dimanche 8 décembre 2024

L'idée de sacrifice


L'idée de sacrifice me taraude parce que je crois avoir trouvé là l'idée directrice de la vie de chacun. Il y en a qui s'en défende: "je ne vais pas sacrifier ma vie pour toi". C'est qu'ils en ont pris conscience. Mais ils se trompent. On n'échappe pas au sacrifice. Voilà que cette mauvaise mère qui n'aura pas voulu faire quoi que ce soit pour ses enfants fait maintenant tout ce qu'elle peut pour ses petits enfants. Voilà que ce père qui n'était pas présent au foyer se tuait à la tâche quand cet autre donnait tout au syndicat et au parti, cet autre encore tout au jeu ou à la boisson: ce dernier cependant à la différence des autres se résignerait à l'absurde, à l'inutilité d'une vie, tandis que tous les autres dont la vie que la mort rendrait tout aussi absurde et inutile par leur sacrifice s'en réapproprient de leur mort comme de leur vie. "Je ne vais pas sacrifier ma vie pour toi" mais alors tu la sacrifiera pour rien parce que tu vas mourir quand même mais cette fois-ci pour rien.

Aujourd'hui où il est de bon ton de dire: "il faut que je pense un peu à moi" ou "assez de sacrifices" quand jamais on ne se serait moins sacrifié pour les autres c'est qu'aussi moins que jamais l'on ne l'aurait compris cette idée de sacrifice comme idée directrice de la vie de chacun car présente autant au début qu'à sa fin, étendant son règne, le règne du sacrifice, de notre naissance à notre mort où nous sommes voués au sacrifice comme unique échappatoire au néant, à l'absurde, à l'inutilité, au dessein et destin qui par nous ne serait pas fixé, voilà au contraire que nous lui donnons vie et forme, principe et finalité, finalité qui bien entendu ne serait pas en nous, qui échapperait à notre propre fin.

Mais cette idée de sacrifice qui gouverne notre vie n'est pas consciente, voire même contrariée, et jamais elle n'a été contrariée comme aujourd'hui par ces autres idées déjà citées et qui viendraient la parasiter: "il faut que je pense un peu à moi" "assez de sacrifices" "on n'a qu'une vie" entre parenthèse c'est pour la vivre et non pas pour la donner, pas pour la sacrifier. Et, d'un autre côté, on chercherait à donner un sens à sa vie. C'est que perdant le sens du sacrifice on aurait perdu le sens de sa vie. Aussi j'écris toute la journée et je ne sais pas pourquoi j'écris puisque je ne suis pas publié et ignore si l'on me lit mais je crois que tout celui qui écrit, écrit comme j'écris, et on dira et peut-être même le pensera t-il qu'il écrit pour lui comme je l'ai souvent entendu dire: "j'écris pour moi", comme il y en a d'autres qui disent: "je vis pour moi". Mais l'on sait bien maintenant qu'ils courent tous au sacrifice d'une vie pour que paradoxalement elle ne soit pas perdue pour rien. Et qui croirait allez dans le sens de la vie en vivant pour lui ne pourrait pas comprendre pourquoi il en a perdu le sens puisque le sens qui lui manquerait serait le sens du sacrifice.

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