Il devrait arrêté de penser. Il pensait trop tout le temps et c'est ce qui l'avait empêcher d'être dans la vie comme les autres. S'il avait fait ces études de philosophie qu'il avait voulu faire, et en temps et en heure, il pourrait maintenant philosopher comme avant il y en avait qui pouvaient prophétiser et on les écoutait, parce qu'il serait docteur en philosophie comme ils avaient été docteur en théologie, et que ses livres se vendraient bien, mais le paternel n'avait pas voulu parce que la philosophie ça menait à rien, ça menait même plus à Dieu, et ça avait jamais mené aux hommes, or c'était avec les hommes qu'il lui faudrait vivre. Il n'avait jamais su pour autant vivre avec les hommes, en commençant par son père avec qui il ne s'était jamais bien entendu, ni avec sa mère, ni avec ses frères, un de ses frères l'avait même battu sur le commandement de la mère, parce qu'il ne pensait déjà pas comme eux. Et c'est pourquoi au lieu de penser aux siens comme les autres pensaient aux leurs il philosophait toujours mais sans l'appui des textes qu'il n'avait pas lu en temps et en heure, qu'il disait, et dernièrement ça l'avait surpris de penser alors qu'il lisait, parce que même ça de lire penser ça l'empêchait. Au plus profond de sa lecture il avait été arrêté par une pensée, et c'était plutôt une image qui lui était revenu, mais il y avait une pensée derrière qui se cachait et qu'il devait aller débusquer, car tant qu'il n'en aurait pas fini avec elle, elle viendrait le déranger, alors il faisait ce qu'il faisait là et c'était de taper sur l'ordinateur tout ce qu'elle lui dictait parce que tant qu'il ne l'aurait pas écrite cette idée il ne pourrait pas reprendre sa lecture ou quoi que ce soit qu'il eut entrepris de faire à la place.
Et c'était sur la solidarité, et c'était sur ce qu'il fallait être solidaire les uns avec les autres, qu'on disait tout le temps et de tous les bords qu'on soit et lui il pensait que c'était toujours pour nous envoyer à la guerre, que la solidarité des uns s'opposerait toujours à la solidarité des autres. Mais surtout c'est cette image sur internet qui lui revenait. C'était horrible, c'était affreux, ces siamois réunis par la tête, d'être unis comme ça, et pourtant il n'y avait pas meilleure image de la solidarité dont on leur rabattait tant les oreilles, alors pourquoi elle était si saisissante à ses yeux cette image. Ce qui s'opposait le plus à la solidarité c'était bien de naître et de mourir seul, tandis que les siamois naissaient et mourraient ensemble. Ils n'avaient pas plus le choix de naître et mourir ensemble que nous n'avons le choix de naître et de mourir seul. Et sa sensibilité, et on pourrait plutôt parler d'insensibilité, le poussait même à s'étonner de voir à la télé, ou que l'on put montrer à la télé, tant de gens qui mouraient dans le monde sans que l'on mourut de les voir mourir tellement on devrait en être affecté, en être solidaire, quand lui et tant d'autres ils buvaient ou mangeaient pendant ce temps là, ou s'ils buvaient ou mangeaient ne s'arrêteraient pas pour autant de boire ou de manger, c'est à dire de vivre de cette vie organique propre à des organismes qui n'étaient pas l'organisme des siamois. Mais ce truc d'être attaché par la tête ça lui avait fait pousser sa réflexion un peu plus loin car n'était-ce pas par la tête qu'on cherchait toujours à nous attacher. Jadis on nous promettait déjà le paradis, mais pas sur terre comme aujourd'hui sinon au ciel, et on était tous alors d'accord pour partir en croisade se faire tuer et gagner ce paradis comme une terre promise et la terre promise c'était encore que le paradis promis mais bien sûr y avait les opposants qui sont toujours des opposants au pouvoir et le pouvoir un pouvoir terrestre fut-il laïque ou de l'église, alors il fallait tuer du juif et du musulman quand on partait en croisade. Et toujours on voulait nous faire partir en croisade, mais il fallait pour ça qu'on soit solidaire, alors on en appelait d'abord à notre solidarité. Maintenant le paradis on n'avait plus a attendre toute une vie pour l'atteindre, c'était ici et maintenant toujours la même idée fixe qu'on devait toujours partagée et nous mettre en tête: à défaut d'un Dieu commun à tous une même idée du bonheur, a same way of life, ferait l'affaire et pour laquelle on devrait être toujours prêt à se battre même si en réalité il y avait peu d'entre nous qui vivait au paradis sur cette terre ou pour beaucoup la vie c'était l'enfer ou changer en enfer pour justement y tendre et y prétendre avec toutes les forces de son corps et de son esprit, et c'est comme ça qu'on dirigeait les corps et les esprits vers un but commun qui par contre ne servait que quelques uns et les nouveaux prophètes du bonheur et d'un paradis sur terre c'étaient nos politiques pour ne pas les nommer. Et pour pas qui y en ait qui se plaigne d'avoir moins que les autres droit au paradis parce qu'ils pouvaient pas se le payer et d'en avoir même pas l'usufruit on leur disait comme toujours qu'ils l'avaient pas mérité, et il fallait pour cela que tout le monde croit à l'école du mérite; car on en avait pas fini avec la croyance, il fallait toujours une croyance à la base de toute solidarité humaine (comme de toute injustice et de tout pouvoir) qui puisqu'elle ne pouvait pas se fonder dans les corps devait se fonder dans les têtes, c'est par la tête qu'on voulait nous attacher parce qu'on était pas tous nés siamois.
Quand on tapait siamois humain sur internet on les voyait tous sourire comme s'ils étaient heureux d'être attachés par la tête car ce qui surprenait aussi c'était de voir surtout des siamois humain attachés par la tête, quand il n'y avait pas plus horrible pour lui que de ne pas pouvoir mouvoir sa tête librement, c'est-à-dire comme on voulait, mais solidairement parce qu'elle était solidement attachée à la tête d'un autre et que cet autre n'était pas Dieu, et il se mettait maintenant à regretter ce temps où toutes les têtes étaient attachées à Dieu, comme elles devaient l'être naturellement sans qu'on s'en rende bien compte, parce qu'il lui semblait qu'alors elles pouvaient se mouvoir plus librement, que le fil qui nous relierait tous fut plus ténu et plus invisible et mérita moins une opération chirurgicale, et il ne savait si préférer aux miracles les horreurs de la science et au pouvoir de Dieu le pouvoir des hommes.
CITATION
"Tu vas y aller à l'instant même, dit Meeks. Parce qu'on est pas collés ensemble, et j'peux pas t'emmener là où je vais" Flannery O' Connor dans Et ce sont les violents qui l'emportent.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire