Si j'ai une femme mon bonheur dépend de cette femme, si j'ai des amis mon bonheur dépend de ces amis, mais de quel bonheur parlerais-je si je n'avais ni femme ni amis? C'est bien ce que l'on pourrait demander à Spinoza tout autant qu'aux stoïciens qui parlent d'un bonheur dont la cause ne nous serait pas extérieure, de quel bonheur parlent-ils? Parce que ce qu'ils appellent bonheur on ne s'y réfère tout au plus que comme satisfaction: les satisfactions personnelles que l'on a dans nos réalisations variées et toutes aussi personnelles qui sont comme autant de consécrations de nous-mêmes, mais si elles n'enlèvent rien elles n'ajoutent rien non plus à notre relation avec les autres. Si encore nous étions seul au monde, et pour autant que nous puissions être heureux seul au monde, mais voilà nous ne sommes pas seul au monde et notre bonheur dépend effectivement des autres que nous les ayons d'ailleurs choisis ou pas comme femme ou comme amis.
Je ne voudrais pas avoir de femme pour que mon bonheur ne tienne pas à une femme, je ne voudrais pas avoir d'amis pour que mon bonheur ne tienne pas à mes amis, autant dire je ne voudrais pas vivre pour que mon bonheur ne tienne pas à ma vie, n'as t-on jamais rien entendu dire de plus absurde, mais s'il est absurde de le dire il y en aurait que l'on aie trouvés très intelligents de le penser, d'avoir pensé ne pas assujettir leur bonheur à une cause extérieure. Et de cet enfant qui dit: "je n'ai pas demandé à vivre moi" à ses parents qui le voudraient au moins reconnaissant de l'avoir mis au monde qu'en pense t-on, hein? Parce que ce manque de reconnaissance des autres n'est ni plus ni moins qu'un manque de reconnaissance d'être au monde.
J'aimerais bien pouvoir m'en passer des autres comme ils aimeraient bien pouvoir se passer de moi les autres et pour parler comme Pascal tout le malheur des hommes est de ne pas savoir rester seul et tranquille dans leur chambre, seulement il semblerait que c'est peine perdue car ce n'est pas dans la nature de l'homme et qu'il faut au contraire qu'il soit bien malheureux pour en arriver à ces extrêmes et sans doute davantage encore pour s'en réjouir et c'est pourquoi l'ataraxie était le maître mot de tous ces sages philosophes parce que l'ataraxie était l'absence de toutes souffrances et ce qu'ils désiraient avant tout était de cesser de souffrir quand il semble qu'aujourd'hui on demande plus à la vie et c'est le bonheur et qui plus est: le bonheur avec les autres.
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