Pour faire part au monde, et d'ailleurs à quel monde?, de ses réflexions, fallait-il pour plus de crédibilité qu'il prenne ce ton grave et sentencieux et autoritaire et neutre et objectif que seul prête la science dont il était totalement dépourvu, ce qui serait entre autre tromper son monde, et ne rien lâcher de ses sentiments qu'il suspectait cependant de se cacher derrière toute philosophie d'autant plus qu'elle voudrait s'en montrer dénués. Non! Il se refuserait cette hypocrisie et ferait part de ce qu'il avait sur le cœur autant que de ce qu'il avait à l'esprit de dire. Dans un premier temps il aurait voulu intitulé: Vie et existences le thème qu'il aborderait mais vu son étendue et le peu de temps dont il disposait pour en disserter il s'était dit que pour cette fois-ci il se contenterait de le limiter à cette réaction quasi épidermique qu'il avait quand on parlait des petits plaisirs de la vie.
C'était sa mère qu'il avait entendu la première fois parler des petits plaisirs de la vie, depuis il avait pris en horreur cette expression et cherchait simplement à s'en expliquer. D'abord il ne s'agirait pas des petits plaisirs de la vie mais bien de l'existence que l'on confondait fréquemment avec la vie, car en effet tout ce qui se rattachait à l'existence ne pouvait au mieux que procurer des petits plaisirs mais jamais prétendre atteindre au bonheur; c'est que le bonheur était plus grand, plus généreux, plus ouvert; n'avait en quelque sorte rien à voir avec notre existence étroite et mesquine et pingre et propre donc aux petits plaisirs, à se refermer sur eux comme elle se referme sur nous incapables que nous sommes d'en sortir comme nous le sommes de sortir de notre société et de notre époque ou une huitre de sa coquille. A ses meilleurs moments, de plus de compréhension et de mansuétude pour le genre humain auquel il ne manquait pas d'appartenir, il se disait que c'est tout ce qu'il leur restait et qu'il ne fallait pas encore leur ôter, quand jamais lui plus que les autres n'atteindraient au bonheur, et il s'imaginait maintenant ces crabes aux pinces trop courtes qu'il avait vu battre dans le vide.
Si dans son penchant au pardon, et dieu sait comme l'on se pardonne facilement, ce qui est sûrement la pire lâcheté non pas seulement vis à vis des autres ou de soi-même mais de la vie, il ne se voyait arrêter par le fait que c'était justement ces petits plaisirs qui venaient contrarier notre accès au bonheur comme notre attachement à l'existence était souvent un manquement à la vie. Pour illustrer ses dires il parlerait de l'amour et de la nature comme les deux portes ouvertes sur le bonheur que si nous avions un jour entr'ouvertes nous avions aussitôt fait de les refermer pour ne pas justement perdre ces petits plaisirs dont nous sommes si friands, qui sont en un mot toute notre existence faite à eux, qu'à eux, et qui se trouverait alors surdimensionnée et c'est cette "surdimension" qui l'aurait toute effrayée et entrainé derechef un mouvement de recul, nous cantonnant dans nos retranchements, c'est-à-dire dans notre existence.
Oh! non, on allait surtout pas s'oublier dans l'amour comme s'oublier dans la nature, ça aurait été se perdre, ça aurait été perdre ces petits plaisirs de l'existence; alors autant ramener à nous l'amour et la nature. Ce n'est plus alors qu'un pauvre amour intéressé que le nôtre, ce n'est plus alors qu'une pauvre nature réduite à nos besoins que la nôtre. Mais les voilà à notre portée et des deux on peut jouir sans crainte, les faisant entrer dans les petits plaisirs. Certes on s'est éloigné de la vie comme du bonheur car ce n'est qu'à chaque fois qu'on se connecte avec la vie qu'on trouve le bonheur comme à chaque fois qu'on entre en contact avec l'amour ou avec la nature, tout aussi dangereux pour nous l'un que l'autre, car ce n'est pas épargner sa petite existence et risquer de la perdre comme tous ces petits plaisirs connexes, ça va pour une partie de pêche ou de chasse comme pour une partie de jambes en l'air; mais se perdre en l'autre et l'autre en nous comme se perdre dans la nature, c'est perdre ses repaires, c'est risquer de ne plus se retrouver au prix du bonheur, un bonheur qui peut nous coûter cher, trop cher, ou serait-ce que l'on est trop peu généreux de nous même, que l'on est trop attaché à l'existence et à ses petits plaisirs qu'il faudrait sacrifier mais pèsent trop lourd sur la balance qu'ils finissent toujours par la faire incliner de leur côté.
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