Je me souviens d'être à des endroits différents et demain il m'étonnera aussi d'être ailleurs parce que partout où que j'aille c'est toujours moi qui regarde et le regard que je porte lui sur les choses ou sur les gens reste sensiblement le même sinon que ce n'est pas au début du familier que je vois mais de l'étranger.
Mais il me semble que c'est toujours le même étranger que je vois partout où je suis pour la première fois avant qu'il ne devienne au bout d'un certain temps toujours le même familier, j'entends par là que les objets et les gens ont cette différence que je perçois comme après cette familiarité qu'à force de les voir ils ont obtenu de moi ou moi d'eux.
Aussi demain je m'en vais et je sais déjà que je m'y ferais à l'endroit où j'irais et c'est que je le ferais mien comme tous les endroits où je vais. Cet endroit aurait pourtant jamais pu me voir et moi le voir mais il me semblera si naturel d'avoir voyagé vers lui et jusqu'à lui et de le trouver là où il est tel qu'il est.
En fait je crois que l'on est partout seul et que c'est partout notre solitude le point commun à tout même s'il y a des noms d'endroits et de gens et de choses qui s'inscrivent en nous mais c'est toujours à partir de nous et jamais à partir d'eux, le point de vue ne change donc jamais mais sans lui je crois que l'on deviendrait fou.
C'est qu'on ne voyage jamais en dehors de nous sans quoi le dépaysement serait total et comme où que l'on soit l'on est d'abord en nous avant d'être là où l'on est la différence n'est pas si grande entre être resté sans bouger que d'avoir bougé comme l'on a bougé. Tout ce qu'on a vu un miroir pourrait l'avoir vu aussi bien et n'en garder pas davantage trace.
Il me rappelle avoir longuement regardé un homme que je savais être parti loin pour si dans ses yeux je pouvais voir inscrit tout ce qu'ils avaient vu et m'être étonné que non seulement c'étaient les mêmes yeux mais le même homme que je revoyais. Et si je n'avais su où il était allé rien ne me l'aurait laissé deviner.
Et c'est tout ce qui nous échappe: la faramineuse somme d'existence de tout un chacun qui mériterait le voyage, d'être perçu quand nous ne percevons rien en dehors de nous même et ceci où que nous allions et quoique nous y faisions or l'étranger a en nous cet effrayant potentiel avant que nous nous habituons à lui, c'est-à-dire le faisons nôtre, c'est-à-dire plus approprié à notre vue qui est notre point de vue.
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