aidera aussi à vivre.
Vivre est la grande affaire à laquelle nous sommes tout occupé et dont seule la mort nous délivrera; nos morts n'ont plus à s'en faire ni nous à s'en faire pour eux mais si nous n'avons pas assez fait pour eux de leur vivant leur mort ne nous sera pas un soulagement mais un poids sur la conscience et il n'est pas stupide de penser que mourir la conscience tranquille est mourir comme nous avons vécus: tranquilles.
Dans ce que nous supportons de notre vivant la mort de ceux que nous avons aimé est peut-être le plus lourd à porter, c'est un poids qui a tendance à nous enterrer vivant mais laissons le faire: il pèse moins cependant qu'une tête de mort posée sur la table du philosophe pour lui rappeler tous les jours qu'il est mortel quand il nous dit seulement que nous n'avons peut-être plus grand chose à perdre quand il ne reste plus que nous même.
Etait-il malade cet homme que j'entendis dire qu'il n'aimerait pas être immortel parce que ce serait rester seul après avoir vu partir tous les siens mais je crois le comprendre de mieux en mieux au fur et à mesure que ceux que j'aime s'en vont et je ne dis rien de plus que lui quand je dis que ce sont ceux que j'ai vus partir qui m'aideront à partir.
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